CHAPITRE XVII
première fondation de la Congrégation de la Mission.
Nous avons déjà dit, dans un chapitre précédent , que madame de Gondi, qui avait fort à cœur la conversion de ses vassaux, avait fait vainement offrir à plusieurs communautés religieuses un fonds de seize mille livres , somme très considérable alors , pour faire de temps en temps des missions dans ses terres. Cette vertueuse dame avait toujours persévéré dans son dessein , et les autres dans leur refus. Chaque supérieur avait toujours ses raisons pour ne point accepter; mais la meilleure de toutes , c'est que Dieu réservait à Vincent-de-Paul Tœuvre des missions des campagnes, œuvre qu'il entendait mieux qu'homme du monde, et que lui seul peut-être, en France, était capable d'organiser et d'amener à bien.
A force de rêver aux moyens de surmonter l'obstacle qui s'opposait à son pieux désir, la comtesse en vint à penser que s'il y avait à Paris un établissement affecté aux missionnaires des campagnes où ils pussent converger, pour ainsi dire, et de là rayonner sur divers points du royaume , elle atteindrait son but. Elle pensa donc à fonder un établissement de ce genre et à en donner la direction à Vincent-de-Paul, tout en le retenant à l'hôtel de Gondi çlotit elle le regardait comme le palladium. Elle communiqua sa pensée au général des galères , qui , ne se contentant pas de l'approuver , voulut partager avec elle Thonneur et la dépense de cette fondation. Ceci réglé entre eux , ils déclarèrent leur dessein à M. Jean François de Gondi leur frère, et successeur de son éminence Henri, cardinal de Retz, au gouvernement de rÉglise de Paris , dont il fitt le premier arche*» yéque. Ce bon prélat, après avoir applaudi à leur zèle , voulut contribuer pour sa part à la réussite de cette entreprise et destina le collège des Bons-Enfans, qui était à sa disposition, pour le logement de ceé prêtres missionnaires. Après avoir conféré ensemble sur les moyens de faire prospérer une si bonne œuvre , ils en par-» lèrent tous les trois à Vincent-de-Paul. Le res* pect et l'affection que notre saint portait à ces trois personnes lui fit donnei: les mains à tout ce qu'on exigea de lui ; les propositions qu*on soumit à son consentement et qu'il accepta, le cœur
pénétré de reconnaissance , étaient au nombre de trois : la première était de recevoir ce qu'on appelait alors la principauté du collège des Bons* Enfans avec la direction des prêtres qui s'y retireraient et des missions auxquelles ils seraient employés; la seconde était d'accepter la fondation au nom des mêmes prêtres , et la troisième die choisir lui-même ceux qu'il jugerait propres à remplir les vues des fondateurs.
La chose fut aussi vite exécutée que conclue, M. de Gondi fit expédier à notre saint les provisions de la principauté des Bons-Enfans l'an 1624? et l'année suivante , le comte et la comtesse de Gondi passèrent un contrat de fondation qui fait tant d'honneur à leur piété, que nous ne pouvons résister au besoin de le reproduire :
a Us déclarent en premier lieu que Dieu leur » ayant donné depuis quelques années le désir « de le faire honorer tant en leurs terres qu aux « autres lieux , ils avaient considéré que sa di- <i vine majesté ayant pourvu, par sa miséricorde « infinie , aux nécessités spirituelles des habi- « tans des villes par quantité de bons doc:.
