AMBROISE CONSEILLER DE GRATIEN SA POLITIQUE CHRÉTIENNE
Le traité de la Foi adressé à Gratien par Ambroise. — Il y démontre la divinité et Thunianité de Jésus-Christ. — Conseils de douceur envers les dissidents.
Gratien associe Théodose à l'empire. — Lettre filiale de Gratien à Ambroise. — Noble réponse de l'évèque. — Leur union de pensée et d'action. — Nouvelle situation de l'Eglise. — Politique d'Ambroise. — Prérogative de la vraie foi. — Lois et mesures inspirées par Ambroise. — Gratien fait enlever du sénat l'aulel de la Victoire. — Ambroises"oppose à ce qu'on le rétablisse.
Pendant que la charité faisait ces miracles à Milan, Gratien, alors campé à l'autre bout de l'empire, se reposait dans la lecture du livre qu'Ambroise avait composé pour son instruction.
Des cinq livres que devait comprendre le traité de la Foi, l'évèque s'était empressé de lui adresser les trois premiers, en attendant qu'il pût, au retour de l'empereur, mettre la dernière main à l'ouvrage, qu'il acheva dans le courant de l'année 379 '. L'ensemble ne perdit rien à
1 V. l'argument du livre, édit. bénédict., t. II , p. 443. — V. sur ce traité de la Foi Élies Dupin, t. I, p. 27(j; dom Cellier, Auteurs sacres et eccl., t. VII, p. 500; Hist. littéraire par les Bénédictins, t. I, p. 146. Tous ces auteurs font du livre les plu» justes éloges.
celle inlerruption, et la pensée s'y développe dans un ordre puissant et un irrésistible enchaînemenl de raisons : Quelle est la foi catholique touchant le Fils de Dieu ? Comment dilïère-t- elle de la croyance des Juifs, de celle de Sabellius qui confondait les personnes , de celle de Photin qui niait la divinité du Verbe et son incarnation, de celle d'Arius qui ne voyait en lui qu'une créature supérieure ' ?
Puis, qu'est-ce que Dieu, et en quoi consiste la nature divine? Jésus - Christ possède-t- il les attributs divins? Ayant posé ces questions devant son royal disciple , et indiqué le portique du monument de doctrine qu'il voulait élever en l'honneur du Fils de Dieu, Ambroise y fait entrer le prince, le flambeau de l'Écriture à la main. Il en scrute. avec lui toutes les profondeurs; dans sa marche il renverse les objections et les vains systèmes des ariens ; il leur oppose les irréfutables témoignages des conciles, des apôtres, des évangélistes, mais surtout de saint Jean, qui seul devait suffire à écraser l'impiété : « Jean a écrit que le Verbe était au commencement. Arius dit qu'il n'était pas. Qui croirons-nous, ou de Jean qui reposa sur la poitrine de Jésus-Christ, ou d'Arius se roulant dans ses propres entrailles et mourant désespéré comme Judas dont il avait imité la perfidie -? »
Ambroise reprenait ensuite un à un tous les titres et les noms attribués à Jésus dans l'Évangile, pour en déduire la preuve de sa divinité. Tour à tour théologien et métaphysicien, théologien un peu subtil parfois, mais métaphysicien animé d'éloquence et coloré de poésie, il était prêtre partout ; partout l'âme du saint se retrouvait derrière le génie du docteur, génie contemplatif non moins que militant. Au plus fort du combat qu'il soutenait pour
1 Ambr, de Fide lib. I, cap. i; t. II, p. 445.
2 Ihid., lib. I. n.'i93: t. 11, p. 468.
la gloire du nom de Jésus-Christ, Tévêque s'arrêtait ravi devant sa face , et venait déposer ses armes à ses pieds dans une adoration attendrie.
