CHAPITRE II
CONSTRUCTION DES BASILIQUES LES HYMNES d'âMBROISE
Basilique des saints apôtres Pierre et Paul. — Inscriptions dans la basilique. — Hymne aux deux saints apôtres.
Basilique Ambrosienne. — Son état actuel. — Anciennes peintures murales et inscriptions d'Ambroise. — La croix et le serpent d'airain. — Le ciborium et l'autel.
La liturgie Ambrosienne. — Les hymnes d'Ambroise pour les Heures canoniales et pour les Fêtes. — Le chant ambrosien selon Gui d'Arezzo.
Le commentaire de l'Evangile de saint Luc et du psaume cxvm. — La soif du martyre chez Ambroise. — Son éloge du Milanais saint Sébastien.
Quand Ambroise eut retrouvé , du moins pour quelques jours, un calme acheté si cher, il parut n'avoir plus d'autre préoccupation que celle de poursuivre les œuvres de la dilatation de la vérité chrétienne, et de l'organisation du service de Dieu dans sa ville de Milan.
C'est dans les mêmes années où il était menacé de se voir arracher les anciennes basiliques , que l'intrépide évoque en achevait de nouvelles, donnait au culte un religieux et royal éclat, célébrait par des hymnes les triomphes de la foi, et, par d'éloquents discours, l'honneur et le bienfait de la persécution. Les Romains d'au-
trefois n'étaient pas plus confiants quand ils mettaient en vente le champ où était campé, à leurs portes, un ennem i trop assuré de sa victoire.
Ambroise avait déjà , à une date incertaine , qui varie selon les auteurs de 378 à 382, bâti une basilique qu'il dédia aux apôtres Pierre et Paul, et qu'il enrichit de leurs reliques. On l'appelait d'ordinaire la basilique Romaine, sans doute parce qu'elle était située à quelques pas de la porte Romaine, au levant de la ville, dans ce quartier où l'on a récemment découvert une catacombe chrétienne remplie des plus précieux signes de l'antique foi. Un arc de triomphe confinait à la basilique, et tout autour s'étendait le cimetière romain, ou « cimetière des étrangers », lequel avait reçu la dépouille des premiers martyrs de Jésus -Christ. Au lieu que jusqu'ici les nefs des basiliques, prolongeant leurs rangs de colonnes en ligne droite, formaient un carré long, Ambroise voulut que son église reçût la forme d'une croix. Lui-même nous l'apprend clans une inscription destinée au monument où il inaugurait ce symbolisme expressif, bien digne de son génie comme de sa piété.
Il y avait gravé en distiques latins : « Ambroise a fondé ce temple, il l'a consacré au Seigneur; il l'a enrichi du nom et des reliques des apôtres.
« Le temple a la forme d'une croix, parce qu'il est un monument de la victoire du Christ ; et la croix vénérable marque ce lieu de triomphe l. »
< Condidit Ambrosius templum, Dominoque sacravit, Nomine apostolico, munere , reliquiis.
Forma crucis templum est ; templum Victoria Ghrisli, Sacra triumphalis signât imago locum.
Ce dernier vers me paraît se référer au voisinage de l'arc de triomphe romain contigu à l'église ; ce qui me ferait préférer cette leçon :
Sacra triumphalem signal imago locu^i.
Un art nouveau commençait donc à surgir de terre dès le lendemain des persécutions impériales, comme d'une campagne foulée par les pieds de l'ennemi les germes enfouis jaillissent pressés d'éclore. Certes , nous sommes encore loin de l'architecture sublime qui va porter si haut la croix des cathédrales ; mais voici que déjà, dans le plan de la basilique, cette croix conquérante prend possession du sol, s'y assied, s'y imprime, en attendant que les dômes , puis les flèches gothiques la soulèvent vers le ciel. Ambroise avait raison de glorifier dans ses vers cette pacifique victoire du signe rédempteur, et de l'opposer à celle dont, à deux pas de là, l'arc de triomphe romain était un monument plus fastueux, mais moins durable.
Ambroise chanta les saints à qui il venait d'élever des autels. Son hymne rappelait la confraternité apostolique de Pierre et de Paul ; mais Pierre y conservait l'honneur de la primauté. Après avoir décrit son supplice prophétisé, après l'avoir montré renversé sur cette croix de laquelle il pouvait bénir la Ville et l'univers, Ambroise s'écrie soudain : « C'est par lui , c'est depuis lui que le sommet sublime de la religion c'est Rome, Rome cimentée de son sang et enrichie de sa gloire '.
a Ne croirait-on pas qu'en toi le monde de la terre se rencontre avec celui des cieux , ô Église choisie , ô capitale des peuples, et siège de celui à qui les peuples obéissent - ! »
1 Hinc Romacelsum verlicem Devotionis extulit, Fundata lali sanguine,
Et vate lanto nobilis.
(Hymn. vit, p. 89, édit. Biraghi.)
2 Elecla ! gentium caput, Sedes magistri genlium.
Ce nom à'clecta paraît emprunté à cette finale de PEpître de saint
Une partie de la basilique Romaine subsiste encoresous le vocable de saint Nazaire, martyr milanais dont elle recevra plus tard les précieux restes '. L'histoire d'Ambroise nous y ramènera avec lui.
