LIVRE TROISIEME. — CHAPITRE IV
contiennent une belle plante ; et en réalité les fruits de ces premiers enseignements démontrèrent leur vertu cachée. Ne pouvant m'abstcnir d'en donner quelque témoignage, je citerai celui que nous a laissé par écrit Martin Navarre, canoniste éminent, homme d'un grand sens et d'une vie irréprochable qui vivait en ce temps au collège de Coimbre : « Un illustre Sénat m'avait demandé d'exposer mon jugement sur le nouvel Institut de la Compagnie de Jésus, et sur ce que j'en attends pour l'avenir : ma réponse a été basée sur des observations faites pendant sept années au collège de Coïmbre, à cette heure, le principal de cet Ordre. Une chose me paraît miraculeuse, et la voici. Plus de cent étudiants de la Compagnie y étaient réunis et instruits aux frais du Roi, tous jeunes, vifs et pleins d'ardeur. Ils n'étaient soumis à d'autres lois qu'aux lois communes, naturelles ou divines ; le Fondateur n'avait pas encore rédigé de constitutions. Il leur était donc permis de sortir en tout temps, de traiter avec toute sorte de personnes, bonnes ou mauvaises; ils pouvaient rencontrer aussi bien des sollicitations à l'indépendance et au vice que des encouragements à l'observance religieuse et à la vertu. De plus presque tous les habitants leur étaient hostiles. Cependant, bien que dans tous les pays chacun soit porté à examiner attentivement les nouveautés, à critiquer, à mal parler d'autrui, je n'ai jamais, pendant sept années, entendu une seule personne dire ouvertement ou à voix basse, sérieusement ou en plaisantant, la moindre chose défavorable à ces étudiants. On blâmait seulement leurs mortifications qu'on trouvait excessives; on disait qu'ils se traitaient avec mépris et faisaient honte à leurs familles en portant des vêtements grossiers et déchirés, et en remplissant souvent dans l'intérieur de la maison, les offices les plus bas et les plus méprisables; on leur faisait encore un grief de reprocher au monde, non sans fruit cependant, ses vanités, et de rappeler trop souvent aux hommes qu'ils ne sont que cendre et poussière. Mais que sont ces accusations, sinon de véritables louanges pour quiconque sait réfléchir? Je le répète encore, tout cela me semble miraculeux : il paraît même miraculeux que, objets de haine comme l'étaient plusieurs d'entr'eux, aucun n'ait été couvert d'infamie et châtié publiquement ou en particulier. Il
« est bien rare, dit saint Augustin, que dans un rassemblement « même peu nombreux, composé n-.cme de vieillards, il ne s'en ^< trouve pas quelques-uns entachés d'immoralité! J'ai voulu ren- « dre ce témoignage d'abord pour la gloire de Dieu et de Notre- € Seigneur Ji':sus-CnRisT, dont cette Compagnie a pris le nom « et par laquelle il démontre de bien des manières la vérité de «ce que dit de l'Esprit-Saint la glose du chapitre, Nui cum « pridevi, de renunt.
« Tu spiras ubi vis, iu munera dividis ut vis^
« Sets cui das qvod vis, quantum vis, tempore quo vis.
« Tu souffles où tu veux, tu distribues tes dons à qui tu veux,
« Tu sais à qui tu donnes,ce que tu veux, autant que tu veux, quand tu veux.
« J'ai voulu ensuite que tous les collèges du même Ordre, « aujourd'hui répandu dans toute la chrétienté pour sa gloire et « pour le bien général, comprennent par quel grand miracle ce « collège de Coïmbre, important entre tous, s'est établi. Enfin « j'ai voulu inspirer à tous les autres religieux de la Compagnie, « qui ont fondé d'autres collèges, si nombreux et si importants, « le désir de conserver, comme ils le font, l'éclat de leur nom et « leur première réputation, afin que la suite réponde aux dé- « buts (3S). »
Avant de faire connaître en détail les Constitutions, je crois devoir parler de l'ordre suivi par saint Ignace, pour les composer, et de la manière dont il les traça. Dans ce travail il réunit deux qualités de prime abord bien éloignées: d'une part, une extrême prudence, comme si les Constitutions devaient être son œuvre exclusive; de l'autre un entier abandon de ses pensées à l'Esprit de Dieu et une aussi totale dépendance de la direction divine que si le Seigneur lui-même, composant tout l'ouvrage, n'etît laissé à son serviteur que le soin d'écrire sous sa dictée.
Il commençait donc par examiner avec une grande sagesse, les points à établir; il notait les raisons pour et contre tel point, en particulier, raisons qui souvent n'étaient ni légères ni peu nombreuses. J'en ai compté touchant un détail de moindre importance jusqu'à sept d'un côté, et quinze de l'autre, et chacune d'elles était d'un très grand poids. Cela fait, il se dépouillait de toute affection ou opinion personnelle, pour laisser la raison