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CHAPITRE I

SECONDE AMBASSADE d'aMBROISE AUPRES DE MAXIME

Lettre hypocrite de Maxime en faveur de l'Église et d'Ambroise. — Ambroise se rend à Trêves pour arrêter Maxime. — Il refuse de communiquer avec les évêques ithaciens. — Ambroise devant le Consistoire. — Ses fermes réponses. — Il redemande en vain le corps de Gratien.

Il se retire. — Sa relation adressée à l'empereur. — Domnin compromet et livre l'Italie. — Maxime à Milan et à Rome. — Valenlinien réfugié auprès de Théodose. — Défaite et mort de Maxime. — Ambroise prêche la clémence à Théodose vainqueur. — Mort de Justine, et reconnaissance de Valentinien pour Ambroise.

Pendant la persécution de 387, Maxime avait épié, de l'autre côté des Alpes, les fautes de Justine, et il applaudissait secrètement à l'exaspération qu'elle soulevait contre elle. Il n'avait garde d'omettre une si belle occasion d'avancer ses affaires , et de se donner sur sa maladroite rivale un précieux avantage, auprès des catholiques, en se posant comme le défenseur de la foi. C'est dans cet intérêt qu'il écrivit à son collègue d'Occident une lettre • qui

i C'est Baronius qui l'a découverte dans les manuscrits de la Vaticane. Elle est publiée dans les conciles de Lablie. I. II, p. 1032. à qui nous- l'empruntons.

est un chef-d'œuvre de ruse et d'hypocrisie. Affectant d'abord envers Valentinien une compassion tendre pour ses égarements , il se déclarait contraint à les lui dénoncer, et il le faisait en ces termes :

« J'ai donc su , — car toutes les entreprises des rois, principalement contre les peuples , ne se peuvent guère cacher, — j'ai su qu'en vertu de' nouveaux édits de Votre Clémence , on avait fait violence aux Églises catholiques et assiégé les prêtres dans les basiliques; qu'une amende avait été imposée , que même la peine de mort avait été édictée, qu'en vertu enfin de je ne sais quelle loi on avait renversé la plus sainte des lois. C'est là une chose grave, et vous vous en convaincrez si vous considérez la majesté de Dieu. Je suis effrayé moi-même du compte que vous aurez à en rendre devant lui '. »

Ici le rusé Maxime exaltait la pureté de la foi catholique à Rome, dans l'Italie, dans les Gaules et l'Espagne ; il alléguait en exemple la conduite de Valentinien IÇ1 , enfin il feignait hypocritement de prendre la défense d'Ambroise :

« C'est dans la fidélité à cette foi que le divin Valentinien, de vénérable mémoire, père de Votre Clémence, a gouverné l'Empire. Les évêques d'alors étaient vénérés comme de saints prêtres : d'où vient que les mêmes pontifes sont traités aujourd'hui comme des sacrilèges? Ne prêchent-ils pas les mêmes préceptes? n'ont- ils pas les mêmes sacrements? ne suivent- ils pas la même doctrine qu'ils professaient dans ce temps-là ?

« De ces rigueurs combien sont nées de discordes et de séditions ! Quoi ! verra-t-on encore les justes lever vers le ciel des mains suppliantes ? et des chrétiens vont-ils rele-

l Audivi eniro, novis Clemenliae tuse edictis, ecclesiiscatholicisvim illatam fuisse, obsideri in basilicis sacerdoles, mulctam esse proposilam, pcenam capitis adjectam , et legem sanctissimam sub nomine nescio cujus legis everti. (Labbe, Concil. t. II, p. 1031.)

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ver les uns contre les autres, le drapeau sanglant de la persécution « ? »

Maxime terminait par protester de nouveau de son paternel intérêt pour la conscience du prince qu'il voulait faire rentrer dans de meilleures voies.

Théodoret fait mention d'une seconde lettre de Maxime écrite dans les mêmes vues, mais non plus du même ton 2. L'usurpateur cette fois menaçait Valentinien de lui faire la guerre, toujours dans l'intérêt de la foi catholique. Si la sincérité du motif était douteuse, la menace était claire ; et d'ailleurs cette ingérence dans les affaires de l'Italie, cette manière hautaine de conseiller Valentinien et de lui enseigner l'art de gouverner, disaient assez à Justine que celui-là ne tarderait pas à se rendre maître chez elle , qui se mêlait déjà d'y faire la police.

