CHAPITRE IV
Captivilë en Barbarie. — Voyage à Rome.
Il arrive quelquefois à la vertu d'être incomprise et soupçonnée parmi les hommes qui , généralement parlant, n'en ont guère, et qui répugnent à admirer chez les autres les beautés morales qui leur manquent. Mais il faut le dire à rhonneur de l'espèce humaine, une fois que la vertu a été éprouvée long-temps, comme For, et qu'il n'y a plus Heu de la croire de mauvais aloi , elle s'attire Testimeet le respect de tous. Vincentde-Paul s'était conduit si sagement pendant ses premières études dans la ville d'Acqs , et d'une manières! édifiante à l'université de Toulouse, que tout jeune qu'il était, il jouissait d'une haute réputation , et pouvait se promettre , contrairement à l'adage qui dit que nul n'est prophète dans son
pays , un élMissement considérable dans )a terre cpû l'avait vu naîlre.
Il parait que , dès ce temps-là, le duc d'Ëpemon, dont il avait élevé deux proches parens, pensait à lui obtenir un évéché, et Ton croit que ce fut pour ce motif quil fit un voyage à Bordeaux, dont il ne dit autre chose, si ce nest qu'il l'avait entrepris pour une afïaire très importante et très dispendieuse, quil ne pouvait découvrir sans témérité.
A son retour, il trouva qu'une personne qui lui portait beaucoup d'estime, étant décédée pendant son absence, l'avait institué son héritier, et il fut obligé de se rendre à Marseille pour un petit recouvrement de fonds provenant de celte succession. Il se disposait à reprendre, par terre, le chemin de Toulouse, lorsqu'un gentilhomme du Languedoc, avec lequel il était logé, lui conseilla de s'embarquer avec lui jusqu'à Narbonne , en lui faisant valoir des motifs d'agrément et d'économie. La mer était belle , le vent favorable , ce petit trajet abrégeait le chemin , et d'ailleurs c'était la volonté de Dieu qu'il en fût ainsi. Yincent-de-Paul céda sans se faire beaucoup presser, et la felouque mit à la voile pour une destination qu'elle ne devait jamais atteindre.
laissons raconter à saint Vincent lui-même cette étrange aventure , dont il afeit le récit dans une lettre 9 écrite d'Avignon le24 juillet 1607» à M. 4e Commet It jeune y son ancien élève.
tt Je m'embarquai , dit-il , pour Narbonne afin « d'y être plus tôt et d'épargner , ou pour mieux a dire , afin de n*y arriver jamais et de tout perdre. « Le vent nous fut favorable autant qu il falloit « pour arriver ce jour-là à Narbonne ^ ce qui étoit « faire cinquante lieues, si trois brigantins turcs , « qui côtoyoient le golfe de Lyon pour attraper « les barques qui venoient de Beaucaire , où il n y avoit une foire , ne nous eussent donné la « chasse et attaqués si vivement que deux ou trois « des nôtres étant tués et tout le reste blessé , et « moi-même qui eus un coup de flèche qui me « servira d'horloge tout le reste de ma vie , n eusa sions été contraints de nous rendre à ces fé*a Ions.
« Les premiers éclats de leur rage furent de u mettre notre pilote en mille pièces , pour avoir « perdu un des principaux des leurs, outre quatre « ou cinq forçats que les nôtres tuèrent. Cela fait, tt ils nous enchaînèrent, et après nous avoir gros* « sièrement pansés, ils poursuivirent leur pointe, « faisant raille voleries, et donnant néanmoins « liberté à ceux qu'ils avoient volés , s'ils se ren- « doient sans combattre. Enfin , étant chargés de » marchandises, ils prirent, au bout de sept ou « huit jours, la route de Barbarie, tanière de « voleurs sans aveu du Grand-Turc.
