SES PREMIERS ACTES DE FOI CATHOLIQUE
Lavillf du Milan au iv« siècle. — Le régime impérial oL la religion. — La politique et les violences de \'alentinien. — L'admiuislraliou juste et douce d'Ambroise. — Les ariens et Tarianisme à Milan. — L'exil de saint Denys. — L'évêque arien Auxence. — Sa mort. — Troubles pour rélection d'un évêque.
Ambroise acclamé et élu évêque. — Sa résistance. — Sa fuite. — Valenlinien approuve ce choix. — Ambroise est baptisé, ordonné et sacré. — Applaudissement de saint Basile. — Sa lettre à Ambroise.
Ambroise demande les reliques de saint Denys à Basile. — Translation de ces reliques. — Leur entrée triomphale à Milan. — Éloge de saint Denys par Ambroise.
Ce fut dans l'année 373 qu'Ambroise prit possession de son gouvernement. Le consulaire avait alors trente-trois ans. Dans la nouvelle division que Constantin V' avait faite de l'empire en préfectures, en diocèses et en provinces, le consulaire était gouverneur d'une province. Celle qui venait d'être soumise à l'administration de l'ami de Probus relevait de la préfecture ou vicariat d'Italie '.
1 Le vicariat d'Italie comprenait sept provinces : la Ligurie avec le Milanais, l'Emilie, la Flaminie, le Picenum, la Vénétie avec ristric, les Alpes Cottiennes et les deux Rhéties. Le vicaire Italique résidait d'ordinaire à Milan. — La préfecture ou vicariat de Rome embrassait le reste de la Péninsule.
Elle comprenait une grande partie de l'opiUcnte contrée qui prit plus lard les noms de Piémont et de Lombardie, et Milan en était la métropole. C'est là qu'Ambroise se rendit. Le mandat de gouverneur, révocable à volonté , n'était pas d'ordinaire d'une grande durée. Mais bientôt un autre titre, d'un ordre plus qu'humain, allait fixer à Milan l'homme d'État et l'homme de Dieu que nous y verrons vivre et mourir.
Cette ville n'était pas seulement une cité puissante. Par une disposition providentielle très-souvent remarquée, les empereurs chrétiens, laissant Rome à son évêque, avaient choisi pour eux-mêmes une autre résidence, et c'était à Milan que Constantin avait d'abord établi sa demeure. Il y avait signé le mémorable édit qui, en reconnaissant le culte de Jésus-Christ, fermait l'ère des martyrs. Les empereurs, ses fils, y fixèrent ensuite leur séjour, comme au cœur de leur empire, quand ils n'emportèrent pas leur trône et leur épée aux frontières de Trêves ou de Constantinople. Enfin, depuis dix ans, et dès le commencement de son règne, Valentinien y avait transporté son quartier général et sa cour, de sorte que Milan était à cette époque la capitale véritable des maîtres de l'Occident.
Ouand du faîte de sa cathédrale on contemple Milan s'épanouissant au sein d'une vaste et riche plaine parsemée de villages, arrosée par le cours de l'Adda et du. Tessin, et encadrée au loin parles sommets neigeux de l'Apennin et des Alpes, on prend bien l'idée d'une grande métropole. Il s'en faut toutefois qu'elle ait eu, du temps d'Ambroise, l'étendue que nous lui voyons aujourd'hui. Mais elle avait dès lors et depuis longtemps dépassé l'enceinte dont les Gaulois l'avaient primitivement investie ; et déjà elle débordait la muraille romaine flanquée de tours carrées que venait d'élever Maximien Hercule. Ausone, le poète des cours, nous a vanté la magnificence de la ville, les plaines de 'Vetra où la garde impériale avait
son quarlior, à proximité de la forêt des Ormeaux ; il a énuméré les monuments puljlics . dont les recherches des savants retrouvent encore le site et parfois les ruines '.
Six portes principales donnaient entrée dans Milan. C'étaient la porte Neuve avec la porte de Corne au nord, la porte de Verceil et celle de Pavie au couchant et au midi , la porte Argentea ou Orientale au levant. Mais la plus remarquable était, de ce côté, la porte Romaine, que commandait un arc de triomphe élevé par les Romains triomphateurs de l'Insubrie. La partie méridionale était à peine touchée par le cours de l'Olona , qui se hâtait de se replier au sud vers le Tessin. Non loin de là , entre les portes de Pavie et de Verceil , s'étendait le stade ou cirque, à peu près au même lieu où l'église appelée Saint-Marie-du-Cirque a conservé son nom. Le théâtre se dressait sur l'emplacement actuel de l'église Saint- Victor. On retrouve l'amphithéâtre avec ses carceres dans les substructions de l'église Saint- Nazaire et de Saint- Étienne in Brolio. L'enceinte des Thermes d'Hercule comprenait et débordait l'église Saint -Laurent. Seize magnifiques colonnes qui en restent encore sont, avec un bassin de porphyre provenant, comme on croit, du même lieu , le plus précieux débris d'antiquité romaine dont se glorifie cette ville. Ausone mentionne aussi le palais impérial construit par Trajan , et dont on retrouve la place
1 El Mediolani niirarum copia rerum, Innumerée cultaequo domus, fecunda virorum Ingénia, antiqui mores; lum duplice muro Amplificala loci species, populiquc voluplas Circus, et inclusi moles cuneata theatri, Templa, palalinaeque domus, opulensque monela. VA rc'iïio Horculei celebris sub voce Lavacri , Cunctaque marmorcis ornala perislyla signis: Orania quœ magnis oporum volut amula formis Excellunl, nec juncta premit vicinia Romœ.
* AUSON.
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et le souvenir dans l'église Saint-Georges-du- Palais. Le capitole et le prétoire où Ambroise siégeait ont été l'emplacés par l'église Saint-Sauveur. Enfin de superbes portiques, peuplés de statues de marbre, et une suite de palais- privés rivalisant avec les monuments pujjlies , faisaient vraiment de Milan, selon l'expression du poëte, l'émule de Rome '.
