MONSEIGNEUR PLANTIER, ÉVÈQUE DE NIMES
Nîmes, le 29 novembre 1871.
Au moment où la poste m'apportait à Nîmes, Monsieur l'Abbé, l'exemplaire de votre bel ouvrage sur saint' Amhroise, une longue absence me retenait éloigné de mon diocèse. C'est aujourd'hui seulement qu'il m'est permis , après avoir savouré ce noble fruit de vos labeurs, de vous offrir l'expression tardive, mais vivement sentie, (le mes félicitations et de ma gratitude.
Le trait le plus frappant de votre travail est l'ampleur du cadre dans lequel il se développe, et dont les vastes compartiments répondent aux étonnantes proportions du saint Pontife dont vous glorifiez la mémoire.
En ces âges orageux et lointains, à travers le chaos tumultueux et parfois sanglant ou le vieux monde du iv et du v« siècle était plongé par l'humeur farouche des hérésies , par les délires ou les funestes complaisances du pouvoir des Césars , par les incursions des Barbares, dont les flots battaient ou perçaient sur divers points les frontières de l'empire, certains évêques se dressaient oà et là, en Italie, dans les Gaules, sur les rives du Bosphore ou du Pont-Euxin , comme des colonnes de bronze. Ils portent seuls , pour ainsi dire, sur leur tète le lourd fardeau des temps, et l'effort des violences déchaînées contre l'Église et contre le premier épanouissement de la civilisation dont elle a déposé le germe au sein des peuples. Ces hommes à la taille de géant semblent résumer dans leur vie particulière toutes les pulsations de la vie universelle; leur histoire est en quelque façon l'histoire du catholicisme même.
Tel fut saint Amhroise; tel vous l'avez jugé, tel vous l'avez décrit: et c'est avec le plus haut intérêt que vous faites suivre par vos lecteurs les mille ramifications de cette majestueuse existence.
Par-dessus tout et avant tout, c'est l'homme de la résistance et de la lutte. L'arianisme triomphant, le paganisme essayant de renaître, les faux politiques, hommes ou femmes, couronnés ou non, faisant irruption sur le domaine de l'Eglise, tandis qu'ils défendent à l'Eglise
de pénétrer dans leurs affaires, ces trois grands faits caraclérissent la situation qu'Ambroise trouva à Milan quand il arriva à l'épiscopat. II combat Tarianisme dans Auxence et Justine, auxquels s'ajoutent les Goths^ appuyés par l'apostasie de Valens. Symmaque, Arbogast et Eugène représentent le paganisme s'efforçant de ressusciter, et c'est en eux que le grand évêque le contraint en quelque sorte à rendre les dernier souffle. Les courtisans et les juristes dont rimp;Jratrice arienne est entourée veulent que le pouvoir civil mette la main sur les basiliques, sur les biens de TEglise et même sur les questions de foi. Mais lui se jette entre deux et protège, comme un insurmontable rempart, ces trésors dont le Christ l'a constitué le gardien.
Puis après avoir résisté, se jetant en avant , il entre dans le champ des affaires politiques comme dans un domaine lui appartenant de droit divin. Il va remplir plusieurs missions auprès de Maxime. 11 a des conseils pour Gratien ; il éclaire de son expérience le gouvernement de Valentinien; sa sagesse sait avoir aussi de graves enseignements pour Théodose lui-même; et quand ce prince s'est souillé du sang des Thessaloniciens injustement répandu, l'inflexibilité d'Ambroise lui refuse l'entrée du temple jusqu'à ce qu'il ait expié, par les pénitences canoniques, la faute énorme dont il s'est rendu coupable.
Ambroise est d'autant plus beau dans toutes ces luttes, qu'à la magnanimité de l'évêque il unit toujours les grandes manières du patricien. Dans vos récits, constamment simples, naturels, mais pleins d'un charme dramatique , vous faites admirablement ressortir les traits de cette noble nature.
Si le controversisle et l'athlète sont les caractères les plus frappants d'Ambroise, vous montrez pourtant que le docteur qui expose, l'apôtre qui sanctifie et l'administrateur qui gouverne tiennent aussi une place considérable dans son mérite et son histoire. Docteur, il approfondit les mystères des Écritures; comme saint Basile, dont il est parfois l'écho, il a son Œuvre des six jours, tandis qu'à l'autre extrémité de ses travaux exégétiques, on trouve son court et substantiel commentaire de l'Evangile de saint Luc. Ses enseignements sur l'Eglise sont aussi graves que ses recherches et ses écrits sur nos livres sacrés.
Il est un dogme surtout qu'il proclame avec autant d'insistance que d'amour : c'est la suprême autorité de Pierre, établi par Jésus-Christ fondement de son Église. Les témoignages sont ici plus lumineux que les rayons du plus radieux soleil.
Après le pasteur universel et principal, les pasteurs particuliers. En son livre De Offlciis, Ambroise apparaît comme le législateur du cierge; et combien, grâce à la révélation qui l'illumine et l'élève, il plane au-dessus du livre correspondant de Cicéron! Oracle et guide
élu sacerdoce, il est aussi le panégyrislc de la virginité; il consacre à la féliciter de ses jfrandeurs , à la précautionner contre ses écueils ou à gémir de ses défaillances, des lettres ou des traités où la piété de son génie a condensé les parfums les plus e.\(iuis et les pluj odorants du Cantique des cantifjues.