Quelques années après, à l'époque où nous sommes arrivés dans cette histoire, l'évoque acheva de bâtir une autre basilique, proche de celle ou reposait le corps de son frère. « Ce sépulcre, avait-il dit devant le tombeau de Satyre , ce sépulcre est plus précieux pour moi que le sol paternel, parce que c'est là qu'a été recueilli le fruit exquis, non pas de la.nature, mais de la grâce. Pour moi , il me semble que je serai plus agréable au Seigneur si je puis reposer à côté de ce saint corps. » Dans ce dessein, il se mit donc à construire une église, adjacente à celle de Saint-Victor, où Satyre était déposé, et il y marqua le lieu de sa propre sépulture. Il écrivait : « J'ai choisi sous l'autel de la basilique la place de mon tombeau. Il est bien juste que le prêtre repose là où il avait coutume d'offrir le divin sacrifice2. »
Le peuple attribua le nom d' 'Ambrosienne à la basilique nouvellement bâtie par Ambroise, et lui-même ne l'appelle pas autrement dans ses lettres. Quelques parties essentielles en existent encore. C'est pour l'historien, comme pour le pèlerin , une rare fortune qu'entre le trèspetit nombre des monuments échappés à la destruction celui-là précisément soit venu jusqu'à nous, qui rappelle le plus immédiatement le nom et les actions d'Ambroise pendant sa vie , le lieu de son repos après sa mort. Il eût
Pierre parlant de Rome : « Salutat eos ea quse in Babylone est clecta Ebclesia. »
i Ambr. Epist. xxn.
- Hune ergo locum prœdestinaveram mihi. Dignum est enim ut ibi requiescat sacerdos,ubi offerre consuevit. [Ibid., p. 878.)
fallu garder intacte cette église, et ne rien ajouter, ne rien enlever à ce qui la rendait inviolablement sacrée. L'art a été ici plus inclément que la barbarie. La basilique fut refaite dans le ixe siècle ' ; mais, à travers les déformations successives qu'on lui a fait subir, l'édifice primitif se reconnaît sans peine. Quelques vers d'Ambroise nous aident à la redresser telle qu'elle était alors, dans l'architecture simple et la religieuse parure de sa jeunesse.
Elle s'élevait à l'opposé de la basilique Romaine, près de la porte de Verceil , en dehors et à l'Occident de la ville, dans ce quartier que consacraient déjà tant de souvenirs chrétiens. Son plan, à elle aussi, était un carré long qui , déployant vers les deux tiers de sa longueur deux ailes semblables, prenait la forme d'une croix 2.
Le vestibule primitif de l'Ambrosienne se retrouve dans l'atrium romain , qui actuellement encore en commando l'entrée. C'est un rectangle entouré d'un portique présentant six arcades de côté, trois de front, lesquelles reposent sur des pilastres où s'engagent des demi-colonnes couronnées de chapiteaux historiés. Trois portes , suivant l'usage, s'ouvraient sur la façade, surmontées par trois fenêtres également cintrées, reliées ensemble par une toiture que domine la croix. Le toit triangulaire, la charpente tout unie, la couverture de tuiles, le simple plancher de bois qui tenait lieu de voûte 3, toute celte ap-
1 L'auteur de cette reconstruction fut l'archevêque Pierre, contemporain de Charlemagne. V. la savante dissertation de l'architecte milanais C Clericetti, écrite d'après les recherches et les fouilles les plus consciencieuses exécutées pour la restauration de la basilique. ( Richerche sulla archileltura religiosa in Lombardia , nel Politecnico, 1863, vol. XIV, fascicul. lxxiv.)
2 Elle était séparée de Saint-Victor par une rue qu'on supprima plus lard pour permettre aux deux églises de se réunir en une.
Fu la basilica ampliata coll'aggiungervi la capella di San-Vittore, dapprima separata per una via. {Milano, etc. t. II, p. 371.)
3 Le Dr Biraghi, / Ire Sepolcri, p. 9; Milano, 1864.
parcnce champêtre d'une vaste grange rappelaient, comme on l'a dit, l'élable de Bethléhem, niais enrichie intérieurement par les présents des mages. Ces premiers temples chrétiens étaient comme l'àme du juste, trèssimples à l'extérieur , mais pleins de splendeurs en dedans.
Aussi bien Ambroise ne négligea rien pour rendre sa basilique digne de la Majesté qui devait la remplir : « Le premier devoir du prêtre, disait-il, est d'orner le temple de Dieu avec décence, afin que l'éclat y révèle la maison du Seigneur '. » Il fit représenter sur les murs intérieurs, et sur les frises régnant au-dessus des colonnes, différentes scènes tirées de l'Ancien Testament, avec des inscriptions qui en donnaient le sens. L'épigraphie murale était en grand honneur au ive siècle. Le pape saint Damase couvrait de vers les sépulcres des martyrs aux catacombes, et Paulin de Noie gravait sur les parois de son église l'histoire du peuple de Dieu. Pour réaliser l'idéal de ce temps, une église devait contenir toute une théologie et dérouler tout un poëme.
Les peintures de l'Ambrosienne représentaient d'abord l'arche de Noé, au-dessous de laquelle on lisait: « Cette arche est notre image à nous-mêmes. L'Esprit- Saint est figuré ici par la colombe apportant aux peuples le rameau d'olivier , symbole de la paix *. » Plus loin venait Abraham, qui, le front levé au ciel, contemplait les astres, moins nombreux que les fils qui devaient naître de lui 3.
1 Et maxime sacerdoti hoc convenit, ornare templum décore congruo , ut etiam hoc cultu aula Domini resplendeat. {De Officiis lib. II, cap. xxi, n. 111.)
2 Arca Noe nostri typus est ; Spiritusales Qui pacem populis ramo praetendit olivae.
(Carmi edit. L. Biraghi, p. 145.)
