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CHAPITRE III

INSTRUCTIONS d'aMBROISE A SON CLERGÉ LES MOINES A MILAN

(Vers 391)

Symptômes de découragement dans le clergé. — Lettre d'Ambroise à ses clercs. — Le traité des Devoirs des minisires sacrés. — Ambroise l'oppose au de Offîciis de Cicéron. — Morale païenne et chrétienne. — Dieu, fondement de la loi. — La forme sacerdotale : Préceptes et jugements d'Ambroise. — La charité sacerdotale et les œuvres de miséricorde. — Bel éloge de l'amitié. — Modestie d'Ambroise.

Les moines à Milan. — Chute, hérésie et condamnation de Jovinien. — Lettre du pape Sirice à Ambroise de Milan , et Réponse d'Ambroise. — Conduite ferme et charitable d'Ambroise envers Sarmation et Barbatien. — L'épicuréisme renaissant. — La morale d'Ambroise.

Le clergé de Milan , à qui étaient adressées les lettres encourageantes de son illustre évêque, avait particulièrement besoin de cet appui. Après les enthousiasmes de l'ère des martyrs, l'Église était entrée dans la seconde période , celle des combats obscurs et de la longue patience. La vue des maux présents était capable de faire défaillir les plus forts, et une lettre d'Ambroise fait voir cet alanguissement dans quelques-uns de ses prêtres. A ces causes générales de découragement s'ajoutaient certains froissements intérieurs que révoque constate sans en préciser l'objet.

« Il se rencontre, disait-il, des clercs parmi vous à qui l'ennemi du salut suggère ces pensées : « A quoi bon

demeurer encore dans le clergé pour y subir des injustices, et y souffrir toutes sortes de peines, comme si je n'avais pas de quoi vivre de mon bien, ou, à défaut de bien, comme si je n'avais pas la ressource de gagner ma vie de quelque honnête manière ' ? »

Ainsi l'idéal sacerdotal pâlissait devant certains regards trop tournés vers la terre ; la lettre circulaire d'Ambroise à son clergé était faite pour les relever vers le ciel. « De telles pensées, disait -il, peuvent-elles distraire de leur devoir des prêtres et de bons prêtres ! Xe dirait-on pas en vérité que l'affaire d'un ministre de Dieu est de faire fortune , plutôt que de gagner le ciel après la mort ! comme si celui-là n'était pas assuré d'être riche dans l'autre monde, qui durant la vie aura su échapper à tous les pièges de l'ennemi -. »

Les paroles qui suivaient montraient, dans Jésus-Christ travaillant et souffrant, le modèle et le consolateur du prêtre. « Attachons-nous à lui, concluait Ambroise, il y a une grande douceur à avoir auprès de soi un ami avec qui on vive d'une même vie, portant le même joug , et soulevant la même chaîne pour la rendre moins lourde. C'est ce que veut dire saint Paul quand il aime à se nommer « le prisonnier de Jésus-Christ ». Se courber sous le joug du Christ, livrer ses pieds aux entraves de la sagesse divine, se faire le captif de Dieu pour n'avoir plus à porter les fers de notre tyran , tel est pour lious le sommet de la perfection ^. Vivons donc sous Jésus-Christ ! Quelle folie de renoncer aux récompenses célestes pour faire descendre son âme aux bassesses de la terre , et de néghger l'éternité pour la vanité qui passe ! Selon l'énergie même de

1 Quid mihi prodest in cloricis inanere, subire injurias, labores perpeti, quasi non possit ager meus me pascere? (Epist. lxxxi. n. 1 ; t. II , p. 1098.)

