Tartines beurrées
anciennes, voir si elles n'avaient pâS été comme moi.
L'une me disait :
— Il faut mettre une chemise de lâîhe sur la peau.
L'autre disait :
— Il ne faut pas aller à la fontaine.
Je trouvai une vieille marchande qui me dit :
— J'en ai guéri une comme vous; croyezmoi, achetez une bouteille de vin blanc, prenez-en une cuillerée quand Vous vous sentirez faible.
Je n'avais pas d'argent, mais la fête de Pâques s'approchait. Je pris la hardiesse de demander à un cultivateur de chez nous que
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je connaissais, s'il n'avait pas tin cent de blé à nie vendre, que je lui payerais â la saison du maquereau. Il me dit :
— Oui, mon enfant, apporte ta ponche, que je te la mette au moulin.
Oti hous a apporté la farine atl bout dé deu* jours.
Je fae puis vous estimer la joie de mes pauvres enfants quand Ils aperçurent la pou-* che. Pendant que nous avons mangé Cette fâritte, j'ai filé quelques livres de lin, et puis j'ai acheté une bouteille de yln qui m'a coulé trente-deux Souâ. J'en ai pris un peu à jeun le matin et un peu quand j'avais mangé; j'allais mieux de jour en jour. Après j'ai acheté une bouteille de poiré en bouteille avec une
branche d'absinthe que je fis tremper vingtquatre heures dedans, qui me guérit radicalement.
La saison du maquereau arriva, et nous oubliâmes bientôt le mauvais temps que nous avions passé, quoique le pain restât toujours cher toute Tannée. Le 2 d'août, j'accouchai d'un fils, ce qui nous faisait quatre fils. Mon mari, content dans sa misère encore d'avoir des garçons, me disait :
— Bon ! voilà des matelots qui vont pousser avec le temps ; nous viendrons peut-être plus heureux quand ils seront grands.
Il se trouva qu'un marin de chez nous avait une petite barque qu'il voulait vendre; il demanda à mon mari s'il voulait Tacheter.
Mon mari lui répondit :
— Je voudrais bien, mais je n'ai pas d'argent pour te payer.
Le marin lui répond :
— Tu me la payeras quand tu pourras, j'ai besoin d'argent à la Saint-Michel, tu m'en donneras la moitié, et l'autre moitié à Pâques, si tu le peux.
La petite barque n'était pas chère : il nous l'a vendue soixante-dix francs. Sitôt quitte du maquereau, il fit valoir la petite barque seul, car ses garçons étaient encore trop jeunes; nous faisions usage du varech 1 tous les ans; nous avions une place de roche
1. Récolle d'algues et d'herbes marines que l'on brûle pour en faire de la soude,
tout près notre village. Quand il tte faisait pas beau temps pour naviguer dans là petite barque, nous allions arracher du varech (un métier bien dur). À l'heure de la marée, qui dure six heures chez nous, je me traînais sur les deux genoux dans l'eau pendant que mon mari emportait le varech sur le gâlët pour le faire sécher; j'avais bien du mal à l'entretenir; c'était bien dur à arracher ; j'en avais les ongles brisés, et même jusqu'au bout des doigts. Nous emportions nos enfants avec nous aussi, ne pouvant pas les laisser seuls chez nous, lés plus grands soignaient les plus petits. Quand la marée était finie, bien fatiguée il fallait s'en retourner les bras chargés d'enfants, un autre sur le dos, l'autre
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qui tenait mon tablier; mon mari restait à étendre le varech pour le faite sécher. En arrivant h là maison, point de manger de prêt ; les enfants crient la soupe, l'autre qui voulait le sein; il fallait qtié je monte àtr grenier pour descendre du bois ; pas d'eàil tirée du puits ; le père qui allait arriver, qui allait demander à manger. C'était le momettt de courir au plus vite, quelquefois le manger pas encore préparé. S'il montait un grain de pluie, il fallait recourir ramasser le varech, retratner les enfants avec soi ; s'il y en avait de sec, il fallait le porter à l'abri de la pluie ; et tous les jours à recommencer.
Quand j'allais à la fontaine, je partais de grand matin, avant qu'il ne soit levé; quâhd
je voyais l'heure du réveil arriver, je recourais à la maison; quand j'approchais, j'entendais pleurer à vingt pas loin; quand j'entrais, c'était comme des petits oiseaux que leur mère leur apporte à manger ; ils tendaient la main et le bec; je recourais, comme à l'usage, vite pour le déjeuner. Je voyais quelquefois, en revenant de la fontaine, le père qui revenait avec son canot ; il fallait que j'aille lui aider à le tirer de l'eau. Je ne savais souvent pas auquel obéir.
