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ENTRÉE DU PAPE A BOLOGNE

En dépit des vraisemblances, Bentivoglio se flattait encore de leurrer le pape f; il lui demandait ses conditions de paix, expliquait ses raisons, envoyait ambassade sur ambassade. Cependant, il devenait de plus en plus évident que les tergiversations, les faux-fuyants n'étaient plus de saison ; la prise si rapide de Castel Franco surprit désagréablement les Bolonaiïs ; la mise en interdit de leur ville les troubla; en conformité des ordres du pape, les églises furent fermées le 13 octobre, les exercices du culte suspendus; tous les prêtres quittèrent la ville, excepté ceux qui devaient veiller à l’entretien des édifices religieux *. Pour mettre le comble à leur émoi, survint, vers le 24 octobre 1506, une proclamation de Charles d’Amboise portant que, si la ville ne s'était pas rendue au souverain pontife dans les deux jours, il la traiterait en ennemie. Les conseils de soumission ne manquaient pas à Giovanni Bentivoglio; son parent, le marquis de Mantoue, lui recommandait d’imiter Baglioni, mais il était ou affectait d’être plein de confiance. Le 28 octobre 1506, ayant à ses côtés ses nombreux fils, il passa sur la grand’place une revue de ses troupes, quise composaient de 4000 à 5000 hommes de pied, de 900 cavaliers, de lansquenets, de stradiotes, d’arbalétriers et d’arquebusiers, bien armés, bien équipés, suffisamment dévoués, de quoi repousser, derrière de bonnes murailles, les attaques dont il était menacé. Son peuple l’acclama *.

L’envoyé du pape arriva au milieu de cette excitation guerrière ; sans doute Bentivoglio avait-il préparé cette mise en scène; il reçut la sommation du pape avec dédain et lui fit des contre-propositions que Jules IT déchira sans les lire. Mais, au fond, son courage chancelait ; pour intrépide qu’elle fût, sa femme Ginevra prenait ses précautions ; peutêtre, à dire le vrai, se méfiait-elle à juste titre de la fermeté de son mari ; depuis plusieurs jours, elle expédiait dans le Milanaiïs la nuït, afin de ne point inquiéter les habitants, ce qu'elle avait de plus précieux : tapisseries, meubles, joyaux, vêtements. Bentivoglio ne songeait déjà plus à la résistance ; il offrit à Amboise de rendre la ville aux Français. mais celui-ci lui répondit qu’il n’était que l’auxiliaire du souverain pontife et qu'il ne pouvait traiter avec un de ses sujets. Alors, Bentivoglio supplia le pape, lequel lui accorda la vie sauve, l'autorisation de se retirer dans le Milanais, le droit d’emporter tous ses biens et de conserver ou de vendre ses palais et ses maisons. Le 1e novembre, quatre jours après

1. À 25 kilomètres de Bologne, SisMonpi, vol. XIII, p. 343. — même auteur Memorie per la Vita di Giov. II Bentivoglio,

GuiccrarDiNi,liv. VII, $ 3, vol. II, p.151.—BALAN, liv. XLVII, So. 3. Le carnaval avait été particulièrement brillant. Sabbadino

2. GHiRARDACCI, Sforia di Bologna. — Gio. GozzaADini, Di degli Arienti en donne une description dans une lettre à Isabella

alcuni avvenimenti in Bologna enell’ Emilia, Bologne, 1886,et du d’Este (Ropozro RENIER, Gaspare Visconti, Milan, 1886, p. 104).

la revue de ses défenseurs et ses fanfaronnades, il quitta la ville, entouré de ses fils, de ses petits-enfants, de ses brus et de 800 cavaliers. Ginevra ne le suivit pas, dans l’espérance d’ailleurs vaine d’attendrir le pape 1.

L'armée française avait continué sa marche en avant, malgré des pluies incessantes qui transformaient la plaine lombarde en un profond marécage ; les soldats avaient de la boue jusqu'aux genoux ; l'artillerie s’enlisait, les vivres arrivaient mal.

Bentivoglio s'étant soumis, il sembla à Amboise que les hostilités avaient pris fin, et il envoya des fourriers à Bologne pour s'occuper du ravitaillement et des logements. Mais on avait grand’peur à Bologne de l’arrivée dans la villedes Français, dont on redoutait les exigences et la licence ; les fourriers furent pourchassés, blessés, tués. À cette nouvelle, Amboise fit avancer ses canons et ouvrit le feu ; tours et murailles s’effondrèrent, la porte $S. Felice croula. « Il n’y eut si hardi qui n’eut frayeur de ce bruit », dit Auton. Pourtant, pendant la nuit, les Bolonaiïs fermèrent l’écluse qui se trouvait dans le canal du Reno, à l’entrée de la ville,et il en résulta que les eaux inondèrent peu à peu le camp français ; l'artillerie, les chariots, les tentes se trouvèrent submergés ; c’est à peine si les hommes purent se sauver; au matin, les Bolonaïs, témoins de cette confusion, réclamèrent à grands cris une sortie en masse. En vain leur fut-il représenté qu'ils étaient à pied et que les Français avaient une forte cavalerie, près de 3000 d’entre eux passèrent par une porte, 4 000 par une autre, etilss’élancèrent ; mais, lorsqu'ils virent les escadrons d'Amboise, bardés de fer, s’ébranler, ils rentrèrent en débandade dans la ville.

