‹ Histoire de Saint AmbroiseChapitre 40 sur 137 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LES COMMENCEMENTS d'aMBROISE

La famille d'Ambroise. — Son père, préfet du prétoire des Gaules.

— Sa parente, sainte Sotheris, vierge et martyre. — Naissance d'Ambroise à Trêves. — Son frère Satyre et sa sœur Marcelline. — Présages heureux de son génie. — Marcelline se consacre à Dieu. — Discours du pape saint Libère. — Mort du préfet Ambroise.

Jeunesse d'Ambroise à Rome. — Sa maison. — Auslérilés de Marcelline. — Ambroise prédit qu'il sera évèque. — Ses éludes aux écoles de Rome. — Ses amis, Priscus, Simplicien. — Son union avec Satyre.

— La société païenne ; maison de Symmaque. — La société chrétienne; maison de Probus. — Les jeunes chrétiens. — Ambroise, conseiller au prétoire, est nommé consulaire de la haute Italie. — Adieu de Probus.

Dans les dernières années de Constantin le Grand, un illustre patricien nommé Ambrosius fut appelé par l'empereur aux fonctions de préfet du prétoire des Gaules. Ambroise se rendit dans son gouvernement avec sa famille. C'est là que Dieu lui donna l'enfant prédestiné

qui porta le nom de son père, et dont j'entreprends de raconter la vie1.

Les préfets du prétoire n'étaient plus, comme autrefois, les chefs militaires des cohortes prétoriennes. Mais si, depuis quelque temps, la politique de Constantin leur avait retiré le commandement des armées, toute l'administration judiciaire et civile restait encore aux mains de ces grands magistrats, qui ne voyaient personne au-dessus d'eux que l'empereur. Ils exerçaient une juridiction sans appel, percevaient les impôts, gouvernaient des provinces plus vastes que des royaumes, représentant souverainement la majesté de Rome, faisant respecter son nom et observer ses lois 2.

La préfecture des Gaules était une des quatre grandes divisions de l'empire. Elle n'embrassait pas moins que la Grande-Bretagne, l'Espagne et la Gaule proprement dite, jusqu'à la frontière du Rhin.

Celui qu'on venait d'appeler à l'administration de cette immense contrée était déjà par lui-même un homme considérable. Il avait commencé par siéger au sénat, dans un rang élevé, avant que son mérite et la confiance du prince l'eussent investi de ce gouvernement supérieur 3.

1 Posito in administrations prœfecturœ Galliarum pâtre ejus Arabrosio, nalus est Ambrosius ( Vita S. Ambrosii à Paulino ejus nolario ad B. Augustinum scripta, n. 3. — Opp. S. Ambros. t. II, p. 2, in appendice. Edit. Bénédictin. Curantibus J. du Frische et N. le Nourry. Paris, 1686; 2 vol. in-fol.

2 Zozim. Hist. roman, t. II, 33. V. M. Naudet, Changements clans l'empire romain, t. II, p. 330.

3 Pater illustris Romani sanguinis prosapia oriundis exstitit, qui non inferiore primum subsellio in senatu romano potitus, tutor reipublicae ac defensor utillimus Caesaris est judicio prœeleclus. [Panegyric. S. Marcellin. Bolland. 17 Julii. Cap. i, n. 4, p. 235.)

Ce panégyrique, que nous citerons souvent, fut prononcé au ve ou vie siècle. Le Dr Biraghi en fournit les preuves dans une note savante de la vie de sainte Marcelline.

Le biographe grec de saint Ambroise nous apprend également qu'il

De plus une riche fortune conservait à la maison des Ambroises l'éclat traditionnel d'une race qui comptait des consuls au nombre de ses ancêtres. Dieu l'avait ainsi voulu, pour que leur descendant, appelé bientôt à porter la parole en son nom, la portât libre et haute, et pût traiter d'égal à égal avec les plus puissants.

Toutefois la religion était un héritage que celui-ci mettait à un plus haut prix. « Nous autres prêtres, écrivait le patricien devenu évoque, nous avons une noblesse préférable aux consulats et aux préfectures. Nous possédons des honneurs que la foi seule nous révèle, et que rien ne peut nous ravir '. » La famille d'Ambroise possédait cette noblesse. Elle était déjà ancienne dans le christianisme , et même le vieux sang romain qui coulait dans ses veines s'était récemment régénéré par le martyre. Il n'y avail pas un demi-siècle qu'elle avait donné au ciel une sainte, vierge héroïque immolée pour la foi, le 10 février 304, dans la persécution de Dioclétien. Cette vierge martyre s'appelait Sotheris, et Ambroise se plaît à rappeler souvent son nom dans ses écrits. Nous apprenons de lui que Sotheris avait en elle et autour d'elle tout ce qui peut attirer le monde et le charmer. « Mais au jour de l'épreuve, dit-il, la noble fille des préfets et des consuls refusa d'offrir de l'encens aux faux dieux. Le persécuteur commanda de lui mutiler le visage. Elle s'offrit ellemême aux coups qui la défigurèrent , mais sans lui pouvoir ravir cette beauté intérieure de la grâce et de la vertu qui ne s'efface point 2. » Après d'ingénieux tourments qui

était de race sénatoriale : « Divinus Ambrosius in Romanorum clarus senatu. » (Ambr. opp. Append. n° 3, p. xv.)

i Habemus enim nos sacerdotes nostram nobilitatem, prœfecturis el consulatibus prœferendam ; habemus, inquam, fidei dignitates qua; perire non nor.unt. (Ambr. Exhortât. virginilatis,ceLp. xn, n. 82, opp. t. II, p. 299.)

2 Sancta Sotheris, ut domeslicum p'm parentis proferamus exem-

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prolongèrent son supplice, elle fut décapitée, et mourut en laissant au foyer des Ambroises ce goût du martyre et de la virginité qui ne devait pas y périr.

La résidence ordinaire du préfet des Gaules était la ville de Trêves, où Constantin le Jeune avait fixé sa cour l. Les ruines magnifiques que celte métropole a laissées après elle ne démentent pas l'éloge d'Ammien Marcellin, qui l'appelle « une seconde Rome - ». Ausone, dans un long poëme , a décrit les splendeurs de la ville impériale, le palais, le Gapitole, l'amphithéâtre, les Thermes, avec le prétoire dominant les deux rives de la Moselle, et les collines semées de villas et de grands bois; c'est-à-dire tout ce qui faisait alors la vie romaine , le pouvoir et les délices, la domination et le plaisir3.