Plusieurs années se passent de cette sorte.
Le fils aîné commençait à vouloir aller à la mer avec son père; comme il avait de l'intelligence précoce, il ne tarda pas à soulager son père un peu ; il lui tenait compagnie, il
causait avec lui étant en mer. Comme il l'aimait beaucoup, ce garçon, il lui plaisait extrêmement de l'avoir avec lui. Il passa plusieurs années en allant toujours avec son iils aîné, jusqu'à ce que les aulres fussent un peu plus grands.
La septième année, mon mari, voyant que la pèche du hareng était tout à fait manquée, résolut d'apprendre à faire du calicot* Nous étions, comme à l'usage, sans argent pour avoir un méUer ni pour payer Tappren* tissage.
Nous trouv£«ws te fil» d'un vieux boucher
24 HISTOIRK
qui n'avait guère envie de travailler chez lui; nous fîmes prix par un louis pour lui apprendre.
Il savait très -bien lui montrer, car il travaillait bien quand il voulait; mais, quand il était chez nous, il s'y tenait trop longtemps. Son père l'empêcha de revenir.
Voilà mon mari resté sans pouvoir tisser, ne sachant pas comment faire. Il se trouva un vieux barbier qui lui dit :
— Tiens! je veux t'apprendre pour rien.
Ce bon homme venait quelquefois en passant; mon mari tissait à son idée; enfin, mal monté, il fit une pièce sans lisière. Le bourgeois voulut le frapper quand il vit son ouvrage gâté, et puis il réfléchit et dit :
— C'est un malheureux, je le sais, il a été mal montré.
Et puis, toute réflexion faite, il lui paya la façon de sa pièce, mais il ne lui donna pas de chaîne pour recommencer.
Il fallait retourner chez un autre commissionnaire ; l'autre ne savait pas qu'il ne savait pas travailler, il lui en donna une. Il travailla un peu mieux de chaîne en chaîne ; il devint ouvrier ; il ne fut pas sitôt ouvrier, que les façons vinrent à diminuer.
Le cinquième enfant vint ; il fallait que je fasse des trames avec l'enfant sur mes genoux : il était méchant comme on n'en voit guère. Je gagnai un mal dans le dos à ne
pas pouvoir tenir. Je ne savais pas trop com-
ment faire : j'pppris à Y^né à -faire des trames, il en fit très-bien, il me soulagea bien de ce c# té-là.
A la fin de l'hiver, il sç trouva la gremillière chez nous : le fils aîfté fut pri? de mal le premier ; le seconcj fit de la trame à sa place, et, au bout de huit jours, il fut pris aussi, et ensuite les (fôux autres. Les voilà toys qijatre dans te lit; je nVaib que la .cinquième, qyi était une fille, qui n'avait pas la gremillière, mais bien aussi pire : elle ne venait pas du tout, elle avait le ventre gnflé et ne faisait que haleter, toujours courte d'haleipe.
Voyant tous mes enfants d§ps cette situation, je demandai un médecin; il vint les
voir, les découvrit ttfus quatre pont voir leur gremillière, si elle était bonne ; quafid il les vit, il dit :
— Bon, mes petits enfants, vous êtes bien, la gremillière est bonne, il ne faut que des soins.
Ce bon médecin, voyant que je n'avais pas grands moyens, me dit :
— Je n'ai pas besoin de revenir, vous ne les mettrez pas à l'humidité, vous ouvrirez vos fenêtres quand il fera soleil.
Et puis il me fit faire de l'eau de riz et de l'eau d'orge pour ceux qui en avaient besoin. Et puis je lui montrai ma petite fille que je
tenais dans mes bras, que j'avais grande
envie aussi de réchapper : il me dit de la
nourrir au riz bien longtemps, et puis de lui donner un peu de vin blanc, qui lui fit bien. En peu de temps, elle fut rétablie, et mes fils faisaient bien aussi.
Mon mari tissait toujours et ne gagnait pas la moitié de ce qu'il nous fallait ; le pire était que nous n'avions pas assez de bois pour réchauffer les malades. Quand ils se sont relevés du lit, j'avais brûlé le peu que nous en avions à faire cuire l'orge et le riz. Une vieille femme, qui se disait connaître un peu la médecine, venait les voir quelquefois; elle s'en aperçut et elle me dit :
— Tu n'as pas de bois pour chauffer tes enfants?
Je dis :
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— Non, j'ai brûlé le peu que j'en avais.