Il fallait encore chercher les moyens de l'arrêter. Arabroise était le seul homme respecté par le tyran , et qui ne le redoutât pas : l'impératrice en fut réduite à solliciter de nouveau son intervention. L'évêque, oubliant tout, excepté son devoir, sa patrie et son Dieu , se mit en route dans les jours qui suivirent le baptême d'Augustin, après la Pâque de 387. « Je partis une seconde fois pour les Gaules, disait- il plus tard à Valentinien. Je le fis de grand cœur, d'abord pour vous sauver, puis pour traiter delà paix, et servir votre affection en redemandant les restes de votre frère 3. »

1 Hi certe sub eodem (Valentiniano) episcopi jam fuerunt. Quae tanla mutatio ut qui antea sacerdotes, nuuc sacrilegi judicentur, etc. (Labbe, ConcA. II, p. 1031.)

2 Théodoret. lib. V, cap. xiv.

3 Egotuus iterum legatus repetivi Gallias, et mihi dulce pro salute tua primo, deinde pro pace, atque pietate qua fraternas reliquias postulabas, nondum pro te securus, et jam pro fraterno honore sollicilus. (De Obitu Valentin., n. 28.)

Rien n'était plus délicat que la position personnelle de l'évêque dans cette mission. Pour peu qu'il se montrât condescendant ou faible avec l'usurpateur, inévitablement il paraîtrait vendu au prétendu protecteur de sa foi et de sa personne. S'il était, au contraire, indépendant et fier, il courait le risque de l'indisposer, et par là de tout compromettre.

Un incident religieux venait encore compliquer cette situation. Il y avait quelque temps déjà que, sous couleur d'un beau zèle catholique , Maxime avait fait mettre à mort Priscillien, évêque d'Avila, et six de ses complices, coupables d'hérésie. Les prélats courtisans qui, désertant le tribunal miséricordieux de l'Eglise, avaient poursuivi les évêques au sanglant tribunal de César, Idace de Saragosse et Ithace de Mérida, étaient encore à Trêves. Un seul et grand pontife avait protesté courageusement contre ce qu'il appelait « le crime nouveau et inouï de soumettre une cause ecclésiastique au juge séculier ». C'était saint Martin de Tours, homme semblable aux apôtres, dit son historien. De plus, il ne cessait de suggérer à Maxime des conseils de clémence : « Si une sentence des évêques condamne les hérétiques , lui disait-il , c'est assez qu'on les chasse de leurs sièges ; mais , de grâce, point de sang ' ! » Ce juste avait été méprisé et éconduit ; il venait de sortir de la ville de Trêves quand Ambroise y arriva.

Le saint Docteur connaissait les priscillianistes. Il détestait leur erreur ; et ces malheureux, étant venus naguère à Milan, avaient trouvé en lui un énergique adver-

t Martinus non desinebal increpare Ithaciuin ut ab accusatione desisteret, Maximum orare ut sanguine infelicem abstineret ; satis superque sufficere ut episcopali sententia hœretici judicati eoclesiis pellerentur : novum esse et inauditum nefas ut causam Ecclesiœ judex sœculi judicaret. (Sulpic. Sev. Sacrœ Histor. libfc II, § lxiv.)

sairc ». Allait-il pour cela se ranger du côté des évoques ithacicns, approuver leur appel au jugement de Maxime et autoriser ses rigueurs? Ambroise, au contraire, n'hésita pas à témoigner son horreur pour cette conduite, et il s'abstint courageusement d'entrer en communication religieuse avec les évoques ithaciens de la cour.

Il fit plus : s'il faut en croire son secrétaire Paulin, il refusa de même de communier avec le meurtrier de Gratien 2. Certes, s'il ne s'était agi .que de mettre aux pieds de Maxime les prières de l'Italie et les excuses de la cour, cette rude manière d'agir eût mal secondé le succès de la négociation. Mais se montrer intimidé eût été s'avouer faible et se livrer aujoug. L'important, au contraire, était de ne laisser rien voir des justes appréhensions des maîtres de l'Occident.

« Le lendemain démon arrivée, raconte -t- il [dans le rapport sur son ambassade, je me rendis au palais. Là vint au-devant de moi un certain chambellan, l'eunuque (iallicanus, à qui je demandai à être introduit.

« Mais avez - vous les lettres de créance de votre « maître?

« — Je les porte avec moi.

« — Vous ne pouvez cependant être admis devant l'em- « pereur que dans le Consistoire.