Mais le christianisme avait déjà jeté sa semence dans cette terre, et il y portait de grands fruits. Les vers des rhéteurs -courtisans n'en disent rien; mais de simples et précieuses inscriptions sépulcrales retrouvées de nos jours nous permetlent de surprendre, sous sa forme la plus touchante comme la plus sincère, la foi de ce peuple qui donna des martyrs à l'Église avant de lui donner des docteurs 4. Là siégeait Maximin, homme de haute sainteté,

plum, cum esset décora facie valde et nobilis virgo majorum prosapia, consulalus et prœfecturas pareulum posthabuit fide, etc. (Ambr., ibid. et de Virginibus lib. 111, n. 39, t. II, p. 184.)

i Le père Pagi , dans ses notes sur Baronius . a parfaitement démontré que la résidence du gouverneur était alors, non à Arles, mais à Trêves.

2 Ammian. Marcellin. Rerum gest. lib. XV.

3 Talia despectant longo per cœrula tractu Pendantes saxis, inslanti culmine sylvœ, Quas médius dirimit sinuosis ilexibus errans Amnis, et alternas comunt prœloria ripas.

Ausonii Mosella, vers. 285, interprète Freher. Heidelberg, 1619, în-fol. avec planches.

4 V. Lersch, Central Muséum, m, p. 29, 67, 65. M. Ozanam a cité

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et de grande doctrine qui, venu de Poitiers â Trêves, y défendait la divinité de Jésus-Christ par ses écrits et ses discours '. Près d'un sanctuaire qui porte actuellement son nom , et qui était alors consacré à saint Jean , on montrait la maison où dans ces mêmes années, en 336, Athanase, exilé, avait été accueilli avec enthousiasme par les peuples de cette contrée, par l'évêque de la ville, et même par le César Constantin le Jeune, épris d'admiration pour le proscrit de son père. Athanase a célébré la piété de cette Église. Il y avait vu construire les premières basiliques, et la foule impatiente se presser sous leurs voûtes avant que les ouvriers en eussent posé la dernière pierre 2. Lui-même, pendant deux ans, y avait embrasé tout le clergé des Gaules de son ardeur à défendre le Christ, Fils de Dieu, contre l'arianisme. La cause soutenue par le courageux athlète ne devait pas tarder à voir se lever, au même lieu, un autre et grand vengeur.

C'est là que, dans l'année 340, d'après l'estimation la mieux autorisée, Ambroise vint au monde3. D'autres placent sa naissance en 333 *. Dans cette seconde opi-

quelques-unes de ces inscriptions dans ses Etudes german., t. Il, oh. i, p. 16. V. aussi E. Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule.

1 Saint Athanase parle des écrits de saint Maximin contre les ariens. Ad Episcop. jEgypt., contra Arian., p. 278.

2 Athanas. Apolog. ad imper. Const. Opp. t. I, p. 806. Edit. Benedict.

'■*> Vita S. Ambros. ex ejus scriptis collecta, n. 4. Appendix ad opp. Ambr. t. II, p. xxxj.

4 Ita Baronius in Ambros., Annal. Ecoles., t. IV, p. 225, ad ann. 365. — Cette différence d'opinion sur l'époque de la naissance du saint évêque dépend de la date d'une lettre (Epist. liv ad Severum,n. 3) dans laquelle Ambroise déclare avoir alors cinquante- trois ans. Il nous apprend que son épître est écrite au milieu de l'invasion barbare, des guerres et des révolulions de toutes sortes : Objecti barbaricis motibus et bcllorum procellis, in medio versamur omnium molesliarum. S'il s'agit de la guerre contre le tyran Maxime, en 387, comme le veut Baronius, Ambroise a du naître en 333. S'il s'agit de la guerre contre

nion, qui est moins vraisemblable, Ambroise aurait eu un peu plus de trois ans quand Athanase était à Trêves, de sorte que le grand évêque aurait pu y connaître l'enfant et le bénir.

Ambroise ne reçut le baptême que bien des années après, comme nous le raconterons. Par un abus lamentable dont l'Église gémissait sans pouvoir l'abolir, le retard du baptême était encore l'usage commun à cette époque. L'enfant, à sa naissance, était seulement inscrit au nombre des catéchumènes. On lui mettait sur les lèvres le sel, symbole de la sagesse et de l'incorruption, et sur le front la croix , comme signe de la prise de possession de Jésus-Christ. Ambroise demeura ainsi catéchumène plus de trente ans. On ne négligea pas pour cela de l'instruire dans la religion de son père, « homme grand devant Jésus- Christ comme devant César, dit un ancien auteur, et qui se distinguait par l'éclat de sa foi l. » On lui apprit de bonne heure les récits de l'Écriture sainte2, en même temps qu'on prit soin de le former aux vertus, dont il trouvait d'ailleurs dans Marcelline, sa sœur, et dans son frère Satyre l'inspiration et le modèle.

Satyre comptait à peine quelques années de plus que son frère Ambroise. Celui-ci nous a tracé le portrait de cet aîné, qui semblait, disait-il, ne faire qu'un avec lui. Il y avait entre eux une ressemblance parfaite : mêmes traits , même démarche , même regard , même son de voix , à ce point que souvent leurs familiers eux-mêmes

Eugène en 393 ou 394, il faut placer la naissance de Tévêque en l'année 340, comme le veulent les Bénédictins.

1 Ambrosius sanctee Marcellinœ genitor, vir apud Csesarem et apud Christum nobilissimus, et fidei nitore perspicuus. (Paneg. apud Bolland. Cap. n, n. 11, p. 236.)

2 Sapientia quœ hauritur e sacris litteris enutritus, tametsi needum iniliatus esset.

(Ambrosii Vita, e greeco translata. Appendix, n. 3. Opp. I. II, p. xvj.)