Le pouvoir dont Amliroise était le représentant et le dépositaire dans cette ville n'avait plus rien de commun avec ce qui avait fait si grand le nom romain. Au césarisme impérial, qui avait remplacé l'ancienne république, commençait à succéder le despotisme oriental, la dernière forme des empires en dissolution. « On peut admirer alors, dit un grand orateur, cette vaste unité achevée par les Césars, qui ont attiré à eux toute juridiction, et dont le moindre signe se fait obéir des colonnes d'Hercule au Bosphore Cimmérien , des cataractes du. Nil aux sommets de la Calédonie. Mais c'est en vain que leur pouvoir, servi par une multitude de soldats et par une multitude plus nombreuse encore de fonctionnaires , atteint tout homme et toute chose sur cette' immense étendue de pays. Rome est déjà morte, et rien n'est vivant autour d'elle... Les populations diminuent , et une pauvreté croissante étonne le fisc , qui se montre plus avide à mesure que ses tributaires produisent et possèdent moins. La gloire, l'intelligence, la valeur, la richesse, la vie enfin s'est retirée de ce grand corps, où un seul homme, à £orce d'être tout, a fini par n'être rien lui-même, si ce n'est le gardien adoré de la bassesse et de la misère de tous. Voilà Rome au milieu du iv*' siècle -. «
1 Ughelli, Ilalia sacra, t. IV, liomœ, 1652, p. 20.
Graliolo, De prœclaris Mediolani ^-Edificiis quœ ^i.'nohardi cladem anlecesserunt. Mediol., 1723, in-4''.
V. surtout le D"- Biraghi et le plan ci-joiiU de Milan au iv« siècle.
2 Le P. Lacordaire.
Le christianisme, qui est « résurrection et vie », aurait dû, ce seniljle, arrêter cette décomposition. Mais pendant qu'il infusait sa sève dans Je monde moral, le monde administratif lui demeurait obstinément fermé. Là le chrislianismo régnait dans les intelligences comme objet de discussion plus encore que de foi; mais c'était le paganisme qui subsistait tout entier dans le régime et le style des Divins empereurs, Pontifes Maximes d'un culte dont leur Éternité recevait le meilleur encens. Le fond de ce régime c'était l'exploitation légale de l'homme par l'homme : dans la famille par l'omnipotence du père, dans la société par l'esclavage , dans le gouvernement par le pouvoir discrétionnaire d'un seul. Or comment la loi chrétienne, qui est une loi d'amour, eût- elle pu trouver dans cet asservissement l'honnêteté, la force, la générosité, qui sont sa préparation naturelle dans les âmes, et comme le lit creusé pour recevoir sa grâce?
Sans doute « la parole de Dieu ne se laisse pas enchaîner », et la foi opérait dans le secret des consciences une révolution morale qui devait nécessairement en amener une autre. Elle améliorait les lois, quelquefois à l'insu et souvent contre le gré du législateur lui-même; cependant l'administration se tenait à l'écart de ses inspirations comme de ses institutions. Elle ne lui permettait pas plus do Ijriser les entraves de l'antique servitude qu.e les formules sacrilèges de la chancellerie; de fermer un théâtre ou un amphithéâtre que de chasser du code le divorce et l'esclavage. Ce système d'exclusion était particulièrement celui de Valentinien , qui, fatigué sans doute des dissensions religieuses des règnes précédents, avait pris le parti d'écarter entièrement la religion des affaires. Tout en demeurant pour son compte fermement fidèle au culte catholique, il était décidé à ne pas s'occuper de celuilà plus que des autres, et à ne rattacher sa politique à aucun.
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Et cependant si jamais prince avai! eu l)esoin que ses actes fussent conseillés par la loi de charité, c'était bien Valentinien , homme droit, mais emporté, de qui la maxime était : « La sévérité est l'âme de la justice, et la justice est l'àme de la souveraineté. » Inutile d'ajouter (jue ses agents s'étaient fait une règle et une vertu de copier ses excès en les exagérant. Catholique sincère, il eût été capable d'écouter la religion ; mais il n'avait pas encore rencontré l'homme qui devait lui en faire entendre le langage. Son autorité sans frein s'était ainsi tournée en cruelles rigueurs. Milan montrait le tombeau de trois appariteurs que l'empereur avait envoyés à la mort pour n'avoir pas voulu prêter leur ministère à une exécution barbare. Mais le peuple avait vengé leur mémoire par son deuil, et l'Eglise l'avait fait par des. honneurs sacrés. On appela leur tombe « le sépulcre des Innocents ». On leur rendit un culte; et quelque temps après, lorsque Valentinien préparait des rigueurs nouvelles, le questeur Eupraxius eut le courage de lui dire : « Prenez garde, prince, car voici que les chrétiens honorent comme martyrs ceux que vous condamnez comme criminels '. »
Milan respira quand elle connut le gouverneur qui lui était donné. Chaste, sobre, pieux, affable, charitable surtout, Ambroise faisait descendre sur ses administrés le bienfait d'une justice inspirée par l'esprit de l'Évangile. « La justice, disait-il, se doit premièrement à Dieu, secondement à la patrie, troisièmement à la famille, puis à l'humanité entière. Défendre sa patrie contre les barbares dans la guerre , défendre les faibles durant la paix, protéger contre la violence ses frères opprimés, voilà l'œuvre
1 Ammiam. Marcellin. cap. xxviii, 0. Milan a conservé les reliques do ces martyrs dans Tëglise Saint-Etienne i)i i5ro/io, appelée aussi Sainl-Elîenne ad Innocentes et ad Rolam sanguinis. [Milano e sue lerritorio, t. II, p. 347. Milan, 1844.)
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delà justice '. » C'est à ce ministère qu'Ambroise employa son zèle. Il paraît, par un mot de son biographe F'aulin, qu'il avait même aboli , à son prétoire , la torture de la question, qu'il fallait tant de siècles encore pour faire disparaître de nos codes -. Par lui Milan jouissait d'un régime de douceur tellement exceptionnel, que les peuples s'accoutumaient dès lors à voiren lui un père plutôt qu'un
juge-
Cependant le bon ordre était d'autant plus difficile à maintenir qu'il existait une cause permanente de perturbations dans la lutte des ariens avec les catholiques. 11 y avait cinquante ans que le trop célèbre Arius, prêtre d'Alexandrie , avait commencé de prêcher que le Fils de Dieu n'était pas de même nature que son Père ; et son hérésie, passant d'Orient en Occident, avait mis tout en feu. Jésus-Chrisf, le Fils de Dieu, est-il égal au Père, ou ne lui est-il que semblable? — Toute la question doctrinale avait été réduite à ces mots , ou plutôt à une lettre de ces mots, dans les derniers conciles. Mais ce mot, mais cette lettre diversement interprétée contenait en réalité toute une théologie, et de cette théologie découlait l'économie de la société religieuse. L'arianisme bien compris c'était le paganisme qui voulait recommencer sous une nouvelle forme. Aussi la philosophie néoplatonicienne s'était-elle empressée de donner la main à celte hérésie sophistique , élaborée à l'ombre du musée Alexandrin , et (jui, par sa doctrine d'un Verbe-créature, lien du fini et de l'infini, intermédiaire entre le monde et une divinité inerte et solitaire, reconstituait le règne des systèmes antiques.
