CHAPITRE XXI
Établissement des prêtres de la Mission à Saint^Lazare.
Cependant , le college des Ëons-Enfans qui avait peu de revenu et d’étendue, ne pouvait plus suffire au logement et à la subsistance des membres de la Congrégation ; Dieu y pourvut.
Pendant que les nouveaux missionnaires , oublieux d’un avenir sombre et menaçant, ne songeaient qu’à étendre les limites du royaume de Jésus-Christ , la divine Providence leur ménageait un nouvel et magnifique établissement dans la maison de Saint-Lazare. C’était une seigneiu'ie ecclésiastique où il y avait justice haute , moyenne et basse, c’est-à-dire un monastère des temps féodaux qui tenait un peu du fief noble , et dont le prieur était à peu près prince , puisqu’il avait
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sui’ ses vassaux droit de vie et de mort ( i ). On pense bien qu’un pareil établissement ne manquait ni de logemens vastes et commodes, ni de beaux jardins, ni de grands enclos; il avait effectivement tout ce qu’il fallait pour faire prospérer la Mission naissante, et Dieu le lui fit obtenir par un concours d’événemens où sa médiation fut aussi visible que le soleil.
Messire Adrien Lebon, religieux de Tordre des
(i) L’origine de ce prieuré est tont-à-fait inconnue, la plupart des originaux ayant été perdus du temps des guerres des Anglais sons le régne de Charles VI , ainsi que ce roi le déclare dans ses lettres patentes du ler mai i4o4- Au commencement du douzième siècle ce n ét|ik encore qu’une léproserie, et les lépreux y sont demeuréi jusqu’à la fin du seizième siècle , ce qui ressort d’un règlement fait en 1 566 ; le tiers du revenu de là maison était affecté à leur subsistance. 11 parait que la maison leur appartenait autant qu’au prieur, et l’on voit même par un acte de ia53, qu’ils étaient frères du couvent et qu’ils avaient voix délibérative. On ne sait pas à quelle époque ces religieux prirent la règle de saint Augustin ; mais en i536, quand on voulut réformer i’Hôtel-Dieu de Paris, Saint-Lazare fut une des quatre maisons d’où l’on tira des chanoines réguliers pour les mettre dans cet hôpital. On voit par une charte du roi Louis-le- Jeune , de l’an 1 147 « que les léprenx de Saint-Lazare avaient droit de fisire choisir dans les caves de Paris , où l’on gardait la provision du roi , dix muids de vin par an. Le même roi confirma , en 1 1 Sy et 1 166 , la foire que Louis-le-Gros , son père, leur avait accordée. Cette foire s’ouvrait le jour de saint Ifarcel, 3 novembre, et finissait le lendemain de la Saint-Martin, 12 du même mois. Tous ceux qui la fréquentaient furent mis sous la protection royale. Louis VII , qui l’avait affranchie d’abord de tons impôts , revint sur sa décision. Philippe-Auguste la transféra à Paris après l’avoir acquise de Saint-Lazare. Ce prieuré, d’abord fort riche, ^it on peu déchu à l’époque où il passa entre les mains des missionnaires , mais il n’en était pas moins un des plus considérables de ce tcn^s-là. Le Maire , Traité de la Police, t. II , et Sauvai , mém. manusc.)
chanoines réguliers de Saint-Augustin et prieur de Saint-Lazare, ayant eu quelques différends avec ses religieux, eut la volonté de quitter son prieuré et d’y établir Vincent-derPaul et ses missionnaires, dont M. de Le^tocq, docteur de Sorbonne et curé de Saint-Laurent , lui avait vanté les vertus. Dans ce dessein , le prieur de Saint-Lazare refusa plusieurs riches abbayes qu’on lui offrait en échange de son bénéfice , et s’étant un jour rendu chez M. de Lestocq , il lui demanda où demeuraient les prêtres de la Mission.
Au collège des Bons-Enfans, près la porte Saint-Victor (i), répondit le curé de Saint-Laurent, mais vous n’irez pas seul; je vais vous y accompagner, et je vous préviens que vous allez voir, dans la personne de M. Vincent, un véritable homme de Dieu. Ils y allèrent donc ensemble, et comme M. de Lestocq a consigné par écrit tous les détails de cette entrevue et des longues
(i) Il y avait à Paris deux colleges des Bons-Enfans: l’un, fondé par Etienne Belot et Ada sa femme, bourgeois de Paris, en faveur de treize pauvres écoliers, l'an iao 8 , était situé dans la rue qui porte encore son nom; l’autre, dont l’antiquité ne passe pas saint Louis, était dans le voisinage de Saint-Victor. C’est ce dernier qui fut le berceau de la Congrégation de la Mission. Ce second college des Bons-Enfins était mal renté et ne parvint jamais à la célébrité de l’autre. L’un de ses principaux bienfaiteurs fut Guy Renard, médecin de Philippe-le-Hahdi, qui lui assigna quinze livres parlsis de revenu sur la prévôté de Paris. Saint Louis légua à ce même collège, dans son testament, une somme de soixante livres; son fils, le comte d’Alençon, quarante sous; et. plusieurs autres, à leur exemple, y 6 rent des libéralités. Ce collège^ qui resta aux prêtres de la Mission , devint un séminaire après leur agrandissement. (Voy. Félibien, Hisf, éft Paris, t. Vï, p. 247.)