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ne pouvaient aisément distinguer l'un de l'autre. Leurs âmes ne se ressemblaient pas moins que leurs corps. Simple comme un enfant, pudique comme une vierge, ardent comme un apôtre, Satyre semblait une première épreuve du grand ouvrage que Dieu préparait dans Ambroise. La grâce de la sainteté viendra consommer plus tard cette conformité; — c'est Ambroise qui le dit; — « et Jésus-Christ sera un centre supérieur où leurs cœurs s'uniront pour ne se séparer jamais l. »

Marcelline était de dix à douze années l'aînée de son plus jeune frère2. « Ses vénérables parents, ainsi qu'il est raconté , consacrèrent au Dieu qui aime les prémices cette première fleur de leur mariage 3. » Baptisée jeune encore, initié aux mystères de la régénération et de la communion, Marcelline devança Ambroise et Satyre dans ces voies de sainteté qui lui étaient ouvertes par les sacrements. Assez grande pour comprendre Ambroise, assez forte pour le soutenir, assez tendre pour le consoler, Marcelline sera dans la vie de son frère une puissance, un charme et une bénédiction. Ambroise, de son côté, avait pour elle un culte égal à sa confiance ; il ne l'appelait que sa « sainte, sa vénérable sœur* ». C'est elle qui, dans son histoire, nous est montrée la première veillant auprès de son berceau ; elle est à ses côtés à toutes les

1 Ambros. de Excessu Satyri, n. 6. Opp. t. II, p. 1115.

2 Marcellina decem annos Ambrosiô senior erat. (Bolland. Vita S. Marcellinœ. Acta SS. Junii, t. IV, p. 233.)

Le doct. L. Biraghi, dans sa Vie de sainte Marcelline, place sa naissance en 327.

3 Venerandi conjuges primum sui conjugii florem, scilicet beatam Marcellinam, Christo Domino sacras primitias devoverunt. (Ex Breviar. Mediolan. Eccl. 1539. 1° Leclio. — Selecta e panegyrico sanctae Marcellinœ.)

4 Sancta superest soror, integritate venerabilis (De Excessu Salyri, d. 16.)

heures périlleuses , et nous la retrouverons encore à genoux sur sa tombe.

Que manquait-il à l'union des frères et de la sœur, sinon que l'Église leur déférât le même culte sur la terre, après que Dieu leur eut donné une pareille couronne au ciel? Ambroise , Marcelline et Satyre sont tous trois honorés et fêtés comme saints. Rare et touchant exemple d'une famille entière placée sur les autels ' !

L'enfance de saint Ambroise n'a pas complètement échappé à l'histoire : nous y voyons que son génie laissait déjà deviner ce qu'il serait un jour. Voici ce que raconte de lui, comme on l'avait raconté de Platon, le diacre Paulin, secrétaire et biographe du saint docteur.

« Un jour, l'enfant était exposé en son berceau, dans une cour du palais, quand tout à coup des abeilles fondirent sur son visage; même quelques-unes se glissèrent, sans le blesser, dans sa bouche entr'ouverte. La nourrice, effrayée, accourait pour les chasser; mais le père, qui se promenait près de là, avec sa femme et sa fille Marcelline, ne voulut pas, dit-on, interrompre le prodige. Peu après, les abeilles s'envolèrent dans les airs à une telle hauteur, qu'on les perdit de vue. Ce que voyant, le père s'écria frappé de stupeur : « Cet enfant sera quelque « chose de grand 2 ! »

Plus que tout autre, Marcelline concevait et nourrissait cet espoir. Mais bientôt elle crut que l'heure était venue pour elle de se séparer de ses frères pour accomplir le dessein que le Ciel avait mis dans son cœur. S'étant retirée dans une maison de campagne, afin d'y méditer sur la volonté de Dieu, elle y avait entendu la voix de Sotheris, la sainte de sa famille, qui sollicitait son âme de renoncer

1 La fête de saint Satyre est célébrée à Milan le 17 septembre; celle de sainte Marcelline, le 17 juillet.

2 Paulin, in Vita S. Ambros. — Opp. Appendix, t. II, p. 2. V. Cicer. de Divinat. lib. I. — Hisl. Valer. Maximi.

au siècle et de se donner à Dieu dans la virginité. « C'est elle, disait plus tard saint Ambroise à sa sœur, c'est notre Solheris qui a été l'auteur de votre résolution ; elle qui fut la fille de nos aïeux. Je ne dirai pas que vous êtes son élève, ma sœur, vous êtes bien plutôt l'héritière de sa vertu. N'espérant pas recueillir la sanglante succession de son martyre, vous avez pris du moins l'héritage de sa chasteté *. »

A cette époque commençait vers la vie religieuse et immolée cet élan indomptable qui devait ravir si haut tant de nobles chrétiennes du ive siècle. Marcelline se rendit à Rome , et ce fut là , près du lieu où elle avait été baptisée et nourrie, qu'elle se consacra au Seigneur. S'il ne fut pas le témoin de cette solennité, Ambroise en a connu du moins toutes les circonstances ; il la raconte ainsi :

C'était dans la fête de Noël de Tan 353 ou 354 2 ; une foule considérable, composée de ce que Rome avait de plus illustre, remplissait l'ancienne basilique Vaticane , aujourd'hui remplacée par l'incomparable monument de Saint-Pierre 3. La vierge fut amenée aux pieds du Souverain Pontife. Celui-ci était Libère, qui allait souffrir l'exil pour la foi de Nicée. Ce pape, « de sainte mémoire, » comme Ambroise l'appelle, connaissait Marcelline. Tant de générosité émut l'auguste vieillard, qui, s'adressant

1 Non habuisti unde disceres, constituta in agro, nulla socia virgine, nullo informata doctore. Sancta Solheris tibi fuit mentis auctor, cui auctor est generis. Non discipulam te, soror, sed hœredem virtutis egisti. Quam insperata successio parentis martyris infusione hœreditariœ castitatis erudivit.

(Ambros. de Virginit. lib. II, n. 39. Opp. t. II, p. 184.)

2 Voir sur cette date les éditeurs bénédictins. Vita S. Ambros., n. 7. Opp. Appendix, p. xxxj.

3 Nella Basilica del principe degli apostoli, S. Pietro, sub colle Vaticano. (L. Biraghi, Vita di santa Marcellina. Cap. iv, p. 11.)

tour à tour à la noble victime et au peuple accouru à cette consécration, parla en ces termes :

« Ma fille, vous avez choisi les meilleures noces. Vous voyez quelle multitude est venue fêter aujourd'hui la Nativité de votre époux ; et il n'y a personne qui se soit retiré à jeun de son festin. Lui qui autrefois nourrissait la foule dans le désert , a convoqué la foule à son repas nuptial. Mais aujourd'hui ce ne sont plus quelques pauvres pains d'orge qu'il nous donne à manger; c'est son corps, c'est le Pain descendu du ciel! L'époux, ma fille, va donc recevoir votre serment. Il va vous conférer le don mystérieux de la virginité, à vous qui jusqu'ici étiez assujettie aux infimes servitudes de la nature terrestre. Aimez-le bien, ma fille, car il est bon. L'Évangile a dit que personne n'est bon que Dieu , et votre époux est Dieu l ! »

