LIVRE PREMIER. — CHAPITRE VHI
« VOUS nous priveriez donc d'une partie de ce peu qui forme « notre indispensable nécessaire. Du reste vous pourrez vous « convaincre de la vérité de mes paroles, en voyant demain « plusieurs frères s'embarquer pour l'Italie sur le vaisseau des « pèlerins ; je ne les y renvoie que parce que la rareté des vivres « ne me permet pas de les garder en Palestine. »
Ignace protesta qu'il entendait bien ne lui être nullement à charge ; il ne lui demandait que des secours purement spirituels, comme de l'entendre en confession et de lui donner la communion. Le P. Provincial ne se rendit pas; il ajouta même qu'il ne considérait pas seulement dans cette circonstance l'intérêt du couvent, mais encore son danger personnel; car il arrivait souvent que les pèlerins, outrepassant les limites assignées aux chrétiens, étaient ou tués par les Turcs, ou emmenés en esclavage ; or, après l'enlèvement d'un pèlerin, la charité obligeait le monastère à racheter le prisonnier. Il exigea donc qu'Ignace se disposât à partir dès le lendemain avec les autres voyageurs. Ignace, extrêmement affligé, répondit que la crainte de la mort ou de l'esclavage ne suffirait pas pour le décider à s'éloigner, et que celle d'offenser Dieu en demeurant pourrait seule l'y déterminer.
« Et vous l'offenseriez, en effet, reprit le P. Provincial, si vous « restiez ici contre ma volonté. » En même temps il lui montra une Bulle du Pape, qui donnait aux religieux le droit d'excommunier quiconque demeurerait en Terre-Sainte sans leur permission.
Ignace n'en voulut pas voir davantage ; il baissa la tête et sortit à l'instant pour se disposer à obéir {'^). Croyant rester en Palestine, il avait pris congé de ses amis d'Europe ; maintenant qu'il partait, il voulut aussi prendre congé du Sauveur : il quitta donc furtivement ses compagnons, et, sans prendre de guide pour se défendre contre les Turcs, il courut au Mont des Oliviers vénérer et baiser de nouveau les saints vestiges que Jésus- Christ, en montant au ciel, laissa imprimés sur le rocher. Il acheta cette permission des gardes en leur donnant son canif ('^°),
Après avoir satisfait sa dévotion, il résolut d'aller visiter le sanctuaire de Bethphagé ; mais se rappelant en chemin qu'il n'avait pas assez exactement observé la position des pieds du
Sauveur, poiu- savoir vers quel point du globe Jésus était tourné quand il quitta la terre, il revint à la montagne des Oliviers, donna aux gardes une paire de ciseaux, seul objet qui lui restât, et parvint à faire l'observation désirée.
Sur ces entrelaites, les religieux, s'apercevant de l'absence d'Ignace, devinèrent bientôt la cause de sa disparition momentanée. Ils envoyèrent donc à sa recherche un arménien employé au service du monastère. Celui-ci rencontra le saint pèlerin, comme il descendait de la montagne, l'aborda avec des paroles grossières, le menaça même de son bâton, et, le prenant rudement par le bras, le ramena au couvent. Mais Ignace n'avait rien senti de tout cela ; car au moment même où arrivait l'arménien, notre divin Rédempteur lui avait apparu, le consolant et marchant devant lui jusqu'au monastère. Le lendemain Ignace quitta la Terre-Sainte où il laissait son cœur, emportant pour unique consolation l'espérance d'y revenir.
Les pèlerins, arrivés à Chypre, y trouvèrent trois vaisseaux prêts à lever l'ancre : l'un était turc, l'autre, gros navire bien armé, appartenait à un marchand vénitien ; le troisième n'était qu'un petit bâtiment en mauvais état. La plupart des passagers choisirent le gros bateau vénitien, car l'hiver, où on allait entrer, rendait la traversée dangereuse. Ignace n'avait pas de quoi payer son passage. Plusieurs pèlerins prièrent le capitaine de le recevoir par charité, assurant que c'était admettre un saint à bord. Le capitaine ne répondit que par une raillerie impie: « Sic est lui saint, dit-il, qua-t-il besoin de vaisseau? « Il peut bien faire un miracle et marcher sur la mer, » Ainsi parla cet homme, ou plutôt l'avarice, dont l'apparente sagesse n'est souvent qu'une folie réelle.
L'armateur du petit navire agit tout autrement. A la première demande qu'on lui en fit, il consentit à recevoir Ignace pour l'amour de Dieu. C'était à Dieu en effet qu'il appartenait de récompenser chacun selon ses mérites.
On leva l'ancre avant l'aurore, et les trois vaisseaux marchèrent de concert avec un vent favorable jusqu'au coucher du soleil. A ce moment s'éleva une raffale qui sépara les bâtiments. Le vaisseau turc, battu par la tempête, sombra en pleine mer avec tout l'équipage; le vénitien, qui avait essayé de se rappro-