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CHAPITRE XLVI

Caractère de Saint Vincent-de-Paul.

La taille de saint Vincent-de-Paul était moyenne , mais bien proportionnée. Il avait la tète grosse, le front large, les yeux vifs, le regard doux, le maintien grave et un air d’affabilité qu’il tenait moins de la nature que de la vertu, son visage ayant quelque chose d’austère lorsqu’il ne le composait pas. Ses manières et sa contenance annonçaient le calme et la droiture de son cœur. Son tempérament était bilieux; il était fort sensible aux impressions de l’air et particulièrement sujet aux attaques de la fièvre.

Pour le cœur, il l’avait noble , généreux , tendre aux misères du prochain et extrêmement porté à la reconnaissance , ainsi qu’il le prouva à plusieurs bienfaiteurs de sa maison , qu’il secou-

rut à son tour dans leur détresse. La fermeté faisait le fond de son caractère, et cette douceur si égale qui ne se démentait jamais , cette douceur qui ne le cédait qu’à celle de saint François de Sales , était une vertu acquise , ce qui en relevait encore l’éclat. Il pardonnait volontiers les offenses, les atténuait et non seulement ne s’en vengeait pas , quoiqu’il fût en position de le faire, mais il évitait même de s’en plaindre.

Essentiellement charitable, il avait établi dès le commencement de sa congrégation trois sortes d’aumônes ordinaires , outre les extraordinaires. La première était pour les pauvres familles honteuses, auxquelles il faisait distribuer tous les jours des portions de pain , de potage et de viande qu elles envoyaient chercher; la seconde s’adressait aux pauvres passans auxquels il faisait donner, à toute heure , du pain et de l’argent; la troisième se fit trois fois la semaine à tous les pauvres qui se présentaient , jusqu’à l’établissement de l’hospice général.

« Pour trouver la vraie humilité en ce monde» disait le cardinal de la Rochefoucault, il faut la chercher en Vincent-de-Paul. » En effet, il porta cette vertu si loin , qu’elle lui donnait un sceau particulier au milieu de la prélature noble du royaume , dans un temps où le mérite ne passait qu’après la naissance et où tous ceux qui étaient mal accommodés de ce côté-là, cherchaient à entasser des nuages sur leur origine. Vincent-de*

Paul disait, à qui voulait l’entendre : qu’il était ce qu’on appelait alors un homme de néant. Le grand Condé l’ayant un jour rencontré au Louvre , lui dit de s’asseoir à côté de lui. t Excusezmoi , Monseigneur, s’écria saint Vincent en se tenant debout devant le prince , ce n’est déjà bien que trop d’honneur que votre altesse me souffre en sa présence , moi qui ne suis que le fils d’un pauvre pâtre gascon, t Le prince se mit à rire et repartit à saint Vincent par ce vers d’un poète latin :

Moribus et vitâ uobilitatur homo ;

et il ajouta : t Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous connaissons votre mérite. »

Ayant rendu visite à un homme de condition^ qui pour lui faire honneur voulait absolument le reconduire jusqu’à la porte, il lui dit pour l’en détourner : a Savez-vous bien, monsieur, que je ne suis que le fils d’un pauvre paysan , et que j’ai gardé des troupeaux moi-méme? — Comme David , répondit spirituellement l’homme de qualité. »

L’évéque de Saint-Pons lui parlant un jour avec un peu de vanité nobiliaire du château de Montgaillard , qui donnait le nom à sa famillcé « Je le connais bien, répondit saint Vincent-de- Paul avec une humilité qui fit étrangement ressortir , à son insu , la petite faiblesse de l’évéque, je menais toujours, pendant mon enfance, mes moutons de ce côté-là.

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Un autre trait caractéristique de saint Vincent, c’était son inébranlable confiance en Dieu. Mademoiselle le Gras, qui avait la persuasion que sa communauté ne pourrait subsister sans les soins de celui qui l’avait fondée , ayant paru trop inquiète d’une maladie dont il fut attaqué , il lui écrivit :

« O femme de peu de foi, que n’avez-vous M plus de confiance dans la conduite de lu doctrine

de Jésus-Christ ! Ce Sauveur du monde se rap- « portait à Dieu, son père, de l’état de toute « l’Eglise, et vous, pour une poignée de filles « que la Providence a notoirement suscitées et m assemblées, vous pensez quH vous marquera!»