3 yEtherium spectare polum Patriarcha jubetur, Stellarumque modo sobolem spectare micanlem.
Ensuite le patriarche recevait Dieu lui-même dans la personne des anges, à qui Sara rendait le devoir religieux de l'hospitalité l. Le sacrifice d'Abraham inspirait un autre tableau à la suite duquel on voyait Isaac attendant dans une allégresse impatiente l'arrivée de Rebecca sa fiancée, qui s'acheminait vers lui, portée sur un chameau 2. Jacob dérobant la bénédiction de son vieux père aveugle ; Jacob paissant les troupeaux ; Jacob recevant la robe ensanglantée de Joseph; Joseph lui-même en butte à l'envie de ses frères, vendu comme esclave, puis triomphant des séductions de l'Égyptienne : toutes ces scènes primitives déroulaient sous les yeux comme les pages d'un livre d'autant plus éloquent, que simultanément les instructions d'Ambroise sur les patriarches leur donnaient un commentaire plein de lumière et de vie.
Fidèle , dans ses vers , au système d'interprétation allégorique suivi dans ses discours , l'évêque faisait voir dans l'ancien Testament la figure du nouveau : tous ces symboles cachent Jésus-Christ sous leurs voiles. C'est Jésus -Christ qu'Abraham reçoit sous sa tente dans la personne des anges ; c'est la croix de Jésus -Christ que le poëte veut voir dans la gerbe de Joseph ; la robe de l'enfant, cette robe de diverses couleurs que ses frères teignent de sang, lui représente la divine humanité de Celui qu'adorent le soleil, la lune et les étoiles 3.
Sur vingt-deux tableaux que font passer devant nos yeux les inscriptions d'Ambroise, cinq seulement appartiennent à l'histoire évangélique : l'Annonciation, la
i Hospilio largus Christum quoque suscipit Habran; Sarra pudore latens, fida pietate ministrat.
2 Prœstolatur ovans sponsse de gentibus Isaac : Ecce Rebecca venit sublimi vecta camelo.
3 Joseph manipulus, Christi crux, stolaque Christus, Quemsol, luna, Deum, cceli stellaeque adorant.
LES BASILIQUES ÉLEVÉES PAU AMIMtOISE 313
conversion de Zachée, la guérison de l'hémorroïsse, la transfiguration et le repos de saint Jean sur la poitrine de Jésus *. Tous les autres appartiennent à la loi mosaïque, tels que Jonas sauvé, Isaïe prophptisant la paix universelle, Jérémie saluant de loin l'Agneau de Dieu , Élie emporté sur un char de feu, Daniel dans la fosse aux lions, et, avant tous ceux-là, le rebelle Absalon , dont l'évêque disait cette belle parole : « Il est suspendu à un arbre, le féroce parricide, pour que son contact ne souille ni le ciel ni la terre 2. »
Toute cette poésie murale, si je puis l'appeler ainsi, se distingue par une vigueur et une concision qui la devait buriner dans toutes les mémoires. Le peuple qui , pendant les discours de son évêque, avait ces images et ces inscriptions sous les yeux , devait sortir instruit en même temps que charmé d'un lieu où tout ce qu'il voyait et écoutait lui donnait l'enseignement du vrai et l'impression du beau.
Le même goût d'Ambroise pour les images symboliques lui avait inspiré d'enrichir la nouvelle église d'une autre représentation de Jésus rédempteur. Quand on entre aujourd'hui dans la basilique Ambroisienne, on voit se dresser à gauche une colonne que l'on dit être de granit de l'île d'Elbe, surmontée d'un fragment de colonnette de marbre, qui porte un serpent de bronze de très-bon style antique; en face, sur un pilastre, s'élève une croix grecque de style byzantin. Autrefois la croix était de bronze comme le serpent ; tous deux étaient portés par une colonne de marbre blanc absolument semblable ; et c'est une tradition fortement autorisée dans l'Église de Milan , que l'une et l'autre image remontent à saint Ambroise. On lit dans
i Carm. iv. (N. xvm -xxi, p. 149, 130.)
2 Pendet Abessalon adstrictus in arbore guttur , Ne cœlum patricida férus macularet humumque.
k (lbid., n. xii, p. 147.)
les histoires les plus anciennes de ce pays qu'Ambroise, ayant obtenu et rapporté de Rome une parcelle du bois où le Fils de Dieu était mort , l'avait enchâssée dans cette croix de bronze, et fait dresser en face l'image du serpent d'airain élevé autrefois par Moïse dans le désert '. On sait que ce serpent, qui guérissait le peuple, était une figure de Celui qui a dit dans son Évangile : « Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert , de même il faut que le Fils de l'homme soit élevé de terre 2. » C'était donc mettre la prophétie en face de son glorieux accomplissement.
N'est-ce pas à cette image, placée sous ses yeux, qu'Ambroise faisait allusion quand, prêchant dans la même basilique, il disait ces paroles d'une si étrange singularité : « Il y a un bon serpent, et c'est celui dont Jésus a dit qu'il serait élevé en croix comme le serpent l'avait été dans le désert. Mon bon serpent à moi a été figuré par le serpent d'airain ; mon serpent a été exalté sur ce bois. Bon serpent ! bon serpent ! dont la bouche distillait non le venin, mais la vie. C'est ce serpent qui , après que l'hiver est passé, dépouillant son ancienne enveloppe, se revêt d'un éclat nouveau, et rajeunit au printemps 3 ! »
Enfin au fond de l'église , et en avant du sanctuaire, s'élevait l'autel surmonté d'un dôme que portaient quatre colonnes de porphyre : c'était le Tabernacle ou ciboire.