Apôtre, il sanctilie les âmes par la multiplication des sanctuaires, par le développement du culte des saints; il ne se contente pas d'en exhumer les reliques des trésors secrets que Dieu lui découvre dans le sol de sa ville épiscopale^il en fait venir du fond même de l'Orient. 11 sanctilie encore les âmes par l'éclat dont il entoure les rites sacrés; Milan lui doit une liturgie dont la beauté intime se trouve encore rehaussée par la majesté des siècles. 11 sanctilie les âmes par ses éloquentes Homélies; et c'est là précisément le filet avec lequel il est allé saisir Augustin dans les eaux orageuses et troublées de la fausse philosophie, pour l'amener au port paisible de l'Eglise et de la foi. Il sanctifie enfin les âmes par ses beaux discours funèbres, où, après avoir poussé d'inénarrables gémissements sur la mort de Satyre, de Valenlinien et de Théodose, il exhorte avec tant de suave mélancolie les fidèles, désolés comme lui, à consoler leurs douleurs par les espérances de l'immortalilé.
Enfin l'administrateur, dans ce grand Ponlife, est à la hauteur de l'apôtre. Nul ne comprit mieux que lui les devoirs de Vaudiejxce éjnsropale, nul n'en «ccepta plus généreusement l'austère mais féconde servitude; et parallèlement aux soins multipliés et divers qu'elle lui imposait, il eut l'art et sut se donner le temps de pourvoir dignement à tous les intérêts dont son cœur ou sa dignité le constituait le tuteur.
Vous avez dit toutes ces choses avec une parfaite compétence. Les écrits de saint Anibroise, miroir complet de sa vie, vous sont tellement connus, vous en êtes tellement maître, vous en avez si bien compris la langue et le génie, que, sous chacun des aspects que vous nous laites contempler, ce n'est pas votre voix qui nous parle, c'est la sienne que vous nous faites entendre avec son véritable accent. Son latin est sans aucun doute le meilleur de son époque; mais, malgré cela, c'est un latin de la décadence. Il s'y rencontre par intervalles je ne sais quelles expressions subtiles, je ne sais quels raffinements littéraires qui ne sont plus la simi>licité antique, et dont il est difficile de faire passer le reflet dans notre langue ennemie de toutes ces recherches. Vous avez vaincu tous les obstacles; la fidélité de vos traductions est un de vos meilleurs succès. Anibroise a dans son style la dignité de Basile, l'ampleur de Jean Ghrysoslome, la poésie et la souplesse de (irégoire de Nazianze, parfois même une ombre du laconisme et de l'énergie de Tertullien. Toutes ces nuances se reproduisent au cours
de votre ouvrage. Mais ce que vous reproduisez avec le plus de grâce, c'est l'exquise sensibilité d'Ambroise. Parmi les Pères de l'Église, aucun n'a versé plus de cœur et de chaste tendresse dans ses discours, ses traités et ses correspondances; cette huile embaumée coule à pleins bords dans chacune de vos pages.
Telle est la largeur de votre étude, telles en sont les proportions: vous nous avez peint Ambroise avec sa vraie stature , et l'on ne s'étonne pas qu'avec une telle grandeur, il ait eu dans l'empire tant d'illustres amitiés, et que, du pays des Perses et des Marcomans, on soit venu en Italie pour contempler ses traits et recueillir les conseils de sa science et de sa sagesse.
L'à-propos s'unit à la profondeur pour doubler le prix de votre beau volume. Sans métaphore, nous aussi nous sommes en plein arianisme, il revit dans le rationalisme plus ou moins radical des gouvernements, des lettrés et des barbares enfantés par les désordres de la civilisation. Et nous aussi, nous voyons le paganisme s'essayer à renaître dans la monstrueuse reconstitution des grandes nationalités, et dans l'irruption chaque jour plus effrénée du despotisme impérial ou révolutionnaire sur les choses de l'Eglise et de la conscience. Et nous aussi , nous entendons à chaque instant de faux politiques nous exclure du maniement des affaires publiques et de toute intervention dans le mouvement social, au nom d'une sécularisation qui n'est qu'un déguisement de l'athéisme. Saint Ambroise, que vous faites si bien revivre dans votre écrit, arrive juste à temps pour nous servir de flambeau, de modèle, d'encouragement et d'autorité.
Vous méritiez un autre genre d'à-propos, que Dieu vous envoie d'une manière admirable. On a fait récemment, à Milan, l'invention du corps de saint Ambroise ; M. César Canti!i vous en donne , comme témoin, l'authentique assurance. Dieu , pour vous récompenser, a voulu que votre livre figurât, comme l'hymne et le panégyrique, dans le triomphe et la joie de cette grande découverte.
Autrefois, avant l'âge de trente ans, j'avais lu passionnément saint Ambroise comme la plupart des Pères de l'Eglise, et je le savais presque par cœur. Mais tant d'années écoulées depuis avaient quelque peu compromis, dans ma mémoire, les fruits de cette étude. Je vous dois d'avoir rajeuni mes souvenirs, et non-seulement confirmé, mais agrandi mon admiration pour ce beau génie accompagné d'un si noble caractère.
Veuillez , Monsieur l'obbé, agréer tout mon respect, etc.
7 HENRI , EvÊQUE de Nîmes.
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