2 Ibid.

3 Ibid.,n. 10.

votre nom de clerc, vous êtes la possession de Dieu. Ne vous soustrayez pas au domaine de celui qui un jour vous dira : « Bon serviteur, entrez au lieu de mon repos. » Mes chers fils, adieu, et servez le Seigneur, car le Seigneur est bon •. »

Ces lettres , ces instructions , ces encouragements n'étaient que le prélude à une œuvre plus grande. Il y avait seize ans qu'Ambroise élaborait un livre considérable qui devait, dans son dessein, être le code du prêtre , et dans lequel le saint docteur se proposait d'exposer sa doctrine morale sur le sacerdoce. Il sentait bien qu'une fois conquis à Jésus- Christ, l'univers ne deviendrait sa possession durable qu'autant que fleurirait une forte discipline dans les défenseurs et les représentants de l'Évangile. Redoutant de voir fléchir dans l'accomplissement du devoir ceux qui devaient, par état, être les hommes du devoir, il écrivit son livre sur les Devoirs des ministres sacrés ^. On s'accorde à placer la rédaction de ce traité dans les deux années de paix qui suivirent la victoire de Théodose sur Maxime. C'est le plus renommé des ouvrages d'Ambroise, et celui qui lui conquit son titre de moraliste du iv° siècle.

Il importe de remarquer que le traité des Devoirs ne s'adresse pas uniquement aux ministres de. Dieu , et l'ouvrage donne plus que ne promet le titre. Dans la conviction que le prêtre doit être premièrement et éminemment un honnête homme, le docteur lui rappelle les règles de la morale naturelle et chrétienne qui sont la loi de tous.

1 Epist. Lxxxi, n. 12, 13, 14.

2 De Officiis minisfrorum Lihri 1res. Opp. t. II, p. 1. Ce livre a été publié A pari par Krabinger, Tubing., 1857. — Voir aussi Biltner : De Ciceronian. et Ambrosian. Offlc. Libris Commentdtio. Brunsb. , IS'iS. Il conclul par ces mots : « Libenter profecto conceclamus. Ambrosiana quippe Chrisliana officiorum prsecepta lumdocu mentis purori a , tum oxemplis illustriora esse.

Voué par tous ses travaux à combattre le paganisme partout où il le trouvait, Ambroiseveut opposer son livre sur les Devoirs à celui de Cicéron sur le même sujet : ce livre est donc le tableau de la vertu chrétienne telle que l'ont prêchée les apôtres, mise en parallèle avec la morale philosophique du plus éloquent des Romains. Du reste l'auteur ne nous cache pas que c'est à l'orateur de Rome et à un auteur grec, nommé Panetius, qu'il doit le titre et un peu le cadre de son ouvrage ^

Mais combien il laissait derrière lui son modèle ! La morale de l'académicien n'était guère qu'une pauvre morale indépendante, sans principe comme sans sanction, un édifice en l'air, une loi sans fondement, parce qu'elle était sans Dieu. Ambroise, lui, place en Dieu le principe, l'idéal et la sanction du devoir.

« Les impies, disait Ambroise, prétendent se passer de Dieu : ils ne veulent pas de ce juge clairvoyant que rien ne trompe. Ils ne veulent pas qu'il puisse pénétrer les secrets du cœur, parce qu'ils ont à dérober d'ignominieux mystères... Le méchant dit : « Aucun, regard ne me découvrira ; et il se réfugie dans l'ombre comme dans un asile ". )) Vains etïorts ! il ne saurait fuir les yeux du Dieu (|ui sonde les abîmes, et lit la pensée de l'homme avant que rhomme ne l'exprime. Quoi ! le soleil perce de ses rayons les profondeurs de la demeure où vous vous retirez, et quelque chose pourrait échapper au Créateur, dont il est le ministre? Le soleil répandrait sa clarté sur le monde, et la splendeur de l'intelligence éternelle ne pénétrerait pas l'àme qu'elle a formée ! Ce que Dieu aurait créé , il ne pourrait plus le voir, et celui quia doué l'homme de telles facultés ne les pourrait scruter lui-même comme il veut ^ ! »

1 De Offlciis lib. I, cnp. vu, n. 2i.

2 Job XXIV, l'i-lS.

3 De Officiis lib. I, cap. xiii^ n. 47, 50; et cap. xiv, n. .o5-5G.

Speclaleurdc la vertu et de ses combats magnanimes, Dieu en sera aussi le rémunérateur : c'est une autre vérité démontrée par Ambroise. Sans doute il faut que l'homme lutte contre la passion, et celte lutte pleine de dignité est aussi pleine de douleur. « Mais, répond Ambroise, une belle couronne lui sera décernée dans l'avenir ; ce n'est pas la couronne de la terre, mais ce sei"a celle du ciel. Si les méchants sont ici-bas dans la joie et le luxe, ils n'auront pas la palme réservée au combat, pas plus que, dans le cirque, le spectateur parfumé qui se tient à l'abri du soleil et de la poussière ne recevra le prix de l'athlète vainqueur '. »