« — Mais les évêques n'ont pas l'habitude d'être ainsi « confondus dans la foule. J'ai d'ailleurs à entretenir « Maxime de choses secrètes de la part de mon maître^3. »

On négocia, on se consulta. Le chambellan s'excusa de ne pouvoir assigner un autre lieu pour l'audience.

i A Roma regressi œque adversantem Ambrosium repererunt. (Sulpic. Sev. Sacrœ Hislor. lib. II, § xlii.)

2 Ipsum vero Maximum a cornmuoionis consortio segregavil. (Paulin, m Vita Ambros., u. 19.)

3 Ambros. Epist. xxiv,ad Valentinian. , n. 2, p. 888.

« — C'est contre toutes les règles , dit Ambroise; mais « soit! je ne manquerai pas pour cela à mon devoir. Et « d'ailleurs, puisque nous traitons entre frères, cette sim- « plicité de rapports est à»sa place l. »

Admis devant le Consistoire, il n'y perdit rien de cette intrépidité qui était de son caractère, et qui entrait ici dans les vues de sa politique. Dès que Maxime le vit paraître, il se leva, et fît un mouvement vers lui pour lui offrir le baiser, commec'étaitl'usage. Les conseillers faisaient signe à l'évêque de monter vers le trône, où le prince l'attendait. Mais lui, sans bouger, interpellant Maxime :

a Pourquoi tenez-vous donc à embrasserun homme que « vous ne connaissez pas? Si vous m'aviez connu , ce n'est « pas en ce lieu que vous m'auriez reçu , je pense ?

« — Évêque, vous êtes ému ?

« — Oui, je suis justement ému de confusion de me voir « en une place qui n'est pas la mienne2.

« — Mais , quand vous êtes venu pour la première fois , « n'avez-vous pas comparu devant le Consistoire ?

« — C'est vrai, ce fut malgré moi. La faute en est à « ceux qui m'ont contraint à le faire.

« — Enfin, vous avez bien consenti à comparaître?

« — Oui, parce que dans ce temps- là je venais implo- « rer la paix au nom d'un suppliant. Aujourd'hui je viens « traiter au nom de votre égal.

« — Et s'il est mon égal, à qui le doit-il donc ?

« — A Dieu, au Tout-Puissant, qui a conféré le pouvoir « à Valentinien et qui le lui conserve 3 ! »

A cette belle réponse, Maxime ne se contint plus. Il voulait, dans son orgueil, qu'on lui sût gré d'avoir ménagé

1 Ambros. Epist. xxiv, ad Valentinian., n. 2, p. 888.

2 « Commotus es, inquit, Episcope? — Non inquam , injuria, sed verecundia quod alieno consisto loco. » (Epist. xxiv, ad Valent., n. 3.)

3 « Cujus, inquit, beneficio œquali ? » Respondi : « Omnipotentis Dei, qui Valenlino regnum quod dederat, reservavit. » [Ibid., n. 3.)

Valentinien et épargné l'Italie. Se tournant donc vers l'évèque, qu'il voulait intimider :

« C'est vous qui m'avez joué, vous et ce comte Bau- « ton qui , sous le nom d'un enfant , voudrait gou- « verner l'État. C'est lui qui a armé les barbares contre « moi, comme si je n'en avais pas à lui opposer, moi qui « en compte maintenant des milliers à ma solde ! Déjà à « votre premier voyage, si vous ne m'aviez arrêté, qui « eût été capable de braver ma puissance et de me résis- « ter ' ? »

Plus Maxime s'emportait, plus Ambroise était calme :

« Ne vous irritez point ; mais souffrez patiemment que je vous donne mes raisons. On m'a dit, en effet, que vous vous plaigniez d'avoir été trompé par moi , et je veux m'en expliquer. Mais, en vérité, c'est trop d'honneur que vous me faites de voir en moi le sauveur du jeune prince orphelin ! Non, non, Valentinien ne me doit pas une telle grâce. Où sont donc les légions , où sont donc les remparts , les rochers, les soldats que j'aie pu vous opposer? Est-ce avec mon corps que je vous aurais fermé les Alpes ? Que ne l'ai— je pu faire! Je n'aurais pas maintenant à supporter vos reproches. Pouvez-vous me dire aussi par quelles promesses trompeuses j'ai acheté de vous la paix? Et quand il sollicitait, quand il implorait cette paix, Valentinien pouvait-il songer à vous tromper? Enfin, pour ce qui regarde le comte Bauton, lui non plus ne cherchait pas à vous surprendre, mais à servir l'empereur: auriez-vous donc souhaité de trouver en lui un traître 2 ? »

