‹ Histoire de saint Ambroise (volume 2)Chapitre 75 sur 134 · LUTTE D'AMBROISE CONTRE LE PAGANISME · texte numérisé non relu

LUTTE D'AMBROISE CONTRE LE PAGANISME

A ces questions, Ambroise, vers cette même époque de 383, apportait la divine réponse de la foi, dans ce qu'on appelle ses livres de l'Interpellation ou commentaire des plaintes de Job et de David ». Là, d'abord le Docteur cherchant au-dessus de la terre la solution de nos doutes et la sanction de nos actes, montrait que la main de Dieu se cache le plus souvent sous l'action des hommes, dans le gouvernement des sociétés humaines. C'était à une justice ultérieure, éternelle, que sa foi en appelait; et mettant à néant la prospérité mensongère des méchants, il en parlait ainsi : Ils ont dormi leur sommeil , dit le Psaume, et ils n'ont rien retrouvé de ce qu'ils avaient amassé avec tant de peine. « Tel sera le sort de leurs âmes malheureuses. Une fois qu'elles se seront réveillées pour toujours du sommeil de leur corps , tout leur échappera , même ce qu'elles croyaient tenir comme un bien assuré. Les richesses et la magnificence qui les environnaient comme les flots d'une mer qui réjouit ses rivages, passeront à des étrangers, et la gloire de leur maison ne descendra pas avec eux dans la tombe ^. »

« A ce triomphe de l'impie combien n'est pas préférable la destinée des justes ! disait ailleurs Ambroise. Dieu ne les soumet ici -bas aux épreuves et à la souffrance que pour leur faire recueillir, dans un temps marqué, la moisson de félicité qu'il leur réserve. Le juste est sur la terre comme un sage et patient laboureur qui finit par récolter, pour prix de ses travaux, des fruits abondants qu'aucun ennemi ne ravira. »

Ensuite descendant de ces considérations d'un ordre général, Ambroise était conduit à chercher la raison plus particulière des calamités publiques dans le récent for-

1 C'est la date justifiée dans la préface des éditeurs bénédictins, t. I, p. 62 i.

2 De Inlerpellatione Job lib. I, t. I, p. G26 et seq.

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fail loujours présent devant ses yeux ; l'assassinat de Gralicn se monirail à lui comme l'abîme dans lequel sVlaicnt cni,Moulis l'Iionnour et la forlune de TlCtat : a Pourquoi, se dcniandail-il, nos contemporains n'ontils pas imité le rcsjiccl de David pour l'oint du Seii,'-neur? Nous n'aurions pas aujourd'hui une si lamenlahle {i^ucrro à nos porles. Que nous payons clièrcment ce lorfail 1 Que nous expions rudement l'allcnlal commissur notre prince! Voici encore que le baibare noire ennemi nous insulte, tandis que nous tournons contre nous-mêmes le fer préparé contre lui. Ainsi la vertu romaine se dépense et s'épuise dans ces révolutions, où l'on voit un parricide nous ravir publiquement celui que nous avait donné pour empereur la sollicitude de son père •. » ^

Pendant que les chrétiens courbaient la tôle sous la main de la Justice vengeresse, la passion des païens les rendait responsables de ces immenses douleurs. Comme l'année 383 avait amené encore une de ces famines qui remettaient périodiquement en question la vie des citoyens, on n'eut aucune peine à faire croire à la plèbe que ses dieux dépossédés de leurs temples et de leurs autels usaient de justes représailles, en refusant la subsistance à ceux qui refusaient les subventions de l'État aux pontifes et aux prêtresses.

(( Ce sont ces impiétés, disait le plus disert sophiste de l'Occident, qui sont la cause de tous les maux du peuple romain. Voyez, c'est à la suite de ces spoliations qu'est venue la famine, et qu'une mauvaise récolle a

1 Quam gravi adtiuc luimus vaslitale, quam publico quodam toliua orbis funere appelili necem régis absolvimus! lieu, dira supplicia! Inde adhuc nobis barbarus hoslis insullat, dum parala adveriuin so in nos arma verlunlur. Sic vires cpciderunt publicœ, sic Homana virlus suis molibus fracla conbinuit, duni publico rapilur parricidio, quod polenuc i-oUiciludiuis rtligiouc suscipilur. [Apulog. David, cap. VI, n 27; l. I, p. Oa'i.)