1 V. Il Serpente di bronzo nella basilica Ambrosiana. Dissertation du Dr L. Biraghi à la suite de son ouvrage sur la découverte des trois tombeaux Ambrosiens, avec dessins de la croix et du serpent, conformes à une miniature d'un manuscrit du xive siècle représentant le couronnement de Jean Galéas clans la basilique Ambrosienne. (P. 94 et suiv.)
2 Joan. m, 14.
3 In serpente œreo figuratus est meus serpens. In ligno illo exaltatui. est meus serpens. Serpens bonus , bonus serpens, qui de ore suo remédia non venena fundebat. (Ambros. in Psalm. cxvm, sermo vi, n. 15.)
L'on avait concentré sur ce point honoré de la présence de Dieu toutes les magnificences de la riches.se et de l'art. Cetédicule, qu'on nommait aussi « le petit temple », était, en effet, construit sur le modèle des petits temples grecs figurés sur d'anciennes médailles '. C'est sous ce tabernacle qu'Ambroise célébrait; et c'est là sous cet autel qu'il avait désigné la pface.de son tombeau', de ce tombeau qu'après de longs siècles d'oubli notre âge a vu enfin reparaître au grand jour.
Les pompes du culte donnaient une âme aux monuments. La liturgie que suivait l'Église milanaise était cette remarquable liturgie Ambrosienne , plus ancienne que l'évêque dont elle porte le nom, et que cette Eglise est justement fière de suivre encore. Elle lui était venue des contrées asiatiques avec ses premiers apôtres. Le caractère oriental qu'elle tient de son origine estreconnaissable dans les formules de prières, presque toutes conformes aux liturgies anciennes de Basile et de Chrysostome. C'est particulièrement dans la célébration du divin sacrifice que cette conformité se retrouve partout. Un long déploiement de cérémonies symboliques , l'oblation du pain et du vin par les fidèles, représentés par dix chrétiens de chaque sexe, encore appelés maintenant V école de saint Ambroise; la répétition fréquente du Kyrie eleison au commencement , au milieu et à la fin de la messe ; un trèsgrand nombre d'autres particularités reportent le souvenir au ive siècle et même au delà d'Ambroise 2.
Il serait impossible aujourd'hui de spécifier de quelles réformes ou additions ce grand homme enrichit le rit de
1 V. dans l'ouvrage du Dr Biraghi le dessin de cet édicule primitif, recueilli sur une ancienne mosaïque du chœur. (I Ire Sepolcri, p. 9.)
2 Voir, sur l'origine, l'histoire et les particularités du rit Ambrosien , la belle dissertation du D. Barthélémy Calena, préfet de la bibliothèque Ambrosienne, insérée dans l'ouvrage : Milano c il suo territorio, t. I, p. 113 à 127.
son Eglise ; mais nous sommes mieux instruits sur les hymnes et le chant qu'il introduisit dans la prière publique.
La musique lui était aussi chère que la poésie. Il les considérait toutes deux comme les ailes qui portent à Dieu lésâmes émues de repentir, d'espérance et d'amour. Il avait cultivé les vers dès sa jeunesse; et quant à la musique, il l'admirait partout dans l'harmonie infinie de la terre et du ciel. « Les anges chantent le Seigneur, écrivait-il ; les célestes puissances chantent le Sancius; les chérubins, les séraphins, la multitude des élus, d'une voix commune et pareille à celle des grandes eaux , chantent V Alléluia. On dit que l'axe même du ciel , en tournant sur ses pôles, forme en l'honneur de Dieu un concert éternel qui pourrait être perçu aux confins du monde , là où se cachent les grands mystères de la nature. Il n'y a pas jusqu'aux bois et aux montagnes qui n'aient leurs voix dans les échos. Les bêtes chantent, touchées par le charme de la campagne : l'homme seul serait- il muet dans ce vaste concert * ? »
Ambroise composa un certain nombre d'hymnes faites pour être chantées. Outre celles qui lui sont douteusement attribuées, nous en possédons dix-huit démontrées authentiques. Il ne peut rien se lire de plus élevé et de plus fort que ces prières écrites dans cette langue des vers, qui est celle de la jeunesse et de l'enthousiasme, pour les sociétés comme pour les individus. L'Église avait gémi assez longtemps silencieuse : maintenant elle chantait. Ce n'étaient plus les creuses fictions mythologiques dérobant sous leurs voiles l'immortelle beauté de Dieu et de ses œuvres : la vérité, la vertu commençaient à retrouver, dans une poésie régénérée par le baptême chrétien,
l Ambros. in Psalmos. Prafatio, t. I, p. 737, n. 2.
LES HYMNES D'AMMIOISK 317
le charme incomparable qui ne leur vient que d'ellesmêmes.
Sans doute nous sommes loin des cadences harmonieuses d'Horace et de Tibulle. Parfois le langage d'Ambroise unit étrangement la recherche d'un siècle raffiné avec la rudesse d'un style en formation. On y voit poindre déjà la rime ou l'assonance, qui n'allait pas tarder à remplacer la prosodie dans les rhythmes de l'Église. Sans doute aussi, dans ce cri spontané du cœur chrétien, les délicats auraient quelque peine à reconnaître les conditions régulières d'une composition lyrique ; mais ce cri est celui de l'inspiration vraie. Or c'est précisément ce qui manquait alors à la poésie païenne ; et quand on se rappelle à quelles pauvretés, à quelles caducités elle était descendue dans les pastiches d'Ausone, de Claudien et de Rutilius, de quel joyeux espoirnesalue-l-on pas ce printemps où la sève déborde, désordonnée parfois, mais puissante, surabondante, et ne portant que vers le ciel ses parfums et ses fruits !
