‹ Histoire de S. Ignace de Loyola, d'apr`es les documents originauxChapitre 29 sur 172 · LIVRE PREMIER. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. — CHAPITRE V

durée ordinaire des Exercices), saint Ignace leur fit porter les repas tous les jours, matin et soir, afin qu'aucune d'entr'elles ne pût se donner matière à distractions.

Quant aux pénitences volontaires, recommandées pendant les premiers jours, il les mesurait aux forces et au courage de chaque retraitant. Il en permettait peu ou beaucoup, ou même les interdisait absolument selon les circonstances. Parlant des Exercices que faisait l'abbé Martinenghi, il dit un jour au P. Gonçalvcs : « On s'est bien relâché de notre ancienne sévérité. « Personne ne manquait alors de passer quelques jours sans « prendre la moindre nourriture ; chacun s'y portait de soi-même, « et sans y être excité. Aujourd'hui, c'est à peine si l'on consent « à se priver d'aliments pendant un seul jour. Les premiers « Pères suivirent les Exercices avec la plus grande rigueur. « Simon Rodriguès seul, à cause de sa faible santé et de ses « études, ne changea pas de chambre et ne fut soumis à aucune « grande épreuve ('^^). » Saint Ignace ajouta que Pierre Le Fèvre passa six jours sans rien prendre; quant à saint François- Xavier, nous parlerons plus opportunément ailleurs de ses austérités.

Les pratiques prescrites pendant la durée des Exercices sont nombreuses et variées. Le retraitant doit les entreprendre avec grande générosité de cœur, et sans vouloir restreindre les opérations de Dieu dans son âme. Qu'une seule disposition l'anime : celle de se livrer entièrement à l'influence de l'Esprit-Saint, celle de répondre à tout appel, quel qu'il soit : Ecce adsum. Puis, à la porte de la cellule, qu'il dépose toute pensée mondaine, pour ne s'occuper que de lui-même et de Dieu ; qu'il s'applique exclusivement à la méditation du jour présent, sans chercher à connaître celle du lendemain. Les lectures, même saintes, doivent être écartées, dès qu'elles sont hors du but poursuivi, car l'esprit se laisse facilement distraire, et il reviendrait affaibli au sujet principal de ses réflexions actuelles.

L'emploi du temps sera en harmonie avec le sujet de la méditation; aussi la solitude, la mortification et le silence accompagnent-ils surtout les Exercices de la première semaine. Dans les semaines suivantes, on observera sur ces points les règles d'une sage discrétion. On se couche en pensant à la méditation

qui se fera pendant la nuit ; et à l'instant du réveil, c'est encore là le premier objet qui devra occuper l'esprit. On commence ensuite son oraison, soit prosterné le visage contre terre, soit à genou.x, soit debout, comme on le juge plus à propos. Si Dieu parle au cœur sur un point, il ne faut point passer à un autre, avant d'avoir approfondi le premier, avant de s'en être bien pénétré. L'ennui et la tristesse viennent-ils à accabler l'âme, il ne faut pas abréger d'un seul instant le temps destiné à la méditation, mais plutôt y ajouter, se vaincre ainsi soi-même, et attendre dans le recueillement et l'espérance, l'onction de la grâce divine. Si au contraire l'on reçoit une surabondance de consolation et de délices spirituelles, on doit bien se garder, dans ces moments, de faire des vœux, surtout des vœux perpétuels, ou des vœux qui obligeraient à un changement d'état de vie : enfin l'on doit rendre à son directeur un compte exact de ce qui se passe de bon ou de mauvais dans l'âme, afin qu'il puisse varier la nature et le genre des méditations, appliquer les remèdes propres à seconder la grâce, et agir avec sagesse suivant les circonstances et les dispositions personnelles.

Après avoir examiné rapidement la nature des Exercices de saint Ignace, apprenons leur utilité pratique de ceux qui les ont suivis avec fruit.

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Fruits merveilleux des Exepxices. — Ils sont dénoncés aux tribunaux ecclésiastiques, condamnés à Paris par la'.Sorbonne, examinés à Rome et approuvés par Paul III. — Ils deviennent le fondement de l'édifice religieux élevé par saint Ignace.