Après avoir posé ces principes généraux, le docteur esquisse la physionomie extérieure du prêtre. Le prêtre est un homme de silence, de recueillement, de discrétion : telle est sa première règle ; six chapitres entiers sont consacrés à envelopper, pour ainsi dire, l'homme de Dieu de celte gravité d'où lui viennent le respect et la confiance des hommes -. Une douce modestie, un mainlien mesuré , une démarche tranquille , des manières simples et dignes annoncent d'abord en lui le ministre du Très-Haut '. Ambroise ne veut pas le voir assis à ces repas ou à ces tables de jeu, où la moindre perte, dit-il, est celle de sa considération M II le détourne des visites où il pourrait compromettre la fleur de sa réputation ou celle de sa vertu * : « Vous cherchez des visites, dit-il : n'avez-vous pas celle de Jésus-Christ? Visitez Jésus- Chrisl; entretenez Jt'-sus- Christ; écoutez Jésus -Christ ! On lui parle dans la prière ; on l'écoute dans les saints Livres. (Jue vous importent les nouvelles, et qu'avez-vous

1 De Officiis lib. 1, cap. xvi, n. IjD-GO.

2 Ibid., cap. 11, VI.

3 Ibid., cap. xviii, ii. 74, 75, S3.

4 Ibid., n. «Si).

•• rbid., n. S7.

à faire dans les maisons étrangères ? Il n'y a qu'une maison où nous soyons chez nous : c'est l'église. Laissons venir nous trouver ceux qui ont besoin de nous : nous sommes les ministres des autels de Jésus-Christ, et non les courtisans du monde '. »

Quant à la plaisanterie, il n'en peut supporter l'habitude dans le prêtre : « Malheur à vous qui riez, dit le Sei- « gneur, parce que vous pleurerez! » — • Et, après cela, nous irions chercher des sujets d'amusement, et rire dans ce pauvre monde, afin de mériter d'aller pleurer dans l'autre 2'. » Mais , en condamnant cet excès, Ambroise, toujours mesuré, ne refusait pas de faire grâce aux propos innocents que relevaient l'enjouement, l'esprit et le bon goût ^

Ambroise prétendait juger les hommes par ces dehors, qui, à la vérité, le trompaient rarement. — Il raconte qu'un jour se présenta, pour être agrégé à son clergé, un clerc d'un certain mérite, mais dont l'air inconvenant déplut au grave évêque , qui ne voulut pas de lui. A quelque temps de là on apprit que ce clerc avait apostasie et s'était fait arien. — Une autre fois remarquant la démarche hardie d'un de ses assistants, Ambroise lui lit défense de l'accompagner dans les cérémonies. Il lui pardonna ensuite et le réintégra dans sa première charge; mais il s'en repentit, car le malheureux était un avare obstiné que l'attache à ses biens poussa à déserter la foi et le clergé, afin de se soustraire au tribunal de l'Église.

Ayant esquissé la physionomie extérieure du prêtre ,

1 CurnonChristum revisas ?Chrislum alloquaris? Cliristumaudias? lllum alloquimur cum oramus, illum audimus cum divina legimus oracula. Quid vobis cum alicnis domibus, elc. {De Officiis lib. I, cap. XX, n. 88.)

2 Vaî vobis qui ridclis! quia flebiLis, etc. [Ibkl., cap. xxiii, p. 103.) •i Nisi forle plénum suavilatis et gra(i;e sermonem, non indocorum

est. [Ihid.)

Ambroise pénètre dans ce qui en conslilue le fond. La Prudence, Injustice, la Force, la Tompérancc, qui sont les quatre vertus cardinales du chrétien, seront d'abord celles du prêtre, qui les devra porter jusqu'à la perfection.