Entre les hymnes d'Ambroise, les unes étaient destinées aux solennités religieuses de l'Église , les autres devaient être chantées à chacune des heures canoniales du jour.
Il y avait d'abord Y Hymne du chant du coq qui devait devancer l'aurore. La prière nocturne était chère à Ambroise ; il avait institué la célébration des vigiles des grandes fêtes, et il avait coutume de dire à ses Milanais : « Devancez le lever du soleil ; vous qui dormez, levez-vous, afin d'être éclairés de la lumière du Christ l. » La nuit donc, lorsque les ombres enveloppaient la cité , la prière veillait soit à la basilique, soit au foyer domestique, soit dans les austères retraites des vierges , et les fidèles devaient dire ce cantique d'Ambroise :
1 Prœveni hune quem vides solem : surge, qui dormis, ut illucescat libi Christus. (Ambros. in Psalm.cxvm serrao xix, n. 3.)
« Je vous salue, éternel Créateur des choses , qui gouvernez la nuit et le jour, et qui variez les temps pour tromper l'ennui des mortels.
« Voici que chante l'oiseau qui annonce le jour, après avoir veillé dans l'obscurité profonde ; et , servant de flambeau nocturne au voyageur, il lui indique les heures qui partagent la nuit.
« A ce chant, l'étoile du matin se lève et perce les ténèbres du ciel. C'est, pour les rôdeurs de nuit, l'heure de quitter les chemins où ils ont tendu leurs pièges.
« A ce chant , le nautonier recueille ses forces, et la mer apaise son courroux. Alors l'espérance renaît, le malade se sent soulagé, le meurtrier cache son arme , le pécheur renaît à la confiance.
« C'est en entendant ce chant, qu'autrefois Pierre, le fondement de l'Église, a pleuré son péché. 0 Jésus, abaissez les yeux sur nous comme sur Pierre ; que ce regard nous convertisse; qu'il efface le crime, et fasse couler les larmes du repentir.
« Dieu de lumière, dissipe le sommeil de nos âmes; que notre première parole soit à vous, et que votre nom soit le dernier encore que nos lèvres prononcent*. »
Cependant l'aurore paraissait, la ville s'éveillait, la ba-
l vEterne rerum conditor, etc.
Comparez avec le passage de VHexaméron de sainl Ambroise, v. 88 : Est galli cantus suavis in noctibus, etc. Ce sont identiquement les mêmes pensées en prose.
Je me sers ici , pour les hymnes d'Ambroise, de l'excellente édition annotée du Dr Biraghi,,qui corrige souvent celle des Bénédictins.
Cette édition, enrichie de savantes etconsidérables observations, est précédée d'une belle étude critique en neuf chapitres , traitant à fond de l'authenticité des hymnes et des règles qui l'établissent, des divers recueils qui en ont été faits, de la métrique de ces strophes, et de leur valeur littéraire et théologique. Tous les textes ont été collalionnés sur les manuscrits conservés à la bibliothèque Ambrosienne et ailleurs.
siliquc s'ouvrait, et Ambroise y conviait les fidèles de Milan pour la prière publique. Dans ses instructions il avait coutume de leur répéter : « Prenez sur votre sommeil; dérobez-lui quelque chose; le matin, hâtez-vous de vous rendre à l'église et d'y porter les prémices de vos vœux, comme le chantait le Psalmiste : « Seigneur, mes « yeux ont devancé le jour pour méditer votre parole. « Qu'il est doux de commencer la journée par les hymnes , les cantiques et le chant des béatitudes * ! »
En effet, c'était l'heure à laquelle Ambroise plaçait sur les lèvres des chrétiens un magnifique cantique, qui commençait ainsi :
« Splendeur de la gloire du Père, épanchant de ton sein l'éternelle clarté , lumière de lumière et source de la lumière, jour qui éclaires le jour, viens répandre dans nos âmes les feux de ton Saint-Esprit 2. »
Le soir, que le poète appelait « l'heure de l'encens ou des flambeaux », ramenait un chant calme et doux, encore plus beau que les précédents :
« Dieu créateur du monde, Roi du ciel; toi qui donnes au jour la clarté, et à la nuit le sommeil pour soulager nos membres en reposant l'esprit et consolant le cœur ,
« Grâces te,soient rendues. Le jour est fini , la nuit commence, accepte nos prières; aide-nous à acquitter le tribut de nos vœux.
« C'est toi que nous voulons chanter du fond de nos
i Somnum tuum bona fraude fraudalo. Mane festina , et ad ecclesiam defer primitias voti pii.
2 Splendor paternae gloriœ, De luce lumen proferens ; Lux lucis et fons luminis, Diein dies illuminans.
(Hymn. xn, p. 1 13.)
âmes; c'est toi que notre voix célèbre, ô Dieu qu'un chaste amour honore, et que chérit un cœur détaché de la terre.
« Quand le voile des nuits nous aura caché le jour, laisse- nous encore la foi qui ne connaît pas de ténèbres, et que la nuit soit éclairée de son flambeau.
« Ne permets jamais que notre esprit s'endorme; que seul le péché sommeille. Que ta pensée visite nos songes, et que l'ennemi jaloux ne vienne pas nous surprendre en jetant l'épouvante au sein de notre repos l. »
D'autres hymnes embellissaient les grandes fêtes de l'année , en célébraient les mystères ou en rappelaient le rit.