» Etant arrivés à Tunis , ils nous exposèrent en « vente avec un procès-verbal de notre capture, « qu'ils di^oient avoir été faite dans un navire
« espagnol, parce que sans ce mensonge nous au- M rions été délivrés par le consul que le roi tient a en ce lieu-là pour rendre libre le commerce « aux François. Leur procédure à notre vente « fut qu'après qu'ils nous eurent dépouillés, ils « nous donnèrent à chacun une paire de caleçons, « un faoqueton de lin avec une bonnette, et nous a promenèrent dans la ville de Tunis, où ils étoient « venus expressément pour nous vendre. Nous « ayant fait faire cinq ou six tours parla ville , la <i chaîne au cou , ils nous ramenèrent au bateau , « afin que les marchands vinssent voir quipouvoit bien manger et qui non ; et pour leur montrer « que nos plaies n étoient point mortelles. Cela « fait , ils nous ramenèrent à la place où les mar- « chands nous vinrent visiter de même que Ton a fait à l'achat d'un cheval ou d'un bœuf, nous « faisant ouvrir la bouche pour voir nos dents, « palpant nos côtés , sondant nos plaies , et nous « faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis « lever des fardeaux , et puis lutter pour voir la K force d'un chacun , et mille autres sortes de « brutalités.
a Je fus vendu à un pécheur qui fut contraint a de se défaire bientôt de moi, parce qu^il n'y a rien « qui me soit si contraire que la mer. Ce pécheur « me vendit à un vieillard , médecin spagirique, « souverain tireur de quintessences , homme fort « humain et traitable , lequel avoit travaillé cin- « quante ans à la recherche de la pierre philoso^
M pliale. Il m aimait fort, et »e plaisoit à i» entrea tenir de Talchimie, et puis de sa loi à laquelle « il iaisoit tous ses efforts poitf tii'attirer, me a promettant de grandes richesses et tout son « savoir. Pieu opéra toujours en moi une croyance « assurée de ma délivrance , par Ws prières a«9i- « dues que je lui faisois, et à la Vi^i^ Marie , « par la seule intercession de laquelle je croîs fer<« « mement avoir été délivré. L'espérance donc que 9 j'avois de vous revoir^ Mon$ieuP| me fit être p)u& «attentif à m'instruire du moyen de guériir de la K gravelle,en quoi je lui voyois chaque jour faire » des merveilles 5 il me Tenseigna, et m'en (il a même préparer et administrer lès ingrédient « Oh ! combien de fois ai-je désiré depuis d*avoir ^ été esclave avant la mort de monsieur voti*e ji frère; car je crois que si j'eusse eu le sed^et « que je vous envoie maintenant , il ne seroit pas » mort de ce mal-là.
« Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois (1 de septembre 1605 jusqu'au mois d'août 1606 fi qu'il fut pris et mené au, Orand-^ultan afin de « travailler pour lui ; mais en vain , car il momiUil « de regret par les chéminst II mé laissa à uà sien 9i neven , qui me revendit i>iettt6t après la mort » de son oncle, parce qu'il ouïe dire que M. de « Brèves, ambassadeur pùùr'le roi eh Turquie» « venoit avec bonnes et expresses patentes du « Grand-Turc I p€>yr recouvrer tous les esdaVes s chrétie^^i Va t^ûéf^i de Kice, ennemi de pa*^
< tui^é, m acheta et m'emmena en son témat (ainsi M s'appelle le bien que Ton tient comme métayer « du Grand-Seigneur ; car là le peuple n a rien , « tout est au sultan). Le témat de celut-ei étoit « dans la montagne où le pays est extrêmement « chaud et désert. Une des trois femmes qu'il « avoît étoit grecque chrétienne, mais schisma* ji tique ; une autre étoit turque , qui servit d'in- « sprument à l'immense miséricorde de Dieu pour m retirer son liiari de l'apostasie et le remettre « au giron de l'Église, et pour me délivrer de « mon esclavage.
a Curieuse qu'elle étoit de savoir notre façon M de vivre, elle me venoit voir tous lei jotlrs au « champ où je fossoyois ; et un jour elle me corn* « manda de chanter les louanges de mon Dieu.
« Le ressouvenir du Quomodo cantabimus eanticum « Domini in terra aliéna y des enfans 4'Isi^ê)) cap* « tifs en Babylone, me fit commencer, la larme à -m l'œil, le psaume Super jlumina BabyloniSy et puis ft le Salve Reginay et plusieurs autres choses en « quoi elle prenoit tant de plaisir que c*étoit « merveille.