Après une ferme doctrine sur la divinité de Jésus-Christ, le Pontife revenait à Marcelline. Il lui disait que « si sa foi le rassurait, sa jeunesse le faisait trembler. Il lui rappelait les règles de prière, d'austérité, de réclusion et de silence qui devait la préserver de la contagion mondaine. La pudeur de Rebecca, les larmes de Rachel, le silence de Marie, lui étaient donnés en exemple. Puis, couronnant ses vœux par une grande image empruntée aux livres saints, il terminait ainsi : « Que votre âme ait des ailes, selon qu'il est écrit : Votre jeunesse sera renouvelée comme celle de l'aigle ; et que cet essor, vous portant vers les hauteurs célestes, vous maintienne au-dessus des basses convoitises d'une chair corruptible2. »

La profession religieuse n'entraînait pas alors l'absolue séparation de la famille et du monde. Les vierges restaient dans le siècle, sans autre clôture que leur engage-

i Ambros. de Virginit. lib. III, cap. i, iv. Opp. t. II, p. 173-176. 2 Ambros., ibid., cap. u, n. 8. Opp. t. II, p. 776.

menl volontaire el la garde de Dieu. Marcelline fit ainsi. Elle n'eut pas d'autre cloître que la maison de sa famille à Rome, et, s'associant une compagne de sa vie pénitente, elle s'y fit avec elle une retraite austère, comme bientôt la maison de Paula, d'Asella et de Fabiola, sur le mont Aventin, allait en donner un si mémorable exemple.

Le père de Marcelline ne devait plus la revoir. Ce fui peu de temps après cette consécration, — si ce ne fut pas plus tût, — aux environs de l'année 354, que le préfet mourut, avant d'avoir entrevu, même de loin, les grandes destinées de son fils. Ambroise avait alors environ quatorze ans. Restée seule chargée de l'éducation de ses fils, sa mère s'en acquitta avec un dévouement béni de Dieu , mais qui est demeuré entièrement caché aux hommes.

La noble veuve, n'ayant plus de raisons pour prolonger son séjour dans la Gaule, revint à Rome avec ses deux enfants. Marcelline les y reçut, et ils se consolèrent de la mort de leur père en le pleurant ensemble *.

.On montre encore à Rome le lieu où l'on croit qu'habitaient les Ambroises 2. C'était dans un des plus grands quartiers de la ville. Assise presque au pied du mont

1 Ambr. Vilae scriplis collecta, n. 7. Opp. Append., t. 11, p. xxxj.

2 Celle maison a été remplacée par le couvent et par l'Eglise de Santo-Ambrosio délia Massima sur la paroisse de Saint-Ange in Pescheria, au quartier de Sainte-Marie in Campitelli. Elle est occupée aujourd'hui par une communauté de religieuses bénédictines. On y montre les chambres occupées autrefois par saint Satyre, sainte Marcelline et saint Ambroise, formant trois belles chapelles dans l'intérieur du couvent.

Au-dessus de la porte d'entrée, on lit cette inscription : Collegium monaslicum 0. S. B. in domo S. Ambrosii Episcopi et Doctoris.

La chambre de saint Ambroise porte cette inscription : Ne memoriu pereat qua tradilur S. Ambrosius Episcopus Eccl. Dei hic moralus , in ejus honorem sacellum consecratum est.

La seconde chambre, plus grande, consacrée à Marcelline, porte inscrits ces mots : Hac in domo S. Marcellina tenellos fralrum uni-

Capitolin, à deux pas du fameux portique d'Octavie, et en regard du Tibre, à l'endroit où le fleuve est partagé en deux branches par l'île d'Esculape, la maison patricienne n'en était séparée que par la vaste masse du théâtre de Marcellus. A gauche elle touchait au cirque Flaminius ; le Vélabre était à droite avec la longue suite des monuments du Forum. Ils étaient debout alors ; les barbares n'avaient point encore passé par là.

C'est là qu' Ambroise retrouvait Marcelline se consumant dans la pratique des plus héroïques vertus. A peine étaitelle reconnaissable à ses yeux dans la tunique grossière et. de couleur sombre, les brodequins communs, et le simple cordon de laine qui serrait les reins de la vierge, comme ceux d'un soldat équipé pour le combat '. « On la voyait, dit Ambroise, passer un temps considérable sans boire ni manger. Le jour et la nuit, elle employait ce temps à des lectures saintes ; et quand on la conjurait de mettre le livre de côté pour prendre quelque aliment , Marcelline répondait : ft Vous savez bien que l'homme ne « vit pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu. » Elle ne buvait que de l'eau, et n'acceptait que les mets les plus simples, de peur que des aliments trop succulents ne lui fissent perdre le goût du jeûne. Sa prière continuelle était accompagnée d'une grande abondance de larmes , et il fallait que le sommeil s'appesantît sur elle pour l'arracher à l'entretien de Dieu , caché sous les saintes lettres 2.

mos Ambrosii et Salyri ad pielalem instituebal , semina iis ingerens uberrimum lalura fruclum.

Sous l'autel de la chapelle dédiée à saint Ambroise, on montre un fragment du lit en bois qui fut, dit-on, le sien.

1 Sur le vêtement des vierges à celte époque, V. saint Jérôme, Ép. xix, p. 50.

2 Ambros. de Virginit. lib. III, cap. iv, n. 15, 16. Opp. t. II, p. 178. Ambroise rapporte ces austérités de sa sœur au temps de sa jeunesse : Hœc juniorîbus convenere annis.

Le spectacle domestique de ce courage si nouveau faisait une impression indéfinissable sur Ambroisc. Elle se traduisait, à la manière de son âge, par des saillies soudaines, dans lesquelles on ne savait si on devait ne voir que des traits d'enjouement ou distinguer un secret pressentiment de l'appel de Dieu.

Ainsi, lorsque l'évêque de Rome visitait la famille d'Ambroise, l'adolescent avait observé que toutes les personnes de la maison, Marcelline la première, baisaienl la main du pontife, selon l'usage de l'Occident. L'évoque parti , Ambroise venait vers les servantes de Dieu , leur présentant pareillement sa main droite à baiser. « Faites de même, disait-il', gravement, il le faut; car ne savezvous pas que moi aussi je serai évêque un jour l? » Ces paroles, ajoute Paulin, son biographe, étaient inspirées par l'Esprit du Seigneur, qui le faisait grandir pour le sacerdoce; mais Marcelline n'y voyait qu'un badinage sans portée, et elle le renvoyait doucement, en lui répétant qu'il n'était qu'un enfant et qu'il ne savait pas ce qu'il disait2.

