CHAPITRE II
Ambroise se rend à Rome. — Il y modère les austérités de Marcelline. — Miracles d'Ambroise à Rome. — Pendant une famine il s'oppose à l'expulsion des étrangers.
Vie fraternelle et sainte d'Ambroise, de Satyre et de Marcelline à Milan. — Retraite à la Villa. — Marcelline et les vierges de Milan : Candide , Manlia , Dœdalia.
Profession de la vierge Ambrosia. — La famille d'Eusèbe de Bologne. — Ambroise console Faustin. — Il élève les petits enfants d'Eusèbe. — Son discours de l'institution d'une vierge. — La règle monastique.
Ambroise suivit de près, sur le chemin de Rome, le livre qu'il venait d'adresser à sa sœur. « Il y avait peu d'années qu'il était ordonné, raconte son biographe, quand il se rendit à Rome, ville de son origine, où il revit sa propre maison, et retrouva sa sœur1. » L'historien place ce fait avant le voyage qu'Ambroise dut faire à Sirmium en 379 ; et même plusieurs anciens textes du même récit écrivent que ce fut exactement quatre ans après sa consécration. C'est donc avec raison que de judicieuxcritiques le rapportent à la fin de l'année 377 2.
1 Post annos aliquot ordinationis suse ad urbem Romani , hoc est ad proprium solum, perrexit... (Paulin, in Vita Ambros. , n. 9.)
2 Les manuscrits milanais, très -anciens et très -nombreux, compulsés et cités par M. Biraghi , portent la leçon : post annos quatuor,
C'était la première fois depuis sa promotion à l'épiscopat qu'Ambroise revoyait Rome. Son biographe n'assigne d'autre but à ce voyage que le désir de se retrouver au scinde sa famille; mais, dans cette famille, la mort avait fait des vides ; Ambroise ne put revoir sa vénérable mère, que Dieu avait rappelée l. Elle passe complètement ignorée et inaperçue dans l'histoire de son fils, semblable à ces esprits bienfaisants dont parle l'Écriture, lesquels, après avoir guidé dans leur pèlerinage les fils des patriarches , remontaient au ciel sans laisser leur trace chez les hommes.
Marcelline seule restait dans la maison paternelle , où elle vivait plus pénitente, plus charitable, plus dévouée que jamais au service de Jésus -Christ, de l'Église et de ses pauvres. L'arrivée de l'évêquela combla d'une grande joie, elle et la fidèle compagne qui ne l'avait pas quittée depuis sa profession. Voyant cette dernière venir à sa rencontre, et lui baiser la main : « Ne vous l'ace vais-je pas prédit ? lui dit Ambroise en souriant. Voici « que je suis évoque, et que vous me baisez la main 3! »
On peut juger quels furent les entretiens spirituels du frère et de la sœur, par ceux que le pontife adressait à Marcelline quelques mois auparavant. Il lui rappelait le
au lieu de celle-ci : post aliquot annos. C'est la quatrième année nominale, c'est-à-dire en 377; et dans un autre endroit Paulin l'explique lui-même en disant après trois années environ. Baronius place aussi ce troisième voyage à l'an 377. (V. Dr Biraghi, Vita diS. Marcellina, cap. vin.) C'est sans aucun fondement que les Bénédictins, et plusieurs écrivains après eux, identifient ce voyage avec celui qu'Ambroise entreprit pour le concile de Rome en 382. L'historien. Paulin ne dit rien d'où on le puisse conclure.
i Ad urbem Romain perrexit, maire jam defuncta. (Paulin, in Vita Ambros. , n. 9.)
2 ... Cum illa dexleram illius oscularetur, subridens ait illi : Ecce, ut dicebam tibi, sacerdotis m a nu m oscularis. (Paulin, in Vita Ambros., n. 9.)
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discours prononcé par le pape Libère à sa profession; il lui rendait le témoignage qu'elle en avait suivi fidèlement les conseils; il craignait môme qu'elle n'en eût, par trop de rigueur, outre-passé les règles; et il lui donnait l'avertissement de modérer ses austérités :
« Gela était bon, disait-il, quand vous étiez plus jeune. Mais, le corps une l'ois dompté, il faut vous ménager pour conserver aux vierges une maîtresse utile. Un sage cultivateur varie de temps en temps les semences de son champ , et cette variété le repose. Vous aussi, ma sœur, qui êtes un vétéran de la milice des vierges, diversifiez la semence que vous confiez à votre âme. Prenez quelque aliment, modérez vos jeûnes, vos lectures, vos prières '. C'est assez avoir labouré le sol de votre cœur ; cette terre ainsi préparée, ouvrez- la doucement pour y faire fleurir la rose de la pudeur, le lis de la pureté, la violette teinte du sang sacré de Jésus -Christ. C'est une commune maxime qu'il ne faut pas commencer par faire trop vivement ce qu'on souhaite de faire persévéramment. Il est juste d'ailleurs que vous teniez en réserve quelque pratique plus parfaite pour le temps du carême, non par ostentation, mais par dévotion2. »
Quand la ville de Rome connut l'arrivée et la présence d'Ambroise, elle l'accueillit avec un pieux enthousiasme. Elle voulait voir l'homme de Dieu que, six ans auparavant, elle avait vu partir revêtu du laticlave, et qu'elle retrouvait évêque d'une grande Église, investi du prestige de l'autorité religieuse, de la puissance politique et de l'éminente sainteté. On se pressait sur ses pas ; on baisait ses vêtements, on se disputait l'honneur de le posséder ou de
i Hsec convenere junioribus annis, donec mens œvi matura canesceret. Tu quoque, veterana virgo, pectoris lui colles diversis seminibus insère... (De Virginibus lib. III, cap. iv, n. 16.)