« teurs et de vertueux religieux, qui les prêtt chent et catéchisent , et qui les conservent ft en Fesprit de dévotion ; il ne restait que le « pauvre peuple de la campagne , qui seul de- « mourait comme ^ abandonné ; à quoi il leur « avait semblé qu'on pourrait remédier par la « pieuse association de quelques ecclésiastiques
u de piété, de doctrine , de capacité connue , qui u voulussent s'appliquer entièrement, sous le u bon plaisir des prélats , au salut de ces pauvres « gens , et aller de village en village, aux dépens « de leur bourse commune, pour les prêcher, « instruire , exhorter, et porter à foire des con- « fessions générales de toute leur vie passée, « sans prendre aucune rétribution , afin de distritt huer gratuitement les dons quMls auraient « gratuitement reçus de la main de Dieu. Et a pour y parvenir, lesdits seigneur et dame, en « reconnaissance des biens qu'ils ont reçus et « reçoivent tous les jours de sa divine majesté, « pour contribuer à Fardent désir qu'elle a du « salut des pauvres âmes, pour honorer le mysa tère de l'incarnation , de la vie et de la mort « de Jésus Christ-Notre-Seigneur , pour Famour « de sa très sainte Mère, et encore pour essayer <c d'obtenir la grâce de si bien vivre le reste de « leurs jours, qu'ils puissent avec leur famille « parvenir à la gloire étemelle ; ils ont donné à ft cet effet la somme de quarante mille livres « qu'ils ont délivrées comptant es mains de ff M.Vincent-de-Paul, prêtre du diocèse d'Acqs, « aux clauses «t charges suivantes. Savoir: que u lesdits seigneur et dame ont remis et remet- M tent au pouvoir dudit sieur Vincent-de-Paul , « d'élire et choisir dans un an tel nombre d'ec- K clésiastiques que le revenu de la présente « fondation pourra porter, desquels la doctrine,
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« la piété, les bonnes mœurs et Tintégrité de vie « lui soient connues , pour travailler à cette œu- « vre sous sa direction durant sa vie ; ce que les- « dits seigneur et dame entendent et veulent « expressément, tant pour la confiance qu'ils ont « en sa conduite, que pour l'expérience qu'il s'est a acquise au fait des missions , dans lesquelles « Dieu lui a donné grande bénédiction. Mais , « nonobstant cette direction , lesdits seigneur et « dame entendent que ledit sieur de Paul fasse K sa résidence actuelle en leur maison , pour « continuer à leurs personnes et à leur famille, a Fassistance spirituelle qu'il leur a rendue dem puis plusieurs années.
ff Que les ecclésiastiques et autres qui désire- M ront à présent et à l'avenir s'adonner à cette » sainte œuvre, s'appliqueront entièrement au « soin du pauvre peuple de la campagne, et à « cet effet s'obligeront à ne précber ni admi- A nistrer aucun sacrement dans les villes où il « y aura archevêché, évéché ou présidial, sinon « en cas de notable nécessité. Que lesdits ecclé- « siastiques vivront en commun sous l'obéissance a du sieur de Paul, et de leurs supérieurs à l'ave- « nir après son décès, sous le nom de Compagnie « ou Congrégation des prêtres de la Mission. Que « ceux qui seront ci-après admis à cette œuvre, « seront obligés d'avoir intention d*y servir Dieu « en la manière susdite , et d'observer le règle-
« ment qui sera dressé entre euic. Qu'ils seront u tenus d'aller , de cinq ans en cinq ans, par toute» ic les terres desdits seigneur et dame , pour y « prêcher, confesser, catéchiser et faire toute» a les bonnes œuvres susdites; comme aussi d'as* • sister spirituellement les pauvres fwçats, afin « qu'ils profitent de leurs peines corporelles, et « qu'en ceci ledit seigneur général satisfasse à ce « en quoi il se sent aucunement obligé ; chanté « qu'il entend être continuée à perpétuité à « Tavenir aux forçats. Elnfin, que lesdits seigneur « et dame demeureront conjointement fondateurs « de cette œuvre, et comme tels eux et leurs succe cesseurs descendans de leur famille jouiront à «c perpétuité des droits et prérogatives concédés « et accordés aux patrons par les saints Canons y « excepté au droit de nommer aux charges , auu quel ils ont renoncé. »
Get acte a ceci de remarquable qu'il respire le désintéressement le plus noble et le plus complet. Toutes les donations des siècles précédons étaient faites à titre onéreux; mais le comte et la comtesse de Gondi , qui ne cherchaient réellement en cette œuvre que la gloire de Dieu et le salut des âmes, n'imposèrent à la Congrégation de la Mission aucune obligation de messes, de prières, ni de bonnes œuvres qui leur fussent appliquées en particulier ni pendant leur vie , ni après leur mort. L'offrande était aussi pure et aussi dégagée^
d'ëgoïsme que chose terrestre le peut être ; aussi Dieu l'accepta, la bénit et la fit prospérer d'une manière toute merveilleuse.
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