Quelques amis pénétraient dans cette intimité : c'était d'abord la vierge avec laquelle Marcelline partageait sa vie de retraite et de méditation. Son nom ne nous est point connu ; Paulin nous dit seulement qu'elle avait en Afrique une sœur vivante encore, du nom de Candida , dans le temps qu'il écrivait. Ambroise fait aussi mention d'un de ses amis, qui est de cette époque, et qu'il a célébré plusieurs fois dans ses lettres. Il s'appelait Priscus, et, comme lui, il tenait à ce qu'il y avait de plus noble

i Ipse ludens offerebat dexteram , dicens et sibi id ab ea fieri oportere, si qùîdèm episcopum se futurum esse memorabat. (Paulin, in Vila Ambr., n. 4, p. ij.)

2 Loquebalur in illo Spiritus Domini, qui illum ad sacerdolium nutriebat. 111a vero ut adolescentem et nescientem quid diceret respuebat. ; Id., ibid.)

dans le patriciat. Leur amitié , nouée dès l'âge le plus tendre, ne s'altéra jamais; et voici comment Ambroise en parlait plus tard dans ses lettres : « Personne ne m'est plus cher que mon ami Priscus. C'est une vieille affection que celle qui nous unit; elle date de notre enfance, et n'a fait que croître en nous, tandis que nous vivions l'un à côté de l'autre. Longtemps après j'ai eu la joie de le retrouver; mais alors mon Priscus était devenu vieux, comme signifie son nom. Aimez-le bien, comme je n'ai cessé de l'aimer '. »

Cependant Ambroise recevait dans les écoles publiques cette éducation romaine qui devait laisser en lui une si forte empreinte. Il y étudia les lettres, s'exerça à la poésie, apprit la langue grecque2. Il s'appliqua surtout à l'éloquence , dont l'art , bien qu'avili , était indispensable au patriciat romain, auquel il ouvrait la porte des carrières civiles. Les maîtres de la parole ne manquaient pas à Rome. Symmaque fait mention du rhéteur Palladius 3 ; Paulin de Noie exalte le chrétien Endelenchus, qui enseigna jusqu'en 390 4. On vantait par-dessus tout le grammairien Donat , maître de saint Jérôme * ; et « un vieillard venu des bords de la Garonne » , sous lequel Symmaque avait appris la rhétorique. Ce n'était pas Ausone, mais c'était sans doute quelqu'un de ses disciples ; car, de la Gaule, où régnait ce maître tant vanté, son mauvais goût avait envahi l'Italie, infectant les esprits

1 Ambros. Epist. xcvi et xcvm ; Opp. t. II, p. 1106 et 1107.

2 Peut-être faut-il rapporter à ce temps une traduction de l'Histoire grecque d'Hégésippe, qui lui était attribuée du temps de Cassiodore, et dont Mabillon signale l'existence dans la bibliothèque Ambroisienne au xvne siècle. — Mabillon, Itin. Ilaliœ, p. 15. Et Dom Ceillier, Auteurs sacrés, etc., t. VII, p. 574.

3 Symmach. Epist. lib. I, Ep. ix et lxxxviii; lib. lit, Epist. xm. Édit. Furet, Paris, 1604.

* Paulini Epist. ix. Edit. 2 vol. in-4», Paris, 1685.

5 Hieronymus citai, ab Erasmo, in Opp. Epistola nuncupatoria, p. 5.

LES GOMMKNC.KMKNTS D'AMIiROISK i:,

de sa froide recherche, et substituant l'emphase à la simplicité des auteurs du grand siècle.

Ambroise ne sut pas s'en défendre tout à fait; il est si difficile de n'être pas de son temps ! Il devait trop sacrifier à cette mode de faux ornements du langage qui surchargent ses écrits. Mais il ne succomba pas à la puérilité qui rend si insipide la littérature dégénérée de cette époque. Son esprit fut gardé contre cet affadissement par l'élévation de son cœur, la force de son caractère , et le sérieux de l'œuvre à laquelle il consacra son talent et sa vie. Puis le goût des vrais modèles, très-prononcé chez lui , corrigea en partie le vice de son école. « On sent en lui une belle tradition de l'antique, écrit un très-bon juge. Les deux écrivains dont l'imitation est le plus sensible, et souvent même trop marquée, dans le génie d'Ambroise, sont Tite-Live et Virgile. — J'y joindrais volontiers Cicéron et Sénèque. — Sans doute les souvenirs de leur langue sont étrangement mêlés; mais il n'y a pas moins quelques beaux reflets de l'antiquité dans le style inégal de leur disciple chrétien, et ce qui manque dans la forme est couvert par l'excellence du fond 2.

L'éducation d'Ambroise se compléta et se couronna par l'étude du droit romain, dont Bossuet a pu dire que « le bon sens, qui est le vrai maître de la vie humaine, y règne partout, et qu'on ne vit jamais une plus belle application de l'équité naturelle ». Celte législation puissante qu' Ambroise étudiait alors pour des fins tout humaines, laissant dans son esprit et dans son caractère son empreinte indélébile, fera de lui l'homme de la foi et de la justice mise au service de l'Église.

Satyre partageait les études de son frère, et même, s'il faut en croire la modestie de celui-ci, il en égalait pour le moins le succès. C'est à ce temps que se rapporte le plus

i M. Villemain, sur saint Ambroise, Biograph. xniver. de F. Didot.

vraisemblablement ce qui est raconté de leur communauté d'occupations et de vie. La grande ressemblance qu'on avait remarquée entre eux dès le bas âge n'avait fait que croître encore. « Je ne sais, disait Ambroise, par quelle similitude de corps, par quelle forme pareille de nos âmes nous paraissions vraiment exister l'un dans l'autre l. » De cette ressemblance résultaient fréquemment des méprises dont celui-ci s'attribuait aimablement le bénéfice : « Qu'on me prenne pour lui, je n'ai qu'à gagner à cela, disait-il, bien certain qu'il n'y a rien en mon frère qui ne doive me faire honneur 2. » Ambroise nous donne encore sur cette intimité les plus touchants détails : « Il ne nous arrivait guère d'être séparés l'un de l'autre; et on le savait si bien que, quand l'un sortait seul, on en tirait la conséquence que l'autre était malade 3. Lorsque je ne l'avais pas près de moi, je me traînais plutôt que je ne marchais. J'étais plus honteux qu'heureux de me faire voir, et j'avais hâte de rentrer pour me retrouver avec lui 4. Que si, au contraire, nous sortions ensemble, le plaisir de l'entretien l'emportait de beaucoup sur celui de la promenade : nous disions plus de paroles que nous ne faisions de pas, et notre marche était moins pressée que nos discours. Nous étions suspendus aux lèvres l'un de l'autre s. Que de fois, me trouvant seul à étudier, je me surprenais à parler à mon frère, comme s'il eût été là! Dans cette société parfaite, les jours coulaient rapidement, et la nuit venait trop tôt en interrompre le cours 6. »

1 Ambros. de Excessu Saiyri, n. 37, t. II, p. 1124.

2 ld., ibid., n. 38.