2 Ibid., cap. iv, n. 17.
l'entretenir, et on lui attribuait les dons surnaturels de la prophétie et du miracle.
Un jour il s'était rendu, pour célébrer la messe, chez une très-grande dame habitant au delà du Tibre. Une femme de service, celle qui, dans les habitudes de la vie romaine, avait le soin des bains , se trouvait retenue au lit par la paralysie. Apprenant que le saint évêque de Milan était dans la maison, elle se fit porter aux pieds de l'homme de Dieu. Pendant que celui-ci lui imposait les mains , la malade s'efforçait de toucher ses vêtements. A peine en eutelle approché ses lèvres en tremblant, qu'aussitôt elle recouvra la santé et se mit à marcher. « C'est là, ajoute Paulin, un fait aussi public qu'il est merveilleux; car, bien des années après, je l'ai entendu raconter par de saints personnages, lorsque j'étais moi-même dans la ville de Rome '. »
On rapporte également, mais le fait est moins authentique, qu'Ambroise étant un jour chez un riche banquier, celui-ci s'était mis à lui vanter pompeusement le résultat prospère de ses spéculations. Le grand tort de ce riche était que, tout enflé d'orgueil, il rapportait à lui seul son bonheur et sa fortune. Ambroise, en l'entendant, se montra contristé. Il se leva gravement et quitta, sans rien dire , la maison du financier. Le lendemain , on apprit que cette maison s'était effondrée sur son maître 2.
Il est vrai que si jamais le faste de l'opulence devait être odieux, c'était bien en ce temps qui vit fondre sur Rome une de ces famines dont le souvenir est l'effroi de l'histoire. La première est placée, par les plus graves annalistes 3 , dans cette même année 377, et tout ce qu'on en sait
i Cum trans Tiberim apud quamdam Clarissimam invitatus, sacrificium in domo offerret, etc. (Paulin, in Vila Ambros., n. 10.)
2 Baronius in Ambros. [Annal, t. IV, ad ann. 369.)
3 II faut distinguer à cette même époque deux famines presque successives : Tune que Baronius place dans Fanée 383; l'autre qui a pré-
VOYAGE D'AMIMIOISE A ROME 177
concorde avec ce qu'Ambroise nous en a raconté au troisième livre de son traité des Devoirs. Depuis des siècles la Ville ne tirait sa subsistance que des riches provinces de la Sicile et de l'Egypte, de sorte qu'en réalité la vie du peuple-roi était à la merci des colons de la vallée d'Enna ou des rives du Nil. En cette fatale année, les arrivages manquèrent ; l'intendant des vivres, appelé préfet de l'annone , se trouva impuissant à alimenter la cité , et les pauvres se virent condamnés irrémédiablement à mourir de faim.
A cette première cause de misère s'ajoutait l'accaparement des blés par d'avides spéculateurs. Ambroise savait leurs manœuvres ; et voici en quels termes indignés il s'élevait contre ceux qui trafiquaient de la faim de leurs frères :
« Puisque les biens de la terre sont faits pour tous les hommes, pourquoi ne voulez -vous pas que tous les hommes en jouissent ? Dieu nous donne l'abondance : pourquoi faites-vous la disette ? Que vous êtes coupables , ô vous qui mettez votre bonheur à nous voir manquer de tout ! vous qui vous désolez quand les greniers se remplissent, et qui ne vous en consolez qu'en supputant d'avance les mauvaises années !... Et vous appelez cela de l'habileté, de la prévoyance, de l'intelligence commerciale ? C'est de la fourberie, c'est de la perfidie , c'est de la cruauté qu'il faut dire ! Non, vous ne prévoyez pas nos maux pour les guérir, vous spéculez sur notre faim pour l'exploiter. Or comment nommer cela ? Est-ce un trafic ou un larcin? Vous ressemblez au brigand qui guette le moment de faire tomber le passant dans une embuscade pour lui percer le cœur. Usuriers que vous êtes ! vous tirez un intérêt criant de notre détresse, et vous créez vous-mêmes
cédé, et que les éditeurs bénédictins ont placée vers l'an 376 ou 377. (DeOfficiis lib. III, cap. vu, note c, p. 119.)
la crise dont vous profitez ; votre profit à vous est la ruine de tous '. »
C'était peu de dénoncer une des causes du mal , il fallait y remédier. L'édilité romaine s'en était inquiétée ; mais le remède proposé par les magistrats païens était abominable. Il ne s'agissait de rien moins, dans les délibérations égoïstes du sénat , que d'expulser en masse les étrangers résidant dans la ville, et de n'admettre à la faveur des distributions de blé que les natifs de Rome. C'était vouer à la mort des myriades d'innocents, hommes, femmes, enfants, vieillards, exilés de la cité qu'ils étaient venus servir.
