LIVRE SECOND. — CHAPITRE II
portiiit d'abord le nom d'Asnarez; il reçut celui de Xavier, lorsque le roi Théobald, pour récompenser des services rendus à sa couronne, en fit don à la noble famille, qui le posséda pendant plus de trois cents ans.
François Xavier naquit, le 7 avril 1506. Comme saint Ignace, il fut le dernier de plusieurs frères. Dieu lui avait donné des inclinations absolument opposées à celles de ses frères. Ceux-ci ne montraient de goût que pour le métier des armes ; Xavier au contraire n'aimait que l'étude, suivant en cela les traces de son père, homme de lettres fort distingué, auditeur au conseil royal, et très aimé de Jean III, roi de Navarre. François vint à Paris, vers l'an 1527. Devenu maître en philosophie, le 15 mars 1530, il enseigna publiquement cette science, durant trois ans et demi, avec de grands succès. Pendant ce temps, il eut pour compagnon d'étude et même de chambre, au collège Sainte- Barbe, Pierre Le Fèvre. Assurément c'était déjà un spectacle singulier de voir le descendant des rois de Navarre, au cœur altier, à l'âme fière, habiter avec un pauvre paysan, occupe naguère de ses troupeaux. Comment ne pas reconnaître là une disposition particulière de la Providence, qui assurait au bouillant Navarrais un compagnon capable de lui inspirer l'amour de la vertu? Il est vrai la pudeur était naturelle à Xavier; mais cette vertu devait être bien gardée pour que, libre et ardent, aimable et gracieux dans ses manières, le jeune étudiant ne connût jamais les vices de son âge. Nous savons qu'il vécut et mourut aussi pur qu'au jour de son baptême.
D'autre part cependant, ses pensées ne s'élevaient pas au delà des honneurs de ce monde, et les conquérir lui paraissait la plus noble ambition d'une âme généreuse. Aussi, voyant Ignace mépriser également l'estime et les insultes, se vêtir d'une manière pauvre et abjecte, il détestait, comme l'indice d'une âme basse, ce qui n'était que l'effet d'une sublime humilité. Il commença donc par regarder le futur inspirateur de sa sainteté avec hauteur, presque avec dégoût. Ignace avait beau lui adresser de salutaires exhortations, et le supplier de rentrer en lui-même, d'amères railleries ou un dédain superbe étaient les seules réponses du fier gentilhomme. Mais, grâce à l'admirable discernement des esprits dont il était doué, le Saint avait décou-
vert en Xavier, une de ces Ames qui, fortement trempées, supportant avec peine la vulgarité, et incapables de s'avilir, s'écartent des sentiers battus, pour marcher vers les plus hauts sommets. Quand une fois ces âmes, perdant de vue la terre, tournent leurs regards vers les choses éternelles, elles s'élancent au ciel, du vol le plus rapide.
Plus son compatriote affectait d'éloignement pour lui, plus Ignace s'ingéniait à obtenir son affection, pour parvenir ensuite à exciter dans son cœur le désir de servir Dieu. Son ambition même servit à atteindre ce but. Xavier recherchait avec ardeur l'illustration dans les lettres et les travaux de l'esprit. Ignace lui trouva des disciples et des auditeurs, les lui amena lui-même, et, en toutes circonstances, se montra occupé du soin de sa gloire. L'âme si noble de Xavier fut gagnée par ces procédés ; il se prit à regarder Ignace d'un autre œil ; il en vint bientôt à le considérer comme un ami sincère, à le traiter avec beaucoup de confiance et de familiarité. Il savait d'ailleurs qu'Ignace était d'une noble origine, et que la fumée de la gloire l'avait aussi jadis enivré. La vue d'un si grand changement, opéré dans Ignace par l'amour de Dieu, le conduisit à penser qu'une telle conduite pourrait bien avoir une autre cause que la lâcheté et la bassesse de cœur. Il devait être bien élevé au-dessus du monde, celui qui regardait les choses d'ici-bas comme indignes d'occuper ses pensées ! Peu à peu la sainteté s'offrit au jeune professeur sous un aspect nouveau, il comprit que les choses de Dieu ouvrent un vaste champ aux esprits élevés ; il espéra trouver là cette source des pensées plus généreuses encore que les siennes ne pouvaient l'être.
Cependa<it Ignace ne laissait passer aucune occasion de lui livrer de rudes assauts ; il dirigeait surtout ses attaques vers les points où Xavier se croyait le plus fort, et où il était en réalité le plus faible. Il faisait surtout retentir à ses oreilles ces paroles du Sauveur : « Que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il «vient à perdre son âme?» Quid prodest homini, si mundum universum lucretur, animœ vero suce detriinentiim patiatur ? Puis il ajoutait les commentaires : « Don François, disait-il, si « nous ne devons attendre d'autre vie que celle d'ici-bas, si « nous naissons pour mourir et non pour vivre éternellement,