L'Église s'était levée contre l'arianisme; Constantin s'é-
1 Amljros. de Officns min. lib. I. cap. xxvii, n. 127, 129.
2 Tribunal conscendit, et lune, conira consurludinem svam , lornifnta jussil. pcr.-^onis acJliiberi. (Paulin. Vila Amhr., n. 7.)
tait ému; le concile de Nicée, en 325, avait condamné l'erreur, mais sans pouvoir la détruire. Elle avait survécu à l'épouvantable mort de son auteur, dont vingt sectes s'étaient partagé l'héritage. La cour avait faibli. Après Constantin lui-même, Constance s'était rangé du côté des intrigants qui égaraient sa foi. C'était surtout Milan qui, en sa qualité de résidence impériale, était devenu le champ de ces combats en Occident. C'était là qu'Athanasc était venu porter devant l'empereur Constant le témoignage de sa foi. C'était là que le pape Libère avait fait à Constance d'intrépides réponses qui répondent, devani l'histoire, de son orthodoxie '. Là encore, dans le chœur de l'église métropolitaine , entre des légions en armes et une population en rumeur, s'était tenu le concile de 335, concile dans lequel Denys de Milan, pontife d'une foi courageuse , avait été le premier, avec Eusèbe de Verceil , à signer, contre les ariens , le symbole de Nicée. Ce courage leur coûta cher. Par l'ordre de l'empereur, les évêques orthodoxes furent jetés dans les Thermes de Maximien- Hercule, en attendant qu'ils fussent proscrits loin de leurs sièges. Denys dut quitter le sien. Il célébra à Milan le sacrifice d'action de grâces pour la dernière fois. Puis, se
1 \'oici quelques-uoes de ces paroles à l'empereur, qui lui reprochait d"ètre le seul à soutenir Athanase : « De ce que je suis seul, la caufe de la foi n'en est pas diminuée... — L'Empereur : " Signe l'arrêt d'A- Ihanase, et tu retourneras à Rome. » — Libère : « J"ai déjà dit adieu à mes frères de Rome. Mieux vaut être chassé de Rome que'de désobéir à l'Église. I) — L'Empereur : » Je te donne trois jours pour choisir entre ton siège ou l'exil. » — Libère : " Trois jours ou trois mois ne me feront pas changer. Envoie-moi où il te plaira. (Théodore!. Hisil. EccL lib. II, cap. xvi.)
V. sur le pape S. Libère et son orthodoxie Zaccaria : De rommenliliv Liberii Lapsu, Alzog, Hisl. de l'Eglise. Paris, 1849, p. 376.
Ilefele, Hisl. des Conciles, t. II, p. 66. E. DumonI , Revue des rjiiesl. Iilsl., juillet 1.S66.
dérobant à la protection populaire , il prit le chemin de son exil et se rendit en Cappadoce '.
Celui qu'Ambroise trouvait sur le siège de Denys était Taricn Auxence, Alexandrin de naissance, qui ne savait pas même la langue du pays qu'il venait gouverner. Esprit astucieux , unissant en lui la subtilité d'un Grec avec la souplesse d'un courtisan, il tenait tête à saint Hilaire; et comme il n'entrait pas dans les vues de Valentinien d'agiter l'Italie pour une discussion théologique, l'intrus, depuis plus de vingt ans, se maintenait à la faveur de sa duplicité. Du fond de la Cappadoce , Denys apprit les maux de son Église déchirée, et mourut de douleur. « Mais il a remercié Dieu , écrivait Ambroise , de finir là ses jours infortunés plutôt que d'être témoin des malheurs de son peuple, et il a mérité cette grâce, d'emporter la paix de Dieu dans un cœur inébranlable -. »
Ambroise était en face de cette population scindée et frémissante, où le schisme menaçait de se prolonger indéfiniment, quand Auxence mourut, en 374. 11 fallut procéder au choix d'un successeur. Trois éléments concouraient à cette élection : les évêques de la province, le clergé entier de l'Église à pourvoir, et le peuple. Le peuple n'y participait pas par un vote régulier; mais on tenait compte de son vœu souvent impératif et irrésistible. En outre le désir de plaire aux empereurs, ou l'exigence de ceux-ci, commençait à introduire la coutume nouvelle de consulter le prince. Comme Valentinien n'était pas à Milan au moment de l'élection du successeur d' Auxence, les évêques crurent nécessaire de lui envoyer à Trêves une députation , pour demander son avis sur le choix du pasteur de sa ville impériale. Le prince fut fidèle au
1 V. S. Hilar. ad Constant. I, p. 1223.
V. aussi les Bolland., Acla Sanct. au 25 mai : S. Denys de Milan.
2 Anibros. Ep. lxiii ad Vercel., n. 70.
AMBROISE CONSULAIRE A MILAN 3o
syslème d'abstention qu'il avait adopté. « Vous qui êtes nourris dans les lettres divines, répondit-il aux députés, vous savez mieux que moi les qualités de celui qu'on élève à la dignité pontificale. Il doit enseigner les autres, non point par sa parole seulement, mais par sa vie ; être pour eux le modèle de toutes les vertus, avoir le témoignage d'une sainte doctrine. Faites choix d'un tel homme, et, bien que maîtres de l'empire, nous courberons la tête devant lui , et nous recevrons ses avertissements comme la médecine salutaire de notre âme ; car nous sommes hommes , et comme tels exposés à faire plus d'une chute '. »
Les députés ne purent rien obtenir davantage. Comme ils pressaient le prince de dire sa pensée : « Non, répondit celui-ci, une pareille affaire dépasse mon pouvoir; et vous, qui êtes remplis de l'esprit de Dieu, vous devrez mieux choisir '-. »
[-.'empereur avait raison : c'était à Dieu de prononcer, et déjà il disposait tout providentiellement pour un choix dont seul il avait le secret. Cependant la ville s'inquiétait. Malgré le nombre plus grand des fidèles catholiques , les ariens espéraient , et il était à craindre qu'un des leurs ne fût élu. Les évêques délibéraient dans l'église principale où comme précédemment, au concile de Milan , ils s'étaient réservé la partie supérieure de la basilique. Un voile les séparait de la nef où le peuple s'agitait tumultueusement. Là les esprits s'échauffaient, et il se formait deux camps dont les clameurs séditieuses devenaient une menace pour l'indépendance et un sujet d'inquiétude pour l'ordre public. Ambroise avait jusqu'ici religieusement