La Prudence est la recherche de la vérité. Mais la vérité pour nous est dans la révélation; et leconnble de la sagesse chrétienne et sacerdotale, c'est de croire à l'Évangile et de le mettre en œuvre '.

La Justice, selon Ambroise, embrasse tous nos devoirs envers la société civile et domestique. La charité est sa fille, et elle est pour le prêtre une couronne immortelle devant le monde et devant Dieu.

La Force que préconise Ambroise n'est pas la force corporelle et brutale: c'est la force morale, dont l'àme est le siège, et dont la patience est le plus bel exercice. C'est elle qui a fait les martyrs de l'ancien et du nouveau Testament, les Machabées, Agnès, ïhècle et surtout Laurent, dont le docteur se plaît à célébrer la mort intrépide et triomphante ^.

La Tempérance, qu'il nomme également modération, nous détache de ce monde, nous inspire la sobriété, nous donne la paix du cœur ; et la virginité est le plus beau de ses fruits. Or la virginité est excellemment la vertu sacerdotale.

La discipline de l'Église sur le célibat des prêtres est nettement formulée en cet endroitde l'ouvrage: « Il faut que votre ministère soit immaculé, irréprochable; et qu'ignorant absolument le lien conjugal, purs de corps, inviolablement fidèles. à la pudeur, vous gardiez, loin de la société du mariage, la grâce sacerdotale que vous avez reçue '. »

1 De Offic. lib. I, cap. xxvii, ii. 126.

2 Du chap. XXXV, 176, au clinp. xi.i.

3 InolTensuni autcm exhibondum et immamilaUim niinistoriurn, noc ullo conjut,'ali coilu vinlaïuUim rogm^si^ilis, iiiii iiili-yri corpoiv,

Le Docteur nous apprend qu'excepté dans quelques contrées très -écartées l'observation de cette règle était dès lors générale ; la loi se trouvait si bien établie dans l'Église, que ses rares transgresseurs n'avaient d'autre refuge que d'alléguer l'exemple des prêtres du peuple juif.

Telles sont les quatre vertus qui constituent Vhonnête pour le chrétien et le prêtre. Gicéron faisait de plus reposer la morale sur l'intérêt ou Vuiile. Mais Ambroise ne veut l'admettre comme mobile du devoir, que si l'on entend par là l'intérêt éternel, toujours et nécessairement conforme au bien moral. « C'est, dit- il, dans la balance des espérances à venir plutôt que des choses présentes que nous pesons le devoir. L'utile, à nos yeux, est ce qui peut nous gagner la vie de l'éternité et non les joies du temps '. »

Ainsi le prêtre, s'il écoute les belles leçons d'Ambroise, élèvera son âme au-dessus des richesses trompeuses, pour se mettre humblement au service du pauvre -. Il devinera la misère qui se cache en rougissant; il courra au-devant du désespoir qui suit les revers inopinés de la fortune ; il rendra compte à l'évêque des indigences qui se cachent, les plus douloureuses de toutes'. Il protégera l'honneur et procurera le mariage des orphelines pauvres *. Ce qu'il ne pourra faire par ses propres ressources, il le fera par ses conseils : une bonne parole est

incorruplo pudore, alieni eliam ab ipso consorlio conjugal!, sacri minislerii gratiam recepislis. [De OfficiisUh. I, cap. l, n. 2j9.)

1 Quod deceat et honeslum sit fulurorum magis quam prfùsenlium melirnur formula, uihil utile nisi quod ad vilœ illius œternœ prosil gratiam definimus, non quod ad delcclationcm praîsentis. [De Offlciis minislr. lib. I, cap. ix , n. 28; t. II.)