Après cette ferme défense, Ambroise prenait l'offensive. Maxime osait reprocher à Valentinien d'avoir cherché des auxiliaires chez les barbares; mais lui-même n'avouait-il pas avoir appelé ces hordes à son secours? Maxime se

1 Epist. xxiv, n. 4.

2 Ibid., n. 6.

plaignait de l'accueil fait par Valentinien aux anciens officiers de Gratien, qui, en grand nombre, désertaient son armée. Ambroise répondait sans crainte que les officiers allaient là où ils se trouvaient le mieux, et qu'ils étaient assez excusables, après tout, de se soustraire ainsi à la disgrâce ou à la mort.

« — La mort de qui voulez-vous dire? reprit Maxime « blessé.

« — De Ballion , par exemple. Et cependant quel « homme ! quel guerrier c'était là ! Mais il avait un tort : « c'était d'être resté fidèle à son prince !

« — Ce n'est pas moi qui l'ai tué ».

« — On nous a dit que quelqu'un en avait donné l'ordre.

• « — Non , je ne l'ai pas tué , mais j'avais commandé de « le conduire à Cavaillon , et là de le brûler vif.

« — C'est cela ; c'est bien suffisant pour que l'on vous « ait accusé de l'avoir mis à mort. Et qui pouvait espérer « d'être épargné par vous, après avoir vu le meurtre d'un « si brave guerrier, d'un si fidèle soldat, d'un homme si « considérable s? »

Maxime était à la torture. A côté de lui siégeait son frère Marcellin, qui avait éprouvé la clémence de Valentinien et d' Ambroise; car, loin de venger sur lui le meurtre de Gratien , on l'avait remis à Trêves honorablement entre les mains de son frère. Ce fut pour l'évêque l'occasion d'un magnifique mouvement d'éloquence :

« Regardez celui qui siège à votre droite et le plus près de vous. Valentinien pouvait faire retomber sur lui son ressentiment ; au contraire, il l'a fait reconduire ici avec honneur. Il l'avait dans ses États , quand lui vint la

1 Ballion ou Vallion s'était tué lui-même en apprenant sa condamnation à mort.

2 d Quos, inquit, occidi ? » Respondi ei : « Vallionem ; at quem virum! qualem bellatorem! (Epist. xxiv, n. 11, p. 891.)

nouvelle de la mort de Gratieh : il a su se retenir, pour ne pas user sur lui de justes représailles. Sans doute, celui que sa clémence épargnait ainsi n'était pas, comme Gratien, élevé au rang suprême; mais enfin c'est un frère, et comme tel il vous est cher. Comparez, je vous en fais juge, votre conduite et la nôtre! Valentinien vous rend votre frère vivant, en retour il vous redemande son frère, qui n'est plus ; pourriez-vous refuser les restes de son frère à celui qui vous a renvoyé dans le vôtre un auxiliaire contre lui-même ' ? »

Il n'était pas possible de présenter une requête avec plus de fierté et de l'appuyer sur de meilleures raisons. Ambroise insistait, Maxime refusait. « Ce retour en Italie des dépouilles de Gratien réveillerait chez les soldats des impressions fâcheuses.

« — Quoi ! répondait Ambroise, ces soldats n'ont pas su « le défendre vivant, ils le défendraient mort !

« — C'était mon ennemi, je l'ai tué, c'est fini !

« — Votre ennemi , non pas, mais c'est vous qui étiez « le sien. Car enfin, si quelqu'un s'avisait aujourd'hui de « vous enlever le pouvoir, est-ce vous, à votre sens, qui « seriez son ennemi ou lui qui serait le vôtre? Ou je me « trompe, ou celui qu'on appelle l'ennemi, c'est l'usurpa- <■ teur ; le possesseur qu'on dépouille ne fait que défendre « un droit.

« Eh quoi, n'est-ce pas assez d'avoir fait tuer votre « prince contre toute justice? faut- il encore que vous « refusiez de rendre ses restes? Ah! puisque vous ne « cessez d'entretenir Valentinien de promesses de paix, « permettez du moins que ces dépouilles en soient le gage ! « Puis, comment pourriez-vous vous justifier désormais

i Aspice iIJum quoque qui tibi ad dexteram adsislit , quem Valenlinianus, cum posset dolorem suum ulcisci , honoralum ad te redire l'ecit... Ille libi i'ralrem luum vivcntem remisit, tu illi vel mortuuin redde... (Epist. xxiv, n. 9.)