1 Theodoret. Hist. EccL lib. IV, cap. vi , p. 157 : De electione Anibrosii. Edit., II. Valois, Paris, 1073.
- Majus est viribus meis islud negoliuni. Vos vero, qui divina gralia rei)leli eslis,olqui diviniim numeii illiid hausislis, melius elecluri eslis. (l'heodorel., ibid.)
respecté la liberté de l'élection. Mais, apprenant ce tumulte , le Consulaire crut qu'il était de son devoir de se rendre à l'église pour réprimer le désordre. Sa présence ayant imposé le respect, Ambroise en profita pour prononcer quelques mots de conciliation, avec la fermeté et aussi la bonne grâce qui caractérisaient ses discours. Il intima ses ordres et commanda la paix '.
A peine eut-il achevé que, du sein d'un silence sympathique, tout à coup une petite voix d'enfant retentit, qui disait: « Ambroise, Ambroise évêque ! » Ce fut pour la multitude comme une voix du ciel : « Ambroise évêque , s'écria aussitôt l'assemblée , qu'Ambroise soit notre évêque ^ ! »
On se rappelait que le Seigneur lui-même, dans l'Évangile, avait été acclamé par la voix des enfants, et qu'il avait déclaré que ce suffrage était un hommage parfait. On se souvenait, à Milan, que naguère l'évêque saint Monas avait été ainsi proclamé par le peuple, qui, ayant vu reluire l'auréole sur sa tête, s'était écrié : » Monas esl digne de l'honneur ^ ! » Ambroise n'était pas moins digne. et comme on le savait homme de bien et de talent, chacun était convaincu que pour faire un évêque il ne lui manquait que la consécration.
1 Cum ob id conflala esset seditio, reclor provinciae, qui Consularis dignitalem gerebal, nomine Ambrosius, veritus ne ex eo tumultu aliquid mali civitas paleretur, ad ecclesiam conlendit eo consilio ut (umultum sedaret. (Socrat. Hist. Eccl. lib. IV, cap. xxx, p. 103.)
Thodoret. Hisl. Eccl. lib. IV, cap. viii, p. 1.">7. — Paulin. Vita Amhros., n. fi.
2 Subito vox fertur infantis ter in populo sonuisse : " Ambrosium Episcopum ! » (Paulin. Vita Ambr., n. fi.)
3 V. Datiana Hisloria Eccles. Mediol., écrit du v<^ ou vi« siècle, publié par Muratori , puis annoté par L. Biraghi, cap. xvi, p. .^7. Le manuscrit se trouve dans la Bibl. Ambroisienne en caractères du VHP ou IX* siècle; cotée C 135.
Il lui manquait autre chose. Celui que le vœu populaire improvisait évêque n'était pas même encore chrétien par le baptême. Or une loi de l'Eglise, écrite clans saint Paul et renouvelée récemment par les deux conciles de Nicée et de Sardique, défendait qu'un néophyte fût promu à l'épiscopat '. Un décret de Constantin, rappelé par Valentinien, interdisait en outre de recevoir dans le clergé les décurions des villes, et à plus forte raison le gouverneur d'une province -. Mais la difficulté la plus sérieuse venait du candidat lui-même, que rien n'avait préparé à ce choix inopiné : « Je n'ai pas été, disait-il, élevé « dans l'Église ni formé dès l'enfance au joug que l'on « m'impose. L'on m'enlève brusquement aux atïaires « du prétoire, l'on m'arrache de force aux fonctions « du siècle, et moi, accoutumé aux clameurs des huis- (c siers , il faut que je me façonne à chanter les psau- « mes M ))
Mais le peuple, enthousiaste et bon juge ce jour- là, s'obstinait par réflexion dans le choix que l'inspiration venait de lui dicter. Il est juste de dire qu'il y trouvait son compte. Riche , puissant, éloquent, charitable, énergique, inflexible sur le droit, Ambroise plus que tout autre semblait propre à ce rôle de « défenseur de la cité » que les nécessités du temps imposaient à l'évêque. D'ailleurs, impartial pour tous, le gouverneur jusqu'ici n'avait pas déplu aux ariens, qui le voyaient se renfermer, officiellement du moins, dans la neutralité que lui commandait la politique du prince. Aussi les deux partis réunissaient-ils sur lui leurs suffrages, comme ils
1 Dist. LX!, cap. Neophyt., lit. III, 6.
2 Cod. Theod. lib. III et IX. De Episc. et Clericis.
3 Ecce ille non in Ecelesia nutritus sum, non edomitus a puero. Sed raplus a tribunalibus, abductus a vanitatibus hujus saeculi, a praeconis voce ad Psalnoistee canticum. (Ambr. de Pœnitent. lib. II, cap. VIII, n. 67.
avaient coutume de réunir leurs respects et leur soumission '.
A ces raisons Ambroise, ne pouvant opposer les siennes, imagina sur-le-champ de faire parler les actes. C'était l'heure à laquelle il tenait son audience :.il se rendit au prétoire. Une cause criminelle ayant été ce jour-là appelée à son tribunal , le Consulaire affecta une dureté odieuse, et même « contre sa coutume >), remarque son secrétaire, il fît appliquer l'accusé à la question. C'était une lactique pour faire revenir la foule de son subit entramement. On ne s'y trompa pas. « Que son péché u retombe sur nous, s'écria la multitude. — 11 n'est que « catéchumène; le baptême effacera lout, ajoutaient « quelques autres. Qu'Ambroise soit évêque, nous le « voulons pour évêque - ! « Ambroise descendit de son siège et s'en retourna chez lui, en proie à l'agitation et à l'angoisse.
