‹ Histoire de saint Ambroise (volume 3)Chapitre 56 sur 123 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

PREMIÈRES LUTTES d'aMBROISE CONTRE l'aRIAMSME

La juridiction métropolitaine d'AmlDroise. Ses conseils à Tévêque Constance : prudence et douceur avec les ariens , bonté envers les esclaves. — Intrigues de Justine. — Intrépidité d'Ambroise au sacre d'Anemius à Sirmium.

Gratien rend une basilique aux catholiques. — Ambroise lui propose l'exemple de Théodose. — Son traité du Saint-Esprit dédié à Gratien. — Jugement du livre par Jérôme, Rufin et Augustin.

Jalousie de la cour contre Ambroise. — L'évêque et Macedonius, le maître des offices. — La sophistique des ariens ; leurs divisions. — La dialectique et la foi. — Malheur de deux chambellans ariens qui s'opposent à Ambroise. — Les ariens d'Italie se convertissent.

Quand, sur la tombe de son frère, