INSTITUTION RELIGIEUSE DES VEUVES ET DES VIERGES A MILAN
Le témoignage de la sainteté et du sacrifice dans l'Eglise. — Le livre des Veuves. — Sages conseils d'Ambroise à une veuve qui voulait se remarier.
La virginité, et son honneur dans l'Eglise. — Zèle d'Ambroise pour la propager. — Ses Instructions et Livres sur les vierges: le prix de la virginité; la servitude du monde et de la mode.
Les vierges viennent de l'Ilalie et de l'Afrique prendre le voile à Milan. — Soulèvement public contre Ambroise. — II se justifie fièrement et victorieusement. — Dédicace du livre des Vierges à sa sœur.
Pendant que la justice et la charité d'Ambroise s'employaient énergiquement à guérir les maux des hommes ou à redresser leurs torts , une autre inspiration le portait à préparer le plus noble triomphe de la grâce, et la plus brillante couronne de l'Église, en faisant fleurir à Milan ces vertus réservées de virginité conservée et de pureté reconquise, qui sont la gloire du catholicisme. . Au ive siècle, les miracles éclatants du premier âge de l'Église, devenus moins nécessaires, étaient aussi moins nombreux. Ils devaient être remplacés par le miracle tou-
loO INSTITUTION RELIGIEUSE
jours subsistant de la sainteté catholique portée jusqu'au prodige. Le martyre du sang né rougissait plus les échafauds ; un autre martyre allait lui succéder : le martyre du cœur, volontairement cherché, généreusement accepté, perpétuellement enduré, afin que la foi et l'amour reçussent partout et toujours un irrécusable, témoignage, et que , sur ce terrain comme sur tous les autres , le paganisme et l'hérésie fussent constamment forcés de s'avouer vaincus.
Enfin, — et c'était l'objet qu'Ambroise se proposait immédiatement, — dans cette société romaine qui s'effondrait dans la fange, il fallait relever la famille. Telle était, en particulier, l'abjection dans laquelle la loi et la coutume également incorrigibles du divorce et de la répudiation avaient fait tomber la femme, qu'il importait de présenter à la sainteté conjugale un idéal supérieur qui relevât le mariage par l'édification d'une vertu plus haute. L'exemple de la viduité et de la virginité devait atteindre ce but , en opposant aux mœurs dissolues ou faciles le spectacle d'une innocence qui ne connût pas d'ombre , ou d'une fidélité dont la pureté survécût aux saints amours brisés. Déjà saint Paul avait donné à la veuve chrétienne son type consacré en lui assignant dans l'organisation primitive de l'Église une place d'honneur tout près du sanctuaire. Bientôt une occasion se présenta pour Ambroise de retracer ce modèle dans ses instructions aux veuves de Milan.
C'était vers l'anné 374 ou 375. Une dame de cette ville avait perdu son mari. Il lui restait plusieurs filles, les unes déjà mariées, les autres en âge de l'être. Dans les difficultés inséparables du veuvage, elle avait eu recours aux conseils d'Ambroise. L'évêque avait cherché à relever son courage par les consolations de la religion ; puis, comme il la croyait abattue jusqu'à l'excès, le temps du deuil écoulé, il lui avait conseillé d'en déposer le vête-
DES VIERGES ET DES VEUVES À MILAN loi
ment, pour reprendre l'habit et les devoirs de son ancienne vie.
L'inconsolable Milanaise ne demandait pas mieux. Heureuse d'un conseil qu'avait secrètement appelé sa coquetterie, elle mita obéir un tel empressement et un déploiement de luxe si accusateur, qu'il ne fut pas difficile à l'évêque d'y voirie désir et le présage certain de secondes noces prochaines l.
Ambroise en fut désolé. Le parti si prompt de la veuve n'était ni saint ni salutaire ; il l'en avertit. Gomme vers ce même temps il avait composé une suite d'instructions sur la viduité , il y mêla quelques considérations d'un ordre plus personnel , puis il remit le livre aux mains de la mondaine qu'il voulait ramener à un dessein plus parfait.
C'était à titre de conseil qu'il le lui proposait; car, tout en proclamant la supériorité du veuvage chrétien , l'évêque ne prétendait l'imposer à personne comme une obligation ; il l'explique en vingt endroits : « Le mariage est honorable, disait-il; mais l'intégrité est plus estimable encore. Sans doute, ce qui est bon, il ne faut pas l'interdire; mais ce qui est plus parfait mérite d'être préféré2. »
Il fait observer de plus que la pratique de ce conseil doit être subordonné à la condition et aux devoirs de chacun. Mais ici tout devait faire pencher vers ce parti la veuve milanaise, qui était déjà d'un âge où les secondes noces sont mal vues du monde, en ceci, comme en tout le reste, plus sévère que l'Eglise. Ambroise eut le difficile courage de le lui dire.
« Ce que la loi vous permet, l'âge vous le permet- il? Verra-t-on une mère faire les apprêts de ses noces pen-
i Ambros. de Viduis cap. ix, 57 et 19; Opp. t. II, p. 202.
-lbid., xii, 72: Honorabile itaque conjugium, sed honorabilior integritas. Quod igitur bonum est, non vitandum est; quod est melius eligendum est, etc.
dant ou même après les noces de sa fille * ? » Ici abondent des détails du plus piquantintérêt,et il ne se peutrienlire de plus convaincant que toutes les raisons de bon sens supérieur alléguées parl'évêque à sa fille spirituelle. Il lui met sous les yeuxl'inconcevanle position d'une nouvelle mariée qui a des gendres, et qui peut-être aura, de son second mariage, des enfants plus jeunes que ses petits -enfants. Il lui rappelle les égards qu'elle doit à ses filles contraintes de baisser les yeux devant le mari de leur mère. Il met aussi en cause l'intérêt de ses héritiers, que son mariage va frustrer d'une part de son cœur et d'une part de son bien. Et ses premiers enfants, de quel œil les verra-t-elle? et comment verront-ils eux-mêmes leurs nouveaux frères? Ces considérations sont touchées d'une main délicate, mais ferme, comme serait celle à la fois d'un médecin et d'un père2.
Il est vrai que c'est lui qui a conseillé le premier à la veuve de quitter la robe de deuil. «Mais, répond-il, était-ce pour qu'elle prît la robe de noces ? » Après quoi lui demandant ce qui peut lui manquer dans son état présent: « C'est peut-être l'esclavage? dit-il vivement. Eh bien , elle l'aura. Car n'est-ce pas l'esclavage que le mariage, à cet âge où l'affection est plus tiède, le caractère plus roide, la concorde plus difficile , et l'âme plus rebelle à prendre une forme nouvelle3? »
Puis , au-dessus de cette voix de la sagesse humaine ,
t Est etiam quod facultate licet, et œtate non licet, etc. (De Viduis, cap. ix, 59.)
2 11 est très-intéressant de comparer ici saint Ambroise et saint Jérôme. Ce sont les mêmes pensées, presque les mêmes expressions : il en résulte que saint Jérôme écrivant pour réfuter Helvidius eh 383, c'est-à-dire au moins huit ans après Ambroise, a dû lui faire des emprunts considérables.
3 Ha?c est vera servitus, in qua infractior amor, ubi offensa gravior, suspectior insolentia , concordia infrequenlior quam non temporibus inolitus amor, non vigens annis forma conciliât, (lbid., cap. xv, 88.)
une autre retentit dans le discours d'Ambroisc: c'est celle de la religion. Le ciel s'ouvre, et l'évoque fait défiler le grave el radieux cortège des saintes veuves de la Bible et de l'Évangile. La veuve de Sarcpta, qui nourrissait le prophète; la veuve dont Jésus-Christ a glorifié l'obole; Noémi, si dévouée à l'épouse de son fils; Judith, si énergique et si pieuse en même temps, personnifient ensemble l'amour des pauvres, de la famille et de Dieu, qui est le devoir et l'honneur de la viduité '.
Loin de se rendre, la veuve était pleine d'objections. Ambroise les discute, les réfute une à une :
« Mais, dites-vous, je suis seule. — C'est ce qu'allèguent toutes celles que tente le mariage. Ah ! ne vous plaignez pas de cette solitude chère à la vertu. La pudeur recherche la retraite, et la foule n'est bonne que pour la dissipation. — Je suis chargée d'affaires. — Mais prenez un avoué. — J'ai peur des procès. — Mais vous avez des juges, outre que Dieu s'est nommé le protecteur de la veuve et de l'orphelin. — J'ai besoin de quelqu'un qui défende mon bien. — Mais la pudeur aussi n'est -elle pas un bien, et la veuve fidèle ne la garde-t-elle pas mieux que la femme remariée? — ■ Je ne pourrai me faire craindre de mes esclaves, et ils en abuseront. — Alors pardonnez-leur; car, croyez-moi, mieux vaut souffrir de la faute des autres que d'en commettre soi-même. — Enfin je veux me marier. — Libre à vous , ce dessein n'a rien de répréhensible. Mais quelles sont vos raisons? Si elles sont honnêtes, ne craignez pas de les dire. S'il en est autrement, n'en parlons plus; seulement ne vous en prenez plus à Dieu, en l'accusant de vous laisser seule et sans défense. Ne prétextez pas non plus l'intérêt de vos enfants à l'heure même où vous êtes disposée à leur ôler leur mère *. »
i Ambros.de Viduis cap. v, vi, vu1 passim.
2 Ambros. Ibid., cap. ix, n . 58. Ici encore comparez avec saint
On ne sait pas si ces avis furent écoutés, et l'évêque lui-même confessait avec douleur que, lorsque l'ivresse de la passion parlait, il était difficile à la raison de se faire entendre l. La raison d'ailleurs avait beaucoup à faire pour déjouer les manœuvres dont de cupides prétendants circonvenaient les veuves riches. Jérôme nous en apprend làdessus plus qu'Ambroise, et tous deux font bien voir quel grand service c'était rendre à ces faibles femmes que de les protéger contre la double séduction du monde et de leur cœur.
Dans le temps qu'il offrait aux veuves ces conseils de perfection chrétienne , Ambroise en adressait de plus pressants encore aux filles de l'Italie , pour les enrôler dans l'austère milice de la virginité.
Le culte de la virginité avait été de tout temps en honneur dans l'Église. L'Église du Cénacle en avait fourni le type plus qu'angélique dans Jésus- Christ lui-même, sa Mère, son ami. L'Église des Catacombes gardait religieusement la dépouille virginale des épouses du Chtist , Agnès, Cécile, Agathe, Lucie, couronnées, comme on disait, des lis de la pureté et des roses du martyre. Cette « chaste et immortelle génération de victorieuses » , dont l'Écriture avait prophétisé « le triomphe et la gloire sans tache 2 » , s'était perpétuée depuis trois siècles dans l'empire étonné et bientôt subjugué par ce prodige nouveau. Le désert avait fait fleurir d'odoriférantes vertus, et les grottes de la Thébaïde répétaient les hymnes de victoire de ces légions angéliques recrutées dans la terre de l'an-
Jérôme : « Adolescentulae viduœ soient dicere : Patrimonium meum quolidie périt, majorum hajreditas dissipatur. Servus contumeliose locutus est, imperium anoilla neglexit. Quis procedet ad publicum? Parvulos meosquis erudiet, vernulas quis educabit? etc. » (Hieronym. Epist. xlvii, p. 560.)
1 Sedconsilium sobriis, non ebriis dalur. (De Viduis, cap. xv, 88.)
2 Sap. iv, 2.
tique (Jléopàtre. L'Occident avail subi à son tour l'entraînement; et quand saint Athanase, persécuté pour la foi , avait passé par Rome, il y avait raconté sur l'état monastique des merveilles si célestes, que la contagion de la vie religieuse avait gagné les familles les plus considérables du patriciat romain. Plus tard on allait voir Marcella , Euria, Asella, et surtout Paula avec ses deux tilles Blesilla et Eustochium, d'autres encore, se faire une Thébaïde au sein même de Rome; et dans le monde chrétien la vaillante pénitence des descendantes des Sci pions et des Marcellus sera mise au-dessus des combats des triomphateurs leurs aïeux.
Ambroise se rattachait à la virginité par tous les liens de la parenté et de la religion. Sotheris en avait légué l'exemple à sa famille ; Athanase en avait déposé le germe près de son berceau; Basile, son ami, en avait dicté les règles en Orient ; Marcelline , -sa sœur , en donnait l'édification à l'Italie. Enfin l'Église même où Ambroise siégeait était placée sous le patronage de sainte Thècle, l'héroïque fille de saint Paul, la première de ces vierges qui avaient versé leur sang pour l'amour de Dieu.
Ce fut le jour de la fête de sainte Agnès, vierge et martyre, le 21 janvier 375 ou 376, que févêque inaugura le cours de ses Instructions sur la virginité.
« II est de bon augure, disait -il lui-même, de commencer à parler sur les vierges dans la fête d'une vierge. Nous célébrons en ce jour celle de sainte Agnès , noble enfant dont le nom est déjà comme une annonce de sa vie immaculée. Qu'elle fasse aujourd'hui l'admiration des hommes, l'étonnement des mères, et l'émulation des filles l ! «
' Et bene procedit, ut quoniam hodie natalis est virginis, devirginibus sit Ioquendum, et a prœdicalione liber sumat exordimn : nalalis
L'évêque racontait complaisamment le martyre de cette enfant de douze ans; car Agnès était sa sainte de prédilection. Il avait composé une hymne en son honneur. Dans cette même fête où le discours exaltait ses pudiques vertus, le chœur des vierges avec toute l'assemblée fidèle, inspirée par Ambroise, la célébrait en ces vers :
« C'est la naissance d'Agnès, la bienheureuse vierge. C'est le jour où, consacrée avec son sang béni, elle rendit au ciel l'âme qu'elle en avait reçue.
« Elle n'était pas mûre pour les noces terrestres ; mais elle le fut pour le martyre. En vain ses parents effrayés la tiennent enfermée : la foi ne se renferme pas.
« Laissez sortir cette fiancée. Elle s'en va, d'un pas joyeux, porter à son Époux la dot de son sang.
« On lui demande d'allumer le flambeau de l'hymen sur des autels sacrilèges. « Non, dit-elle, une épouse du Christ veut d'autres flambeaux.
« Frappez-moi, percez-moi, et que mon sang versé éteigne ce brasier 8. »
Quatre traités, de formes et d'époques différentes, furent consacrés à louer ou, pour mieux dire, à chanter la beauté de l'état virginal ; car rarement Ambroise s'éleva d'un plus beau vol vers les choses de Dieu. Le plus considérable de ces ouvrages comprend les trois livres des Vierges, avec un livre complémentaire sur la Virginité, qui en est la défense et comme l'appendice. Les deux autres écrits : De V Institution d'une vierge et V Exhortation de la virginité , sont des œuvres de circonstance composées quinze ans environ après les précédentes. Mais , sous cette variété de titres et de dates, la doctrine est la même, et tous ces
est sanclae Agnes, etc. (Ambros. de Virginibm lib. I, cap. 11, n. 5; l. II, p. 147.)
2 V. lnni sinceri e Carmi di S. Ambrogio (L. Biraghi, in-4°; Milan, 1862), Hymnus iv, avec les notes, planches et observations, p. 69.
discours, pétris de la plus pure substance des Ecritures , préconisent l'honneur et les avantages de l'état virginal au double point de vue de la sagesse humaine et de la foi divine.
Le saint docteur lui donne le ciel pour patrie; cette vie est la vie des anges : « Et cela ce n'est pas moi qui le dis , ajoutait Ambroise : l'Évangile lui-même a déclaré que ceux qui ne sont pas mariés ressemblent aux anges du ciel. Et qui peut contester qu'elle ne soit venue du ciel cette vie que la terre ne connut point avant le jour où Dieu descendit dans la chair ? Une Vierge l'a conçu , et le Verbe s'est fait chair pour que la chair devînt Dieu ' ! »
Il disait un peu plus loin : « Considérez donc la noblesse de la chasteté. Une vierge a pour époux Jésus- Christ lui-même... Et quel époux que ce prince dont le trône est plus durable que les siècles2! » Puis Ambroise célébrait les joies de celte royale union , et le Cantique des cantiques lui prêtait pour le peindre les plus aimables couleurs.
Mais dans l'auditoire auquel s'adressait la parole d'Ambroise, il y avait des hommes que l'habitude mondaine prédisposait médiocrement à entrer dans ces vues surnaturelles de la foi. Pour eux il change de tactique dans le choix de ses preuves. Faisant appel à la raison et à l'expérience, il établit que le bonheur de l'état virginal est supérieur à celui de la vie conjugale. Chaque siècle
i In cœlo profeclo est palria caslitalis, e cœlo accersivil quod imilaretur in terris. Nec immérité- vivendi sibi usum quœsivit e cœlo, quœ sponsum sibi invenit in cœlo. Hcec nubes, aéra, angelos, sideraque transgrediens, Verbum Dei in ipso sinu Patris invenit, et loto hausit pectore... Utero Virgo concepit, et Verbum caro faclumest, ut caro fieret Deus. (De Virginil. lib. I, cap. m, 1.)
2 Sponsa es Régis eelerni , non captiva haberis, sed regina dominaris, semper sponsa, semper innupta, ut nec amor finem habeat, nec damnum pudor. (Ibid. , lib. I,cap. vu, n. 37.)
a des misères qui rendent trop facile cette démonstration. Le ive siècle n'en manquait pas; le respect religieux d'Ambroise pour le mariage ne l'empêche pas d'en signaler les souillures, les tristesses, les trahisons. Il ne dénonce pas seulement les hontes de cette société, il en peint les ridicules et les vanités mesquines. C'est ainsi qu'il trace delà tyrannie de la mode un tableau qui se trouve presque identiquement dans saint Jérôme, et dont les traits généraux, très-vrais pour ce temps, ne paraîtront peut-être pas trop vieillis pour les nôtres.
« Voyez, disait -il, ces dames qui se fardent le visage, parce qu'elles craignent de déplaire. Quelle folie n'est-ce pas de prétendre corriger la nature! Ne voient-elles pas que cette prétention même les juge et les condamne? Et cette crainte de vous montrer telle que vous êtes, ô femme, n'est-elle pas la plus sévère de toutes les censures? Si vous êtes belle, pourquoi vous défigurer? Si vous êtes laide, pourquoi venez-vous mentir aux yeux, dans le désir de paraître ce que vous n'êtes pas, quand ce mensonge ne doit trouver grâce devant personne, ni devant la critique ni devant votre conscience '? »
« Et à quel prix une femme n'achète-t-elle pas ses charmes? Voyez, d'une part, ces colliers qui ruissellent sur ce cou ! Voyez de l'autre cette robe toute étincelante d'or qui balaie la terre ! Est-ce une vraie beauté que cette
1 Quanta hic amentia effigiem mutare naturse, picturam quserere , et duni verenlur maritale judicium prodere suum? Sipulchra es, quid absconderis? ai deformis, cur te i'ormosam esse mentiris, nec tua' conscienliœ. nec alieni graliam errons habilura ? (De Vir§in. lib. 1, cap. vi, 21.)
Le grave génie de Bossuet n'a pas dédaigné d'entrer dans ces détails. « Elle peint, dit-il, la surface du visage pour cacher la laideur « qui est au dedans... ; elle se plâtre, elle se farde, elle se déguise , elle « se donne de fausses couleurs. Elle se pare, dit saint Ambroise, d'une « bonne grâce achetée, elle laisse jouir son orgueil du spectacle d'une « beauté imaginaire.» (Sermons, t. VF, p. 102.)
beauté d'emprunt ? Les bijoux chargent les oreilles, les yeux sont cernés d'une teinte étrangère... Mais que reste- t-il sur cette femme qui soit encore elle-même? Ce n'est plus qu'une esclave, si tant est qu'elle existe encorc. »
« Regardez-la, disait enfin le saint docteur, s'avancer comme un dais dans la pompe d'une fête, attirant sur elle les regards descurieux, d'autant plus laide qu'elle s'étudie davantage à êlre charmante, et trouvant le moyen de déplaire à tout le monde, y compris son mari. Voyez ces oreilles déchirées par les joyaux, et prenez en pitié cette tête écrasée par cette lourde surcharge. Ce cou est à la chaîne, ce pied est dans les entraves. Quel qu'en soit le métal, la souffrance est la même; car qu'importe au corps que le poids qui l'accable soit de l'or ou du fer 2? »
Alors se tournant triomphant vers ses filles pour les féliciter.
« 0 vierges, que vous êtes heureuses d'ignorer ces parures, ou plutôt ces tortures ! Pour vous , vous ne connaissez d'autre fard qu'une rougeur pudique, d'autre charme que la vertu. Vous n'étalez pas aux yeuxun mérite d'emprunt. La beauté que vous cherchez est tout immatérielle, l'âge ne l'efface pas ; la maladie ne peut l'atteindre , ni la mort ne peut la détruire. Votre juge, c'est Dieu seul , et son regard sait démêler, dans des corps moins beaux , les plus excellentes âmes3. »
Mais cette vie virginale en quoi consiste-t-elle? Quelle
1 De Virgin, lib. I, cap. vi, n. 29.
2 Cernis ut pomparum ferculis incedat, quœ se componit ut placeat omnium in se vultus et ora convertens, eo ipso quo studet placere deformior. Cerne laceras vulneribus aures, et depressae onera miserare cervicis, etc. (Ibid. , cap. ix, 54, 55.)
3 Vos beatœ virgines, quae lalia lormenta potius quam ornamenla nescilis... Solus formae arbiter Deus, qui etiam in corpore minus pulchro diligat animas pulchriores. [Ibid., cap. vi, n. 30.)
en était la règle et la condition au ive siècle? Tel est l'objet des deux derniers livres du traité, dont l'un propose les modèles et l'autre les règles de la profession religieuse. D'abord le parfait modèle des vierges , c'est Marie. Marie dans sa vie intime, Marie au pied de la croix est peinte avec des couleurs tour à tour suaves et fortes. Le dernier tableau où elle nous est montrée nous la représente dans le ciel , conduisant à son Fils les âmes qui lui ont ressemblé sur la terre. « Elle empruntera, dit l'orateur, la dernière prière de Jésus-Christ lui-même, et elle dira au Seigneur : « Père saint, les voici les âmes'chastes « et fidèles que je vous ai gardées. Je désire que là où je « suis, elles soient avec moi, et obtiennent la grâce de « vous pour leurs frères et leurs proches. Père juste ! le « monde ne m'a point connue; mais celles-ci m'ont connue, « et elles n'ont pas voulu connaître le monde1. » Avec quel empressement et quelle vive allégresse les chœurs des anges, Marie à leur lêle, viendront au-devant d'elles, les féliciter d'avoir été trouvées dignes d'habiter le ciel , après avoir mené une vie toute céleste sur la terre! Car comment douter que le sanctuaire du ciel ne s'ouvre à Târne pure qui fut, dans son séjour terrestre, le sanctuaire mystique de Jésus-Christ2? »
Les prescriptions relatives à la vie religieuse font le sujet du livre suivant. Elles s'adressent tantôt à des vierges séculières et demeurant dans le monde, tantôt à des vierges vivant en communauté , mais sans clôture monastique.
L'esprit de la discipline dont Ambroise donne les règles n'est autre que l'esprit parfait de l'Évangile : l'esprit de la
1 Cf. Joan., xvn, 24.
2 0 quanlis Maria virginibus occurret, quantascomplexa ad Dominum Irahet... Quee pompa illa, quanta angelorum lœlilia plaudenlium quod habilare merealur in cœlo, quœcœlesli vita vixit in seculo. {De Virgin. Mb. II, cap. n, n. 16, 17, p. 166.)
prière, du travail, du sacrifice, de l'humanité profonde, de l'obéissance sans bornes, de la chasteté sans ombre, de la charité sans repos, retrempant sans cesse dans l'espérance et l'amour leurs inépuisables énergies. Une éloquence riche, originale, ardente, pénétrée d'onction, donne aux conseils d'Ambroise cet entraînement vainqueur que son livre garde encore. On dirait parfois un livre de saint François de Sales. N'est-ce pas, par exemple, une page de l'aimable évêque de Genève que l'on croit lire clans ce passage d'une poésie si gracieuse et si pure ?
« 0 ma fille , que vos œuvres soient comme le rayon de miel; car la vierge peut être justement comparée à l'abeille. L'abeille et la vierge sont toutes deux laborieuses, continentes, pudiques. L'abeille s'abreuve de rosée ; elle ignore ce qui souille, uniquement occupée à composer son miel : la rosée de la vierge, c'est la parole divine descendue du ciel. La pudeur de la vierge ressemble à la nature si chaste de l'abeille. Comme l'abeille , la vierge fait un ouvrage rempli de suavité. Elle travaille en communauté , et la communauté jouit du fruit de ses œuvres. Ah ! ma fille, que je souhaiterais que vous fussiez une imitatrice parfaite de l'abeille , qui puise le suc de la plante, et fait avec sa bouche l'œuvre de sa douceur! Imitez-la, ma fille, faites que toutes vos paroles ne respirent que la gravité et l'innocence l. »
Ambroise concluait toutes les instructions en exhortant les vierges à se .consacrer à Dieu. Par une hardiesse plus étonnante encore, c'était aux mères elles-mêmes qu'il demandait de recruter, à leur propre foyer, les épouses de Jésus-Christ :
i Digna est virginitas quœ apibus comparetur : sic laboriosa , sic pudica , sic continens. Rore pascitur apis, nescit concubitus, niella componit.. . Quani te velirn, filia, imitatricem esse hujus apiculee, etc. (De Virgin, lib. I, cap. vu, n. 40.)
« Vous avez entendu, ô mères, leur disait-il, et vous savez maintenant dans l'exercice de quelles pratiques, de quelles vertus, vous devez élever vos filles pour faire d'elles des vierges dont les mérites soient capables de racheter vos péchés. Une vierge est un don de Dieu, un trésor pour sa famille, la prêtresse de la chasteté au foyer domestique. La vierge est victime pour sa mère, et le sacrifice de soi qu'elle renouvelle chaque jour apaise la justice de Dieu. La vierge reste le bien commun du père et de la mère. C'est un gage fidèle et toujours possédé qui ne leur donne pas l'inquiétude d'une dot , qui ne déchire pas leur cœur par la séparation , qui ne leur soustrait rien de leur autorité et de leur droit '. »
Malgré ces dernières atténuations, l'opinion commençait à s'émouvoir de ces appels incessants de l'évêque à la vie religieuse. C'est alors qu'on vit s'élever autour d'Ambroise les ardents enthousiasmes et les oppositions non moins ardentes, qui sont l'escorte nécessaire de toutes les grandes choses , particulièrement dans les œuvres de Dieu.
En effet, de jeunes chrétiennes n'avaient pas tardé de se rendre vers Ambroise,qui leur avait donné le voile. Ce n'était pas seulement la ville de Milan qui les lui envoyait ; il en venait aussi de Plaisance et de Bologne 2. C'étaient, pour la plupart, des filles de grandes maisons, qui s'étaient arrachées à toutes les aises de la vie, pour venir,, loin de leur pays, « s'enrôler dans la sainte milice de la chasteté 3. » Il y en avait même qui , traversant
i V'irgo Dei donum est, munus parentis, sacerdotium caslitatis. Virgo malris hoslia est, cujus sacrificio quolidiano vis divina placatur. (De Virgin, lib. I, cap. vu, n. 32.)
2 De Placentino sacrandœ virgines veniunt, de Bononensi veniunt. (De Virgin, lib. I, cap. x, n. 59.)
3 QuaB, mundanis se deliciis abdicaotes sacrarium virginitatis incolunl..., lendunt in tabernaculis Ghristi, indefessa? milites caslitatis. {De Virgin, lib. I, cap. x, n. 60.)
les mers, arrivaient des conûns de la Mauritanie pour demander à Ambroise de les consacrer à Dieu. L'évêquc ne pouvait assez, admirer ce courage , et , considérant que, pour parvenir jusqu'à lui, ces jeunes étrangères avaient eu à braver la tyrannie de Gildon », qui opprimait l'Afrique : « Voyez, disait-il, leurs familles gémissent dans l'oppression ; mais la virginité ne connaît pas d'entraves. Une vierge peut souffrir l'esclavage sur la terre ; mais cette noble esclave est une reine pour le ciel 2. »
Cependant ce qui faisait le triomphe de l'évêque devenait un sujet d'inquiétude pour les familles. On raconte que les mères refusaient de mener leurs filles au sermon, craignant de les exposer à cette sainte contagion de la virginité. D'autres durent môme les tenir enfermées dans leurs chambres, ne pouvant les empêcher de courir à l'église 3. Ces violences ne furent pas ignorées de l'évêque ; il les dénonça en ces termes :
« Je connais des vierges qui voulaient se consacrer à Dieu, et qui en ont été empêchées par leurs mères, et, chose encore plus grave, par leurs mères veuves ! Ah! si ces filles eussent voulu se donner à un mari, personne ne les eût empêchées de le faire. Et quand elles restent libres de faire choix d'un homme, elles ne seraient pas libres de faire choix de Dieu * ! »
1 Quelques historiens ont cru qu'il s'agissait ici de la tyrannie de Firmus. Mais Firraus avait été vaincu en 373 par le comte Théodose, et, après l'avoir combattu , Gildon poursuivait le cours de ses fureurs contre les catholiques. (V. Ammian. Marcellin. lib. XXVIII, et Claudian. de Bello Gildon.)
2 Ex ultimis infra ultraque Mauritaniae parlibus deduclœ virgines hic sacrari gesliunt; et cum sint omnes familiaî in vinculis, pudicitia tamen nescit esse captiva. (De Virgin, lib. I , cap. x, n. 59.)
3 Ambr. de Virgin, lib. I, cap. x, n. 58. — Paulin in Vita Ambro*., ex script ad ann. 376, n. 21.
4 Plerasque virgines coguovi velle, et prohiberi etiam prodire a ma-
C'était donc la liberté , la liberté de conscience , la première de toutes , qu'Ambroise revendiquait avec une énergie qui doit lui assurer une reconnaissance éternelle. Certes, de tous les droits, le plus sacré est celui de tendre à la perfection; et, pour le faire valoir, rien ne servirait de se placer à un point de vue restreint , qui ne montrerait, de ce grand phénomène de la vie virginale, que les côtés secondaires, capables de le pallier ou de l'excuser, comme si le plus haut point de splendeur où puisse monter notre nature régénérée avait besoin d'apologie et de pardon ! Non, pour qui n'admet pas la chute originelle, et la rédemption et la grâce et le ciel , toutes les explications humaines n'expliquent rien. Mais la foi explique tout, et ce qu'il ne faut pas craindre de proclamer avec Ambroise , c'est qu'il y avait alors, comme il y aura toujours, des âmes supérieures, appelées à des voies plus hautes, touchées d'une grâce plus forte, altérées d'un bien idéal, éprises d'une passion surnaturelle pour Dieu , le cherchant à sa croix , le suivant dans le sacrifice , et pressées de consacrer leur vie immaculée à Celui qui leur a livré la sienne par amour. Or, quand cette invitation se fait entendre à l'homme, l'homme a le droit de s'y rendre. Voilà pourquoi Ambroise ne peut comprendre qu'on y oppose des obstacles ; et si les ménagements prolongés de la prudence, si les délais déférents de la piété filiale ne peuvent dénouer les entraves rivées à la vocation , l'évêque va jusqu'à conseiller de les rompre , dût le cœur en garder une meurtrissure inguérissable *.
A l'appui il citait l'exemple contemporain d'une jeune fdle de la première noblesse qui , pressée par les siens d'entrer dans le mariage, était allée se réfugier au pied du
tribus et, quod est gravius, viduis. [De Virgin, lib. I, cap. x, n. 58, p. 160.)
i Ambr. de Virgin, lib. I, cap. xi, n. 62, 63 : Vince prius, puella, pietatem ; si vincis domum , vincis sœculum , etc.
saint autel. Là, il la faisait voir pressant le prêtre de la consacrer, lui demandant sa bénédiction, lui prenant même la main pour la mettre sur sa tète, ou s'inclinant profondément sous la table de l'autel, comme sous un voile, dit-il, capable de la protéger et de la sanctifier1. Il la représentait soutenant un siège en règle contre l'assaut de ses proches, venus pour l'arracher de cet asile. A chacune de leurs objections elle avait opposé des réponses victorieuses : « Que faites -vous et pourquoi perdre vos « soins à me chercher un parti dans le monde ? Je suis « déjà pourvue. Vous m'offrez un époux, et j'en ai choisi « un autre. Le vôtre est -il aussi riche, aussi puissant « et aussi grand que le mien? alors je verrai quelle ré- « ponse j'aurai à vous faire. Mais si celui que vous me « présentez est un homme, tandis que j'ai résolu de me « donner à Dieu, vouloir m'enlever à cet Epoux divin, « ce n'est pas établir ma fortune , c'est jalouser mon «. bonheur 2. »
En entendant ces paroles, et en voyant une vertu si rare et si résolue, chacun versait des larmes. Enfin, comme l'un des siens n'eût pas craint de lui objecter rudement: « Si votre père vivait encore, croyez-vous qu'il eût « souffert que vous renonciez au mariage?» celle-ci faisant violence au sentiment filial : « Et qui vous dit, reprit-elle, « que Dieu ne l'a pas retiré afin que personne n'eût le « droit de s'opposer à mon vœu3? » Peu de jours après
l ... Mémorise nostrae puella duduin nobilis in saeculo , nunc nobilior Deo, cum urgerelur ad nuptias a parenlibus et propinquis, ad sacrosanclum allare confugit... Nunc capiti dexteram sacerdotis imponens, precem poscens, nunc summum altari subjecta vertieem, etc. (De Virginibus lib. I, cap. xi , n. G"j, p. 162.)
- Ibid. — J'emprunte la traduction de Bourdaloue. (Sermon sur les devoirs des Pères. — Dominic. , t. I , p. 23.)
3 Et ideo fortasse defecit, ne quis impedimentum possit afferre. (Ibid., n. 66.)
cet opposant mourait , et la vierge prenait le voile sous les yeux de toute la ville terrifiée et édifiée.
Ces hardiesses n'étaient pas faites pour désarmer l'opinion : elle se déchaîna contre Ambroise. Après les mères de famille , ce furent les hommes d'État , les philosophes, les économistes d'alors , qui soulevèrent les esprits contre cet évêque accusé de porter le trouble dans les foyers, de compromettre l'empire, et d'en tarir la vie dans sa source. Ambroise atteste lui-même que les choses en étaient venues à ce degré d'exaspération , que le nom d'ennemi public circulait dans l'Italie, et qu'on le menaçait de lui faire son procès.
Il ne l'attendit pas. Dans le courant de l'année 37G, étant un jour en chaire, et ayant commencé d'expliquer l'évangile, il s'interrompit soudain, et il en vint brusquement à aborder le sujet qui pesait sur son cœur.
« Je ne veux rien envenimer, disait-il d'abord, et je me garderai bien de désigner qui que ce soit, de peur de troubler la paix entre ceux que remplit la grâce de Jésus- Christ. Non, c'est moi, au contraire, qui demande à me défendre. Je ne viens accuser personne, je suis moimême l'accusé; et mes accusateurs, si je ne me trompe, se rencontrent parmi ceux qui sont ici. Que ceux-là ne craignent pas que j'attaque leurs personnes : je ne veux avoir affaire qu'à leurs préventions l.
« On m'accuse donc du crime de prêcher la chasteté. Ce tort je m'en fais honneur, je le confesse hautement; car loin de nuire à ma cause , il ne peut que la servir. Vous m'appelez le maître de la virginité, et vous me reprochez de faire de nombreux prosélytes. Ah ! que ne dites -vous vrai, et que n'avez -vous un plus grand nombre de griefs semblables à m'opposer! Vous me dites:
1 Nec quemquam publiée arguo, sed meipsum defensatum venio. Accusati enim sumus, et, nisi fallor, accusalores noslri plerique de vobis sunt, etc. (Ambros. de Virginilale cap. v, n. 24; t. II, p. 219.)
Nos filles sont à peine baptisées que vous les détourne/. du mariage pour les donner à Dieu. — Oui, je serais heureux de leur faire échanger le voile nuptial contre le voile des vierges. Mais quel crime est-ce donc d'empêcher que ces vierges ne soient arrachées de l'autel pour être traînées à des noces? Depuis quand suis-je moi-même l'objet d'une exception ? et tandis que l'on regarde comme le plus glorieux ministère des évêques de jeter dans les âmes les semences de la vertu , et d'y souffler le zèle de la perfection virginale, serai-je le seul à qui l'on en fera
un crime
Cette fière manière de répondre, cette fin de non-recevoir, celte supériorité dédaigneuse, ne dispensèrent pas Ambroise de se justifier; et la virginité eut une apologie qui n'a rien perdu de son actualité. Est-ce un état mauvais que celui qui consiste à mener sur la terre la vie des anges dans le ciel? — Est-ce un état nouveau que celui qu'a prêché et choisi Jésus-Christ? — Est-ce un état inutile que celui du dévouement et de la charité ? — Ambroise examinait successivement ces trois points2, ruinant les objections que l'incrédulité se donne l'ingrate tâche d'exhumer à chaque siècle.
On objectait dès lors qu'empêcher tant de mariages, c'était porter atteinte à la population, et enlever au pays l'espérance de citoyens nombreux. Ambroise répondait : « J'en connais qui prétendent que le monde va périr par la faute de la virginité. En vérité, mais depuis quand se plaint-on de ne plus trouver de femmes? où fait- on la guerre pour se disputer une vierge ? Le fait est que là où la virginité est peu en honneur, il y a moins d'hommes; et que là où elle est honorée et cultivée, le nombre des hommes est plus grand. Demandez à l'Église d'Alexandrie
1 De Virginitate cap. v,n. 24-26.
2 Quaero utrum quasi improbum hoc, an quasi aovum , an quasi inutile reprehendatur. (De Virginitate cap. vi. n. 27.)
et à celle d'Afrique et à tout l'Orient combien chaque année ils consacrent de vierges. Nous avons ici, à Milan, moins de naissances d'hommes que ces Églises n'ont de consécrations religieuses'. »
On objectait la jeunesse de ces généreuses filles, et la précocité téméraire de leur sacrifice. Ambroise répondait qu'un délai était prudent , mais que Dieu aime les prémices ; qu'il faut sans doute que l'évêque éprouve la vocation , mais qu'il y a clans les âmes une maturité qui ne vient pas de l'âge ; qu'il y a dans la vie, et souvent à son matin, une heure décisive, unique, où le cœur possède cette plénitude de générosité, de liberté et de force qu'on ne retrouve guère ; qu'il n'est pas besoin d'avoir traversé l'existence pour en avoir deviné, par un instinct supérieur, la vanité profonde ; et que personne d'entre ceux qui en ont fait l'expérience ne pourrait blâmer ces âmes courageuses de donner à Dieu, dans leur fraîcheur virginale, les trésors d'amour qu'elles ont refusés au monde -.
Enfin on ne voulait voir qu'une chaîne intolérable dans cette discipline, et que la plus sombre servitude dans cet état surhumain. Ambroise répondait que cette servitude était une liberté , et qu'en lui donnant les ailes de la pauvreté, de la chasteté et de l'obéissance, les vœux rendaient l'essor à l'âme affranchie de la triple convoitise'de l'ambition, du sensualisme et de l'orgueil. « Car l'âme a son vol, disait- il noblement, elle a son vol spirituel qui dans un instant parcourt l'univers entier. Les pensées des vierges sages planent en liberté , et
i Si quis putat consecratione virginum minui genus humanum, consideret quia ubi paucœ virgines, ibi eliam pauciores homines. Ubi virginitalis studia crebriora , ibi numerum quoque hominum majorera. (De rirgi7iit aie cap. vu, n. 36.)
2 Neque enim abnuo sacerdotalis cautionis esse debere, ut non temere puella veletur. Non selas rejicitur florentior, sed aniraus examinalur, etc. (Ibhl., cap. vu, n. 39, 40.)
plus elles se dégagent des entraves terrestres, plus elles ont leur élan vers les choses divines. Dès qu'elle a refréné la fougue des passions , qui , comme des coursiers , l'emportaient dans la carrière , L'âme monte , en agitant ses ailes spirituelles, dans un séjour pur, d'où elle regarde avec dédain toutes les choses de la terre. Tendant de toute sa force vers les biens invisibles , elle plane au-dessus du monde. C'est là, sur ces hauteurs, que réside la justice, qu'habite la charité, que régnent la chasteté , la bonté , la sagesse ; c'est de là enfin que l'âme chaste voit le monde sous ses pieds1. »
On reconnaît dans ce passage un ressouvenir de Platon, mais de Platon traduit par l'âme d'un Père de l'Église , comme serait une voix humaine répétée et agrandie par l'écho d'une montagne.