Dans l'égarement de ses pensées, le Consulaire alla jusqu'à chercher à jeter sur la pureté de ses mœurs un soupçon impossible, en laissant croire que sa maison pouvait s'ouvrir aux suppôts de la dissolution. Cet expédient malheureux lui ayant réussi encore moins que les autres, Ambroise pensa sérieusement à prendre un grand parti , plus d'accord avec sa foi, ses goûts et sa vertu.
Ce fut, raconte son histoire, « de faire profession de la philosophie. » Par ce mot, on entendait, dans l'école chrétienne , la retraite cénobitique ou anachorétique. « Ambroise, est-il dit, en vrai sage, en vrai philosophe de Jésus-Christ, se proposait de renoncer à toutes les
1 Ariaiii cl calliolici in hune unum mirabiliel incredibili concordia consenserunt. (l'aulin. Vila Arnhr., n. 6.)
2 Ouod cum faceret , populus nihilorainus acclamabal : l^eccalum luum super nos!... Isli calechumenum scienles, fideli voce remissioneni illi i)eccaloriini per baptismaLis graliam promittebant. Tune illc lurbalus reverLilur domum. (l'aulin. VilaAmhr. vu. 0pp. l. II, p. iij.)
ÉLECTION ÉPISCOPALE D'AMBHOISE 39
pompes du siècle, afin de suivre la trace des pêcheurs de l'Évangile, qui, sans besace et sans bâton, étaient allés convertir les philosophes eux-mêmes '. » Qui n'a senti cet attrait? Qui, dans les jours difficiles ou dans les heures ferventes, n'a tourné ses regards vers les grandes solitudes ou les grands dévouements? Dans ces pensées, Ambroise sortit un soir de son palais, et il s'achemina dans la direction de Pavie, au sud de la ville, vers la rive du Tésin. Il voulait premièrement, en mûrissant ses projets , donner à cette inquiétante conspiration le temps de se calmer. Mais, soit trouble de son esprit, soit dessein du Ciel, il s'égara dans les ténèbres, de sorte que le matin il ne fut pas peu surpris de se retrouver encore près de la porte Romaine, à quelques pas de celle par laquelle il s'était échappé de Milan. Là il fut reconnu, reconduit à son palais et gardé à vue chez lui, comme un réfractaire -.
Cependant l'élection prenait un caractère légal par la sanction que le clergé venait de donner à l'acclamation des fidèles. Ambroise protesta. « Les règles ont été vio- « lées, et c'est la contrainte qui a fait tout, » écrivait-il encore quelques années après ^ Mais, loin de tenir compte de sa plainte, les évêques avaient déjà adressé à l'empereur un rapport circonstancié de ce qui s'était fait , lui demandant d'agréer qu'un fonctionnaire de l'État fût ad-
1 Philosophiam profiter! voluit, futurus sed verus philosoplius Chrisli, etc. (Paulin. Vita Ambr. vu.) Saint Jean Ctirysostome et saint Grég. de Nazianze appellent habituellement de ce nom de philosophie la vie abandonnée à la méditalion. (Oral. Greg. Naz. xxi, l'J, 20.)
2 Fugam paravit, egressusque, noclis medio, civitate, cum Ticinura se pergere putaret , mane ad portam civilatis Mediolanensis , quae Romana dicitur, invenilur. Qui inventus custodiebatur a populn. (Paulin. Vita Amhros. viii.)
3 Non valuit prsescriptio , prajvaluil impressio. (Epist. lxiii. ad Vercell., n. 6o.)
mis à passer au service de l'Église. La réponse impériale fut tout approbative. « Je ne pouvais apprendre de meil- « leure nouvelle, leur fit dire Valentinien. Je suis fier que « le suffrage du peuple ait justifié le choix que j'avais fait (( d'Ambroise, en confiant la conduite des âmes à celui « que j'avais chargé des intérêts des corps... Et d'ail- V leurs, je le connais : il n'y a pas d'esprit plus droit « que celui-là : c'est une ligne inflexible, une règle inva- « riable '. »
En même temps le prince commandait de hâter l'ordination. Ambroise de son côté lui avait adressé ses [)ropres réclamations, basées sur les obstacles qu'aurait à surmonter un évêquedc Milan dans une Eglise en proie aux dissensions d'un schisme. Mais l'empereur lui écrivit u d'accepter sans crainte et de s'en reposer sur lui de sa tranquillité ^ ».
Durant ces négociations, Ambroise avait trouvé le moyen de disparaître une seconde fois, et il se tenait caché dans la maison de campagne d'un personnage honoré du titre de Clarissime et qui s'appelait Léonce ^ C'est là, dans la retraite, qu'enfin l'appel de Dieu devint manifeste pour lui. Le Ciel lui fit entendre le mot décisif de sa vie , et ce cœur combattu, mais généreux, accepta le sacrifice qu'il allait consommer au grand jour.
On le cherchait cependant. Le Vicaire ilalique avait signifié, sous des peines sévères , qu'on eût à dénoncer la retraite du Consulaire. Léonce crut que l'intérêt de l'Église
1 Noral enim illius mciitem quovis perpetidiculo rccliorem esse, sentenlias vero qualibel norma exactiores. (Theodorel. Hisl. Eccl. lib. IV, cap. VII. )
2 Pater pielalis luae quiutem fuluram spopnndil, si eleclus suscipcrem sacerdotium. (Ambr. Epist. xxi, ad Valenlin., n. 7.]
3 Pendenle itaqiie relatione, ilerum fugam paravit, atque in possessione cujusdam Leontii, viri Glarissimi, aliquandiu deliluit. (Paulin.,
lui commandait de livrer son hôte aux honneurs qui lui étaient imposés. On vint chercher Ambroise, qui se résigna enfln à ce qu'il savait être maintenant Tordre de Dieu ^ C'était sincèrement qu'il avait reculé devant le poids accablant de sa nouvelle destinée. Maintenant il allait l'embrasser tout entière, résolu d'en subir toutes les conséquences et d'en accomplir tous les devoirs.
Mais, en se rendant, Ambroise fit ses conditions. Il stipula d'abord qu'il ne recevrait le baptême que de la main d'un prêtre parfaitement orthodoxe -. Il demanda en outre qu'un intervalle de temps séparât son baptême de son ordination, comme le prescrivait l'Es'lise ". Il ne lui fut pas difticile d'obtenir l'accomplissement du premier de ces désirs. Le 30 novembre de l'année 374, l'illustre catéchumène se présenta pour recevoir le baptême catholique. Le prêtre qui le lui conféra fut très-probablement son ami Simplicien. Tel est le sens universellement attribué aux paroles de saint Augustin, qui l'appelle « le père d'Ambroise, et celui par lequel il avait reçu la grâce * ».