« du meurtre de Gratien, si vous persistiez à lui refuser « la sépulture ? Croira-t-on que vous n'en vouliez pas à « ses jours, quand vous paraissez en vouloir encore à sa « tombe ' ? »

, Le ministre du monarque le plus solidement établi sur le trône n'aurait pas parlé avec plus d'autorité. Loin d'être une supplique, son discours devenait un acte d'accusation , une prophétique annonce de la vengeance divine , dont cette voix faisait entendre les premiers grondements. Maxime, impatienté, leva l'audience en disant qu'il réfléchirait. Il ne revit plus Ambroise, et il lui fit signifier d'avoir à sortir de la ville dans le plus bref délai. « Il lui déplaisait, disait-il, qu'il refusât d'entrer en communion avec les évêques de sa cour2. »

Ambroise s'attendait à cet ordre ; mais son but était atteint. Maxime, plein de dédain pour son jeune rival, avait pensé d'abord n'avoir affaire qu'à un simulacre de César, réduit pour la seconde fois à venir demander grâce. Le langage intrépide , hardi , agressif de son ambassadeur lui révélait inopinément qu'on ne le craignait point, et que sans doute on avait des raisons pour cela. Il comprit également qu'il s'était trompé, en comptant, pour le servir, sur ces évêques catholiques, qui, loin

i « Hostem, inquit, meum peremi. — Non ille tuus hostis, sed tu illius... Quem non debueras occidere, ejus reliquias negas? Et quomodo allegabas quod eum non mandaveris occidi, quem prohibes sepeliri ? » (Epist. xxiv, ri. 10.)

Le biographe Paulin ajoute qu'Ambroise dénonça au meurtrier de Gratien qu'il eût à faire pénitence du sang de son maître, du sang de l'innocent qu'il avait versé, s'il voulait obtenir le salut :

« Admonens ut effusi sanguinis domini sui, et, quod est gravius, innocentis ageret pœnitentiam , si sibi apud Deum vellet esse consultum. » (Ibid., n. 19.)

2 Postea, cum videret me abstinere ab episcopis qui communicabant ei, vel qui aliquos, devios licet a fide, ad necem petebant, commotus ei = , jussit me sine mora regredi. {Ibid., n. 12.)

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de s'abuser sur ses vues ambitieuses, ne voyaient en lui qu'un meurtrier et qu'un usurpateur. Le résultat de cette conférence avait été de lui ôter sa confiance, et de lui démontrer qu'il était sans appui de l'autre côté des Alpes.

Ambroise quitta donc au plus tôt l'odieuse cour. 11 ne la quitta pas seul. Tel était l'ascendant qu'exerçait son caractère, qu'entre les évêques d'Espagne qui se trouvaient là, Hygin,ou mieux peut-être Adigin de Gordoue ', eut le courage de braver les colères des ithaciens , et d'entrer en relation avec l'évêque de Milan : on l'exila pour cette faute. C'était un pauvre vieillard , n'ayant plus qu'un souffle dévie. Ambroise, pénétré de compassion, supplia les officiers exécuteurs des ordres du tyran d'avoir pitié d'un homme de cet âge , de ne pas le renvoyer sans de bons vêtements, sans coussin qui amortît les cahots de la route. On ne fit que rire de cette sollicitude d'Ambroise, et pour toute réponse on le pria de sortir 2.

Il partit, laissant Maxime tellement irrité de la hardiesse de ses reproches, qu'on ne concevait pas comment il s'échappait de ses mains sain et sauf.

Plusieurs l'avertissaient que des pièges étaient dressés contre lui sur son chemin 3. Il s'en inquiéta peu : Maxime était trop adroit pour commettre une si grande faute politique.

Seulement, comme on pouvait par une fausse relation dénaturer sa conduite, l'évêque fit à l'empereur le rapport circonstancié de sa mission à Trêves, et le lui adressa de l'une de ses étapes : «J'ai cru, lui disait-il, devoir vous

1 Epist. xxiv, n. 12. — C'est Baronius (Annal., ad an. 387 ) qui présume que cet évêque Hygin n'est autre que Adigin de Cordoue dont parle Sulpice Sévère. ( Hist. lib. II.)

2 Cum de eo convenirem comités ejus ne sine veste, sine plumar o paterentur extrudi senem, extrusus ipse sum. (Epist. xxiv, n. 12.)