'^^^^^^^.N calviniste, nommé Gabriel Lermée, se ; sentit un jour étonné et: courroucé à la fois, en voyant les étranges changements qu'opéraient les Jésuites. Les hommes les plus recommandables par leurs dignités, leurs richesses, ou leur mérite, abandonnaient soudain le monde et ses espérances, pourse consacrer à Dieu dans les ordres les plus sévères. Lermée ne pouvait comprendre un pareil mystère, et il écrivit les paroles suivantes, qui sont, contre son gré, à la louange des Exercices : « Par quelle fascination ces Jésuites font-ils tourner l'esprit <L à des hommes qui viennent se renfermer dans certaines cellules, « placées en dehors de leurs maisons, et disposées de manière « à former une nuit profonde au milieu du jour ? C'est là que « ces prêtres entretiennent ces malheureux dans une perpétuelle « horreur ! Malheur à qui tombe dans cette embuscade ; car, « semblable aux infortunés qui descendaient dans l'antre de « Trophonius, il peut dire adieu à la joie et au bonheur. On y « entre plein de sagesse et on en sort insensé, mort à toutes les « choses de la terre, dévoué aux pleurs et à la tristesse. Une fois « enfermé dans ce lieu, le patient ne peut plus ni voir, ni être « vu. Cependant un de ces magiciens vient, deux fois par jour, « lui apporter une sorte de charme tracé sur un papier. Plus il « le médite, plus la fascination augmente ; il pleure, il crie, il « rugit, comme si les flammes de l'enfer le dévoraient ; il jure « de vivre à l'avenir comme s'il devait mourir chaque jour, et « de ne plus tenir à la terre que par un point imperceptible.

« Quand enfin il sort de cette retraite, il regarde le monde avec « ctonnenient, comme s'il y entrait pour la première fois ; il ne « le voit plus des mêmes yeux, l'aspect en est changé ; il semble « ne plus lui offrir qu'une mer en furie, sur laquelle il est aussi « facile de faire naufrage que nécessaire de naviguer. A chaque « instant le malheureux craint d'échouer ou de perdre sa route, « et finit, dans l'espoir d'arriver sûrement au port, par se jeter « dans un monastère.

« Si, parmi les Jésuites, il se trouve quelque tête faible, ils la « travaillent et la repétrissent jusqu'à ce qu'ils l'aient façonnée « à leur gré ; celui qui était lâche et mou, ils le rendent ferme « et dur à lui-même ; celui qui repoussait l'obéissance devient « soumis: le paresseux est aiguillonné, le faible soutenu. »

Magnifique éloge des Exei'cices, caché sous la forme d'une satire, où la fable se mêle à la vérité ! Quelle puissance, quelle efficacité n'y a-t-il donc pas dans ces principes posés et développés par un esprit vigoureux, quand ils arrachent de pareils aveux à un ennemi ! Grâces à ce seul moyen, les compagnons d'Ignace opérèrent de véritables prodiges dans les temps malheureux où l'hérésie de Luther mettait la foi catholique en si grand péril. Le profond savoir de ces hommes éminents commençait par leur attirer l'estime des hommes qui, dans une haute position, exercent tant d'influence sur les mœurs publiques ; bientôt la douce sainteté de leurs manières gagnait les cœurs de ces personnages, et les amenait à se retirer pendant quelques jours du commerce du monde, pour ne s'occuper que de leurs intérêts éternels. C'est avec un pieux sentiment de curiosité satisfaite qu'on est heureux d'en trouver la preuve dans la correspondance que le P. Le Fèvre adressait à saint Ignace, de Mayence. de Spire, de la diète de Worms, de celle de Ratisbonne et de tant d'autres parties de la Haute et Basse Allemagne.

Les PP. Jacques Laynez, Alphonse Salmeron et Claude Le Jay en firent autant à Trente, où se trouvait réunie l'élite de la chrétienté ; ils entrèrent au concile comme théologiens, et s'attirèrent l'admiration de tous par leur éloquence dans les assemblées générales, par leurs lumières dans les conférences particulières. Bien plus ils amenèrent un grand nombre des membres du concile à la pratique des Exercices. Il plut à Dieu de bénir si

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