3 ld., ibid., n. 22.

4 ld., ibid., n. 22, 23.

5 At vero ubi ambobus prodeundum erat, non plura in itinere vestigia quam verba; nec incessus quam sermo crebrior ; nec ambulandi cura, sed colloquendi gralia : uterque enim nostrûm ex allerius ore pendebat. (Ambr. de Excessu Satyri, n. 23.)

« Ambr., ibid., n. 22 et .72.

LES COMMENCEMENTS D'AMUItOISK 17

In autre genre d'amitié moins tendre, mais plus grave, semble avoir commence dès ce temps entre Ambroise el un pieux chrétien que nous retrouverons fréquemment dans cette histoire '. Il s'appelait Simplicien, et il ne pouvait être beaucoup plus âgé que son ami , puisque celuici , après vingt-trois ans d'épiscopat , devait l'avoir pour successeur sur le siège de Milan. 11 s'était consacré <\r bonne heure, à ce qu'il paraît, au service de l'Église: el s'il n'était pas encore prêtre à cette époque, il ne tarda pas à le devenir. Il en avait déjà le zèle apostolique, el Ambroise fut témoin de la sollicitude qu'inspirait à Simplicien l'âme d'un de leurs professeurs nommé Victorin , illustre rhéteur païen que Simplicien convertit , et que l'on vit alors, revêtu de la robe blanche des néophytes, abjurer publiquement dans l'Eglise quarante ans d'un enseignement éloquent , mais erroné. « Tous alors eussent voulu le prendre et le porter dans leur cœur, disait Simplicien. Ils l'y plaçaient, en effet, par leur joie et leur amour, et l'attiraient à eux par une douce violence 2. »

C'est entre de tels amis qu'Ambroise , à son insu , faisait l'apprentissage de la vie sacerdotale à laquelle Dieu l'appelait, en passant par le stage des carrières civiles. Un jour il assista aux jeux de l'amphithéâtre , et il a raconté qu'il était encore fort jeune quand il vit un athlète terrasser son adversaire et du talon lui frapper brutalement la tête, en signe de mépris 3. Ces violences l'indignèrent ; et il chercha ailleurs de plus purs plaisirs. Il y avait à Rome, sur la voie Appienne, non loin des cala-

i Les éditeurs bénédictins de saint Ambroise l'ont remonter à celle époque l'amitié des deux saints. (Ad Opp. Ambros. Append., n. 16, p. xxxvj.]

2 Augustin. Confess. lib. VIII, cap. n.

3 Et ego vidi aliquem puer alhletam , eum elisisset adversarium. l'rontem ei percussisse calcaneo , quod signum fuit ei quod insultaverit victo. (In Psalm. lx Enarr. ,1.1, p. 876.)

combes du pope saint Galixte, un autre cimetière souterrain qui portail le nom de sainte Sothère. C'est là que Sotheris avait été déposée après son martyre, et ce fui là sans doute, sur la tombe de celle bienheureuse parente, qu'Ambroise alla souvent solliciter la force pour les combats d'un Age dont lui-même disait : « Heureux qui, dès sa jeunesse, a appris à se subjuguer! Dans un silence fécond il entendra la voix des mystères éternels. 11 aura l'avant-goût des félicités divines '. ».

La générosité de la vertu d'Ambroise contrastait éloquemment avec la licence effrénée de la jeunesse qui affluait à Rome de tous les coins de l'empire, toujours prête aux désordres et aux révolutions. Le débordement (Hait tel à cette époque, que les empereurs durent faire des règlements portant qu'aucun étudiant ne pourrait demeurer dans la ville sans un certificat du gouverneur de sa province, constatant le pays d'où il était venu, ses ressources pour vivre , et le genre d'études auxquelles il voulait se livrer. Le magistrait avait le droit de les expulser, s'il en était besoin. Et comme ces répressions étaient insuffisantes contre la dissolution croissante de leurs mœurs , on en vint à décréter qu'aucun écolier ne pourrait prolonger ses études à Rome au delà de sa vingtième année 2.

Ambroise avait cet Age ou quelques années de plus quand il vit éclater la révolution qui plaçait Julien sur le Irône, et y faisait monter le paganisme avec lui. La crise fufvive à Rome. L'autel de la Victoire reprit dans le sénat romain la place d'où Constance l'avait fait disparaître, et d'où Ambroise devait un jour l'expulser définitivement. Les aruspices rapprirent la science des augures, oubliée depuis longtemps. Le sang des victimes tombées sous le

1 Ambros. de Obiiu Valentian., a. 12. Opp. (. Il, p. 1177. ■•* Cod. Theod<>~. xiv, 9. — Auson. Epist. xvi.

couteau sacré infecta de nouveau les rues el les | > I . « « - - - publiques; l'astrologie rajeunit ses superstitions. Mais Ambroise nous apprend que cel appareil ridicule n'effleura pas sou âme. « Je ne lis qu'en rire, dit-il. Et commenl aujourdïhui pourrais-je traiter sérieusement drs pratiques dont je me suis moqué dans ma jeunesse1? » Les- école* s'émurent davantage de la défense faite aux « Galiléens n d'enseigner les auteurs de l'antiquité profane. Mais Victorin raffermit la conscience chrétienne en donnant sa démission, et déclarant qu'il descendrait avec résignation de la chaire où il enseignait à parler, « plutôt que de trahir Celui qui peut rendre éloquente la langue même des petits enfants » -.