Ce n'était pas Milan seulement, c'était l'Italie entière qui prêtait l'oreille à ces débats passionnés. Rome surtout s'était émue des luttes du grand évêque, et, entre les vierges romaines qui y applaudirent, Marcelline, on le pense bien, ne fut pas la dernière à porter à son frère l'encouragement de son admiration. Elle lui en écrivit, et plusieurs autres saintes fdles se joignirent à elle pour demander à Ambroise de mettre par écrit , et de leur envoyer les célèbres instructions qu'elles n'avaient pu entendre.
L'évêque y consentit. « Je n'ai pu me refuser au désir
1 Habet anima volatus suos. Habel spiritales volatus quœ brevi momento totum percurrit orbem. Liberse enim sunt cogitationes prudenlium... Itaqu;e adhœrens Deo..., ubi cursus suos ab equorum perturbations placidaverit in illum œlhereum purumque locum, plausu spiritalium evecta pennarum, despicit omnia quœ in mundo sunt, etc. (De Virginilatc cap. xvn, n. 107, p. 239.)
Cette allégorie se retrouve dans le Phedon de Platon (edit. Steph., t. III, p. 227), et saint Ambroise y fait évidemment allusion, comme il l'indique plus loin (cap. xvm, n. 111): « Nephilosophica aut poetica usurpasse videamur, ut currus, equos, alas anima? diceremus, etc. »
de ces vierges, dit-il en tête de son livre. Peut-être s'étonnera-t- on à bon droit de me voir écrire, moi qui ne fais que commencer à parler. Je me décide néanmoins. La confusion sera moindre pour le volume que pour le discours ; le papier ne rougit pas '. »
Le livre des Vierges fut donc rédigé trois ans après l'ordination d'Ambroise, c'est-à-dire dans l'année 377, comme lui-même nous l'apprend. Ce fut Marcelline qui en reçut la dédicace : « C'était justice, dit son frère, puisqu'elle montrait dans sa vie l'accomplissement des règles enseignées dans l'ouvrage2. »
Ambroise le dédia aussi aux vierges qui lui en avaient fourni le sujet. « Saintes vierges , écrivait-il, voici le présent que vous offre un prêtre consacré depuis trois ans à peine , moins instruit par son expérience que par le spectacle de votre conduite. Car quelle expérience peut-on attendre d'un homme si récemment initié aux mystères de la religion? Si, parcourant ce livre, vous y voyez quelques fleurs, c'est dans votre vie que je les ai cueillies, elles sont à vous, prenez-les. Ces pages, d'ailleurs, sont moins des enseignements aux vierges que des exemples empruntés à l'histoire des vierges. C'est le portrait de votre vertu que j'ai peint dans mon discours; c'est l'image de votre sainteté que vous voyez ici reproduite comme en un miroir. Si vous avez inspiré heureusement mon esprit, c'est à vous que mon livre devra tout ce qu'il vaut 3. »
i Rogantibus virginibus ne boc quidem putavi negandum. Ac forte miretur aliquis cur scribere audet qui loq-ui nequeo. Scribendi aliquid sentenlia fuit ; majore si quidem periculo auditur vox nostra quam legitur. Liber enim non erubescit. (De Virginibus lib. I, cap. i, n. leU.)
2 Omnem disciplinai» non solum virtuteadsequasli, sed etiam œmulalione vicisti. (Ibid., lib. III, cap. îv, n. 15.)
3 Hœc ego vobis, sanctae virgines, nondum triennalis sacerdos munuscula paravi , licet usa indoctus, sed vestris edoctus moribus. Si
Quand le livre fut connu, il obtint aussitôt le suffrage des meilleurs esprits et des plus saintes Ames. Jérôme le lut, et voici comment ce juge sévère en parlait peu après dans une lettre adressée à sainte Eustochium : « Lisez les écrits que notre Ambroise a récemment composés pour sa sœur. Il y a répandu une telle éloquence, que tout ce qui peut être dit à l'honneur des vierges s'y trouve étudié, exprimé et traité dans un ordre parfait '. »
Cependant ces instructions furent-elles comprises de tous? Il est permis d'en douter, quand on voit que de nos jours elles le sont si peu encore. Elles le seront seulement le jour où il y aura dans le monde plus de vérité , plus de moralité et plus de liberté. Quand il y aura plus de vérité répandue, et plus de foi en Dieu, on comprendra que Dieu peut demander des sacrifices dans le temps, puisqu'une éternité doit en payer le prix. Lorsqu'il y aura aussi plus de moralité, que la famille sera plus nombreuse, parce qu'elle sera plus chaste , elle n'aura plus à craindre alors de s'appauvrir en consacrant à Dieu la dîme de ses fruits devenus plus abondants. Quand enfin régnera clans l'esprit public une vraie liberté, on comprendra que la plus sainte de toutes est celle de se choisir un état selon son cœur, surtout si l'on estime que cet état est une perfection , et qu'on y est appelé par une voix de Dieu.
En réclamant ce droit, l'Église sait bien qu'elle a ses devoirs de discrétion , de prudence , de sagesse , et elle n'y
quos hic flores cernilis , de vestrœ vilœ collectes legite sinu. Non sunt hœc prsecepta virginibus, sed de virginibus exempta... Vos si quam nestro gratiam inhalastis ingenio, vestrum est quidquid iste redolet liber. (De Virginibus lib. II, cap. vi, n. 39.)
i Legas Ambrosii nostri quœ nuper scripsit ad sororem opuscula; in quibas tanto se effudit eloquio, ut quidquid ad laudes virginum pertinet, exquisierit,expresserit, ordinaverit. (Hieronym. Epist. xxn, ad Eustoch. , cap. x.)