Mais si Jésus-Christ est Dieu, il est également homme ; il a pris notre nature , notre opération , nos infirmités même ; et comme l'arianisme ne craignait pas d'alléguer contre sa divinité ces douleurs adorables, Ambroise laissait déborder l'ardeur de son amour dans cette magnifique réponse :
« Mais ne voyez -vous pas que ces infirmités sont nos forces à nous ? Ah ! pourquoi lui faites-vous une querelle des remèdes qu'il nous a apportés? Que lui reprochez-vous ? ses larmes ? elles nous purifient ; ses pleurs ? ils nous baptisent; ses troubles? ils nous raffermissent; car plus il a soutïert, plus il a mérité pour nous. Que dis-je ? même au sein des outrages qu'il souffre, je reconnais un Dieu. Il est pendu en croix, et tous les éléments lui sont assujettis. Le soleil se cache, le jour tombe, les ténèbres régnent, la terre tremble ; et le seul qui ne tremble pas, c'est Celui qui est crucifié. Or ces miracles , que sont-ils sinon l'hommage rendu par la création à son divin auteur? Il est attaché à la croix, et vous ne voyez que cela; mais du haut de cette croix il donne un royaume, et vous ne le voyez pas ! Vous lisez bien qu'il est mort ; mais en mourant il ouvre le paradis au larron, cela vous ne voulez pas le lire ! Vous voyez à son sépulcre les saintes femmes qui pleurent; mais vous ne remarquez pas les anges qui lui font une garde glorieuse '■ ! »
Une chose qu'on ne saurait trop ad"mirer dans un livre adressé à un souverain armé et tout-puissant, c'est que l'auteur n'y invoque contre l'erreur d'autre puissance
1 Videsne illas quas lu pulas Christi infirmitates tuas esse virtutes? Cur de remediis nostris ei quseslionem movemus? Lacrymae illœ nos lavant, flelus illi nos abluunt... sed in ipsis injuriis cognosce Divinilatem. [DeFide lib. II, cap. xi, n.95, 96 ; t. Il, p. 489.)
AMBROISE CONSEILLER DE GHATIEN Mo
que celle de la parole, de la persuasion et de la charité. Assurément il ne tient pas pour illicite l'appui du pouvoir civil quand il s'agit de réprimer le mal et de garder la foi : lui-même ne se fera pas faute d'y faire appel au besoin. Mais il entend que cetle arme défensive et répressive ne devienne point un instrument d'agression et de propagande ; et si l'emploi de la force est un droit et un devoir quand il s'agit de protéger la croyance publique contre l'erreur envahissante, elle ne peut, en aucun cas, être bonne pour imposer la sainte vérité. Cette règle, dont Ambroisc allait faire celle de sa vie et de son apostolat, il l'exposait ainsi au jeune prince son disciple :
« Exerçons sur nos frères l'action morale seulement. Tâchons de les convaincre de leurs véritables intérêts , puis « pleurons devant le Seigneur qui nous a faits » ; car il ne s'agit pas d'écraser ces hommes, il s'agit de les guérir. Nous ne leur dressons pas des pièges, nous leur donnons les douces leçons de la religion. La bonté fléchit souvent celui que n'ont pu détermiaer la raison et la force. Quand Dieu a rencontré sur le chemin de Jéricho l'homme blessé par les brigands, lui, le vrai Samaritain, n'a pas appliqué les remèdes violents à ses plaies; mais il a versé l'huile et le vin comme un baume salutaire. Qu'ils viennent donc à Lui tous ceux qui veulent guérir; qu'ils aient recours à son remède, remède descendu du Père et préparé dans les cieux, où il a été composé de sucs immortels. Ce remède c'est la chair, c'est le sang du Fils de Dieu qui s'est fait homme afin d'attirer l'homme à lui '. »
Après avoir mis au service de la vérité tant de raison et de bonté , tant de vigueur , de logique et d'élévation de
1 Agamus et nos moraliler, persuadeamus illis quod sibi prosil... non enim vincere volumus , sed sanare ; non insidiose agiinus, sed religiose monemus. tiaepe fleclil tiumanitas quos nec virtus potuerit superare, nec ratio. {De Fide lib. 11, cap. xi, n. 89; t. Il, p. 48?'.)
cœur, Ambroisc se flallaiL-il d'avoir pénétré le fond du divin mystère ?