Ces orages ne faisaient qu'enraciner la foi chez Ambroise. 11 nous a rapporté, à la gloire de Jésus-Christ, l'entreprise malheureuse tentée par l'Apostat pour donner un démenti aux prédictions de l'Évangile, en relevant le temple de Jérusalem, et l'éruption des flammes souterraines qui avaient miraculeusement ruiné les espérances de l'impie 3. Il a glorifié aussi la protestation d'un vaillant martyr a poêlé Emilien, qui avait renversé publiquement l'autel où le juge avait voulu le forcer de sacrilier '. Nous lui verrons à lui-même un courage semblable devant le dernier autel de l'idolâtrie.

Julien avait passé quand Ambroise devenu homme pril sa place dans le monde où deux sociétés rivales se partalageaient chaque cité Deux civilisations se trouvaient en présence, l'une païenne, l'autre chrétienne, et Rome plus que toute autre ville affectait de demeurer le suprême asile des anciens dieux vaincus "'. Les familles sénato-

i Ambros. Hexamer. lib. IV, cap. v, n. 20.

- Augustin. Confess. lib. VIII, n , ">.

:; Ambros. Episl. xl, n. 12. Opp. I. II. p. 940.

'' Ambros., Iliid., a. 17, p. 951.

•"' Plus de lient'' ans plus tard, une description topographique il''

20 LES COMMENCEMENTS D'AMRROISE

rialcs attachées au vieux culte restaient là, remplissant de leur majesté la capitale maintenant délaissée des Césars. A la tête de celles-ci se distinguait la maison d'Avienus Symmaque, que son amour des lettres et de l'hellénisme avait désignée Julien pour la préfecture urbaine.. Jovien et Valentinien lui avaient conservé cette magistrature, qu'il exerçait encore en 365 avec une probité et une intelligence qui lui avaient concilié l'estime de ceux-là mêmes qui ne partageaient pas ses superstitions. Ambroise était de ce nombre. Des relations d'amitié, de parenté peut'-être, l'attachèrent à cette maison, où Satyre son frère trouvait dans Symmaque un patron que quelquefois il appelait son père '.

Cest dans le secret du palais préfectoral , tout peuplé des images de l'antique patrie, que le futur évêque fut appelé à voir de près l'extrême décrépitude d'une race et d'une religion sur laquelle le culte des muses, ainsi qu'on l'appelait, jetait quelques pauvres fleurs. Le scepticisme et le servilisme dévoraient tout. Ces illustres , ces clarissimes , ces perfectissimes qu'Ambroise rencontrait dans l'atrium de Symmaque. on sait ce qu'ils y disaient par ce qu'ils ont écrit. Rien ne peut s'imaginer de plus creux que les lettres et conséquemment que l'entretien des derniers figurants de ce sénat que jadis ses ennemis euxmêmes nommaient une assemblée de rois. L'éloquence avait disparu avec la liberté; la vertu était morte avec la virilité dont elle porte le nom. Le régime du lias-Empire préludait à ses orgies par ces abaissements. Au sein du inonde païen , les croyances religieuses se tournaient en politique, en vague philosophie ou en illuminisme. Parmi

Rome, dénombrant les monuments épargnés par les Golhs, compte encore quarante-trois temples et deux cent quatre-vingts édieules avec des idoles et leurs autels.

i Symmacho tuo parente. (Ambros. de Exeessu Salyri, n. 32, Opp. t. II, p. 1122.)

ces sénateurs et ces académiciens, il y en avait plus d'un, comme Prétextatus , qui allaient prostituer aux pieds du dieu Mithra, ou dans L'initiation aux mystères antiques, la foi que leur orgueil frivole refusait aux mystères t\r l'Évangile. D'autres, — et Symmaque étaient à la tête (\iceux-là, — s'attachaient, dans le naufrage de la nnlliologie, à quelques débris flottants qu'ils transformaient de leur mieux en arche de salut, et qu'ils aimaient encore, parce que ces symboles se confondaient avec les deux grands biens que Home avait perdus, la gloire et la liberté.

Quand, au retour de ces réunions, Ambroise se retrouvait auprès de Simplicien, celui-ci n'avait pas de peine à lui faire comprendre, ainsi qu'il le ràppporte, que la doctrine de ces païens était aussi stérile que leur vie étail vide '.

Le dissentiment de croyances ne put empêcher qu'une conformité d'âge et d'études ne rapprochât d'Ambroise Aurelius Symmaque, fils du préfet de Home, qui devait faire pâlir la gloire de son père. C'était un esprit facile, charmant, très -cultivé, en commerce épistolaire avec Ausone et les beaux diseurs de son temps , dictant des lettres que les hommes de goût comparaient à celles de Pline, et souhaitaient de voir écrites sur des rouleaux de soie; tour à tour homme d'affaires et poète à ses heures: mais, ce qui vaut mieux, àme naturellement droite. Ce fut par ce côté qu' Ambroise l'aima toujours, même en le combattant. Une amitié intellectuelle , puis une correspondance polie se noua entre ces hommes, en qui nous verrons se personnifier la lutte du christianisme et de l'idolâtrie dans sa dernière phase.

i Eliam philosophiœ libros demonstrare solebas , et plerosque tam inanes esse, ul prius scribentium in suis scriptis sermo quam vita corum defecerit. (Ambr. Epist. l.w, ad Simplic, n. 1. Opp. t. 11. p. 1052.]

u^ LES COMMENCEMENTS D'AMBROISE

Ambroise et Satyre devaient se trouver plus à l'aise chez le préfet du prétoire, Petronius Probus, en qui la foi chrétienne rehaussait la puissance du nom et de la richesse. Là on naissait, disait-on, consul de père en fils. A trente-quatre ans, Probus avait été une fois proconsul d'Afrique et quatre fois préfet d'Italie, d'Illyrie et de Gaule. Allié, par sa sainte épouse, Anicia Proba , à la noble et opulente maison des Anices , il voyait se réunir dans les galeries célèbres de son palais de marbre tout ce que Rome chrétienne avait d'illustre. Mais les plus solides espérances de l'Église étaient alors dans un groupe, composé de jeunes gens de talent et de naissance, sur lequel le préfet étendait la magnifique protection d'un Mécène. Outre Ambroise et Satyre, quelques-uns veulent y voir le Dalmate Jérôme , lequel nous a fourni sur la famille de Probus des détails circonstanciés qu'il semble avoir puisés dans sa fréquentation et son intimité '. Mais moins heureux que ses amis , Jérôme n'avait pas traversé la contagion romaine sans en subir l'atteinte ; et son père, l'arrachant aux séductions de l'Italie, dut l'envoyer à Trêves auprès de Valenfinien , en attendant que le baptême eût purifié son génie et dompté son cœur.