On allait donc voir se renouveler le spectacle qu'avait donné récemment la campagne romaine2, lorsque, dans un temps de famine semblable , des milliers d'étrangers chassés de la ville erraient comme des spectres sur les grandes voies publiques , ou gisaient expirants parmi les champs désolés qui attendaient leurs os. Ces païens savaient-ils ce qu'il y a de sacré dans les douleurs de l'homme ? Toutefois l'atroce sentence admettait une exception : le droit de séjour était conservé aux comédiens, aux bateleurs, aux danseuses, dont trois mille desservaient les théâtres de Rome , comme autant de prêtresses. C'était couronner la cruauté par l'infamie, et ce dernier trait de mœurs est le plus honteux de tous.
Un cri d'horreur sortit de l'âme de saint Ambroise. « Quoi ! disait-il dans son éloquence indignée , chasser tant de braves gens, quand le devoir commande de les assister ! les arracher du sein de la mère commune, leur dénier des biens qui sont à eux comme à nous, et exiger que
1 De Offlciis.
2 lllud quod proxime Romae factum est, ejcctos esse urbe, etc. [De Offtc. mimst. lib. III , cap. vu , n. 49.)
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ceux qui jouissent de nos droils ne puissent avoir aussi une part de notre pain, dans un temps malheureux ! Mais les bêtes féroces ne se proscrivent pas entre elles : il n'y a que l'homme qui proscrive l'homme! Il n'y a que l'homme qui s'arme ainsi contre son frère, lui à qui le poète fait dire : « Je suis homme , rien d'humain n'est étranger, pour moi '. »
Use trouva heureusement que le préfetdela ville était, dans ce temps-là, un vieillard charitable, qu'Ambroise qualifie du titre de très-saint. Quelques savants conjecturent que c'était le préfet Gracchus, qui, en effet, occupa la préfecture urbaine dans cette même année 377, et dont ont fait mention saint Jérôme et Prudence 2. Par lui, et, peut-être aussi par l'influence d'Ambroise une commission s'organisa, composée des personnages les plus considérables. Le vénérable préfet leur adressa un discours qu'Ambroise a conservé dans ses propres ouvrages. Quand il ne l'eût pas ainsi revendiqué comme sien, le style seul révèle assez de quelle âme romaine et sacerdotale en était venue l'idée et l'inspiration.
« Quoi ! dit le bon vieillard, nous ne laissons pas nos chiens tourner autour de nos tables sans leur donner quelques miettes, et nous enverrions des hommes mourir de faim! Quel préjudice ne porterait pas aux intérêtsdela ville le départ de tant de gens ! Vous dites qu'ils l'affament; mais non, ils l'alimentent par le commerce et les impôts qu'ils payent? Vous dites qu'ils sont étrangers; mais n'est-ce pas parmi eux que se trouvent nos laboureurs, nos' fermiers, nos domestiques ? Ceux que nous dé-
1 Ferse non expellunt feras, et. homo excludit hominem ! Illee conformem sui generis adjuvant, homo impugnat qui nihil a se alienum débet credere quidquid humani est. ( De Offiçiis lib. III, cap. vu. n. 43.) L'allusion au vers de Térence est évidenle.
2 Godefroy (lib. III de Quœstionibus) place à celte date la préfecture de Gracchus.
vouons à la mort sont précisément ceux à qui nous devons la vie. Les laisserons -nous sans pain, eux dont le travail nous a donné le pain depuis tant d'années? Craignons -nous par là d'accroître la famine? mais la miséricorde n'a jamais ruiné personne ; et si le fisc est sans ressource, c'est à nous de combler de nos propres deniers ce que leur subsistance pourra coûter au Trésor * . »
Ce discours eut son effet. Une large subvention fut souscrite , et l'on parvint à faire de nouveaux achats de blé, dont les étrangers profitèrent comme les autres 2.
Bien qu'il eût eu lui-même une part considérable dans cet acte de charité, Ambroise en rapportait tout l'honneur au préfet : « Quelle recommandation pour ce très-saint vieillard un si grand bienfait n'est- il pas devant Dieu! Quelle gloire aux yeux des hommes! Celui-là est vraiment grand qui peut dire à l'empereur en lui montrant le peuple de toute une province : « Je vous ai conservé ces hommes, et ces sujets je les ai sauvés de la mort3 ! »
Quelque temps après, Ambroise quittait Rome, entouré de bénédictions ; et, dès le commencement de 378, il était de retour dans sa ville épiscopale.
11 n'y revenait pas seul. Marcelline l'y suivit; peutêtre même se mit-elle en route avec lui ; car, à partir de
1 Prœfecturae urbanae curam cseteris majorem sustinens convocavit honoralos et locupleliores viros, poposcit ut in médium consulerent, dicens quam immane essetperegrinos, ejici : Canes ante mensam impastos esse non patimur, et homines excludimus... , etc. (Lib. III, cap. vu, n. 46.)