Écoulons-lc plutôt :
« Comment Jésus-Christ est-il Dieu? Comment s'est opérée la génération divine? Je l'ignore, mon esprit n'y peut allcindrc Ici la parole me manque, elle manquerait aux anges mêmes. Ce mystère est au-dessus des chérubins, au-dessus des séraphins, au-dessus de toute intelligence sacrée. »
Et à la On du livre, tombant à genoux écrasé d'admiration et terrassé d'amour : « Père tout-puissant, s'écriet-il,c'està vous maintenant que je m'adresse, tout baigné de mes larmes. Je reconnais que vous êtes inaccessible à mes pensées, incompréhensible à mon intelligence, audessus de la portée de mon entendement. — Mais loin de moi de dire que votre divin Fils soit moindre que vous, lui qui est la splendeur de votre gloire et l'image de votre substance. Et vous Père, avec le Fils, avec le Saint- Esiiril, vous êtes un seul Dieu, immense, ineiïable. Je le lis partout dans vos saints livres, qui sont la règle de ma lui. Comment l'homme prétendrait- il soumettre votre Majesté au jugement de ses pensées? Comment peut-il être assez téméraiie que de l'entreprendre ? Comment lui serait-il possible de vous mesurer? Votre ange mesurait la Jérusalem céleste; mais c'était un ange qui mesurait, ce n'était pas Arius. C'était Jérusalem qui était mesurée, ce n'était pas Dieu -. »
Ces leçons d'orthodoxie adressées à Gratien empruntaient encore des événements accomplis une nouvelle éloquence. Arrivésur les lieux dclugubre souvenir où Valens avait péri delà mort misérable de Julien l'Apostat, l'em-
2 Ad te nunc, omiiipolens Paler, cum lacrymis verba converto. Ego te quiilcm inaccc^siljilcm, inco!iiprcliensiijilem,inasslimabiIetn prompte dixcrim ; scd Filiuin Luuin niinorem non ausim dicere, etc. [De Fide lib, V, cap. XIX, n. 228.)
percur voyait planer au-dessus des ruines fumantes du champ de bataille d'Andrinople la main de Dieu armée contre le persécuteur. La visite des provinces n'avait pas été pour lui une leçon moins éloquente. Ces chrétientés divisées, ces diocèses en feu, ces évoques dispersés, ces consciences violentées ou ces consciences vendues, loutce désastre récent de la persécution lui avait fait toucher du doigt la plaie de l'arianisme. Aussi s'élait-il empressé de fermer de son mieux quelques-unes de ces blessures, en rendant à leurs sièges les pontifes proscrits; et, rentré dans sa lente, il s'inspirait de ces pages où Ambroise mêlait à ses vœux de victoire et à ses leçons de doctrine ces pacifiques conseils :
« 0 Seigneur, enivrez de votre doctrine sainte Tâme de Gratien Auguste, afin que, touché par elle, il chérisse la paix, il se réjouisse des triomphes de la vraie religion , il ignore la mort réservée à l'infidèle, il déteste l'impiété des méchants princes, il transmette à ses descendants une foi pure, et remplisse en lui la parole adressée au disciple de Jésus-Christ : « Laisse tout, viens et suismoi ' . »
Gratien n'était pas moins désireux qu'Ambroise luimôme de rendre la paix au monde. Mais il la voulait glorieuse, achetée par des succès qui lavassent le récent alTront du nom romain.^. Or, malgré une bravoure militaire incontestée, Gratien se sentait trop faible pour une pareille tache; et le poids des couronnes d'Orient et d'Occident réunies sur sa tète écrasait sa jeunesse. Ceux qui auraient pu l'aider, le comte Sébastien, Equitius,Trajan, les meilleurs généraux de son père et de son oncle, étaient restés sur le champ de bataille d'Andrinople. Un seul et le plus grand de tous. Théodose, eût
J Hoc viao, Domine meus, domini aures Augusli menlis emunda, ul homines iaebriali quielem diligant, elc. [Da Ficle iib. 1, cap. xx, II. 180.)
été capable de tout réparer. Mais Gralien, trompé parles conseils de Valens, avait eu le malheur, "au commencement de son règne, de permettre le meurtre juridique de . son père, décapité dans l'Afrique toute pleine de ses triomphes. Depuis ce temps, héritier de la disgrâce paternelle, Théodose s'était retiré dans l'Espagne , sa patrie, où il s'occupait à cultiver un vaste bien de campagne, surveillant l'éducation de ses jeunes enfants, et leur donnant, avec Flacille son épouse, l'exemple de royales vertus dans une condition privée.
Gratien fut le premier à reconnaître ses torts. Par une démarche qui demeure son plus beau titre de gloire comme son meilleur service rendu à sa patrie, il demanda à Théodose secours et amitié. Celui-ci y répondit non moins généreusement. De rapides succès remportés sur les Goths eurent bientôt justifié la confiance du prince et le renom du descendant de l'empereur Trajan. L'Orient désormais ne pouvait plus se passer de ce grand homme. Gralien sut le comprendre : le 19 janvier 379, il conférait la pourpre à Théodose Auguste, et le faisait asseoir, à Constantinople, sur un tiône où la foi, la sagesse et la victoire montaient avec lui.