2 Ibid., lib. I, cap. xiv, n. 67.

3 His qui publice egere verecundanlur consulere ac subvenirc debel... de his suggérai episcopo. [Ibid., cap. xv, n. G9.)

4 Yirgines orbalas parentes tuendce pudicitiœ gratia connu bio locenl; nec solum studio, sed eliam sumplu adjuvent. [Ibid., n. 72.)

une aumône aussi. Il sera hospitalier sans affectation, libéral sans profusion; s'il ne peut donner davantage, il partagera son pain, et l'Écriture a dit que « rien ne vaut le pain partagé dans la douceur et dans la paix ' ». Le fruit immédiat que le prêtre en recueillera, ce sera l'amour de tous. « Plus le peuple vous verra faire de bien, dit Ambroise, plus il vous aimera. Je connais plusieurs prêtres qui, plus ils donnent, plus il ont. (^elui qui voit un prêtre adonné aux bonnes œuvres lui conlle volontiers la dispensalion de ses bienfaits, car il est assuré que ses aumônes parviendront aux malheureux -.

Nul ne s'étonnera qu'Ambroise ait mis l'amitié au nombre des vertus sacerdotales. C'est par elle qu'il termine son livre des Devoirs. Il savait que les prêtres n'ont pas seulement le droit et le besoin de demander à de mutuels épanchements un ahment pour les ardeurs ou un préservatif contre les dégoûts de l'ùme; mais il savait qu'en cherchant des cœurs dignes des leurs ils obéissent aux enseignements de la loi comme aux exemples les plus divins de l'Évangile. 11 cite Jonathas ; mais il propose surtout notre Seigneur Jésus, modèle de cette vertu comme de toutes les autres ; et s'adressant aux prêtres :

«Conservez donc, mes enfants, disait l'évêque, conservez l'amitié avec vos frères, ear rien n'est plus beau dans les choses humaines. C'est la consolation de cette vie de trouver quelqu'un à qui le cœur puisse s'ouvrir, qui reçoive nos secrets , et soit le confident des mystères

i De OffJciis lib. I, cap. xxi. — Melior est panis in suavilale cum pace. [Prov. xvii, 17.)

2 Quo plus se operari videret populu5,magis diliget. Scio plerosque sacerdoles, quo plus consulerint, plus abundasse, quoniam quicumque bonum operaiium videl, ipsi conferl quod ille suo officio dispensât , securus quoi! ad pauperem sua perveniat misericorilia. [De Ol'ftciis lib. 11, cap. XVI, n. 78.)

(le notre âme. Fidèle partout et toujours, notre ami est heureux de nos joies, triste de nos douleurs; et sa voix nous affermit à l'heure des épreuves ^.

« Qu'est-ce , en efïet, qu'un ami , sinon un frère d'àme? Votre àme s'attache , s'unit , et se môle à la sienne dans une fusion si complète, que de deux vous ne faites qu'un, vous confiant à lui comme à vous, et ne lui demandant jamais rien que l'honneur réprouve. Aussi bien l'amitié n'est pas une affaire d'intérêt , c'est une atïaire de cœur ; tellement que , chez les pauvres, l'amitié très-souvent est plus vraie que chez les riches -. «

« Trouvez-moi quelque chose de plus haut que l'amitié. Les anges en sont capables aussi bien que les hommes. Que dis-je? Jésus lui-même s'est nommé notre ami; il nous ouvre sonco3ur, ouvrons-lui de même le nôtre ! L'amitié véritable a son modèle dans l'épanchement du Seigneur Jésus-Christ versant sur ses disciples les mystères cachés dans le sein de son Père ^ »

Ces tendres effusions sont peut-être plus rares dans ce livre d'Ambroise que dans ses homélies. Il y est moins orateur, il y est plus écrivain. Le juriste aussi s'y laisse bien reconnaître, et les souvenirs du prétoire reparaissent dans l'élocution calme, la sévère ordonnance, le style mâle de cet écrit. Le magistrat s'y retrouve encore çà et là dans le ton d'autorité et de commandement ; mais c'est l'autorité paternelle et pastorale , c'est ce commanjiement honnête que Bossuet célébrait comme une vertu des princes. Dès le début de son livre, le docteur s'est excusé de venir donner des leçons lorsque lui-même aurait besoin

1 Servale, igilur, filii, initam cum fratribus amiciliam, qua nihilesl in rébus humanis pulchrius, elc. (De Ofliciis,n. 78.)