Nous avons raconté dans ces pages une foule de traits qui prouvent le désintéressement de aaint Vincent-de-Paul, nous y ajouterons ceux-ci :

' Plusieurs dames de la première distinction, lui ayant offert une somme de six cent mille livres pour bâtir une nouvelle église , il ne voulut pas l’accepter, et donna pour raison que les pauvres souffraient et que les premiers temples que deïnande Jésus-Christ sont la charité et la miséricorde. Un ecclésiastique ayant appris que la communauté de Saint-Lazare était dans le plus grand dénuement possible, apporta généreusement cinq cents écus au supérieur - général : « Merci , A monsieur, merci, dit ^int Vincent-de-Paul, « mais souffrez que je refuse votre riche au- « mène; il y a dans les salles de THotel-Diett

« deux mille pauvres qui sont malades , et qui « en ont encore plus besoin que nous. »

Un des premiers magistrats d’une des plus 'grandes villes du royaume lui ayant donné, avant d'entrer dans sa congrégation, un bien dont il était fort le maître , saint Vincent le rendit à ses parens qui avaient vu de mauvais œil cette donation.

On a vu qu’il désapprouvait fort qu’on influençât personne , de quelque manière que ce fut , pour entrer dans sa congrégation. Toute démartbe en ce genre lui paraissait un crime, et il la traitait d’attentat contre la volonté de Dieu. Les Chartreux, et plusieurs autres ordres, qui exigeaient de leurs postulans qu’ils passassent quelques jours à Saint-Lazare pour consulter Dieu dans la retraite , avaient raison de compter sur sa probité. Détourner quelqu’un d’un ordre auquel il était appelé, lui eut paru un vol et un sacrilège : « Ce serait prendre ce que Dieu ne nous « donne pas, disait-il aux siens, aller contre sa sainte volonté, et attirer sur nous son indignait tion ; c’est au père de famille de choisir ses « ouvriers. »

Personne ne subissait plus tranquillement les plus violentes épreuves que saint Vincent- de- Paul; il disait que Dieu n’afflige ses serviteurs que parce qu’il a sur eux des desseins de miséricorde , d’où il concluait que tout être souffrant est chéri du ciel, et qu’il ne l’est jamais davan-

HISTOIEE

tage que lorsqu il reçoit désolation sur désolation et peine sur peine. « Un seul jour de tentation, <c disait-il, produit plus de mérites que plusieurs «r années de tranquillité. Une âme qui est toujours a dans le repos , est semblable à ces eaux crou- « pissantes qui deviennent bourbeuses et infec- « tes ; au contraire , celle qui est exercée par la « tribulation , ressemble à ces rivières qui coulent « parmi les rochers et les caillons, et dont les eaux « nen sont que plus douces et plus limpides. Les « croix nous apprennent , non seulement la pa- « tience, mais encore la compassion envers le pro- <* cbain. Cest en partie pour que nous eussions en « sa personne un pontife qui put compatir à nos « infirmités, que Jésus-Christ a tant souffert. »

Le juste , dit l’Écriture , est hardi comme un lion et ne craint rien. Saint Vincent-de-Paul n’eut sur la terre d’autre crainte que celle de Dieu. Fénelon , archevêque de Cambrai , lui a rendu luiméme ce beau témoignage dans une lettre à Clé-> ment XI. « Le discernement des esprits et la fermeté du courage, dit cet évêque de génie, furent les dons qui brillèrent en cet homme de Dieu dans un degré qu’on aura peine à croire; dans les conseils d’Anne d’Autriche, il n’eut égard ni à la haine , ni à la faveur des grands , mais uniquement aux intérêts de l’Église. »

11 avait l’esprit étendu, circonspect, propre aux grandes choses et difficile à surprendre. Lorsqu’il s’appliquait sérieusement à une affaire , il l’exa-

minait et la pénétrait sous toutes ses faces , il en prévoyait les inconvéniens , les suites , et évitait surtout de donner sur-le-champ son avis qu il voulait former à loisir et sous l’inspiration de Dieu« Ce caractère opposé à tout ce qui s’appelle précipitation, lui valut de ne jamais faire une fausse démarche , ce qui ne l’a pas empêché , disait madame de Lamoignon , de faire plus de bien que vingt autres saints rien ont fait.

