CHAPITRE XXII
Système pénitentiaire de Saint-Lazare.
Ld maxime proverbiale , que les honneurs changent les mœurs, n'est applicable qu'aux âmes Communes ; les nobles cœurs ne se détériorent point dans les grands emplois, au contraire; là liouvelle et brillante position de Yincent-de- Paul n eut d'autre influence sur ses habitudes que de le rendre encore plus abordable , encore plus simple , encore plus charitable qu'il ne Tétait. Le Cercle de son influence s'était élargi, une foule de bonnes œuvres , d'espèces différentes j semblaient éclore sous ses pas ; il n'en foula pas une aux pieds, et les cultiva toutes jusqu'à ce qu'elles rendissent des fruits abondans. C'est ainsi qu'ayant trouvé à Saint-Lazare deux ou trois pensionnaires , dotit les uns étaient atteints d'une folie irait-
quille, que Ton pouvait espérer de guérir, et les autres de la folie fougueuse et passagère que le vice , aidé des passions , fait naître dans les cœurs jeunes et sans expérience , il se substitua avec empressement à M. Adrien Lebon dans les soins corporels et spirituels qu'il administrait aux uns et aux autres ; et bien loin de se rebuter d'une tâche que tout autre eût répudiée, et qu'il n'était pas forcé de poursuivre , il accepta , dans des vues admirables de charité y une foule nombreuse de pensionnaires du même genre.
Cette œuvre qui ne fut pas une des plus éclatantes de Vincent-de-PauI, n'en était pas moins excellente de soi ; car elle sauva nombre de personnes honorables du déshonneur, et rendit à la vertu, à la religion, aux études scientifiques et à la société eniin, une foule de jeunes gens qui fussent morts les martyrs du vice , au printemps de leur vie, et qui eussent subi peut-être, à la honte étemelle de leurs familles, le supplice infamant de la place de Grève. Saint-Lazare devint donc, sous la direction de Vincent-de-Paul, un hospice moral où Ton traitait les plus dangereuses maladies de Tâme, et où on les guérissait fort souvent à force de charité, de douceur, d'exhortations pieuses et de patience. Quand une famille appartenant à la UQblesse ou à la bourgeoisie , avait le malheur de renfermer dans son sein quelques uns de ces êtres pervers dont l'avenir est plein de menace , et qui préludent au crime par
des fautes qui le font craindre et pressentir, on les mettait à Saint-Lazare avec la permission et le concours du lieutenant-général de police , qui les y faisait conduire durant la nuit par des archers. Leur séjour, dans cette maison, était entouré de précautions et environné de mystère. Nul ne sa« yait qui ils étaient que le supérieur ; toute visite du dehors était interdite , et ils n'étaient en rapport , dans la maison même, qu'avec les bons prêtres qui s'employaient à les amender ou à les servir. Du reste, on les traitait avec beaucoup de douceur et d'honnêteté ; on leur laissait le libre usage d*une nombreuse bibliothèque , et ils pouvaient même , à certaines heures où les jardins du prieuré étaient solitaires , y prendre le plaisir de • la promenade en compagnie d'un ecclésiastique. 11 arrivait souvent que la honte d'être renfermés dans une maison où l'on n'envoyait que les débauchés de la pire espèce, jointe au regret d'être sevrés tout d'un coup de leurs mauvaises compagnies et de leurs orageux plaisirs , les jetait d'abord dans des accès de rage, qui les rendaient dangereux comme des lions ; on les enfermait à clef dans leur chambre, et l'on attendait que l'heure de l'ingouvernable furie fit place à cet abattement profond, à ce calme lourd, qui suit ordinairement les tempêtes. Un missionnaire se présentait alors, la compassion dans les yeux et le miel de l'Evangile sur les lèvres. Il sondait, d'uuQ main habile et légère , cette plaie hideuse et eur
venimée que la sagesse du monde avait tenilé pont incurable, il y faisait couler le baume de la parole sainte , et chaque fois qu'il voyait un nuagel s'amasser sur le front de celui qu'il voulait guérir, il s'arrêtait avec une humilité d'ange, et disait d'un ton capable d'amollir un cœur de rocher : Pardon, ition fils, j'ai été trop loin, je vous ai fait mal! Et puis si le jeune détenu avait quelque côté louable dans le caractère , ce qui ne laissait pas que de se reiicontrer , car il est peu d'hommes absolument corrompus, le religieux en prenait texte pour relever, dans sa propre estime, cette âme abattue , et partait de là pour lui faire sentir la dignité de s$ nature et les avantages d'une vie réglée.