Une députation se présenta au camp français afin d’obtenir des sauf-conduits pour les délégués qui se rendraient auprès du pape, ce qui leur fut accordé. Des cardinaux firent la navette entre Imola et Bologne, tandis que de temps en temps Français et Bolonais échangeaient des boulets. |

Il y avait plus de deux semaines que Jules IT attendait à Imola que la situation se fût éclaircie (19 octobre-6 novembre). Quand il sut que les Bentivoglio avaient quitté Bologne et que les Français bivouaquaient aux portes, il fit allumer des feux de joie, tirer le canon et jouer des comédies dans lesquelles ses ennemis étaient bafoués. C'était la coutume. L’interdit jeté sur la ville fut levé et l’armée pontificale reprit sa marche en avant. Le pape était d'autant plus pressé qu’il voulait empêcher les Français de causer trop de dommages à sa ville de s’y établir avant lui. D'ailleurs, un accord fut conclu portant qu’il leur serait livré, sur l'heure, des vivres, du fourrage et de l'argent.

Ces dispositions prises, Jules IT quitta Imola le 10 novembre 1506, franchit d’une étape les sept ou huit lieues qui le séparaient de Bologne et arriva de nuit sous ses murs. Impatient d’y pénétrer enfin, il y entra tout de suite, presque sans escorte, sans cardinaux, incognito, et alla se loger dans la maison des chevaliers de Jérusalem, située à quelques pas de la porte, dans la rue qui porte actuellement le nom de Mazzini *. Il fixa au lendemain 11 novembre le jour de son entrée solennelle. Les « astrologues-mathématiciens » qui

1. Mais le pape refusa de la voir et exigea son expulsion immé- elle était excommuniée, elle ne fut pas ensevelie chrétiennement, diate. Elle mourut peu après, le 16 mai 1507, de douleur, Comme 2. On nommait cette maison Masone.

accompagnaient l’armée lui avaient déconseillé de choisir cette date, mais il leur répondit : « Nous marchons par la volonté de Dieu et nous entrerons. » Ce fut une entrée de triomphateur, digne d’être comparée à celles d'autrefois 1 Les maisons étaient ornées de tapis, de fleurs et de tableaux symboliques ; entre la porte de la ville et la cathédrale, il avait été dressé par ordre vingt-quatre arcs de triomphe garnis d'inscriptions ?, plus celui des juifs qui se présentèrent tenant à la main des branches de chêne et des rameaux d’olivier ; chaque association avait le sien ; les milices formaient tumultueusement la haie ; vingtdeux cardinaux ?, quarante-quatre évêques, les magistrats de la ville etceux des villes voisines précédaient le souverain pontife. Une garde de soldats habillés de soïe entremêlée d'or l’entourait ; il était porté dans une litière par les membres du Conseil des Seize, sous un dais que soutenaient les ambassadeurs de France, de Venise, d’Espagne et d’Allemagne ; vêtu de blanc, il était coiffé de la mitre et jetait à la foule de la menue monnaie 4; les cloches sonnaient, des orchestres jouaient au coin des rues; sur de nombreuses estrades, des femmes et des enfants regardaient défiler le cortège que la foule acclamait. Paris de Grassi estime, avec une certaine exagération, les assistants à 60 000 et les cavaliers qui escortèrent le pape à 10 000 5.

Cet appareil triomphal et guerrier fit comparer le pape Jules IT à Jules César, comme on l’avait fait naguère pour César Borgia ; les hommes changeaient, les flatteries demeuraient les mêmes. Des courses furent organisées.

Une médaille consacre cette apothéose.

On ne parlait dans la ville que d’arrivées de princes et de rois;on attendait l’empereur on supputait les chances de guerre et les études chômaient. Erasme, qui était venu à Bologne y étudier le grec, fut sur le point de s’en retourner, dépité, en Allemagne ; il assista fort mécontent à l'entrée du pape. « Je ne pouvais m'empêcher de gémir, écrit-il, quand je comparais à la majesté des apôtres convertissant le monde par la doctrine céleste ces triomphes dont des princes laïques auraient rougi. » Cependant, les cours de l'Université ayant repris, il resta à Bologne, où il passa seize mois, et se rendit ensuite à Rome.

L'autorité pontificale rétablie, il s’agissait d’instituer une nouvelle municipalité qui lui fût dévouée. Les franchises que Nicolas V avait octroyées aux Bolonai le 27 août 1447 ? et que Jules II avait lui-même reconnues dès son élection, le 30 novembre 1503, furent abolies. Les seize conseillers durent se retirer et une adminis-

1. ALBERTINI, Opusculum de Mirabilibus..., 17e édition, sans pagination. Lib. II, ## fine. De nonnullis triumphantibus. —

SANUTO, vol. VI, col, 491. — PARIS DE GRASSI. — GOZZADINI. — Muzzi, Annali della Città di Bologna.

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