2 Non vecligalis amiciliaest, sed plena decoris, plena graliae, elc. (Ibid., n. 133, 134.)

3 Effundit animum suum aniicus, sicul elTundebat mysleria l'olris Dominus Jésus. {De Offrciis lib. III, n. 133.)

51 ii LK LIVRE DES DEVOIRS PAR AMBROISE

d'en recevoir. « On pardonnera peut-être, dit-il modestement, cette témérité à un père dont l'alTcclion désire instruire ses iils, et qui leur dit avec le Maître de l'humilité : « Venez m'entendrc, mes enfants, je vous enseignerai « la crainte du Seigneur '. » Il leur disait plus loin : -.1 Cicéron a écrit son traité des Devoirs pour l'instruction de son lils ; ce sera pour la vôtre que j'aurai faille mien, ô mes enfants, que j'aime et que j'ai engendrés dans l'Évangile *. »

Enfin, en écrivant aux prèlres sur leurs devoirs, Ambroise n'oubliait pas que l'évêque a les siens envers ses frères dans le sacerdoce. L'orgueil de la domination dans le pouvoir spirituel lui paraît un sacrilège ; il le flétrit en ces termes : « Parce qu'ils sont promus à la dignité épiscopale, il ne faut pas que les évêques deviennent arrogants. Qu'ils se souviennent plutôt du devoir de la reconnaissance, et qu'ils gardent l'humilité. Que l'évêque, prêtre comme ses frères , ne prenne pas ombrage de ce qu'un ministre de Dieu , membre de son clergé , s'est concilié l'estime par sa charité, par son austérité, par son intégrité, sa science ou sa parole ; car la gloire d'un docteur c'est celle de l'Eglise elle-même ^ » Il n'y a que les esprits supérieurs qui i^3connaissent ainsi le mérite des autres , parce qu'ils n'en redoutent rien pour leur gloire personnelle ; il n'y a que les grands cœurs qui le recherchent et s'en ré-

i Non arrogans videri arbitrer, si inter filios suscipiain alTectum docendi. {De OfflcHs lib. I, cap. i, n. 1.)

2 Sicut TuUiusad erudiendum filium, ita ego quoque ad vos inforniandos filins meos; neque enim minus vos diligo quos genui in Evangelio. [Ib'ul., cap. VII, n. 24. j

3 Neque hos arrogantes esse oporlet, sed magis, tanquam inemores gratiîB, humilitate teneri : neque offendi sacerdolein, si aul presbyter, aut minister, aut quisquam de clero, aut misericordia, aut jejunio, aut integritale, aut doclrina et lectione e.xislimationem accumulot suam : gralia enim Ecclesiao laus docloris est. [Ibid., lib. Il, cap. x.MV, n. 122.)

jouissent : celte grandeur d'âme était une des vertus d'Ambroise.

« Tel est le livre des Devoirs, dit un juge très-délicat, tel est ce livre, noble témoignage de-la lutte du christianisme contre la philosophie pour élever la loi morale , et de la lutte du sacerdoce contre la vertu laïque pour la dépasser dans l'accomplissement de cette sainte loi*. » La philosophie avait la prétention d'être l'école du bien : le christianisme avait et justifiait celle d'être le sanctuaire du mieux et de la perfection. Il n'y a pas de plus belle émulation que celle-là.

Après les prêtres, les moines étaient le plus grand objet de la sollicitude pastorale d'Ambroise. Saint Augustin raconte qu'il y avait à Milan, hors des murailles de la ville, un monastère de cénobites, que l'évêque avait mis sous la direction d'un de ses meilleurs prêtres -. Ce monastère situé au nord de la cité devait, dit-on, son origine à saint Martin de Tours: Martin, ay^nt visité la Gaule cisalpine du temps de l'arien Auxence , s'était construit en cet endroit , sur un coteau couvert de vignes et de bois , un petit abri pour lui et de pauvres cellules pour quelques disciples qu'il y avait laissés. Ceux-ci s'étaient bientôt multipliés sous l'action apostolique d'Ambroise, et leur ferveur faisait la gloire de la religion, quand éclatèrent parmi eux de scandaleuses défections et de coupables erreurs.