Si d’un côté, par ce principe, deliberandwn est du, quod statuendum est semel, il ne pré- * cipitait rien dans les affaires; de l’autre, il ne s’effrayait ni de leur nombre , ni des difBcultés qui s’y rencontraient. Il les suivait avec persistance, sans se rebuter des obstacles, et il en supportait le poids, la peine, la lenteur avec une tranquillité qui n’appartient qu’à une âme fortement trempée. Lorsqu’il se présentait quelque matière importante à traiter, il écoutait avec beaucoup d’attention les avis divers que l’on proposait sur la question , et donnait ensuite le sien d’une manière brève , nette et nerveuse , qui entraînait ceux qui l’écoutaient. Du reste, il savait se proportionner à tous les esprits.

Dans les discussions de peu d’importance , l’homme médiocre se croyait monté à son niveau; dans le maniement des grandes affaires, les plus beaux génies de son siècle ne le trouvaient point au-dessous d’eux. C’est le témoignage qu’en a

t*en<lu M. de Lamoignon, président au parlement <ie Paris.

Ennemi de la discorde et des procès, dès qu’il apprenait que deux familles tendaient à une rupture, il y courait pour pacifier les esprits. Il disait 'qu’un procès est un morceau de dure digestion , et que le meilleur ne vaut pas un bon accommodement. Il regardait les sollicitations, qui étaient alors fort en usage , comme des démarches peu conformes à l’équité. 11 disait qu’un juge qui craint •Dieu n’y a point d’égard ; que lui-méme , quand 41 était au conseil de la reine , ne comptait pour ^ien les recommandations , et qu’il se contentait d*examiner si la chose était juste ou ne l’était pas. Il ménageait la bourse de ceux qui l’attaquaient 'plus que la sienne propre. 11 paya même une fois 4es^ frais d’un procès qu’il avait gagné contre les habitans de Valpuiseau ; il fit plus, il les nourrit, les logea et leur donna de l’argent pour s’en re^ "tourner.

- On lui reprochait un peu de lenteur à prendre Son parti dans les affaires ; mais cela tenait à ce qu’il les examinait sous toutes leurs faces avant de se déterminer. Il avait coutume de dire quil voyait rien de plus commun que le mauvais sucyCès des affaires précipitées» La vertu entrait pour beaucoup aussi dans cette lenteur; il appréhendait , disait-il , d! enjamber sur la conduite de la iProvi4cnce et de prévenir les momens du Seigneur, Il avait de iui-méme des sentimens si humbles, et

un respect si profond pour la majesté suprême , qu il eût souhaité que Dieu eût tout fait par luimême. Dieu justifia pleinement cette sage conduite en faisant commencer et finir dans l’espace de quarante ans, par ce prudent serviteur qui ne marchait qu’à petits pas, ce qu’un grand nombre d’autres n’eussent pas achevé durant des siècles entiers.

Du reste , il n’était pas de ces dévots mélancoliques que saint François de Sales comparait à ces abeilles de Trébisonde , qui composent leur miel de sucs amers qui troublent la raison; il n’était jamais mécontent des autres , et fermait volontiers les yeux sur les défauts du prochain , surtout quand il n’était pas chargé de sa conduite. Il estimait infiniment, disait-il, les âmes bien nées, qui, dans l’ordre de la charité, pensent toujours favorablement de leurs frères. Enfin , pour finir son portrait, il suffira d’ajouter, comme nous l’avons déjà dit ailleurs, qu’il prit Jésus-Christ pour modèle.

Tel fut, au jugement des plus grands hommes de son siècle, le fondateur de la congrégation de la Mission, congrégation dont l’Église est fière, et quelle peut présenter hardiment à ses amis et à ses ennemis , parce qu’il n’y a point de tache en elle.

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