‹ Histoire de S. Ignace de Loyola, d'apr`es les documents originauxChapitre 63 sur 172 · LIVRE SECOND. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. — CHAPITRE I

ment qu'en Espagne, à raison des difficultés de la langue française, il ne laissait pas de se rendre utile dans maintes occasions.

Un homme perdu de mœurs aimait éperdûment une femme mariée, ce qui l'exposait à des dangers continuels. Ignace en fut instruit et résolut de travailler avec ardeur à préserver ce pécheur du double malheur temporel et éternel dont il était chaque jour menacé. Mais ni avis, ni exhortations ne parvinrent à le faire rentrer en lui-même, car le propre du vice qui le tyrannisait, est d'obscurcir toutes les lumières des vérités célestes, et de rendre sourd aux plus salutaires avertissements. Le serviteur de Dieu eut donc recours à d'autres moyens. Pour se rendre chez cette personne, le malheureux devait traverser un pont jeté sur un ruisseau assez profond. C'était en hiver, et le froid était très rigoureux, Un soir, Ignace quitta presque tous ses vêtements et se plongea dans l'eau jusqu'au cou. En cet état il attendit le moment où le pauvre pécheur viendrait à passer. Là, il conjurait le Seigneur, avec larmes, d'accepter les souffrances qu'il endurait pour la guérison morale de celui qui, ne connaissant pas son mal, n'en désirait pas le remède. Enfin le misérable arriva tout occupé de ses pensées ordinaires. Dès qu'Ignace l'aperçut, il lui adressa d'une voix tremblante, et pourtant pleine de force, des paroles énergiques, qui, cette fois, allèrent droit à son cœur : « Allez, lui dit-il, allez chercher « d'odieux plaisirs au péril de votre vie et de votre âme ; moi, «je reste ici, et j'expierai, par les souffrances de ma propre « chair, les indignes jouissances de la vôtre. Vous m'y retrouverez « à votre retour ; vous m'y retrouverez tous les soirs, jusqu'à € ce que Dieu, que je ne cesse d'implorer pour vous, mette un « terme à vos crimes, ou à ma vie. »

Le coupable frémit. Aussi touché de ces reproches qu'ému de compassion à la vue des douleurs qu'Ignace s'imposait pour le sauver, il ouvrit enfin les yeux sur l'état de son âme. Il changea de vie ; et, depuis ce jour, regarda celui qui l'avait délivré de tant de périls, comme son meilleur ami.

Ignace eut recours une autre fois, pour retirer un prêtre d'une vie extrêmement scandaleuse, à un moyen ni moins nouveau, ni moins efficace. Sa position ne lui permettait guère de parler

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librement, car un laïque ne pourrait, sans manquer de respect, réprimander un ecclésiastique.

Après avoir consulté Dieu dans l'oraison, selon sa coutume en de pareilles occasions, il vint un dimanche matin se jeter aux pieds de ce prêtre. Là, il fit sa confession générale, avec une componction bien propre à en faire naître une semblable dans le cœur du malheureux. Dieu parla intérieurement à son indigne ministre ; il lui fit sentir combien ces mêmes fautes, qu'il entendait accuser, étaient plus criminelles encore chez un prêtre et chez un religieux que dans un laïque. La douleur d'Ignace le pénétrait d'intolérables remords. Si le pénitent eût été prêtre, sans doute tous les deux eussent bientôt changé de rôle ; car la confession n'était pas achevée, que le confesseur était devenu un homme nouveau. Il exposa à Ignace le misérable état de son âme, et le supplia de l'aider à en sortir, comme il avait déjà contribué à le lui faire connaître. Le Saint qui ne désirait rien davantage, lui fit suivre les Exercices spirituels ; ^X. bientôt sa vie pénitente donna plus de salutaires exemples, que sa vie déréglée n'avait causé de scandale.

Voici un troisième exemple du zèle industrieux d'Ignace. Il entra un jour, pour affaire, chez un ecclésiastique, docteur en théologie qu'il trouva occupé à jouer au billard. Il fut reçu avec politesse, et, soit pour lui faire honneur, soit par dérision, le maître de la maison lui proposa une partie. Ignace, tout à fait inexpérimenté dans ce jeu, s'excusa sur ce motif. Le Docteur insistant, son visiteur, mû sans doute intérieurement par l'esprit de Dieu, lui dit alors : « Eh bien ! Monsieur, j'accepte votre proposition ; « mais de pauvres gens comme moi ne jouent pas seulement « pour s'amuser, ils jouent pour gagner. Comme je ne possède « au monde que ma personne, elle sera mon enjeu. Si je perds, « pendant un mois je serai obligé de vous servir, et de vous « obéir en tout ce que vous me commanderez de légitime; si je « gagne, vous ferez une chose que je vou's ordonnerai et qui « sera pour votre grand avantage. » Dieu, qui avait suggéré à l'un cette singulière proposition, inspira à l'autre de l'accepter.

On se mit au jeu. Ignace eut la main si heureuse que la partie fut bientôt gagnée : son adversaire ne fit pas un point. Alors celui-ci se prit à réfléchir ; Dieu n'avait-il pas en vue quelque

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