3 Ego vero libenter, etsi me plerique insidias evasurum non crederent, ingressus sum iter. (Ibid.)

donner dans cette lettre le détail de mon ambassade. J'ai craint qu'on ne mêlât à la vérité de mensongères inventions, avant que, de retour auprès de vous, je puisse vous en faire le récit authentique '. »

Son dernier mot était : « Tel est l'exposé des faits. Adieu maintenant, empereur ; et mettez-vous en garde contre l'homme qui couvre la guerre du manteau de la paix 2. »

Gomme Ambroise l'avait prévu, Maxime avait déjà écrit à Valentinien que tout avait manqué par la hauteur d'Ambroise, mais que ses dispositions étaient toujours pacifiques : on insinuait qu'un autre ambassadeur moins intraitable viendrait à bout de tout.

L'entourage de Justine ne demandait pas mieux que de trouver Ambroise en faute. Cette passion jalouse trompa la cour, qui tomba dans le piège ; et, quelques jours après , Maxime vit arriver chez lui le Syrien Domnin , chargé de réparer les imprudences de l'évêque. Le tyran comprit alors que la cour était faible, puisqu'elle avait peur : c'était le moment pour lui de marcher sur l'Italie. Pour s'en ouvrir les portes, il proposa à l'empereur des troupes auxiliaires destinées à repousser l'invasion des barbares entrés en Pannonie, et ce fut à Domnin luimême que l'on confia la flatteuse mission de les conduire. Les légions de la Gaule passèrent ainsi les Alpes , acclamées de toutes parts comme des libératrices. Elles parvinrent bientôt à vingt milles de la résidence impériale; mais là l'imbécile Domnin ne fut pas peu surpris de voir arriver Maxime avec de nouvelles troupes : il venait lui reprendre le commandement qu'il avait feint de lui confier, et dénonçait hautement son intention de marcher en personne et sans délai sur Milan.

i Epist. xxiv, n. 1.

^ Vale, Imperalor, et esto tulior adversus hominem pacis involucro bellum tegentem. {Ihid., n. 13.)

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L'expédition de Maxime ne fut, en réalité, qu'une promenade militaire à travers des populations surprises dans les rêves de la plus douce paix. L'armée de Valcntinien n'avait eu que le temps de se replier sur la ligne du Pô. Ayant voulu opposer quelque résistance à l'envahisseur, les villes de Plaisance, Peggio, Claterne, Modène et Bologne éprouvèrent les horreurs d'une guerre inégale. A toute heure Milan s'attendait à voir entrer les légions de Maxime. La cour s'était enfuie; avec l'empereur, préfet, conseillers, magistrats, tout avait disparu.

Dans la panique générale , le seul qui ne tremblât pas était celui qui peut-être avait le plus à redouter la vengeance d'un ennemi devenu son maître. Ambroise s'indignait hautement d'une désertion qui laissait, la ville sans défense. Il arrêtait les fuyards, il ordonnait des prières, il montait en chaire : « Vous êtes perdus, ditesvous? Mais est-ce que Ninive ne se croyait pas perdue? et cela empêcha-t-il que par sa pénitence elle n'ait obtenu pardon et miséricorde ' ? »

Ambroise ne se trompait pas. L'entrée de Maxime à Milan n'eut rien que de pacifique; et, loin de compromettre sa conquête par des excès, le tyran affecta de se poser en pieux protecteur des catholiques. Ambroise, particulièrement, devint tout à coup l'objet de ses égards les plus inattendus. Peut-être n'eût- il pas été fâché de gagner le grand évêque , ou de le compromettre; mais, aussi insensible aux prévenances de Maxime qu'il l'avait été naguère à ses menaces, Ambroise ne voulut pas le voir.

Le vainqueur ne fit d'ailleurs que traverser Milan. C'est à Rome qu'il marcha presque sans s'arrêter, espérant un

i Ambros. Sermo in cap. ni et iv Jonee: De Barbaris non limcndis; edit. rom., t. II, p. 1130.