A Noël, l'hymne des vigiles glorifiait l'avènement du « Rédempteur des nations, s'échappant du sein de sa mère comme le soleil du sein d'une aurore immaculée 2 ». — « Le bienheureux Ambroise, écrivait Gassiodore, a mis dans son hymne de la naissance du Seigneur la fleur de son éloquence, comme s'il avait voulu que son hommage fût digne d'une si heureuse fête 3. »
A l'Epiphanie, ou aux Épiphanies , comme on disait alors , Ambroise célébrait trois manifestations : celle de
1 Deus creator omnium, etc. (Hymn. xvn.)
Saint Augustin la cite également dans son livre de Musica (lib. VI, cap. ix), commencé à Milan en 387. Il s'en servait aussi pour se consoler de la mort de sa mère à Ostie : « Ut eram in lecto meosolus, recordatus sum veridicos- versus Ambrosii tui. Tu es enim
Deus creator omnium , etc.
Atque inde demisi lacrymas, et cor meum requievil in eis. » (Aug. Confes. lib. IX, c. xn.)
2 Hymn. i, p. 49.
3 Beatus Ambrosius hymnum natalis Domini eloquenlise suae pulcherrimo flore compinxit, ut pius sacerdos festivitate dignum munus oft'erret. (Cassiodor. in Psalm. vin.)
LES HYMNES D'AMUItUISE 321
l'Enfant divin aux Mages, celle de l'Agneau de Dieu au baptême de saint Jean, et celle de Jésus aux noces de Gana. « Ces trois Épiphanies, dit le même Cassiodore , sont merveilleusement chantées dans les strophes d'Amhroise, et sa poésie y brille d'un vif éclat '. »
L'hymne de Pâques glorifiait la victoire du Christ nonseulement sur la mort, mais encore sur le péché, dans le pardon du bon larron, à qui Jésus avait ouvert le paradis 2.
L'hymne de la virginité, celles de sainte Agnès, de saint Pierre et de saint Paul nous sont déjà connues. Il faudrait citer aussi celle de saint Laurent, celle de saint Jean l'Evangéliste, strophes simples, parfois naïves, souvent dures d'harmonie, entachées de quelque recherche , mais toujours enflammées de l'amour surhumain qui fait les martyrs, les apôtres et les vierges.
Toutes ces pièces lyriques ont été confrontées par une savante critique avec les ouvrages et les discours d'Amhroise 3. C'est la même doctrine, ce sont souvent les mêmes lermes; l'évêque et l'orateur se retrouvent dans le poëte. Seulement le plus souvent il arrive que la prose est moins énergique et moins expressive que les vers , comme cela devait être. Le privilège de la poésie est qu'en resserrant l'expression de la pensée dans un espace mesuré, elle la fait jaillir jusqu'aux limites supérieures du beau.
Ces chants sacrés furent bientôt dans toutes les mémoires; ils devinrent si célèbres que le nom d'Ambrosianum fut pris pour signifier une hymne de l'Église. Nous les verrons arracher des larmes d'attendrissement aux
1 Cassiodor in Psalm. lxxiv, v. 8. Comparez cette hymne avec le ( 'ommentaire d'Ambroise sur saint Luc, liv. VI, n. 84.
2 Hymn. m, p. 63. Saint Césaire d'Arles l'indique et en prescrit le chant dans sa Règle des vierges, vers l'année 507.
3 V. les textes cités et comparés dans les notes et observations du D'Biraghi.
yeux de saint Augustin; Monique se les rappellera à Cassiacum, et son fils à Ostie. Saint Ennodius, évêque de Pavie dans le Ve siècle , confessera qu'il fait ses déliées de les chanter, et qu'il y retrouve ce miel que les abeilles déposèrent sur les lèvres d'Ambroise '. Cassiodore plus tard en charmera sa retraite deSquillacedans la Galabre. Puis ce sera toute la chrétienté avec saint Isidore de Séville , saint Ildefonse de Tolède, le vénérable Bède d'Angleterre, et les évêques de la Gaule , comme saint Gésaire d'Arles , et les moines de Lérins , qui les apprendront; tandis que l'Eglise romaine les consacrera universellement en les faisant entrer dans son Office public.
Il serait intéressant maintenant de savoir quelle était la nature de la musique adaptée à ces hymnes, et qui fut depuis célèbre sous le nom de Chant Ambrosien : rien n'est plus difficile. Le chant qui porte ce nom dans l'Église de Milan ne se distingue pas, -d'une manière sensible, du chant grégorien, venu un siècle plus tard*. Quelques historiens ont cru que le grand évêque avait fait, parmi les nomes ou airs sacrés de la Grèce, un choix de mélodies qu'il appliqua aux hymnes et aux Antiphonies de l'Église latine 3. « Mais comment supposer , dit un excellent critique , que les chrétiens , après avoir juré d'exécrer les idoles , aient mis leurs hymnes saintes sur
1 Gantem quœ solitus cum plebem pasceret ore Ambrosius vates, carmina pulchra loqui... Qualis in hyblœis Ambrosius eminet hymnis Quos posito cunis signilicastis apes.
2 Cette confusion entre le chant Ambrosien et léchant Grégorien existe dans le livre que Camille Pegro, prêtre de Milan, a publié sous-Ie titre de la Regola del canto fermo Ambrosian'o. (Milan, 1622, in 4°.)