Il est remarquable d'ailleurs qu'aucun de ces jeunes hommes n'était encore baptisé : c'est un trait particulier des mœurs de celte époque. Pour se faire une idée vraie de cette société, il faut y distinguer deux classes d'hommes également honorés de l'appellation de chrétiens, bien qu'à des litres différents. Les uns avaient été régénérés de bonne heure, quelquefois dès le berceau, comme ce fut toujours le vœu de l'Eglise catholique. Les autres, et en grand nombre, aspiraient au baptême pendant toute leur vie. Entre ceux-là sans doute beaucoup étaient des lâches qui, dans ce délai, ne voyaient qu'une prolonga-

i Sain! Jérôme, Epîtres v. vn,xiv, xvi, xvin, xlvii.

lion di.1 la liberté de pécher, sans avoir l'obligation d'en l'aire pénitence, selon celle triste maxime : « Qu'il pèche, laissez-le faire; il n'est pas baptisé. » Mais il y en avail d'autres, et très-nombreux aussi, que le respect du bap- Lême, la crainte de le profaner, le désir d'en conserver la grâce jusqu'à la mort arrêtaient sur le seuil de l'église, dans le stage indéfini du catéchuménat. Ils s»; râppelaienl qu<; saint Paul avait dit, dans un mot qui les faisait trembler, qu'après le sacrement les fautes sont plus graves, les chutes plus profondes , la réparation plus laborieuse : et la rigueur subsistante de la pénitence publique leur en mettait sous les yeux un effrayant témoignage. En vain les Pères de l'Église tonnaient contre un abus qui fermait les courants de la grâce pendant la vie, dans le fragile espoir de s'en voir ouvrir la source à l'heure de la mort. Le scrupule en éloignait ceux mêmes que leurs vérins devaient en rapprocher. Saint Martin, saint Eusèbe, saint Grégoire de Nazianzc, l'empereur Théodose en son! d'illustres exemples au ive siècle. Gomme eux, comme son frère Satyre, Ambroise différait encore son entrée dans l'Église, mais en se préparant aux redoutables mystères par la discipline de toutes les vertus que commande l'Evangile.

Entre les jeunes hommes d'élite qui fréquentaient son prétoire, Probus n'eut pas de peine à distinguer Ambroise, que son esprit lucide, son caractère ferme et sa brillante éloquence plaçaient au premier rang des stagiaires du palais. i\près s'être exercé aux déclamations oratoires, il avait débuté dans les causes du forum avec un succès qui en présageait d'autres '. Satyre plaidait aussi, au grand applaudissement de son frère qui disait

i Edoctus liberalibu's disciplinis professusque in auditorio prœleliurœ, prsetorii splendide causas peroravit. (Paulin, in Ambr. Vita , n. 5.)

« Comment louer assez l'éloquence dont il donna la preuve dans les débats judiciaires? (Juelle vive admiration entoura ses discours, et lui conquit au prétoire une place première ' ! »

Une lettre de Symmaque en dit autant d'Ambroise. Elle constate le rang éminent que ce jeune homme s'était fait dans le barreau romain. Elle nous apprend en même temps qu'il reçut une mission pour arranger en Sicile une affaire importante 2.

Cependant le temps était venu où toute cette jeunesse allait se disperser. En 368, Aurelius Symmaque avait été nommé intendant du Brutium et de la Lucanie; en 378, il était envoyé, en qualité de proconsul, pour administrer l'Afrique. Satyre son ami, qu'il appelait son frère 3, recul le gouvernement d'une province dont l'histoire ne nous a pas transmis le nom *. Ambroise était déjà attaché au prétoire en qualité de conseiller s.

Mais ses talents lui réservaient une plus haute distinction. Eclairé par Probus sur le mérite de ce jeune homme, l'empereur Valentinien le nomma consulaire de l'Insubrie, de l'Emilie et de la Eigurie 6. Ambroise prit donc

' Quid spectalam in stipendiis forensibus ejus i'acundiam loquar! quam incredibili admiralione in audilorio prœfecluraî sublimis emicuit ! (De Excessu Saly'ri lib. I, n. VJ.)

2 Anrbrosium de summitalibus provineialis fori ad 'dominos et principes noslros Sicilise commune legavit. (Symmach. ad Auson. Epist. xi.)

Le texte de celte lettre est obscur^et ne nous permet pas d'assurer avec certitude que TAmbroise dont elle parle soit celui de notre hisloire.

;i Lilteras nostras Saturus frater communis accipit. (Symmach. Epist. Lvn, lib. I, n. 68.

4 Ambros. de Excessu Sattjri lib. I, n. 58.

•"' Eligitur a viro illuslri Probo, lune preefecto prœtorii, ad consilium tribuendum. ( Paulin, m Amhr. Vita, n. S.)

u Posl fasec suscepit consularitalis insignia ul regerel Liguriani, .Emiliainquc provincias, venitque Mediolanum. Id., ibid.]

congé de ses amis et de Marcelline, 11 dit adieu à sa mère, qu'il ne devait plus revoir. Probus le vil partir avec regret, mais avec confiance. Dans une dernière instruction, le préfet lui rappela tout ce qu'il était en droit d'attendre de son habileté à gouverner les hommes. Puis, résumant ses conseils en une seule parole : « Souvenez-vous, «( mon fils, lui dit-il en le quittant, d'agir non en juge, « mais en évêque '. »

Probus ne savait pas quel sens prophétique les faits allaient bientôt donnera cet adieu. Mais tout était préparé dans un divin conseil. Celte enfance, cette jeunesse, ces études, ces exemples, cette illustration et ce commandement, tous ces dons de la naissance, du génie, de la fortune, Pieu ne les avait réunis sur ce front prédestiné que pour le disposer à l'onction de sa grâce et y marquer la place de la couronne pontificale , presque égale , dit l'Apôtre, à celle même des anges -. Ce sont les linéaments encore indistincts d'une statue que Dieu taille pour un dessein connu de lui. Mais le marbre en est si pur, les proportions si belles, les premiers traits annoncent si visiblement une ligure sacrée, qu'on peut prévoir qu'aucun édifice profane ne sera digne de la posséder, et que Pieu lui destine une place dans son sanctuaire.

' Dixerat Probus proliciscens, cum mandata ab codera darentur, ni maris esl : « Vade, âge, non ut judex, sed ul episcopus. » [Id., ibid., ii. 9, p. nj.j

2 Hebr. n, 7.

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