Quant à la seconde demande relative à l'interstice canonique entre le baptême et l'ordination, le peuple n'y voulut voir qu'un moyen dilatoire. Il fallut que, huit jours seulement après sa régénération, le néophyte, encore revêtu de la robe blanche, reçût l'onction du sacerdoce, puis montât sur le siège où le portaient tant de vœux. Cette précipitation, tout involontaire qu'elle fût, demeura l'objet d'un regret et presque d'un remords dans la vie d'Ambroise. Longtemps après , il sentait encore le besoin
< Proditiis itaque el ailduclus Mediolanum, cuin intelligeret circa se Dei voluntalem... (Paulin. ]'ita Ambros., n. 9.)
2 Postulavit noQ se nisi a catholico episcopo bapUzari. [Ibid., n. 9.)
5 Quam resistebam ne ordinarer postremum , cum cogérer, saltem ut ordinatio protelaretur ! (Epist. lxiii, ad Vercell. Eccl.)
4 Ambrosii pater in accipienda gratia. (Augustin. Confess. lib. Mil, cap. II.)
de s'en excuser, et de justifier ainsi sa conscience alarmée : « Si mon ordination n'a pas été précédée du délai nécessaire, Tunique cause en est dans" la violence que j'ai subie. D'ailleurs, lorsque ce n'est pas un juste sentiment de sa propre indignité qui a fait défaut à l'homme, et qu'il n'est pas l'instigateur de sa promotion, il n'y a pas là de faute qui lui soit imputable '. »
La cérémonie eut lieu le 7 décembre 374. Ambroise , chaque année, célébrait cette date « comme celle d'une seconde naissance ». Ainsi l'appelle-t-il dans une lettre par laquelle il invite un ami à sanctifier cet anniversaire avec lui "-. L'Église a répondu à ce vœu de sa reconnaissance en plaçant au 7 décembre la fête du grand homme qu'elle avait reçu ce jour-là au rang de ses pasteurs.
Quand il se vit investi de cette double dignité de prêtre et de pontife, Ambroise s'épouvanta de son indignité. « Le voilà donc, s'écriait -il dans un de ses écrits, le voilà celui qu'on a arraché au prétoire pour le traîner à l'autel, le voilà qui s'assied entre les convives du banquet céleste! — Seigneur, ajoutait -il en s'adressant à Dieu, aidez-moi à porter le fardeau que vous m'avez imposé, malgré ma résistance. Je savais que je n'étais pas digne du nom d'évêque, m'étant livré d'abord aux choses de ce siècle. Je le suis néanmoins par votre grâce, mais le dernier de tous * ! »
1 Si dilatio ordination! defuil, vis cogentis est. Si non deest humilitas competens sacerdotio, ubi causa non haeret, vilium non imputatur. (Epist. lxiii , n. 65.)
2 Ambros. Epist. iv, ad Felic. Comment., n" 3. V., sur la date de celte ordination d'Ambroise, les éditeurs bénédictins. ( Vita Ambros. t. II, n. 12, p. XXXIV.)
3 En ille non in Ecclesia nutritus, in sacerdotio manet non virtute sua, sed Cliristi gratia, et inter convivas mensœ cœlestis recumbil. r^erva. Domine, munus tuum, custodi donum quod contulisti etiam refugienti. Egoenim sciebam quod non eram dignus vocari Episcopus,
Suivant un des canons du concile de Nicée, tout évêque nouvellement sacré devait écrire aux pontifes des principales Églises pour en recevoir ce qu'on nommait « les lettres de communion ». C'était non -seulement un gage de fraternité, mais un lien d'unité doctrinale entre les membres dispersés du corps épiscopal. La consécration d'Ambroise fut confirmée d'abord par le saint-siége, dont Ambroise a dit ces remarquables paroles : « L'Église romaine est la tête du monde universel. C'est de là que découlent , pour tous , les droits conférés par la communion vénérable '. » Nous n'avons plus la lettre que celuici écrivit au pape saint Damase, ni celle qu'il reçut de ce glorieux pontife. Mais nous possédons une lettre de saint Sirice, son successeur, dans laquelle, s'élevant contre les élections précipitées, ce pape fait une exception en faveur de celle d'Ambroise et rend hommage au grand bien qu'en recueillait l'Église -. Ambroise pouvait donc dire : « Les évêques d'Occident ont approuvé mon ordination par leur assentiment, et ceux de l'Orient en approuvèrent le mode par leur exemple \
Au premier rang de ceux qui applaudirent hautement à cette promotion était saint Basile le Grand , évêque de Césarée , le plus semblable à Ambroise par le génie , le
ijuoniam dederam lae sœculo huie ; sed gratia tua suiii id quod suni. Et sum quidem rainimus episcoporum et infimus merito. {De Pœnitcnl. lib. II. n. 73.)
1 Totius orbis Romani caput, Romanam Ecclesiam, ne turbari sinas: inde enim in omnes venerandee communionis jura dimananl. (Anibr. Epist. Il, n. 4. 0pp. t. II, p. 811.)
2 Sirici Pont. Epislol., n. 3, apud Labb., t. II, p. 1028. Sirice ne nomme pas e.xpressémenl Ambroise. Il y fait allusion en exceptant de la règle ce cas de nécessité : quod semel aut secundo nécessitas heerelicorum intulit, prsesumi neophytum vel laicum, etc.
3 Ordinationem occidentales Episcopi judicio, orientales etiam exeniplu probarunt. (Epist. lxiii ad V^ercell., n. 6.)
4t AMBROISE ET BASILE LE GRAND
courage et la sainteté. Homme de gouvernement et d'éloquente doctrine, inflexible devant l'erreur, intrépide devant la violence , confondant par sa généreuse et fière indépendance les stipendiés de la cour, « qui ne savaient pas encore ce que c'était qu'un évêque, » Basile le Grand était digne de comprendre Ambroise. Peu d'hommes, du reste, étaient plus sensibles que lui au mérite des autres , et il aimait à répéter cette maxime d'Euripide : « L'homme sage est mon ami, ne l'eusse- je jamais vu, et habitàt-il à l'autre bout du monde. » Il s'empressa donc d'adresser à Ambroise une réponse remplie de son admiration , de son afïection et de ses espérances.