2 Quid plura ? collato auro, coacta frumenta ; et peregrinis alimoniam subminislravit. (lbid., n. 48.)
3 Hic raagnus vere probatus qui vere potuit imperatori dicere, demonslrans provinciœtoLius populos : « Hos tibi omnes reservavi... , hi vivunt beneficio lui senalus. Hos tua curia morti abstulit. » (lbid.)
celte époque, on la retrouve moins à Rome que dans la société de son frère à Milan*. « Lorsque Ambroise et Satyre eurent commencé de vivre ensemble, dit le trèsancien panégyrique de la sainte, la vierge Marcelline ne put demeurer plus longtemps éloignée de ses frères, objets de son affection. Elle abandonna sa maison, sa patrie, tout ce qu'elle avait, et se transporta à Milan, préférant s'en aller habiter avec eux, dans un pays étranger, que de posséder tous les trésors de Rome sans ces deux lumières de son âme 2. »
On a rarement vu, on ne reverra peut-être jamais, dans l'histoire de l'Église, un spectacle pareil à celui de cette fraternelle société de trois âmes fondues en une entière communauté de pensées, de sentiments et de vie. La famille et la religion , réunissant dans ces cœurs leurs affections les plus ardentes et les plus pures , semblèrent réaliser , au sein d'une existence de félicité et de perfection, ce que l'homme n'a jamais entrevu que dans ses rêves.
Au sein de cette heureuse communauté, Satyre restait chargé du gouvernement des gens de la maison. « Il ne
i II est vrai que saint Jérôme, dans sa lettre écrite du port d'Oslie aux dames de Rome, qu'il venait de quitter, en38o, nomme une Marcelline, qu'il salue en post-scriptum : Salut a matrem Albinam, sororemque Marcellam , Marccllinam quoque et sanclam Felicilatem. (Epist. xxvm, ad Asellam, édit. Bénédict., t. IV, p. 67.) Mais rien ne fait supposer que cette Marcelline, nommée ici pour la première et dernière fois, à la fin d'une lettre de saint Jérôme, soit l'illustre et admirable sœur de saint Ambroise. (V. item Vita di S. Marccllin. du Dr Biraghi , note au ch. vm.J
2 Virgo Domini Marcellina, carissimis diutius avelli non passa germanis, domo, patria, rebusque relictis, sese Mediolanum contulti, satius rata peregrinam cum illis ducere vilam quam duobus privala luminibus Romanas opes miserabilis possidere. (Ex Mombritio. Apud Bolland. die 17a Julii, in feslo S. Marcellinœ , édit. Palmé; t. IV, mensis Julii.)
convenait guère à ma sœur et à moi , à cause de notre profession sacrée, raconte Ambroise, d'avoir à les reprendre et à les corriger. C'était l'office de Satyre, qui s'en acquittait sans faiblesse et sans rigueur, ainsi qu'il le fallait dans la demeure d'un évêque1. »
Marcelline partageait la vie de ses deux frères. « Contente pour elle-même d'un vêtement très- simple et d'une nourriture commune, dit son panégyrique, elle ne voulait pas d'autre part dans l'héritage de ses pères 2. » Mais son bonheur était de s'entretenir de Dieu avec celui qu'ellemême avait instruit de sa loi dès sa première enfance. C'était ordinairement l'Écriture qui fournissait le sujet de leurs discours. Ainsi que les plus illustres chrétiennes de ce temps-là, Marcelline en possédait si exactement tous les textes, qu'elle « avait coutume de devancer parle souvenir les citations qu'on pouvait en faire devant elle 3. » Ambroise et Marcelline en scrutaient ensemble les profondeurs divines ; et si parfois s'élevait quelque dissentiment sur ce qu'il convenait mieux ou de croire ou de faire, alors d'un commun accord l'un et l'autre s'en rapportaient au jugement de Satyre. « Le bon Satyre, dit Ambroise, ne voulant donner de démenti à personne, et désireux, au contraire, de contenter chacun, trouvait moyen de concilier ensemble la vérité avec la charité. Il disait son opinion sans blesser l'affection, et renvoyait chacune des parties satisfaite d'elle-même et de lui4. » D'ailleurs
i Servulis ipsis coercitio non amara : in nobis enim protessio repressitstudia coercendi. Irao tu, fraler, ab omni nos abducebas coercitionis affectu , vindicare pollicens, et lenire desiderans. [De Excessu Satyri, n. 41.)
2 Nihil prseler simplicem habitum et viles cibos de universa paterna hœreditatis possessione requirebat. (Apud Bolland. 17a Julii, cap. ii, n. 12.)
'i Quamvis Scripturarum memoria consolationes ferentibus prsecurrat. (De Excessu Satyri, n. 76.)