Gratien se disposa alors à quitter l'Orient pour rentrer dans les Gaules. Un de ses plus grands désirs était de voir de près l'évêque de Milan , dont les enseignements allaient si bien aux vues honnêtes de sa religion et de sa polili(iue. Mais Trêves le réclamait; et, pressé de s'y rendre, il écrivit à Ambroise ses regrets et ses remercîments , en y joignant le souhait que le pontife se trouvât sur son passage, pour s'entretenir avec lui*. La lettre, écrite de la main de l'empereur, était conçue en ces termes :
1 Cupio valde ut quem recordor absenicm, cum eo ctiam corpore sim prœsenli. Festina igitur ad nie. (Episl. Gral. ad Ambr. , t. 11, p. 751.)
« J'ai le plus grand désir de jouir de votre présence et de vous voir de mes yeux, religieux Pontife, vous avec qui ne cessent de vivre, pendant l'absence, mon souvenir et ma pensée. Hâtez- vous de venir vers moi, pour m'enseigner la vraie doctrine de la foi. Ce n'est point que je recherche les questions contenlieuses et que je veuille placer ma religion dans des discussions de mots, au lieu de la recevoir dans la simplicité de mon âme. Je souhaite, au contraire, que la vérité y descende et s'y établisse de plus en plus.
« Je veux suivre la doctrine de Celui que j'aime à reconnaître pour mon Maître et mon Dieu. Je ne lui refuserai pas mon adoration parce qu'il a pris la forme d'une créature semblable à moi. Sans doule mon culte n'ajoutera rien à sa gloire; mais pour moi j'y gagnerai de me rendre agréable au Père en glorifiant le Fils. Faible et fragile comme je suis, je veux du moins le louer selon mes forces , si je ne puis le faire autant qu'il convient à sa grandeur.
« Que la Divinité vous conserve de longues années , ô mon Père, serviteur du Dieu éternel que nous adorons, à savoir Jésus- Christ '. »
Ambroise reçut cette lettre avec actions de grâces. Mais, pour le moment du moins , il ne crut pas devoir mettre tant d'empressement à courir au-devant de Gratien. Assez d'adulations rampaient aux pieds de l'empereur, sans que l'évêque allât commettre sa dignité dans les cours et les camps. Celui-ci estimait qu'il n'avait pas quitté sa charge de préfet pour se rejeter sitôt dans les assujettissements de sa première carrière. Puis , s'il ne refusait pas de se prêter à la politique quand elle venait le chercher, Ambroise ne voulait point faire un pas au-devant d'elle. Il resta donc à Milan , où l'enchaînait le soin paternel de
1 Episl. Grat. ad Ambr., t. II, p. 7.ol.
son troupeau, « Je n'aime, disait-il plus tard, que les prêlres et les diacres qui ne s'éloignent pas de leur poste*. » Mais à peine Gratien fut-il de retour en Gaule, qu'il y trouva celle réponse, où Ambroise tempérait par son affection déférente le regret que le prince témoignait de ne pas le voir.
« A Gratien, bienheureux Auguste et prince très -chrétien, Ambroise, évêque.
« Ce n'est pas l'affection qui m'a manqué, ô prince trèschrétien , car il n'est aucun autre sentiment dont je m'honore aussi sincèrement ; c'est la discrétion seule qui m'a empêché d'aller au-devant de Votre Clémence. Mais si je n'ai point porté mes pas au-devant de vous, j'ai été avec vous par tous les vœux de mon âme ; et ce sont les meilleurs devoirs qu'un prêlre puisse vous rendre. D'ailleurs comment pourrais-jeêtre séparé de celui qu'accompagnent partout ma pensée et mon cœur? Celte présence des âmes vaut mieux que celle des corps. Je suivais heure par heure tout votre itinéraire. J'élais jour et nuit avec vous dans vos camps par ma sollicitude ; ma prière ne cessait de veiller à vos côtés ; et, à défaut de mérite, je vous servais de mon affection -.
u Quand nous faisons des vœux pour votre conservation, c'est également la nôtre que nous avons en vue. Je ne vous écris pas ces choses par flatterie. La flatterie vous est odieuse, et moi je la considère comme indigne d'un prêlre. Mais le Juge de nos pensées , Celui que vous confessez et en qui vous croyez, sait combien je
1 Epist. Lxxxv, n. 2; t. 1, p. 1106.
2 El cerla major animorum prœseulia est. Tuum quolidianum iler legebam nocle ac die in tuis casiris cura et sensu localus, oralionum excubiis prselendebam : clsi invalidus merilo, sed alTeclu sedulus.