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négociations qui la suivirent, nous le laisserons parler lui-même.
« M. le prieur découvrit à M. Vincent le sujet « qui l’avait amené , et lui dit : qu’on lui avait « fait un récit très avantageux de sa congréga- « tion, et des charitables emplois auxquels elle « s’appliquait en faveur des pauvres gens des « champs ; qu’il serait heureux s’il y pouvait con- « tribuer, et qu’il lui céderait volontiers sa mai- « son de Saint-Lazare pour un si digne exercice.
a Cette offre si avantageuse étonna grandeti ment cet humble serviteur de Dieu; et elle fît <c en lui le même effet qu’un éclat de tonnerre « imprévu, qui surprend un homme soudaine- « ment , et qui le laisse comme interdit. Ce bon « prieur s’apercevant de cela , lui dit : Hé quoi , « Monsieur, vous tremblez? Il est vrai. Monsieur, n lui répondit-il, que votre proposition m’étonne, « et elle me paraît si fort au-dessus de nous, que « je n’oserais y penser. Nous sommes de pauvres a prêtres qui vivons dans la simplicité, sans aua tre dessein que de servir les pauvres gens des « champs. Nous vous sommes fort obligés, Mon- « sieur, de votre bonne volonté , et vous en re- « mercions très humblement. En un mot il té- « moigna n’avoir aucune inclination d’accepter « cette offre , et s’en recula si loin , qu’il ôta « toute espérance de le retourner voir sur ce sujet. « Néanmoins la douce et affable réception dont
« usa M. Vincent, toucha tellement le coeur de
tt M. Lebon , qu’il ne pouvait se résoudre à chan- « ger de dessein, et il lui dit en le quittant quil « lui donnait six mois pour y penser.
« Après ce temps-là , il me pria de laccompa- » gner pour aller revoir M. Vincent, auquel il « fit la même proposition, et le conjura de vou- « loir agréer son prieuré, l’assurant que Dieu lui « inspirait de plus en plus de le lui remettre tf entre les mains : à quoi j’insistai aussi de mon « côté, priant M. Vincent de ne pas refuser ime si a belle occasion. Tout cela néanmoins ne fit point H d’impression sur son esprit, et ne le put faire « changer de sentiment. Il demeura ferme sur le 0 petit nombre qu’ils étaient, disant qu’à peine 0 ils étaient nés ; qu’il ne voulait pas faire parler << de lui , que cela ferait du bruit , qu’il n’aimait « pas l’éclat, et qu’enfin il ne méritait pas cette « faveur de M. le prieur. Sur cela M. Lebon en- « tendant sonner le dîner , dit à M. Vincent qu’il y voulait dîner avec lui et avec sa communauté, « comme en effet il y dîna, et moi aussi. La moff destie de ces prêtres , la lecture spirituelle , et « tout l’ordre plut tellement à M. Lebon , et lui ^ fit concevoir une si grande vénération et affec- ^ tion pour eux, qu’il ne cessa de me faire solli- « citer M. Vincent. Je réitérai plus de vingt fois U dans l’espace de six mois mes sollicitations, et 0 jusqu’à ce point, que je lui dis plusieurs fois, « comme étant fort son ami, qu’il résistait au 0 Saint-Esprit, et qu’il répondrait devant Dieu de
tt ce refus, pouvant par le moyen de Toffré qu’on « lui faisait , établir et former une congrégation « parfaite dans toutes ses circonstances.