Un jour, elle vint le soir en m'apportant
une brassée de fagots ; nous en eûmes pour quelques jours. Après, je pris la hardiesse d'aller chez un marchand de fagots, à une demi-lieue de chez nous ; je lui demandai un quarteron de fagots; il ne me connaissait pas ; il me demanda mon nom, je le lui dis ; je tremblais en annonçant le mot de crédit.
Je dis comme d'usage :
— Je vous payerai à la saison.
Il nous en apporta de suite. Je revins de suite à la maison, je dis à mon mari :
— Nous sommes encore sauvés une fois ; voilà du bois pour chauffer nos pauvres enfants.
Je les mis hors du lit à trois en arrivant, pour Voir s'ils pouvaient tenir un peu levés ; ils y tinrent bien litre heufce, et puis je les remis au lit pour la huit ; ils n'eft reposèreht que mieux. Et moi, bieti satisfaite de les voir se lever un peu tous les jours suivants, je les levais vers midi; quaiid il Faisait dû soleil, j'otiVrais lès fenêtres pour leur dohnèr un air frais ; je leur portais les soins qu'une mère doit à ses enfants ; j'avais grandement peur, car j'aime beaucoup mes enfants.
Le 26 mars, l'on a usage chez nous d v aller sur la côte prier la sainte Vierge , le père et la mère y vont avec leurs enfants. Le deuxième, pendant que jetais partie à l'eau, s'échappa sans que je le voie aller ; il faisait
humide, je cours après lui, je le rejoins au pied de la côte ; je l'apporte dans mes bras bien vite ; je fais grand feu pour le réchauffer ; il avait son cou tout tors, la tête couchée presque sur l'épaule. J'eus recours au médecin bien vite : il lui fit mettre un vésicatoire de suite et des lisières d'étoffe pour tirer sa tête de l'autre côté ; il en eut pour six semaines ; encore il en cotoserva toujours un peu.
Pendant tout cela, je me trouvai enceinte du sixième enfant ; nous le perdîmes aussitôt qu'il fut né, et, au bout de quatorze mois, nous eûmes le septième enfant, et toujours dans la même situation, toujours dans la misère. Au bout de quatorze mois, huit enfants ; mon tnari se décourageait de plus en plus.
Quand l'hiver était venu et qu'il fallait tisser, il me disait :
— . Je n'ai plus le courage de travailler ; je gagne trente sous par jour, il nous faut trois francs.
Je lui disais :
— Eh bien, mon pauvre homme, que veux-tu faire? C'est en espérance la saison du maquereau, et puis tu iras dans ta petite barque depuis la saison du maquereau jusqu'à la saison de Dieppe. Voilà tes garçons qui grandissent.
Nous apprîmes à l'aîné à tisser ; il travaillait bien assez; il pouvait à peu près gagner le temps que le père perdait à lui
montrer. Tout cela ne faisait que la même gagne ; penses combien de choses manquent au besoin quand on n'a pas d'argent. Il y avait toujours du pain et pas de vêtements :
à force de prendre à la huche, on en trouve bientôt le fond. Il me restait une jupe de drap de Reims; je l'avais épargnée malgré moi, vu qu'elle ne pouvait pas aller avec mes autres habillements; mon mari me la demanda pour lui faire un pantalon et un gilet de dessous ; je la lui donnai pour le contenter.
Il me dit :
— Je t'en donnerai une autre quand j'en gagnerai à quelque bonne saison.
Je lui dis :
— Oui, comme les autres; à présent on peut bien écrire sur l'armoire : Maison à vendre ou à louer.
La saison de Dieppe suivante ne fut psts
très-bonne, et, voyant la maison pleine d'enfants, mon mari était hors de lui de chagrin,
disant :
— Cotte fois, comment allons-nous faire?
Dans moi j'étais aussi inquiète que lui* Comment passer l'hiver?
Je ne voulais pas lui dire. Je lui disais :
— Va, nous allons travailler.
L'aîné, qui entendait son père s'inquiéter, lui dit :
— Papa, je vais vous aider, nos petits frères vont nous aider à faire des trames ; vous allez voir que nous gagnerons le pain à nous deux.
Le père dit :
— Ah! oui, la moitié tout au plus, nous voilà dix personnes.
Je me mis à rire en lui disant :
— Eh bien, quand tu es en mer, que tu rencontres la marée contraire, tu files ton ancre pour ne pas aller tant eh arrière ; eh bien, il faut faire de même chez nous. S'il
faut ne gagner que la moitié, le boulanger nous avancera l'autre , nous lui payerons comme à l'usage, à la saison du maquereau.