4 Si qaando aliquid cum sancta sorore mihi conferendum fuit, ubi
l'évêque s'était fait une douce habitude de ne laisser rien ignorer à la discrète vierge de ce qui intéressait son Église ou sa personne. Si parfois elle s'absentait, une correspondance épistolaire reformait la société de leurs âmes, que rien ne pouvait séparer1, et ces lettres sont demeurées les pièces les plus intéressantes de l'histoire d'Ambroise. Enfin leurs aumônes étaient communes, comme leurs biens : « Notre sœur, dit Ambroise, partageant nos habitudes, n'avait pas une moindre part à nos œuvres 2 » — « C'est ainsi que la sainte , soulevée par ses deux frères comme par deux grandes ailes, prenait son vol au-dessus des choses de la terre, et montait vers les portes de la patrie céleste 3. »
Cependant il arrivait que la ville de Milan lui semblait trop tumultueuse pour sa vie de prière ; et le goût de la solitude reprenait souvent sur elle son irrésistible empire *. Alors elle se retirait dans la villa suburbaine à laquelle une ancienne tradition milanaise a attaché son nom comme celui de son frère.
La villa d'Ambroise et de Marcelline était située à neuf milles environ de Milan, non loin de la voie militaire qui, partant de la porte Argentea , menait à Bergame et à
melior videretur sententia, tejudicem sumebamus, qui nullius lœderesos, atque ulri satisfacere gestiens... utrumque gratum dimitteres, et utriusque tibi gratiam vindicares. (Ambr. de Excessu Sali/ri,
i Vire- Dei Ambrosio moris fuisse narratur ut si forte, absente illa, novi aliquid aut scribere illum aul agere conligisset, mox eidem propriœ manus indiciis conscripta dirigeret. (Panegyric. cap. n, n. 13.)
2 yEqualis moribus, non impar officiis. (De Obitu Satyri , n. 16.)
3 His ergo duobus germariis fratribus virgo Christi Marcellina quasi duarum fulta remigiis alarum, terrena praetervolans, aditum quotidie eœlestis patrise suspirabat. ( Paneg. , ex Mombritio, apud Bolland. 17» Julii , cap. n, n. 12.)
4 V. Dr Biraghi, Vie fie sainte Marcelline , eh. xvn : Retraite à la villa.
Vérone. Elle n'était qu'à quelques pas de Fiume-Frigiclo, assise sur les premiers coteaux de la Briance , au sein d'un paysage qui a de gracieux aspects et une imposante grandeur. Devant elle, à perte de vue, se déroulaient des prairies, de beaux bois, des sources vives, de nombreux cours d'eau , des pelouses de verdure de laquelle émergeaient d'élégantes villas et des maisons rustiques. De grandes vignes s'échelonnaient sur les collines fertiles, inondées de soleil. Le lac de Gôme est plus loin , avançant ses deux bras vers cette heureuse contrée qu'on surnomme encore le jardin de la Lombardie. Puis au fond, un immense cercle de montagnes, décrivant une ligne onduleuse, dessine, dans l'ardent azur, les derniers confins de la terre et du ciel. S'il est vrai qu'on retrouve quelque image des grands hommes dans le caractère des lieux qu'ils ont aimés , nul autre ne rappelle mieux l'âme de saint Ambroise que cet horizon où tout parle de majesté , de douceur et de paix i.
Ce fut là, et dans la ville, que Marcelline vit bientôt se grouper autour d'elle quelques-unes des vierges dirigées par son frère, qui l'appelait « une ancienne et vaillante maîtresse de la virginité , chargée de former les recrues de cette milice ». Au premier rang il faut mettre la première compagne de sa vie religieuse à Rome , qui, ne voulant pas vivre séparée d'elle, l'avait suivie à Milan; la tradition locale y joint sa sœur Candide, que Paulin devait plus tard retrouver en Afrique, dans un âge avancé , et qui sans doute revint mourir en Italie, où elle fut ensevelie dans la basilique Ambroisienne -.
i Cette villa est un oratoire dépendant de Calugate, et saint Charles Borromée le soumit à Brugherio, commune de Monza. On prétend que l'oratoire possédait des reliques des rois mages dont le présent remonterait au temps de sainte Marcelline. (V. Giulini, Mémoires, etleil/artyrologium Mediolanense, 1695, au 6 janvier.) Ces reliques furent reconnues par le cardinal -archevêque Frédéric Borromée en 1621.
2 Elle est honorée d'un culte particulier le 31 août. Depuis le
MARCELLINE ET LE COLLEGE DES VIERGES A MILAN 18.rj
( >n vit aussi fleurir à Milan, dans ce temps-là la trèsilluslre vierge Manlia Dœdalia. On croit qu'elle était sœur de Théodore Manlius, dont le nom est inscrit dans les fastes consulaires de l'année 399. Glaudicn a célébré en vers son consulat. Saint Augustin , qui l'avait connu à Milan , a vanté sa vertu1. Manlia Dœdalia partageait la riche fortune de son frère. Mais aux brillantes alliances que le monde lui présentait, elle préféra la consécration virginale. On lisait sur sa tombe : « Illustre par sa nais- « sance, d'une richesse opulente, Manlia demeura vierge « pour être la mère des pauvres. N'ayant plus rien de « terrestre dans un corps périssable , elle ne connut « d'autre voie que celle qui conduit au ciel. Agée de près « de soixante ans, elle est remontée, par delà les étoiles, « jusque dans le sein de Jésus-Christ -: »
ixe siècle on y vénère son image, avec le litre de sainte , dans la mosaïque du chœur. Son nom se trouve inscrit dans les plus anciens manuscrits des litanies des Rogations.