Ambr. Epist. ad Grat., r, n. 1.)
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suis sensible à ce qui touclie voire foi, votre salut, votre gloire. Il le sait : je ne me contente pas de lui faire pour vous les supplicatiolis que commande mon ministère ; mais en particulier je lui adresse les prières que m'impose une juste reconnaissance pour les services que vous avez déjà rendus à mon Eglise...
« Que dirai-je de votre lettre ? Vous l'avez écrite tout entière de votre main, afin que votre propre écriture y témoignât de votre foi et de votre piété... Et c'est vous, empereur, qui faites un tel honneur à un humble prêtre 1 Mais c'est Dieu qu'on honore dans le moindre de ses serviteurs, selon qu'il a dit lui-même : « Ce que vous faites à un de ces petits, c'est à moi que vous le faites '. »
Ambroise reprenait ensuite, pour en relever le sens, chaque terme de la profession de foi écrite par le jeune souverain. Toute sa lettre était de ce ton doux et élevé, comme il convenait à un docteur et à un père. Il bénissait les solides convictions du chrétien; il louait une modeslie rendue plus méritoire par l'élévation du rang; il s'engageait ensuite à composer pour Gralien un livre sur la divinité du Saint-Esprit, suivant la prière que le prince lui en avait adressée ; mais- il demandait qu'un délai lui fût accordé pour l'écrire mûrement. Enfin il lui promettait d'aller en personne lui porter ses hommages aussitôt qu'il le pourrait, à moins que Gratien ne vînt à Milan le premier.
Ce fut l'empereur qui se rendit auprès de l'évêque. Dès le i'^'" août 379, il était dans cette ville, comme en font foi les actes publics de cette année.
Lorsque ces deux hommes se trouvèrent en présence, ils purent comprendre combien leurs âmes avaient été préparées l'une pour l'autre. Qu'on se représente en Gra-
• Scripsisli luam tolam epislolam manu ; ul ipsi apices fitlem luam |)ielalemque loquerenlur.... Tu, imperalor, dignaliono regali iionoras iiifimum sacerdolem. (Ambr. Epist. i, n. 3.)
tien une nature droite, généreuse et douce, capable de beaux desseins plus que de fortes actions; ne craignant pas la guerre , mais amie de la paix ; exempte de vastes ambitions comme de vain orgueil ; un esprit cultivé , délicat, élevé, mais modeste quelquefois jusqu'à la timidité; une conscience susceptible d'impressions diverses, mais toujours prêle au bien dès que l'image du devoir était offerte à ses yeux : tel était le jeune prince sur qui l'empire fondait l'espoir d'un beau règne. Ambroise , hier préfet et aujourd'hui évêque , réunissait en lui la science politique de l'ancien fonctionnaire avec la charité du pontife du Christ. L'élévation du caractère, l'éminente sainteté , la bonté du cœur et la grandeur du génie composaient en cet homme le plus complet ensemble qu'on ait encore vu. Il tenait à la vieille société romaine par la fibre patriotique si vivace chez lui ; par son chrislianisme et sa consécration il était du monde nouveau. Quel homme était mieux fait pour ménager la transition de la Rome du passé à celle de l'avenir ? Gralien l'avait reconnu, et il subit sans contrainte l'irrésistible ascendant qui fut l'appui de son règne et qui en est demeuré la gloire.