— Cette fois-là, c'est manqué, nous ne pourrons jamais gagner assez à notre saison du maquereau; la petite barque est usée, il nous en faut une autre, nous ne pourrons pas l'avoir. Je vais aller au Havre chercher une place dans un vapeur pour passer l'hiver; je t'enverrai cinquante francs par mois, et moi nourri; ça nous fera du bien.
Il fut au Havre, il trouva une place, il revint cherchor quelques effets pour lui servir aie couvrir pour l'année, et puis, il retourna
de suite. Je restai avec mes enfants , j'étais
bien triste; l'aîné, qui était si raisonnable, me dit :
— Ma mère, je vais vous tenir 'compagnie, je vais travailler avec vous.
Mais c'était encore un ouvrage de plus pour moi : il fallait que je lui pare ses trames pour tisser; quand j'étais à la fontaine, il ne pouvait travailler que je ne fusse revenue pour lui gréer son métier; j'avais déjà bien assez d'ouvrage sans cela . Aussitôt que mon mari fut sorti du Havre pour aller à Paris, il fit une grande gelée qui dura sept semaines, la (erre était couverte de neige, de sorte que mon mari resta en rivière s&ns pouvoir revenir. Il fallait voir les froids que j'ai endurés; pendant ce temps-là, il fallait que
j'aille à la fontaine tous les jours ; comme je n'avais pas beaucoup de linge, il fallait que je sèche au feu journellement les draps et les couches des petits. Je n'étais pas sitôt quitte de faire sécher qu'il fallait raccommoder; plus d'une fois l'horloge avait sonné minuit que j'étais encore à travailler. Quand je me couchais, les enfants criaient, aussitôt je me relevais.
Je donnais le sein à l'un, je remettais du linge à un autre, enfin, bien des nuits je ne chauffais pas mon lit.
Il y avait une bonne dame, madame Morin, qui demeurait auprès de nous, qui m'apporta un peu de linge pour leur faire quelques chemises : c'était la belle-mère d'un ancien
notaire ; elle m'était bien bonne en me voyant ménager tous nos enfants.
Elle me disait :
— Je vous compare à votre mère, qui en a eu treize, je la voyais souvent ménager ses enfants.
Aussi, heureusement que j'ai appris à coudre par moi-même, je faisais bien tout ce qui était utile à mes enfants. Cette bonne dame, voyant que je mettais en* pratique ce qu'elle me donnait, m'apporta souvent quelque chose utile à leurs besoins. Au bout de celte semaine je reçus une lettre de mon mari, qui me dit qu'il s'ennuyait beaucoup de la mer *-, et pour savoir comment le
\ . De ne jias voir la mer.
grand froid s'était passé; Et il me ditsqn'aussiiot arrivé au Havre, il va revenir k la maison en permission, et que, si je voulais qu'il débarque, que je lui fasse dire. Je ne demandais pas mieux que de le voir revenir ; je me trouvai au Havre à son arrivée et je le ramenai avec moi à la maison. Il nous apporta soixante francs, que je donnai de suite au boulanger.
Mon mari fut bien content en entendant dire que Ton allait travailler à faire un canal chez nous; il parla à notre propriétaire : dans ce moment, nous demeurions dans la maison d'un ancien capitaine des gardes-côtes ; il s'empressa de parler pour lui à l'ingénieur, et il travailla. Comme les marins n'aiment
pas à être enfermés, prix pour prix, il aima mieux le dehors, il travailla jusqu'à la saison du maquereau. Depuis plusieurs saisons, mon mari allait sous maître, vu que les bateaux de mon père étaient usés, il n'en avait pas d'autres à commander.
Pendant qu'il travaillait au canal, un monsieur qui demeure au château (M. Fauvel) vint chez nous, avec notre propriétaire, me dire d'aller chercher mon mari pour lui parler ; qu'il voulait faire un bateau de pêche pour le hareng, et, comme il le connaissait pour bon marin, il voulait lui donner un commandement. Je fus le chercher, il vint de suite, et lui promit de le commander. Cette nouvelle encouragea un peu mon mari.
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Il me dit :
— À présent, nous nous ferons deux lots :
notre aîné va venir avec moi.
Nous mîmes le deuxième mousse de terre pour appeler les femmes pour virer * ; comme chaque homme fournit sa vireuse, il fallut que j'en loue une pour virer pour le fils, et moi je virais pour le père.
J'étais enceinte du neuvième enfant ; j'en accouchai pendant la saison ; mais heureusement que, le lendemain de ma couche, je retravaillai de suite à la besogne de la maison, et ne tardai pas à faire celle du dehors. Gomme il fallait être relevée de l'église au