Mais c'est uniquement la tradition milanaise qui donne Candide pour compagne de Marcelline à Rome et à Milan. Le biographe Paulin dit seulement que Candide était la sœur de la vierge compagne de Marcelline, sans nommer cette vierge : « Comité alia virgine, cujus virginis soror Candida. » ( Vita Ambros., n. -4.)
N'y aurait-il pas eu là entre les deux sœurs une confusion que la tradition et l'artauraient sans doute accréditée, et qui de là auraitpassé jusque dans l'histoire? (V. dans la Vie de sainte Marcelline par le Dr Biraghi, ch. xx.)
1 V. S. August. de Beata Vita Tract, xm, p. 168. On trouve un grand nombre de lettres de Symmaque à Théodore. — V. sur ce personnage : Tillemont, Hist. des Emper., t. I, art. ix : Du Consul Théodore et de quelques autres officiers.
2 Clara genus, censu pollens et mater egentùm,
Virgo sacrata Deo Manlia Dœdalia , Quee morlale nihil mortale in corpore volvens
Quo peteret cœlum semper amavit iter.
Sexaginta annos, vicino limite, tangens,
Retulit ad Christum, celsa per astra , gradum
L'inscription ajoutait : « Orna sœur, moi, Théodore votre « frère et votre héritier, ai fait graver ces mots pour qu'ils u soient relus par les siècles à venir '. »
Le temps n'a pas trompé l'espérance du consul. Le marbre original qui porte cette épitaphe subsiste encore dans l'ancienne basilique de Saint-Victor ou de Fausta, où était le tombeau de la sainte patricienne. L'Église Saint-Nazaire possédait aussi une partie de ses reliques, et, au xvie siècle, saint Charles en retrouvait des fragments dans un coffret sur lequel se lisait ce religieux adieu : « Daedalie, vis dans le Christ : Dœdalia, vivas in Chris to -. »
Enfin il y avait déjà longtemps que la colonie virginale (lorissait à Milan, quand on y vit entrer une jeune fille bolonaise dont la vocation se relie à des événements qu'il faut faire connaître ici, parce que leur trame se mêle à l'histoire d'Ambroise.
L'aïeul de cette vierge était Eusèbe de Bologne , qu'il ne faut pas confondre avec l'évêque de ce nom. Eusèbe, ami d'Ambroise, avait plusieurs enfants. L'un d'eux était Faustin, homme d'une foi éprouvée, mais d'une sensibilité poussée à l'excès. Il avait aussi une fille mariée, une de ces femmes rares qui semblent destinées à devenir l'honneur, le charme et le parfum de la terre, à qui Dieu trop souvent ne les prête qu'un jour. Elle mourut soudainement, laissant après elle plusieurs enfants orphelins. Ce fut pour son frère Faustin un coup qui faillit le rendre fou de douleur. Il disparut subitement, et on apprit bientôt que , ne pouvant plus voir le monde après une telle perte , il s'était enfui au fond des gorges de l'Apennin pour y vivre dans son deuil, loin des hommes , et près de Dieu.
i Haec, Germana,tibi Theodorus frater et hseres
Quee releganl ohm sœcula futura dedi.
2 V. Puricelli , Monum. basilicœ Ambros., n. 19.
Ambroise ne l'abandonna pas à son désespoir. Il lui adressa une lettre pressante pour l'engager à revenir auprès de sa famille et de ses petits neveux, qui l'attendaient comme un père. « Je prévoyais bien, disait-il. la profonde douleur dans laquelle vous jetterait la mort de votre sœur. Mais je pensais que ce coup vous rapprocherait de nous, loin de vous éloigner. Si les consolations ne peuvent guérir la tristesse, elles lui sont souvent salutaires. En vous enfuyant dans le fond des montagnes, parmi les grottes habitées par les bêtes sauvages, vous avez rompu non-seulement avec la société, mais, ce qui est bien pire, avec le bon sens ». »
Ambroise ne voulait donc pas , — et il développait ici ces considérations, — qu'on embrassât la vie de retraite et de perfection au détriment des devoirs sacrés de la famille : «Votre incomparable sœur, écrivait-il à Faustin , se flattait j. en mourant, de la consolante pensée que vous restiez après elle, pour être le père de vos neveux, le guide de ses enfants, l'appui de ses orphelins. Pourquoi, par votre fuite , nous priver, nous et eux , de vos utiles services ? Ce que demandent de vous ces êtres chéris , c'est bien moins de pleurer que de les consoler; car, vous voyant, ils croiront n'avoir pas perdu entièrement leur mère, ils la retrouveront en vous, ils penseront posséder encore la douceur de sa présence, et estimeront que sa vie leur est rendue dans la vôtre 2. »
C'était vers l'année 387 que se passaient ces choses 3. Environ cinq ans après4, nous trouvons établis dans la
1 Tu autem abiisli in secreto montium, et inter ferarum diversaris speleea , omni humanse conversationis usu abdicalo, et, quod gravius est, judicio tuo. (Ambr. Epist. xxxix, n. \ ; t. II, p. 944.)