On s'en aperçut bientôt dans la direction des affaires publiques. Quand on étudie dans l'histoire la situation progressive de l'Église en présence du pouvoir, on y distingue trois périodes. Elle est persécutée sous les empereurs païens, et c'est à leur insu que l'esprit de l'Évangile pénètre dans les mœurs et corrige les lois. Elle est émancipée-par l'édit de Milan; mais ni Constantin ni ses premiers successeurs ne lui donnent l'autorité, si même ils n'entravent pas souvent sa liberté. Elle devient enfin dominante sous Théodose qui la constitue unique religion de l'État. Mais déjà Ambroise commence à préparer, sous Gratien, ce règne social de Jésus-Christ qui va devenir le but de sa vie entière. Il estimait justement que le droit de
Jésus-Christ est de régner sur les nations comme sur les individus. Il estimait en outre que maintenir le divorce entre l'ordre religieux et l'ordre civil, n'était pas seulement méconnaître le droit de Dieu, mais trahir les intérêts les plus sacrés de l'État et manquer au principal devoir de la souveraineté. La vérité n'est-elie pas le premier bien d'un peuple? Dès lors, la vraie religion étant distinguée de la fausse, — et certes il ne manquait pas de moyens de la reconnaître; — le premier intérêt et le premier devoir du pouvoir temporel n'étaient -ils pas de la favoriser, de la sauvegarder, et au besoin de la défendre? Ce pouvoir émané de Dieu avait-il fait ce qu'il devait en mettant sur le même pied la vérité et le mensonge? La première n'a-t-elle pas une prérogative inaliénable, certaine; et affecter de les confondre dans une tolérance égale , n'était-ce pas faire profession politique de scepticisme , et mettre à son service l'inditférence pratique? Enfin les plus grands maux ne devaient- ils pas découler de cet abandon public de la loi religieuse , base de toutes les autres? Ainsi, convaincu que l'erreur est l'ennemie de Dieu et la ruine des empires, Ambroise moins que personne n'était disposé à lui attribuer des droits.
Gratien résida à Milan presque continuellement , du moins pendant les hivers de 378 à 381. — Pendant ce temps il ne cessait de s'inspirer auprès d'Ambroise, dont l'action se révèle dans les lois de cette époque par une sage charité et une suite de mesures favorables à la religion. Valentinien avait prétendu garder vis-à-vis de l'Eglise la politique d'abstention et de neutralité dont il ne s'était départi qu'un instant; Gratien agit autrement, et ses lois se prononcent hautement pour l'Église et contre la propagande ardente des hérétiques. On y réduit les taxes imposées au clergé. On atïranchit les femmes de basse extraction de l'obligation de monter sur la scène et
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de se produire dans les jeux dès qu'elles font profession de christianisme. C'était une réaction contre le parti païen, qui récemment avait eu assez de crédit pour obtenir une loi défendant de baptiser les acteurs, si ce n'est en danger de mort, de peur que, devenus chrétiens, ils n'échappassent aux plaisirs publics dont ils étaient les esclaves. Par d'autres dispositions on réglait les distributions faites au peuple ; on libérait les prisonniers aux grandes fêtes chrétiennes. Enfin les assemblées des hérétiques furent interdites, et leurs églises fermées. L'apostasie surtout fut atteinte vigoureusement en ceux qui retombent dans les pratiques de l'idolâtrie '. Les païens ne tardèrent pas à voir que cette répression n'était que l'essai et la menace d'un plus grand coup.
Entre les nombreux monuments auxquels se rattachait l'idolâtrie à Rome, s'élevait dans le sénat l'autel de la Victoire. La victoire y avait sa représentation dans une statue d'oraux ailes étendues et tenant à la main une couronne de laurier -. C'était un mémorial politique , non moins qu'un symbole religieux, et il était protégé par l'orgueil national autant que par la plus tenace des superstitions.
1 3 Août 379 : Prohibition de propagande faite aux donatisles. (Cad. Theod. XVI , l. V, 1. V.)
0 Juillet 379 : Exemption ou réduction de l'impôt en faveur des clercs. [Ibid., xm, t. I, 1. XI.)
24 Avril 380 : Exemption pour les femmes baptisées de paraître sur la scène. [Cod. xv, t. VII, 1. III.}
■21 Juillet 381 : Mise en liberté des criminels en l'honneur de Pâques. (Corf. IX, t. XXXVil, 1. VI.J
2 Mai 382 : Peines contre les apostats qui retombent dans l'idolâtrie, etc. [Cod. Thcod. xvi.)
2 Aurea quamvis
Marmoreo in Icmplo rutilas Victoria pennes Explicet, et inultis surgat formata mclallis.
pexo cri ne virago
Et nudo su.-pensa pede, strophioque recincta. (Prudent in f^ymmach. lib. 11. p. 394. — Lyon, 1553.)