La cause du mal remontait au moine Jovinien, religieux apostat, qui, après les plus excessives austérités, était sorti du cloître et avait donné au monde le scandale d'une vie sensuelle , d'une doctrine hérétique et d'une morale grossière. Partant de ce principe, qu'une fois baptisé le

1 M. Villemain, Tableau de l'éloquence au ix" siècle.

2 August. Confess. lib. VIII, cap. vi, et De Moribus Eccles. calhol. cap. xxxiii.

chrétien est impeccable, il professait que jeûner ou se gorger d'aliments, rester vierge ou vivre dans le désordre étaient choses également saintes, pourvu qu'on rendît grâces à l'Auteur de tout bien. Il niait aussi le virginal enfantement de Marie.

Rome s'émut de ces scandales. Jérôme les dénonça par de véhéments écrits. En 390, le pape Sirice frappa Jovinicn d'une condamnation, après laquelle l'hérétique se réfugia à Milan ; mais Ambroise était prévenu. Trois prêtres de l'Église de Rome, Alexandre, Léopard et Crescent, étaient venus lui remettre une lettre du Souverain Pontife, l'informant de la sentence portée contre l'apostat. « Le presbytère de Rome ayant été assemblé , nous avons excommunié ces prédicateurs d'une doctrine nouvelle. Nous vous faisons donc savoir que tout le clergé, prêtres et diacres, nous avons décrété que Jovinien, Auxence, Genialis, Germinator, Félix, Frontinus, Martian, Janvier et Ingeniosus, fauteurs de cette hérésie et coupables de ces blasphèmes, étaient, par notre jugement et la sentence divine, rejetés de l'Église à perpétuité ». »

Aussitôt, rassemblant les évêques voisins, Sabin de Plaisance, Bassien de Lodi et quelques autres prélats, Ambroise rédigea pour le pape une réponse collective où éclate la profonde religion de lui et de ses amis pour le siège de Rome. « Vous êtes bien le bon Pasteur, lui écrivaient-ils ; vous gardez avec amour, et vous défendez avec énergie le bercail de Jésus- Christ. Vous veillez sur la portede la bergerie, et vous méritez bien que les brebis du Sauveur vous écoutent et vous suivent. Nous vous en félicitons. Seigneur et Frère aimé, et, de tout notre cœur, nous vous en bénissons -. »

1 Epist. Syricii papœ ad Mediol. Ecclesiam , apud Ambros. 0pp. l. II, p. %3.

2 Recognoscimus lilteris Sanclitalis luœ boni pasloris excubiasqiii

Neuf évêques présents signèrent la lettre au pape, et adhérèrent à la sentence prononcée contre Jovinien. L'hérélique condamné, et plus tard exilé dans l'île de Boas, près des côtes de la Dalmatie, par ordre de l'empereur llonorius, tomba dans le mépris.

Mais il avait laissé la semence de sa doctrine à Milan , où elle germa dans le cœur de deux religieux du monastère d'Ambroise , Sarmation et Barbatien. Racontant leur défection , l'évêque disait d'eux : « Ils étaient chez nous , et non point avec nous , selon l'expression de saint Jean. Demeurant dans notre monastère, participant à nos jeûnes, loin de toute occasion de chute, ils ne pouvaient donner cours à leurs folles pensées. Leur mollesse trouva ce joug intolérable: ils quittèrent le monastère. Il est vrai que plus tard ils désirèrent y rentrer; mais on ne les y reçut pas. Prévenu de me mettre en garde contre eux, je leur avais d'abord adressé mes remontrances; elles ne furent pas écoutées. Bientôt donnant libre carrière à leur emportement, ils prêchèrent leurs maximes perverses et firent reconnaître en eux les suppôts de tous les vices. Maintenant tout est perdu, et le mérite de leurs jeûnes, et le fruit de leur continence. Bien plus, voici qu'animés d'un zèle diabolique ils détournent leurs frères des bonnes œuvres qu'ils ont abandonnées ^ »

Forcés de sortir de Milan, les deux moines passèrent à Verceil. Cette Église n'ayant poiiit encore de pasteur, ils espéraient insinuer leur venin plus facilement à la faveur de la vacance du siège ; mais le zèle d'Ambroise les poursuivait partout. Il écrivit aussitôt au clergé de Verceil pour les démasquer. « J'apprends, dit sa lettre, l'arrivée parmi vous de Sarmation et de Barbatien , ces vains dis-

fideliter commissam Libi jaiuiam serves, et pia sollicitudinc Cliristi ovile custodias, etc. (Epist. xlii, n. 1. p. 963.) 1 Ambros. Epist. xlii ad l'ercrlL, 7, 8, 'J.