« Elle ne manqua pas de dire le soir à son mari m qu'il avoît eu tort de quitter sa religion, qu elle « estimoit extrêmement bonne, pour un récit que « je lui a vois fait des grandeurs de notre Dieu et « pour quelques louanges que j'avois chantées en « 8a présence , en quoi elle disoit avoir ressenti « un tel plaisir, quelle ne eroyoitpas que le pa-
« radis» de ses pères , et celui quelle espéroit, fût « accouipagné de tant de joie qu elle en avait « ressenti pendant que je louois mon Dieu, con- « cluant qu il y avoit en cela quelque merveille.
R Cette femme, comme une autre Caïphe ou « comme Tànesse de Balaam, fit tant par ses •I discours que son mari me dit , dès le lende- •I main « qu'il ne tenoit qu'à une commodité que « nous ne nous sauvassions en France , mais qu il « y donneroit tel remède dans peu de jours que « Dieu en seroit loué.
« Ce peu de jours dura dix mois , pendant leste quels il m'entretint en cette espérance , et , au a bout de ce temps-là , nous nous sauvâmes dans « un petit esquif, et nous abordâmes à Aiguesft Mortes le 28 de juin ; de là nous nous rendîmes « bientôt après à Avignon, où le renégat se présenta, « la larme à Tœil et le sanglot au cœur, à monsei- « gneur le vice-légat , qui le reçut publiquement «1 dans Féglise de Saint-Pierre, à l'honneur de « Dieu et à l'édification des assistans.
« Mon dit seigneur nous a retenus tous les « deux pour nous mener à Rome , où il s'en ira a aussitôt quesonsuccesseurseravenu.il a promis « au pénitent de le faire entrer à l'austère couvent « des Faie-ben-Fratelli où il s'est voué, etc. (i). »
(i) Celle IcUre fut retrouvée à cinquante a m de date , par an par effet du hasard, dans les papiers de M. de Commet ; on la remit à M. de S.*Martin , chanoine d'Acqs , et Tun des premiers amis de Vincent-dc* Paal , qui , s'imagioaot qu'il ne lirait pas sans plaisir celte narraiion
Le style de cette lettre a vieilli, mais qu elle est touchante de courage, de confiance en Dieu, de charité chrétienne ! Elle n'indique que les faits principaux , et Ton y trouve déjà cette répugnance extrême à parler de soi, qui fut un des traits caractéristiques du caractère de saint Vincent. Il dut y avoir bien des regrets pour la patrie absente, bien des travaux , bien des douleurs au fond de ces événemens,dont on ne découvre pour ainsi dire que la cime. Il ne dit pas ce quil éprouvait lorsque son mattre le pécheur s'éloignait avec lui du port, etquune fois en haute mer, il découvrait à rhorizon les voiles blanches d'un navire voguant vers les côtes de France, de cette France dont le souvenir lui arrachait des larmes lorsque, pressé par une femme turque de dire les chants du pays natal, il choississait le psaume sublime que les Hébreux composèrent au bord de l'Euphrate, en se souvenant de Sion !
intërctsante d'une des plus merveilleuses aveutures de sa jeunesse', s'empressa de lui en faire passer une copie. Saint Vincent la lui et la jeta au feu ; ensuite de quoi il écriTit à M. de S.-Martin pour le remercier de l'envoi de cette copie cl pour réclamer avec une grande instance roriginal auquel il réservait , m pettx) , le même destin. Mais son secrétaire , qui se méfiait de ses intentions, coula furtivement un billet dans la lettre et pria M. de S. -Martin d'envoyer l'original à quelque autre qu'à Vincent-de-Paul , s'il tenait à ce qu'il ne fût pas perdu. Cela fut fait ainsi qu'il avait conseillé , et la lettre autographe fui remise an supérieur du séminaire des Bons-Enfans ; c'est par ce moyen qu'elle fut conservée à l'insu de saint Vincent. Sans cette précaution f on eût toujours ignoré ce qui s'était passé pendant son esclavage , ce grand serviteur de Dieu n'eu parlant jaipaif»
Il ne dit pas non plus quelles sëductions de toute nature il eut à mépriser pour conserver sa foi, ni quelles paroles persuasives il employa pour déterminer un renégat , c'est-à-dire le plus vil des hommes, à tout abandonner pour le suivre dans le giron de TÉglise où il ne pouvait trouver que la pénitence. 11 ne dit pas même combien il se prit de compassion profonde pour les pauvres captifs chrétiens qui languissaient chargés d'où* trages , accablés de travaux , en péril de changer de foi , dans les fers honteux des pirates de Tunis, le rebut du musulmanisme et la honte de Thu* manité. Mais s'il était homme de peu de mots, il avait une longue et fidèle mémoire; on s'en aperçut dans la suite , lorsqu'il établit des missions dans les régences barbaresques.