Saint Jean-Chrysostome disait, eii parlant de ceux qui visitaient les solitaires , qu'il en était d'eux comme du voyageur qui traverse un chainp plein de roses, et qu'ils s'imprégnaient soù- Vetit , sans le savoir, du doux parfum de leur piëté...^ Ces jeûnes gens du mondé , que la sollicitude de leur famille renfermait quelque temps dans l'asile de paix, de charité et de prière que dirigeait Vincent-de-Paul , finissaient par céder à là douce influence de la religion prêchée par la vertu. Des étudians dissipés et paresseux qui avaient déserté les écoles pour le cabaret; des joueurs qui après s'être laissé dépouiller â titre de dupes , .commençaient à dépouiller les autres à celui de fripons ; des enfans prodigues qui étaient volé lenrs pères pour courir le mondé;
des cadets de race qui avaient dirigé à travers les J^r^nches d'un bois épais le canon de leur fusil de chasse sur leurs atnés , au lieu de le tourner du côté des lièvres ; des malheureux enfin , qui avaient osé frapper les auteurs de leurs jours, et qui avaient faiUi devenir parricides , profitèrent si bien de leur séjour à Saint-Lazare que , domp* tant leur caractère et quittant leurs vices, ils devinrent de dignes magistrats , de braves offi-» ciers, des négocians probes, et que quelques uns même parvinrent aux premières charges de TÉtat; d'autres plus vivement touchés encore de la grâce, $^enfermèren^ dans des couvens pour y mener, le reste de leurs jours , une vie pénitente (i). . On pense bien que la garde de ces dangereux pensionnaires, dont quelques uns £sûsaient da* bord, pour s'évader^ des tentatives désespérées, était une source perpétuelle d'inquiétude pour le couvent; aussi Vincent-de-Paul avait-il pris sur lui de se transformer presque en commandant de citadelle. Les détenus les moins traitables étaient, comme nous l'avons dit, enfermés dans leurs
(i) Il faut le dire à Phonnenr des Lazaristes, ils ne prêtèrent jamais le» mains aux caprices TÎolens et arbitrfirey de cenx qiû eussent vjoolti qa'on infligeât des correctioas avilissantes ou désespérantes aux détenus qn'ils voulaient convertir et non pas désoler. Ils les défendaient comme leurs enfans , même contre le lieutenant général de police dont ils éclairaient la religion lorsqu'elle s'éuit laissé surprendre , et dés qu'un détenu donnait des signes certains d'amendement moral, les bons Pères étaient les premiers à travailler avec ardeur à les faire élargir.
chambres , les autres avaient la liberté de se pro-* mener dans les galeries des anciens religieux ; mais au bas de chaque escalier était une massive porte de chêne, qu'on avait soin de tenir fermée de nuit et de jour, et, chaque soir, à neuf heures sonnantes, le portier apportait les clefs de toutes les portes au supérieur qui les gardait jusqu'au matin. Saint Vincent ne se bornait pas à cette sollicitude purement humaine , il priait ardemment le ciel pour les malheureux détenus , et puis il animait les siens à remplir avec patience les devoirs de surérogation que leur imposait cette excellente ceuvre. c Je sais , leur disait-il , que nous avons c assez d'emplois sans celui-là ; je sais même qu on c nous blâme de Favoir pris. Mais quoi ! n'imitons- 4 nous pasNotre-Seigneur qui s'entourait de publia c cains, de pécheurs scandaleux, de lunatiques et c de possédés dans Fintention de les sauver et lie c les guérir? Pourquoi ne suivrions-nous pas un si c saint exemple ? > Se tournant ensuite vers ceux qui étaient préposés à la garde des détenus, il leur enjoignait la douceur , la charité , la patience , et il ajoutait que la moindre négligence dans leur seVvice, serait capable d'attirer sur la maison tout entière la malédiction de Dieu.
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