3 M. F.-J. Fetis, Biographie universelle des musiciens, tome I, p. cxlviij. (Bruxelles, 1837.)
les airs qui servaient à célébrer les faux dieux ' ? » Ce qui paraît plus certain, c'est que l'ancien système musical des Grecs étant très-compliqué, Ambroise le simplifia en réduisant à quatre les quinze modes qui étaient employés anciennement 2. Quant aux règles de sa mélodie et de son mouvement, Gui d'Arezzo les réduit à celles de la prosodie , dans ce passage : « Il y a le chant de la prose, et il y a le chant des vers. Les chants poétiques doivent être exécutés comme on scande les vers, en observant la mesure des pieds : tel est le caractère de cette espèce de chant que l'on a appelé métrique. On le nomme aussi Ambrosien, parce que saint Ambroise l'a introduit dans son Église comme étant le plus doux et le plus agréable 3. »
En dehors de là, ce que l'on peut savoir du chant Ambrosien, c'est qu'il appartenait à ce genre de musique grave, populaire et solennelle, qui, sous le nom de plainchant, a traversé les siècles , et à laquelle reviennent le bon sens et le bon goût , après les aberrations trop prolongées de l'esprit de frivolité et d'innovation.
Les hymnes s'entremêlaient avec le chant des psaumes
1 Revue de la musique religieuse, etc. 2e année, p. 65, 66, par M. Danjou, bibliothécaire à l'Arsenal, organiste de la métropole de Paris. (Paris, 1846.)
2 Ces quatre modes étaient le dorien, le phrygien, Téolien, le mixolydien. Voir sur cette simplification M. Danjou. (Ibid., p. 66.)
3 Guido Aretinus, cap. xv, cité par dom 'Jumilhao : La Science et la pratique du plain-chant, ch. it, p. 140 et passim. (2e édit. ; Paris , 1847, in-4°.)
Ambrosiana vero musica, cujus notée insequales mensuram variant, vocatur mensuralis et nova, Ambrosiana vero ab auctore. (Aldsted. de Musica cap. x.)
Ambrosius, ut ait Guido, cum ecclesiaslica describeret cantica . in sola dulcedine mirabiliter laboravit. (Franchin. lib. III Musicœ practic, cap. xiv.)
que saint Damase avait organisé à Rome en 371, et qu'Ambroise avait trouvé établi à Milan. « C'est l'excellence propre des psaumes, écrivait-il, d'être comme le remède universel des âmes. Quiconque les lit y trouve le baume spécialement propre à sa guérison. On croirait en vérité qu'ils ont gardé la vertu de chasser le méchant esprit, œmme la possédait le Psalmiste quand il jouait de la harpe en présence de Saùl... Histoire, prophétie, morale, il y a tout dans le Psaume. La prédiction de l'avenir, voilée chez les autres prophètes, est claire chez David. Là nous voyons Jésus naître, souffrir, mourir, ressusciter, monter au ciel, s'asseoir à la droite du Père : c'est, pour ainsi dire, le prélude de l'Évangile '. »
Ambroise a raconté l'élan universel avec lequel ces saints cantiques étaient chantés par tout le peuple de son église. « Le psaume, écrivait-il, c'est le chant du soir et le chant du matin. L'Apôtre commande aux femmes de se taire dans l'église; mais elles ont le droit d'y chanter les psaumes. C'est l'hymne de tous les âges comme de tous les sexes : entendez les vieillards , les jeunes gens , les vierges et les plus jeunes filles moduler ensemble ces chants chastes et doux. Les enfants tiennent à le savoir, et eux qui d'ordinaire ne veulent rien apprendre aiment à le retenir. Que de peine n'a-t-on pas à obtenir le silence dans l'église pendant les Leçons? Si l'un parle, tous bourdonnent. Mais le psaume est-il entonné, aussitôt le silence s'impose de lui-même: tous le chantent sans tumulte. On le dit à la maison, on le répète dans les champs : c'est l'hymne de la concorde ; car quel lien des âmes n'est-ce pas que ce chœur formé par tout un peuple? Qui donc refuserait de pardonner à celui dont la voix, à l'église, s'est mêlée à la sienne ? Les cœurs sont alors comme les cordes d'une harpe qui , rendant chacune leur son , for-
• Ambros. in xn Psalmos Prœfalio, n. .">, 6, 7; t. 1 , p. 739.
LKS HYMNES D'AMBROISE .-525
ment un vaste concert. L'esprit da Psalmiste est demeuré dans son œuvre : à sa voix nous voyons les plus impitoyables se laisser attendrir, et les plus durs fondre en larmes ». »
Dans l'intervalle de ces psaumes, Ambroise montait en chaire, afin d'en donner l'explication au peuple.
On place entre les années 385 et 387 l'interprétation du psaume nxvin0, avec le commentaire de l'Evangile de sainl Luc. Le commentaire est grave, simple, toujours élevé, spécialement dirigé dans le but de prouver que Jésus- Christ est Dieu, avec de beaux mouvements de sensibilité sur les malheurs du temps, plein surtout d'utiles leçons pour la conduite de la vie. L'interprétation du psaume cxvin6 est un plus grand ouvrage. Ce psaume est un long poëme qui défie en grandeur, en divine pureté, tout ce que l'enthousiasme ajamais pu placer sur les lèvres del'homme. Alors que de toutes parts la poésie lyrique des nations cultivées ne chante que les triomphes de la force brutale ou les jouissances grossières, le roi -prophète exalte le bonheur de la justice, les joies de l'innocence, la sublimité des choses invisibles, et les pacifiques victoires du Dieu des miséricordes. « Bienheureux ceux qui sont immaculés dans leur voie, et qui marchent ainsi dans la loi du Seigneur 2. » Tel est le début de ce cantique qui fournit à Ambroise vingt-deux discours de morale. C'est une morale générale, sans nulle allusion aux tempêtes qui, à cette époque, grondaient autour de la chaire de l'évêque de Milan. Seulement çà et là l'àme vaillante d'Ambroise éclate dans des explosions d'éloquence où il
1 Hic omni dulcis aetali , hic utrique aptus est sexui... Quantum laboratur in ecclesia ut fiât silenlium, cum lecliones leguntur! si unus loquatur, obstrepunt universi. Cum psalmus legilur, ipse sibi est effector silentii : omnes loquuntur, et nullus obstrepit, etc. (Ibid., n. 9.}
2 « Beati immaculati in via, qui ambulant in lege Domini. »
(Psalm. cxviii.)
parle de la persécution en homme qui l'a connue et qui ne la redoute pas.