Ce sermon n'a pas ete inscrit dans l'édition des Bénédictins. Il se trouve aussi mis au nombre des œuvres de saint Maxime de Turin , in Biblioth. Pair.

meilleur accueil du pape saint Sirice, à qui il avait écrit quelques jours auparavant : « Avant mon entrée en Italie, les affaires de la religion avaient été tellement troublées par la scélératesse de quelques personnes, que, pour peu que j'eusse tardé à arrêter leurs mauvais desseins, le mal eût été sans remède '. »

Ces belles protestations de zèle pour l'orthodoxie ne l'empêchèrent pas, dès son arrivée à Rome, d'y faire rétablir une synagogue juive incendiée par les chrétiens. C'était au moins une bien étrange inconséquence dans la conduite de celui qui venait de faire périr les priscillianistes pour crime d'hérésie ! Ambroise l'imputait à l'esprit de vertige , signe avant-coureur de la chute des rois.

« Si Maxime est tombé, disait-il , ne serait-ce pas parce que peu de jours après sa dernière campagne, ayant appris l'incendie d'une synagogue, il l'avait fait reconstruire sous prétexte d'ordre public ? Alors les chrétiens ont dit : Il n'y a rien d'heureux à attendre pour cet homme : car voici que ce roi s'est fait juif 2 ! »

Moins sévère pour le tyran , Symmaque prononça son éloge devant le sénat , et Maxime l'écouta avec complaisance. Le vieux sénateur trouva l'occasion excellente pour reprendre sa harangue en faveur du rétablissement de l'autel de la Victoire; mais Maxime demeura sourd à cette requête ; et l'infatigable rhéteur dut la mettre encore en réserve pour un meilleur moment et pour un autre vainqueur.

Pendant ce temps-là Justine, avec Valentinien son fils et Galla sa fille aînée , avait précipité sa fuite de Milan à Aqùilée, et d'Aquilée à Thessalonique. Ce fut là que Théodose se porta à leur rencontre avec les princi-

i Apud Labb. Conc. t. II, p. 1051.

2 Unde populus christianus ait : Nihil boni huic imminet. Rex iste Judœus factus est ! (Epist. xl, n. 23, p. 953.)

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paux personnages de son sénat. Emu de compassion sur le fils de son ancien maître, il le pressa sur son cœur, lui donna l'espoir qu'il porterait remède à ses maux; puis il se crut le droit de lui en dire les causes , et de lui en adresser un doux reproche paternel :

« Mon enfant, prenez leçon de ce qui vient de vous arriver; vous avez offensé Dieu, Dieu vous punit. La puissance ne se fonde pas sur la force militaire, mais plutôt sur la justice. Ce sont les plus pieux empereurs qui ont pu maintenir leur armée dans la discipline, assurer la victoire à leurs armes, contenir leurs ennemis, et sortir sains et saufs de tous les périls : ainsi ont fait Constantin et votre père Valentinien. Voyez, au contraire , quelle a été la fin de votre oncle Valens ! et si Maxime triomphe de vous aujourd'hui, ne serait-ce pas parce qu'il est plus orthodoxe que vous? Si, en effet , nous n'adorons pas le Christ, quel sera notre secours au milieu des batailles " ? »

Le jeune prince entendit la leçon du malheur; il promit à Théodose de demeurer fidèle à la vraie religion. « Vous avez fait bien plus que de lui rendre l'empire , écrivait Ambroise à l'empereur d'Orient; vous lui avez rendu la foi 2. »

Quand il le crut corrigé , Théodose le rassura. « Prenez courage, lui dit-il , nous viendrons à bout de votre ennemi 3. » Peu de temps après, le mariage de l'empereur de Constantinople avec la jeune Galla , sœur de Valentinien, fut le gage d'une alliance dont Maxime ne tarda pas à sentir les effets. On le somma d'abord d'évacuer l'Italie et de rentrer en Gaule. Sur son refus , Théodose se

i Theodoret. Hist. eccl. lib. V, cap. xv.

2 Gratias Clementiœ Luœ reddidi quod eum non solum regno reddidisses, sed, quod est amplius, restituisses fidei. (Epist. lui, n. 3, p. 1002.)

3 Theodoret. lib. V, cap. xv.

mit tout de suite en campagne, et, au mois de juillet 388 , il était en Pannonie, quand Maxime le croyait encore en Orient.