« Les dons de notre Dieu sont grands et nombreux, lui disait-il d'abord; mais je le remercie par-dessus tout de ce qu'il a donné à ceux que sépare la distance la ressource et la douceur de s'entretenir par lettres. Pour nous , qui ne connaissons pas la beauté de votre visage , nous avons reconnu la beauté de l'homme intérieur exprimée dans votre lettre comme dans un portrait ; car « la bouche de l'homme parle dé l'abondance du cœur «. Nous avons glorifié notre Dieu, qui, selon la diversité des temps, fait choix de ses ministres comme il convient. C'est lui qui , autrefois , prenait parmi les bergers le prince de son peuple, et inspirant de son souffle Amos le chevrier, l'élevait à la dignité de prophète. Maintenant il choisit , au sein d'une ville royale , un homme placé à la tête de tout un peuple, éminent par sa sagesse, illustre par sa naissance, par l'éclat de sa vie, l'éloquence de sa parole, l'administration des afl'aires publiques; et il l'appelle, malgré lui, à devenir le pasteur du troupeau de Jésus-Christ ». Voici que, dédaignant la fortune de ce
1 Nùv 8è âvôpa iv. Tri; '^oinO.vjovdriÇ Tzolétaç,, à^yr\-i oXoy sOvoyç ttetiktteuijlévov, u4'Ti).ôv TÙJ (ppovYiixaxi, YÉvouç Xaimpôtriti , Treptcpavsta ^lOù, Xô^wv Syvà- [A£i, wàTi Toï: xaxà TÔv ptot irep{ê)>£7itov , et'Xxuffsv (ô ©éo;) si; t^iv twv ttoi-
monde et la sacrifiant volontiers pour gagner Jésus-Christ, cet homme illustre vient de recevoir, dans la vraie foi du Christ, le gouvernail d'un grand et glorieux vaisseau de la fiotte de Dieu.
« Allez donc, homme de Dieu, vous méritez ce nom, puisque ce n'est point des hommes que vous avez reçu votre pouvoir, ni que vous avez appris l'Evangile du Christ, vous que le Seigneur lui-même a tiré du milieu des juges de la terre pour vous faire asseoir dans la chaire des apôtres. Venez combattre le bon combat, guérissez l'infirmité de votre peuple, s'il a été atteint de quelque contagion de la fureur arienne '. Reprenez la trace des anciens Pères; et, puisque vous avez posé aujourd'hui les premières assises de notre charité mutuelle, daignez y mettre le comble par la fidélité de notre correspondance. Ainsi, quoique séparés sur la terre et éloignés l'un de l'autre, nous serons encore ensemble par l'union des âmes*. «
Cette lettre admirable était un pacte fraternel entre ces deux grands hommes, désormais compagnons d'armes. L'Orient venait de perdre Athanase, l'Occident Hilairc. Basile d'un côté et Ambroise de l'autre se présentaient pour les remplacer dans les derniers combats contre l'arianisme, et leurs noms personnifient la seconde période de cette lutte mémorable d'où leur sainte coalition sortira victorieuse.
Basile demandait à l'évêque de Milan « de reprendre la trace des anciens Pères de son Église et de guérir son troupeau de la fureur arienne ». L'œuvre était commen-
(Avwv TO'j XpicToO ïTttftîAeîav. (S. Basilii Cœsar. Epist xcvii, n. 1. Edit. Bened. in-foL, t. 111, p. 288.)
1 AYOviî^oy Tov y.a).àv àfSjva., SiôfiOwcat ta àppw(j'rri|j.aTa toù ).ao"jj û tîvoç âpa t6 7ià8o; tyj; 'Apeiavr,; [Aavîa; Ti'^i'xio. [Ibvh, n. \.)
2 Ra^^il. 0pp.. Epist. cxcvii, p. 287-289.
cée ; et dans la même lettre où il lui annonçait son ordination , Ambroise priait Basile de lui envoyer les restes du saint évêque Denys, son prédécesseur, mort, depuis peu de temps , dans une petite ville du ressort de l'Église de Césarée '. Basile comprit tout de suite la portée de cette demande : « Votre sollicitude, ajoutait-il aux lignes que nous avons citées, et votre désir de rendre ces honneurs sacrés au saint évêque Denys, sont le témoignage de votre amour pour Dieu, de votre vénération pour votre prédécesseur, et de votre ardeur pour la défense de la foi. Car l'amour qu'on témoigne aux serviteurs de Dieu remonte à leur Maître , qui est aussi le nôtre ; et celui qui honore les soldats de la foi, les martyrs de la foi, fait assez voir quel zèle l'anime lui-même pour elle -. »
Avec sa lettre Ambroise avait envoyé de Milan une députation de prêtres chargés par lui de ramener la dépouille de Denys. Basile leur adjoignit un prêtre de son Église nommé Thérasius, et ensemble ils se rendirent au bourg de Rotoium, sur les frontières extrêmes de l'Arménie et de la Cappadoce, où le confesseur de la foi avait fini ses jours. Les fidèles de ce lieu entouraient sa sépulture d'une vénération telle, qu'on eut de la peine à leur arracher le trésor de ses restes. Le rapport que Basile adressa à Ambroise sur cette translation est un des monuments les plus respectables du culte rendu dès lors aux reliques des saints. C'est également un témoignage des garanties d'authenticité dont les environnait TÉglise dès le iv'' siècle.
« Nous faisons connaître à votre charité dans le Christ, disait Basile, que les frères choisis par votre piété pour
i Baionius place, en 371 , la morl de Denys de Milan. Les Acla Sanclorum et V lia lia sacra de Ughelli la placent aussi en 371 ou 37 'i. Nous avons préféré la première de ces dates.
■2 S. Basil. Episl. cxcvii, p. 2«'J.
AMBROISK ET lîASILE LE GRAND ' 47
ce ministère ont tout d'abord g'agné Taffection de notre clergé par leur douceur, leur gravité et leur modestie. Puis ils n'ont épargné ni diligence ni peine, aftVontant les rigueurs d'un voyage en hiver, ne se rebutant de rien jusqu'à ce qu'ils eussent amené les dépositaires du corps de votre bienheureux père à leur céder cette bénédiction de leur vie. Or sachez que nulle puissance , nulle autorité humaine n'eût été capable de contraindre ces hommes à ce grand sacrifice, si la constance des frères n'eût triomphé d'eux par la persuasion.