AMUROISF. CO.NSEILLER DE GRATIEN 12o
Son existence remontait à la bataille d'Aclium : Auguste l'avait dédié lui-même en souvenir de cette journée. Son nom rappelait des siècles de grandeur militaire ; c'était en sa présence, et sous ses auspices, que le sénat délibérait; il avait présidé aux conseils de la patrie, on n'était pas éloigné de croire qu'il les avait inspirés. On le considérait donc comme le palladium inviolable de l'empire ; et il semblait que l'abattre, c'était abattre du môme coupla fortune de Rome et sa religion.
Cette double importance qui recommandait l'autel de la Victoire aux païens était, aux yeux des chrétiens, ce qui le condamnait. Ceux-ci n'auraient pas refusé de laisser vivre un souvenir de pure archéologie. Mais laisser le premier corps politique de l'État sous la présidence religieuse d'une idole, c'était éterniser, par unemljlème trop significatif, la vieille alliance de Rome avec le paganisme, et placer la patrie sous la garde des faux dieux. Aussi avait-on vu l'autel de la Victoire, condamné par ConsI ance, rétabli par Julien, toléré par Valenlinien, devenir le point principal sur lequel se concentrait , pour une lutte suprême , l'antagonisme des deux sociétés et des deux religions.
Rome espérait que Gratien, tant fêté par elle à son avènement, tant flatté par Symmaque, tant acclamé dans le sénat, aurait la même tolérance que son auguste père. Mais l'élève d'Ambroise suivait d'autres conseils. Un matin les sénateurs entrant dans la Curie eurent la stupéfaction de voir que cet autel avait été enlevé : un ordre de l'empereur l'avait fait disparaître pendant la nuit.
Le premier mouvement fut celui de la surprise. Puis on organisa sourdement la résistance. Elle pouvait être redoutable; car le patriciat romain, à défaut de pouvoir, possédait encore l'influence que donnent le nom et la richesse. Inquiets et menaçants, revêtus des préfectures et
des sacerdoces, habitant des palais qui ressemblaient à des villes, possédant des domaines qui étaient des provinces, y recrutant des armées d'esclaves et de clients, donnant des jeux publics et disposant ainsi de la foule , cette classe ambitieuse se tenait prête à soutenir quiconque voudrait reprendre le rôle de Julien. Les sénateurs païens s'entendirent afin de rédiger en commun une réclamation, tandis que les sénateurs chrétiens, non consultés, s'abstinrent, et secrètement avertirent le pape Damase, qui fît prévenir Ambroise.
«Je reçus, dit celui-ci, du vénérable Damase, pontife de l'Eglise romaine, un manifeste dans lequel les sénateurs chrétiens , et en très-grand nombre, mandaient qu'ils n'avaient pas trempé dans celte affaire, qu'ils n'étaient pour rien dans la réclamation des païens, qu'ils n'y avaient donné aucun assentiment '. » Cette protestation diminuait l'autorité de la plainte du sénat, réduit ainsi à une faction de mécontents : « N'appelez pas sénat, disait Ambroise, cette poignée de païens qui usurpent le nom de tout le corps 2. » Il n'eut pas de peine à le faire comprendre à l'empereur. Aussi, quand la députation arriva à Milan, Gratien ne la reçut pas : <.< Des méchants, disait Symmaque, nous firent refuser l'audience. » Ce dont il se plaignait comme d'un déni de justice.
Ces « méchants » si puissants , Symmaque ne les nommait pas; mais chacun savait de qui il voulait parler:
1 Anle biennium ferme, cum hoc pelere lenlarenl, misit ad me sanctus Damasus, Romanae Ecclesiae Sacerdo's, libellum quem chrisliani senatores dederunt, et quidem innumeri , postulantes nihil se taie mandasse. (Ambr. Epist. ad Valentin. Imp. , Ep. xviii, 10; t. II, p. 826.)
2 Absit ut hoc senatus peliisse dicakir : pauci genliles commun) nomine uluntur. {Jd., ibid.)
3 Divi principis denegata est abiiiiprobis audienlia. [Relatio Syinmach. n. 1. In 0pp. Ambros. t. II, p. 828.)
moins de deux ans après il devait encore se rencontrer avec eux sur le même terrain. Ce premier engagement avait fait voir la résolution d'Ambroise. Un autre montrera son intrépide éloquence au service d'une cause qui était à la fois celle de la religion et de Tempire, delà vérité et de l'humanité.