Moins de deux mois suffirent pour terminer cette guerre. Bien qu'énergiquement secondé par Andragathe, Maxime laissa d'abord surprendre ses avant-postes à Scissia, aujourd'hui Seyssec, près de la Save. Marcellin, son frère, soutint plus résolument le choc près de Pettau , mais sans pouvoir arrêter la fuite d'une partie de ses troupes et la défection de l'autre. Maxime lui-même, refoulé dans Aquilée, menacé dans la Gaule parles envahissements des Francs et des Germains, abandonné de ses officiers et trahi par ses amis, fitminede résister, jusqu'àl'heureoùsessoldatss'emparèrent de lui pour le mener, pieds et mains liés, à la tente de Théodose et de Valentinien. C'est au sortir de là, et sans en avoir reçu l'ordre du généreux vainqueur, que les soldats le massacrèrent. Quelques jours après, Andragathe , chargé du commandement de sa flotte clans l'Adriatique , n'eut d'autre ressource que de se précipiter dans les flots. 11 y avait cinq ans. presque jour pour jour, queGratien était tombé sous ses coups.

Ambroise suivait de loin ces jeux de la fortune, dans lesquels il faisait voir à Théodose une juste providence. « Entendez-vous, empereur Auguste , lui écrivait-il quelques jours après ces faits, entendez- vous le Christ qui vous dit, comme jadis Dieu disait à David : « Je vous ai pris entre vos frères, et de simple particulier je vous ai fait empereur. J'ai pris vos enfants, que j'ai mis sur le trône. Je vous ai soumis les nations barbares ; je vous ai donné la paix ; j'ai amené entre vos mains votre ennemi captif; j'ai troublé les conseils de votre adversaire; j'ai si bien aveuglé l'esprit de l'usurpateur , qu'ayant la facilité de s'enfuir, il s'est laissé bloquer avec tous les siens. Je vous ai livré son armée maritime avec son lieutenant, afin que rien ne manquât à votre victoire. Par moi vos

troupes, composées d'un grand nombre de nations indisciplinées, ont su garder une tenue, une fidélité, une concorde digne d'une même et unique nation. Lorsque tout faisait craindre que les barbares ne vinssent à s'emparer des Alpes, c'est là justement, sur ce boulevard des Alpes, que je vous ai donné la victoire pour que vous n'eussiez nulle perte à regretter '. »

N'était-ce pas ainsi que les prophètes faisaient fléchir le genou aux anciens rois de Juda devant le Seigneur des armées, sur les champs de victoire?

Mais, pour un évêque chrétien , il y avait une tâche encore plus belle : c'était de sauver les vaincus. Ambroise s'y employa auprès de Théodose , prince bon, mais emporté, capable de déshonorer, clans un premier mouvement, la victoire la plus pure. Déjà même celui-ci avait fait rechercher et condamner au supplice quelques-uns des plus violents partisans de Maxime. L'évêque intercéda , et obtint leur pardon. « Je dois à votre bienfait, écrivait-il plus tard au clément empereur, la grâce de plusieurs coupables, condamnés à l'exil, à la prison et à la mort*. »

Théodose fit mieux encore : Maxime laissait deux filles, il les fit élèvera ses frais, et servit à sa mère une honorable pension 3. L'amnistie fut si complète, que le panégyriste de Théodose a pu dire que ce prince rendit l'innocence aux coupables, de sorte que le lendemain de la bataille personne n'eût pu distinguer les vainqueurs d'avec les vaincus 4.

Dans le même temps, Justine expirait en Orient, où elle était demeurée auprès de l'impératrice Galla, sa fille

i Ambr. Epist. xl, ad Theodos., n. 22, p. 952.

2 Debeo enim beneficiis tuis, quibus, me petenle, liberasti plurimos de exsiliis, de carcei'ibus, de ultimœnecis peenis. (Epist. xl, n. 25.)

3 Inimici tui fdias revocasli, nutriendas apud affinem dedisli, matri hostis tui misisti de œrario luo sumptus. [Ibid., n. 32.)

* Pacat. Panegyr. Theodos.

aînée. Ainsi tombait le dernier obstacle qui séparait Valentinien d'Ambroise. Le jeune prince, libre enfin, se jeta dans ses bras. « Il m'appelait son père, a raconté l'évêque; il se plaisait à répéter qu'il était mon nourrisson et mon élève. Excellent prince , qui , en accordant tant d'amour à celui qu'autrefois il avait traité en ennemi et poursuivi comme rebelle, faisait assez voir que les persécutions n'étaient pas venues de lui, et que la seule chose qui lui fût imputable était la bienveillance naturelle à son cœur f . »

l Tanto in me incubuerat affectu, ut quemante persequebatur, nunc diligeret; quem ante ut adversarium repellebat, nunc ut parentem putaret. Ille se a me nutritum praeferebat, ille ut sedulum patrem desiderabat. (Epist. lui, n. 2, p. 1002.)

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