« Mais ce qui a le mieux servi au succès de l'affaire a été l'assistance du prêtre Thérasius , notre pieux et cher fils, qui est allé fléchir les fidèles de ce lieu. En présence des prêtres , des diacres et d'une multitude de chrétiens craignant Dieu , il a retiré les saintes reliques de leur tombeau, et il en a fait la remise à vos frères. Recevez-les avec une allégresse égale à la tristesse de ceux qui en avaient la garde. D'ailleurs ici nul doute , nulle contestation : c'est bien l'athlète de la foi qui i-evient parmi vous •. Le Seigneur a reconnu les ossements de celui qui a combattu pour lui , et il les couronnera au jour de la récompense , ainsi qu'il l'a promis. Le cercueil contenant ses restes était seul, et aucun autre corps n'avait été mis dedans. Son tombeau est connu, distingué, honoré conime celui d'un martyr. Les mêmes chrétiens qui lui avaient donné l'hospitalité et rendu de leurs mains les derniers devoirs , l'ont aussi de leurs mains retiré du sépulcre en l'arrosant de larmes; car ils croyaient perdre en lui un protecteur et un père. Ce sont des hommes religieux qui ont remis ce dépôt; ce sont des hommes dignes de confiance qui l'ont reçu. Il n'y a donc là ni fraude, ni mensonge, ni errreur. Nous le certifions à l'en-
1 Mt,S£(<; ûiaxpivÉdÛw, (xr,oet; à[jt,cpi6a).>.£Tw • ouxô; Èffxiv sxeîvo; 6 dTiir,xo; àblr,irit;. (Epist. cxcvii, n. 2.)
contre de tout faux rapport qui voudrait dénaturer la vérité des faits '. »
Quand, ayant traversé l'Orient et Tltalie, le cortège arriva dans la ville de Milan , Tévêque vint recevoir, à la porte Orientale ou Argentea, le corps de son prédécesseur. Puis il le conduisit parmi les larmes et les cantiques des fidèles dans une petite église située au nord de l'enceinte, et qui depuis a porté le nom de saint Denys. L'enthousiasme éclata chez le peuple catholique; et si Ton veut savoir quel fut celui d'Ambroise, il faut entendre l'éloge qu'il faisait en ces termes de ce confesseur de la foi et de son compagnon de soutïrances, Eusèbede Verceil.
« Hommes dignes d'éternelle mémoire ! les armes les environnaient, les troupes les enveloppaient ; on les arrachait de la grande Basilique : mais ils triomphaient encore de ce pouvoir impie, leur patience les rendait sup(irieurs aux outrages, et leur victoire devenait le gage de la céleste couronne. Xi la puissance impériale ni l'appareil des armes n'ont été capables de leur ravir la foi ; ils ont dompté la sauvage férocité des bêtes que bravaient les martyrs; car « la colère d'un roi est comme celle d'un lion », dit le livre des Proverbes -.
« Il confessait sa défaite celui qui en était réduit à les conjurer d'apostasier. Pour eux, ils estimaient leur plume plus puissante que l'épée ^; et ils avaient raison.
1 S. BasiL Epist. xcvii. — Édit. Migiie, I. IV, p. 711 , in-i".
2 Dionysius poslhabuit imperatoris amiciliam exsilio volunlario. Ilaque memorabiles viri, circumdati armis, vallati exercilu, cum rapeienlur de Ecclesia majore, Iriumpliabant de imperio. (Epist. lxiii. ad Verceil., n. CiH.)
3 llli validiorem calamuin suum ferrei» gladiis arhilrabanlur. [Ibid., n. 68.)
Ce mot admirable et toujours vrai est une allusion à ce qui se passa au concile de Milan, où Eusèbe et Denys s'obstinaient à signer le symbole de Nicée, malgré les ariens qui leur arrachèrent la plume des mains.
L'impiété a fini par mourir de ses blessures ; mais la foi des saints est restée hors d'atteinte. Ils n'ont pu même regretter que la patrie leur ait refusé un tombeau ; car le Seigneur leur réservait un palais dans le ciel. On les a vus errants sur la face de la terre, n'ayant rien , mais possédant tout. Les lieux de leur exil se changeaient en lieux de délices; car que pouvait-il manquer à ceux qui possédaient les richesses de la foi? Leur propre indigence trouvait encore le secret de secourir leurs frères. Continuellement dans les jeûnes, les travaux, les prisons et les veilles, toujours combattus et ne succombant jamais, c'est par leur infirmité qu'ils furent victorieux. Ils ne recherchaient pas de molles délicatesses, eux qui se réjouissaient de leur faim. Les brûlants climats ne les consumaient pas; car ils étaient rafraîchis par l'eau jaillissante de la vie éternelle. Les rigueurs d'un ciel glacé ne les pouvaient arrêter, parce que le souffle de la ferveur faisait fleurir en eux un perpétuel printemps. Ils ne redoutaient pas les chaînes depuis que Jésus-Christ les avait affranchis; et ils méprisaient la mort, dans la ferme confiance de la résurrection '. »
K Enfin , le saint homme Denys a vu ses vœux accompUs: il est mort dans l'exil... Et si c'est le vénérable Eusèbe qui a levé le drapeau de la foi par une confession généreuse, c'est le bienheureux Denys qui, le premier, a terminé sa vie dans un exil plus rigoureux que le martyre 2. »
La translation des reliques de saint Denys à Milan fut une manifestation publique de la croyance et des résolutions d'Ambroise. Les ariens jusqu'ici avaient pu espérer
1 Denique vulaerata est perfidia ut occideret, non est vulneratasanclorum flJes. Non desiderarunl patrium sepulcrum quibiis reservabatur cœleste domicilium. Erraverunt toto orbe uL nihil habenles, et possidentes omnia, etc. (Ambres. Epist. lxiii, n. 69. t. II, p. 1039.)
2 Ambros. Epist. lxiii, n. 70, t. 11, p. 1039.
qu'un homme du monde élevé à l'épiscopat malgré lui , et avec le concours de leurs propres suffrages, ne se montrerait pas hostile à leurs erreurs. Par l'accueil triomphal fait au vénérable proscrit , dont il avait voulu avoir près de lui la tombe, l'inspiration , l'exemple, Ambroise montrait assez sous quel drapeau lui-même avait résolu de combattre, et, s'il le fallait, de mourir.