2 111a te cara pignora vocant, non ad dolendum, sed ad consolandum, etc. (Epist. xxxix, n. 2.)
3 Telle est la date de cette lettre dans I'édit. bénédict. (Epist. xxxix, p. 944, in margine.)
4 Ibid. (Epist. lv, in margine.)
maison d'Ambroise et sous sa direction plusieurs petits enfantsde cette famille affligée. L'un d'eux s'appelait Faustin, et c'était sans nul doute le fils de Faustin consolé par Ambroise. Deux autres, frère et sœur, portaient , l'un le nom d'Ambroise, l'autre celui d'Ambrosie , soit qu'un lien de parenté les rattachât à l'illustre famille de l'évêque, soit que ce nom leur eût été conféré en l'honneur du saint homme,, comme les femmes d'Antioche faisaient porter celui de Mélèce à leurs enfants. Ambroise et Ambrosie , « mes deux Ambroises, » ainsi que les appelait le pontife , étaient-ils les enfants de la femme chrétienne tant pleurée par les siens? On l'a conjecturé, sans qu'il soit possible d'en produire les preuves. Il est certain du moins que Faustin , revenu de sa solitude de l'Apennin, avait donné des soins de père à la jeune Ambrosie. L'évêque lui rendait le témoignage que c'était lui qui, au milieu de tous les orages du monde, avait élevé la colombe spirituelle, et préparé cet aulel que Dieu devait consacrer1 ». De son côté Eusèbe aimait d'une affection d'aïeul et de chrétien sa petite- fille, alors dans la fleur de l'âge. Aussi l'avait- il recommandée particulièrement à l'évêque son ami, et il formait pour elle les plus brillants projets, quand il apprit que son enfant de prédilection avait conçu le dessein de se consacrer à Dieu. « Vous m'avez recommandé votre chère fille Ambrosie, qui est aussi la mienne, lui disait son saint ami, et vous m'assurez qu'elle occupe la première place dans votre cœur de père. Vous avez bien raison ; car vos autres enfants vous les élevez dans la pensée qu'ils vous quitteront en se mariant ; mais celle-là vous l'aurez toujours auprès de vous. Vous êtes père pour tous
l Is qui inter mundi hujus procellas spirilualem nutrivit columbam. Is qui œdificavit aram Deo quembenedixil Deus. (Episl. lv, n. 1, en note, p. 1004.)
les vôtres ; mais vous êtes plus qu'un père pour celle dont voire piété va faire une offrande agréable à Dieu l. »
Dès qu'il fut assuré que la vocation de sa fille était réellement un appel clc Dieu, Eusèbe n'hésita pas à faire le sacrifice que le Cieliui demandait. Ambrosie reçut le voile vers la Pâque de l'année 392. Ce fut une fête solennelle. L'évoque y prit la parole , et le discours qu'il prononça dans cette circonstance porte le titre de l'Institution d'une vierge. C'est un de ceux où Ambroise déploie les plus pures grâces de son génie inspiré par l'Écriture sainte2.
Il commençait par féliciter le vieillard d'avoir , comme le juste Abel, immolé à Dieu la meilleure brebis de son troupeau. Puis, après de longues et substantielles considérations sur la perpétuelle virginité de Marie, il revenait à la consécration de la vierge sa fille , et c'est par cette prière que le discours se termine :
« Et maintenant, Père de la grâce, qu'il me soit permis de me tourner vers vous et de vous remercier de nous avoir rendu dans vos vierges sacrées la vie des anges autrefois perdue par le genre humain au paradis terrestre3... Je vous en prie, protégez, Seigneur, votre servante qui a voulu consacrer à votre service les généreuses ardeurs de sa virginité. Je vous l'offre comme prêtre, je vous la confie comme père. Que votre bonté et
1 Coramendas mihi pignus tuum, quod œque est meum, Ambrosiam Domini sacram, et pio afïectu ejus tibi adseris praeslantiorem reliqua sobole sollicitudinem, etc. (Ambr. de Institut, virginis , ad Euseb., cap. i , n. 1 ; t. II, p. 249.)
2 Le principal sujet en est la perpétuelle virginité de Marie, ce qui en fixe la date vers Pâques de Tannée 392 , alors que l'hérésie de Bonosus contestait celte prérogative à la Mère de Dieu. (V. sur celte date : In librum admonition, édil. bénédict., p. 247.)
3 Hune ad te, Pater gratiee, vota converto, etc. (De Institut, virginis cap. xvii, n. 104.)
votre puissance lui ouvrent la maison de son céleste Époux , pour l'introduire auprès de son Roi et de son Dieu1... Achevez votre œuvre, ô Père souverain : que semblable à Marie , et ornée de ses vertus , cette vierge votre servante se présente à votre autel, non pour y étaler une blonde chevelure étincelante de diamants sous le voile nuptial, mais pour vous y offrir, sous le bandeau des vierges, ces cheveux destinés, comme ceux de Marie la sainte femme de l'Évangile, à essuyer humblement les pieds de Jésus-Christ , et remplir toute la maison de leurs parfums... 2
« Revêtez votre servante d'une robe dont rien ne souille jamais la pureté. Conservez- lui cette huile des douces vertus qui doit brûler dans la lampe de la vierge sage, pour l'heure où l'époux viendra la surprendre... Que jour et nuit son cœur veille . afin que le Verbe ne la trouve jamais endormie. Qu'elle soit pure comme la tourterelle , simple comme la colombe. Donnez à son cœur la droiture, à ses lèvres la sagesse , à son front la pudeur. Qu'elle soit tendre pour ses parents, miséricordieuse pour les pauvres. Que le mourant la bénisse, et que la veuve exalte son nom3.