Conduit à Rome par un des princes de l'Église, qui l'avait pris sous son généreux patronage, saint Vincent-de-Paul y séjourna jusque vers la fin de l'année 1608; il s'y plaisait. Qui ne s'y plairait pas? Rome est la terre des grands souvenirs, la ville sainte , la patrie spirituelle de tout ce qui adhère à la foi catholique ; et puis ses ruines sont si majestueuses, son ciel d'un bleu si doux, ses patriciens si affables, son peuple si religieux!... Ah ! puisses-tu être bénie , honorée , visitée par les générations à nattre, comme tu Tas été par tant de générations éteintes , ville des Césars et des apôtres !
Vincent-de-Paul aimait à évoquer les grandes
DE SlIUT Tl^GBMT-DB-PAVL. S(
OBobres chrétiennes des premiers siècles, dans cette ville superbe qui enivra son glaive du sang des martyrs avant de leur ériger des autels. Sa dévotion se dilatait d'une manière toute merveil* leuse 9 au milieu des ruines de ce Golisée où le peuple des empereurs battait des mains en criant d'une voix sauvage : Les chrétiens aux lions I Et , plus d'une fois, il alla vénérer, dans les cataoom* bes^ ces pierres tumulaires qui furent les premiers autels d'un culte proscrit et persécuté. C'est du moins ce qui ressort de quelques unes de *ses lettres. Il était sensiblement consolé , écrivait-il trente ans après à un prêtre de sa congrégation « résidant à Rome , de se voir dans cette viUe mattresse de la chrétienté , où est le chef de l'Église militante, où sont les corps de saint Pierre, de saint Paul et de tant de martyrs et d'autpes saints personnages dont les uns ont versé leur sang , et les autres employé leur vie, pour JésusrChrist. Il ajoutait : qu'en foulant cette terre sacrée où tant de saints avaient marché , son attendrissement avait été quelquefois jusqu'aux larmes.
Ces sentimens de dévotion qui s'épanouissaient sous les brises italiennes , n'ôtaient pas à Vincentde-Paul le goût des études sacrées ; jamais il ne s'y était livré au contraire avec plus d'ardeur, et ce fut dans la ville de saint Pierre qu'il perfectionna les connaissances (^u'il avait cultivées si laborieusement à Toulouse et à Saragosse.
Les Romains sont excellens appréciateurs du
52 HISTOIKE DE SAINT VIIfCENT-DE-PÀUL.
mérite et noblement hospitaliers, ils ont retenu cela de leurs grands ancêtres. Vincent-de-Paul, tout enveloppé qu'il était dans sa modestie, fut bientôt estimé comme il le méritait , et le pauvre prêtre captif, échappé presque nu des mains des pirates, fut l'hôte honoré des princes de TÉglise, et Tobjet des prévenances gracieuses de ces patriciens romains, dont Farbre généalogique remonte aussi loin que le siècle d'Auguste , et qui en possèdent l'urbanité. Ces grands personnages de Rome démêlèrent dans Vincent-de-Paul, non seulement le savant et le saint ^ mais Thomme politique, chose que lui-même peut-être ne soupçonnait pas. Lorsqu'il fut déterminé à reprendre le chemin de France, on lui confia une mission très secrète et d'une importance majeure pour Henri IV qui régnait alors.
w#»§#### iîiîH8 tm#i^