516 AMBROISE CONDAMNE JOVINIEN

coureurs, prétendant qu'il n'y a nul mérite à l'abstinence, nulle grâce attachée à la virginité, que le jeûne est unedéiiience, que tous les genres de vie se valent , et que c'est folie de vouloir assujettir le corps à l'esprit. Quelle est donc cette nouvelle école d'épicuriens ? Ils se donnent le nom de philosophes ; non, ce sont des insensés qui prêchent la débauche par mépris de la vertu '. Maîtres étranges que ceux qui disent comme les païens : Mangeons et buvons , car nous mourrons demain ! Épicure lui-même n'a rien dit de si grossier. La philosophie les désavoue : combien plus la religion ! Que veulent-ils de nous , sinon que nous abdiquions notre dignité d'homme, pour mener la vie des bêtes, et que nous nous dépouillions de Jésus-Christ pour revêtir la livrée du diable? Mais non, fermes en vos cœurs, craignez les loups qui voudraient vous dévorer; chassez-les loin de vous - ! »

Ils furent chassés en effet. A partir de ce jour, l'histoire perd la trace des deux moines milanais, qui disparaissent dans l'oubli où tant de leurs semblables sont tombés après eux. Ambroise pleura leur chute; leur souvenir lui était une cruelle blessure. Il en parlait aux fidèles comme d'un épouvantable exemple, qui devait les faire trembler pour leur propre salut. « Considérez cet homme qui d'abord avait en lui l'amour delà chasteté, le zèle de la perfection, l'attachement à la règle , le goût de la sainte observance. Aujourd'hui quel changement! Il a quitté le monastère, il se livre aux délices, se plonge dans la luxure ' ! Considérez ces malheureux qui déjà depuis longtemps ont quitté leur monastère : voici qu'ils sont devenus les maîtres de la dissolution, les propagateurs de Tinconlinence, les docteurs du libertinage, les contempteurs de la

1 Quae islos Epicureos nova schola misit? etc. (Epist. lxiii, 8.)

2 Stantes ergo in corde veslro, fugate ab Ecclesia. [Ibid., n. 'ù\.) '^ Ambr. (■;* Psalin. xx.wi , n. VJ; t. I, p. 7*J8.

AMBROISE CONDAMNE JOVINIEN 517

vertu. Avec trop de raison on pourrait dire d'eux: « Leurs pas se sont égarés, et ils ont dévié de leurs premières démarches! » ou avec saint Jean : « Ils sont sortis de nos rangs, mais ils n'étaient pas nôtres; car, s'ils l'eussent été, ils auraient persévéré avec nous M »

Les autres persévéraient donc. Ils persévéraient dans la lutte permanente de la liberté morale contre les servitudes de la chair, dans l'effort de la volonté ardente à la poursuite de la perfection chrétienne, et dans l'essor de l'âme vers les pures régions où se trouve sa vraie grandeur. Ainsi étaient-ils l'exemplaire supérieur delà morale d'Ambroise, morale forte et douce inspirée par le divin esprit de l'Évangile, Elle prêche le sacrifice, le renoncement, la chasteté, les jeûnes et les pénitences ; elle dénonce la guerre ; mais elle y fait marcher sous la conduite d'un Chef si fidèlement aimé, elle enflamme pour sa croix d'une si noble ardeur, que rien ne coûte plus à l'âme ainsi transportée, et que, s'il le fallait, elle irait avec lui et pour lui au martyre ; car « l'amour, dit l'Écriture , est fort connine la mort. »

1 Dudum de monasteriis exierunt, et nunc luxuriœ sunt magisfri, etc. (Ambr. in Psalm. xxxvi, n. 49; t. I, p. 799.)

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