« Et vous , Seigneur Jésus , venez , apparaissez pour la fête de vos noces ! Accueillez cette vierge : elle vous appartient depuis longtemps par ses désirs, elle va devenir vôtre par sa profession. Ouvrez votre main, pour remplir sa vie de votre bénédiction, au nom de la croix immortelle, au nom de la glorieuse Trinité, le Père, le Fils, et l'Esprit, à qui soit honneur et puissance éternelle * ! »
• Tequsesout tuearis hanc famulam tuam... Quam sacerdotali munere aiïero , affectu patrio commendo. (De Instit. virg. cap. xvn , n. 107.)
2 Ibid. , n. 109.
3 Ibid., n. 112.
i Ibid., n. 114.
MÀftCELLlNE ET LE COLLÈGE DUS VIERGES A Mil. AN 101
Ambrosie ne fut ni le dernier ni le plus grand gage que reçut l'institut des vierges de Milan. Nous y verrons plus tard des princesses du sang impérial demander à être admises parmi celles que l'évoque appelait «ses Filles saintes ». Certes elles méritaient ce nom par leur vie surhumaine dont on aime à retrouver non-seulement l'esprit, mais encore la règle, l'ordre et les exercices dans les instructions d'Ambroise. C'est déjà la discipline monastique de l'avenir avec son observance et ses alternatives d'oraison, de lecture, de silence, de travail des mains, de mortification et de récitation de l'office divin. Môme les principales parties de la prière liturgique ne sont-elles pas déjà en substance dans les prescriptions suivantes?
« Vous prierez régulièrement avec action de grâces . aussitôt après le lever, quand vous sortirez, après et avant le repas, à l'heure de l'encens1, et enfin avant votre coucher.
« Je veux que même, la nuit, vous entremêliez les psaumes avec l'Oraison dominicale. Nous devons aussi, et très- particulièrement, réciter chaque jour le Symbole avant l'heure de la lumière : un soldat ne va jamais sans porter sur lui son engagement militaire, soit dans le repos de la tente , soit sur le champ de bataille 2. »
Et de vrai, c'était une bataille que ces femmes énergiques livraient à l'égoïsme, la lâcheté , le sensualisme de leur temps et de tous les temps. Non -seulement la
i Hora incensi (n. 18). Cette expression se trouve dans saint Luc, cap. n, 10... Elle désigne le soir et l'heure à laquelle les Juifs taisaient le sacrifice et l'encensement. Le Dr Biraghi l'entend de l'heure à laquelle on allumait les flambeaux : Ad incensum lucernae. [Inni sinccri,]). 125, notel.)
2 Ambros. de Virginit. lib. III, cap. v, n. 18-20. Symbolum debemus specialiler anlelucanis horis quotidie recensere ( n. 20). Ctlle injonction de repasser sans cesse le Symbole e?t rappelée dans un fragment retrouvé par le cardinal Mai, et attribué par lui à saint Ambroise. [Scriptor: veter. Nova Colleclio; t. VlI,Romœ, typis Valicanis, p. lo6.j
vertu en sortait victorieuse et plus forte ; mais la vérité elle-même en sortait plus lumineuse. Cette immolation n'était pas seulement le plus grand témoignage d'amour qu'un cœur mortel puisse donner à Jésus-Christ, c'était de plus la preuve perpétuellement vivante de sa divinité. « Car enfin, se demandait récemment un cœur de père, éloquent entre tous , et qui avait eu sa part de ces sacrifices; car enfin, quel est donc cet Amant invisible qui , mort sur un gibet il y a dix -huit siècles , attire ainsi à lui la jeunesse, la beauté et l'amour; qui apparaît aux âmes avec un éclat et un attrait auxquels rien ne peut résister ; qui prend toute vivante la chair de notre chair, et s'abreuve du plus pur de notre sang? Est-ce un homme? non , c'est un Dieu. Voilà le grand secret, la clef de. ce sublime et douloureux mystère. Un Dieu peut seul remporter de tels triomphes et mériter de tels abandons. Ce Jésus dont la divinité est tous les jours insultée ou niée , la prouve tous les jours , entre mille autres preuves , par ces miracles de désintéressement et de courage qui s'appellent des vocations. Des cœurs jeunes et innocents se donnent à lui pour le récompenser du don qu'il nous a fait de lui-même. Et ce sacrifice qui nous crucifie n'est que la réponse de l'amour humain à l'amour d'un Dieu qui s'est fait crucifier pour nous l. »
1 M. de Montalembert, Moines d'Occident, t. V, à la fin.