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trompé notre espérance. La faute n'en est pas au sol, je n'en accuse pas les astres; la rouille n'a pas avarie les moissons, l'ivraie n'a pas éloufie le bon grain : c'est votre sacrilège qui a appauvri l'année. Vous aviez affamé les ministres des dieux, et les dieux se sont vengés en nous affamant tous. On a donc vu tout à coup l'air se vicier, la campagne frappée de stérilité, les arbres privés de fruits; et si quelques vestiges de vie demeuraient encore, les pauvres gens des champs demandaient leur nourriture aux arbres de Dodone , ou arrachaient les plantes et les herbes pour s'en nourrir. Or a-t-on vu jamais une miscro semblable tant que les ministres du culte furent traités avec honneur ' ? »

Le parti païen ne se contenta pas d'exploiter à son profit l'irritation du peuple, si injustement crédule dans le malheur. Il lui persuada que les défaites de Gratien étaient l'effet naturel des rancunes de la Victoire , personnellement offensée par l'abandon de son culte. En conséquence, profitant du temps où Ambroise était à remplir sa mission auprès de Maxime, le sénat rédigea une nouvelle requête adressée aux empereurs pour le rétablissement de l'autel de la Victoire *.

Cette fois tout faisait croire qu'elle serait entendue. On savait que Justine n'aimait pas Ambroise, tout en se servant de lui. On avait de bonnes raisons pour croire que cette veuve et cet enfant menacés ne commettraient pas la faute de s'aliéner le sénat par leur intolérance, quand tout leur commandait de ménager ce grand corps. Le pétitionnaire lui-même était une puissance. C'était Aurôle Symmaque, alors préfet de Rome , homme cher au peuple

« Apud Ambros. 0pp. l. II, p. 832, Relaiio Symmachi , n. 14-15.

2 Miserai pro()ler recuperanda lemplorum jura Romae legalos, el, quod est gravius, senalus noniine nitobalur. (Anibr. de Obilu Valentiniani, n. 19; l. II, p. H79.)

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romain comme une grande image de l'ancienne patrie. Disciple de la religion et de la philosophie de Socrate et de Gicéron, de Sénèque et de Marc-Aurèle, il n'avait pas peut-être une foi très-robuste au vieux polythéisme de Numa et des Fabius ; mais il s'était constitué le fidèle et le patron d'un culte qu'il croyait être le fondement indestructible des destinées de Rome. Membre du sénat et du collège des pontifes, à ce double titre il mettait un zèle superstitieux à sauver ses autels , stimulant ses collègues, leur faisant un point d'honneur de la fidélité à la religion romaine , et flattant leur orgueil jusqu'à les proclamer « l'élite du genre humain w. Homme d'Etat et homme de lettres, philosophe et écrivain, son nom par lui seul était une garantie que la requête sénatoriale revêtirait sous sa plume la forme académique que demandait la solennité de la démarche. Puis des services publics le recommandaient au peuple, auquel sa sollicitude de préfet de Tannone avait su procurer en des temps difficiles les deux seules choses capables de le toucher encore, le pain et les spectacles, les arrivages réguliers des provisions de blés à Ostie ou à Brindes, et les recrues d'artistes et de gladiateurs, de chevaux de course et de bêtes pour les jeux du théâtre et de l'amphithéâtre. Enfin , et par-dessus tout, un esprit de tolérance qui, chez lui, tenait moins au respect obligé de puissants adversaires qu'à l'indécision de ses croyances religieuses, prémunissait sa parole contre les emportements qui eussent perdu sa cause en irritant le prince '.

La requête fut, en efl'et, un chef-d'œuvre de rhétorique, mais elle ne fut rien de plus. En vain souhaiterait-on d'y entendre retentir quelques-uns de ces cris puissants qui honorent une défaite, et, jusqu'au seuil delà mort, témoi-

1 V. sur Symmaque l'excellente élude de M. \illemaiu. {Eloquence chrétienne au iv" siècle, p. 520.)

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