« Les méchants m'ont poursuivi injustement, dit le Psalmiste, secourez-moi, Seigneur ! » De même qu'un bon soldat ne craint pas la guerre, de même un vrai fidèle ne souhaite pas de voir cesser toute persécution : il lui suffit de conjurer Dieu de le secourir. Il sait que vivre dans l'amour de Jésus-Christ c'est souffrir; et que ne souffrirait-il pas pour vivre dans le Christ? Aussi, l'oserai-je dire? lorsque nous n'avons plus de persécution à endurer, il semble que Dieu nous réprouve comme si nous refusions de vivre dans son amour. Car l'épreuve de l'amour est le combat de la foi ». »
Ici se reportant avec une admiration jalouse vers les combats glorieux que l'Église avait soutenus au commencement de ce siècle : « Quel beau temps ce fut pour nous que celui de la persécution ! s'écriait le grand athlète. L'âme chrétienne était toujours tournée du côté de Dieu comme un mendiant qui demande sa vie. Toujours tenue en haleine, elle s'unissait au Seigneur par une constante prière, sans qu'aucune distraction la détachât de son objet. La prière jaillissait du fond de nos entrailles : c'était un incessant entretien engagé entre le Ciel et nous. Une méditation journalière nous inspirait le mépris du danger, et comme l'habitude de fouler aux pieds la mort. Nous n'avons plus cette épreuve : c'est dommage. La paix nous fait plus de mal que la persécution... Quand les apôtres souffraient le martyre, ils n'avaient nul souci des dignités, des commandements, des places qui peuvent tenter le cœur même
1 Quasi bonus miles bella non refugit.., non petit ut persecutiones quiescant ; sed in persecutionibus se postulat adjuvari. El fortasse cum persecutiones non patimur, tanquam coudemnati habemur. (Ambros. in Psalm. cwin sermo xi, n. 21.)
du juste. Mais celui-là, parmi eux, se croyait le plus honoré qui avait le plus à souffrir ' ! »
Les souvenirs qu'Ambroise retraçait dans ce tableau étaient encore récents dans la ville de Milan. Entre les martyrs nombreux qu'elle avait donnés au ciel était Sébastien, qui, sous Dioclétien, avait montré un si généreux mépris de la fortune et de la vie. Ambroise rappelait son exemple à ses compatriotes. « Citons encore, leur disait-il, le martyr Sébastien, dont la fête tombe en ce jour. Il était né à Milan. Mais soit que le persécuteur eût quitté notre ville, soit qu'il n'y fût pas venu, ou qu'il se fût radouci, Sébastien vit que le combat languissait en ce lieu. Alors il court à Rome, où la persécution sévissait cruellement. C'est là qu'il a reçu la mort, que dis-je? la couronne; et la ville de Rome, dont il n'était pas le fils, lui a donné chez elle l'hospitalité d'une gloire impérissable 2. »
« Ne craignons donc pas les épreuves , disait ailleurs Ambroise, bien plutôt tirons-en gloire et disons avec Paul : « C'est quand je suis faible que je suis puissant , car c'est alors que m'est préparée une couronne de gloire. » Quand vous serez persécutés, pensez à cette couronne. Mais renoncer au combat, ce serait renoncer à la palme ; et fuir la peine serait vous priver du triomphe 3. »
« Otez les persécutions, il n'y a plus de martyrs: il n'y a plus de ces âmes qui savent vaincre le siècle en donnant leur vie pour le Christ. Les faibles, en voyant s'élever là tempête, s'écrient : « Seigneur, pourquoi livrer votre peuple à la fureur des tyrans? » Et cependant, quel est celui qui n'envie aujourd'hui le sort de ceux qui souffrirent pour
1 Quam pulchre nobis processere persecutionis tempora ! intentus erat sicut mendicus intimai ad Deum mentis affectus ; 1 11 i adhaerebat, etc. (Ambros. in Psalm. cxvm sermo xi, n. 22, t. I;p. 1111.)
2 Utamur exemplo Sebastiano martyris, cujus hodie natalis est. Hic Mediolanensis oriundus est, etc. (Ambr. in Psalm. cxvnr sermo xx, 44.)
•l Exposit. Evang. sec. Lucam lib. IV, n. 41 ; t. I, p. 1345.
leur Dieu ? et qui donc , à ce prix, ne donnerait toutes les félicités du monde > ? »
Dieu a donc fait des cœurs , chefs - d'œuvre de sa grâce , qui, au sein même de leurs maux, jouissent dès ici -bas, par anticipation, de cette béatitude dont Jésus- Christ a dit : « Heureux sont ceux qui souffrent persécution pour la justice ! »
Si telle était la noble ambition d'Ambroise, elle n'allait pas tarder à être satisfaite.
i Toile persecutiones , et martyres desunt, etc. (In Psalrri. cxvm eermo xiv, n. 17.)