ft Je ne puis dire avec quelle instance on Ta « poursuivi. Jacob n’a pas eu tant de patience « pour obtenir Rachel , ni tant insisté pour obteèt nir la bénédiction de l’ange , que M. le prieur « et moi pour avoir un oui de M. Vincent, et « pour obtenir de lui cette acceptation que nous I» le pressions de nous accorder. Enfin M. le prieur «i s’avisa de lui aller dire au bout d’un an : Mon- « sieur , quel homme êtes-vous? Si vous ne vou-* « lez pas entendre à cette affaire , dites-nous au « ipoins de qui vous prenez avis , et en qui vous i( avez confiance? Quel ami vous avez à Paris, à « qui nous puissions nous adresser pour en con-^ « venir? J’ai le consentement de tous mes reli- « gieux, et il ne me reste que le vôtre. Il n’y a personne qui veuille votre bien, qui ne vous « conseille de recevoir celui que je vous présente. « Alors M. Vincent lui indiqua M. André Duval ,• « docteur de Sorbonne, qui était un saint homme, « et qui a même écrit la vie de plusieurs saints. « Nous ferons, dit-il, ce qu’il nous conseillera. H En effet, M. le prieur l’étant allé trouver, ils it traitèrent ensemble de ce dessein , et demeuic rèrent d’accord des conditions. Ensuite le con- « cordât fut passé le 7 janvier 1 632 , entre M. le « prieur et les religieux de Saint-Lazare, d’une « part , et M. Vincent et les prêtres de sa congré-
fc gation de l’autre. C’est par ce moyen que M. Vin- « cent a cédé .enfin aux importunités qui lui ont tt été faites , et entre autres par moi-même , qui « pouvais bien dire en cette occasion : Raucœ factæ « sunt fauces meæ» J’eusse volontiers porté sur « mes épaules ce père des missionnaires pour le a transporter à Saint-Lazarè , et pour l’engager à « l’accepter; mais il ne regardait pas les avantages « extérieurs du lieu et de tout ce qui en dépend, « et il ne vint pas même le voir pendant tout ce t( temps-là : de sorte que ce ne fut point sa belle « situation qui l’y attira ; mais la seule volonté de « Dieu , et le bien spirituel qu’il y pouvait faire. <c Ayant donc accepté par ce seul motif la maison « de Saint-Lazare, après toutes les résistances a imaginables, il y vint le lendemain, 8 janvier « i 632 , et tout.se passa avec douceur, et au « contentement de tous ceux de la maison. C’est « ce qui fait bien voir que, Digitus Dei hic est. » Les principaux articles du concordat étaient arrêtés ; mais il en restait un qui manqua de tout rompre. Le prieur de Saint-Lazare désirait que ses religieux logeassent dans le dortoir avec les missionnaires , estimant que cela ne nuirait point à ceux-ci , et servirait beaucoup aux autres par le bon exemple qu’ils en recevraient; mais le prudent supérieur de la mission n* y voulut jamais consentir , et fit représenter au prieur , par le curé de Saint-Laurent, ainsi qu’on l’a trouvé dans une lettre écrite de sa main : « Que les prêtres de la
« Mission observaient le silence depuis les priè- « res du soir, jusqu'au lendemain après-dîner; « qu ils avaient ensuite une heure, de conversa- « tion, depuis laquelle ils demeuraient dans le « silence jusqu’au soir après souper; auquel temps « ils avaient une autre heure de conversation, « d’où ils rentraient dans le silence , pendant le- « quel on ne parlait que des choses nécessaires , « et encore à voix basse ; qu’il tenait pour certain « que qui ôte cela d’une communauté , introduit « le désordre et la confusion; qu’un saint per- « sonnage avait dit dans cette pensée , qu’on « pouvait assurer d’une communauté où le silence « était exactement gardé , qu’elle observait aussi « exactement le reste de la régularité , et au con- « traire que'dans celles où l’on ne gardait pas le « silence, il était presque impossible que les au- « très règles y fussent observées. Or, comme il y « avait sujet d’appréhender que ces messieurs les « religieux ne voulussent pas s’assujettir à une « observance si étroite, il était aussi à craindre « que ne le faisant pas , ils ne ruinassent entiè- « rement cette pratique des missionnaires. »
Il conclut, en proposant un expédient pour loger les religieux hors du dortoir, et déclara nettement sa détermination par ces paroles dignes de remarque :
ft J'aimerais mieux que nous restassions dans « notre pauvreté , que de détourner les desseins U de Dieu sur nous. » Il demeura si ferme dans
cette résolution , qu’il fallut rayer cet ariiclé ; autrement il n’eût pas accepté les autres.
Ensuite du concordat, et sur la démission dé M. Adrien Lebon , la maison de Saint-Lazare avec ses dépendances fut unie à la Congrégation de là Mission par M. l’archevêque de Paris , et l’unioii fut cottfirmée quelque temps après par le pape Urbain VIII. Les prévôts des marchands et les échevins de Paris consentirent aussi à l’établissement des missionnaires à Saint-Lazare , et le roi fit expédier de nouvelles lettres patentes , lesquelles furent enregistrées au parlement nonobstant une opposition qui fut levée par arrêt contradictoire.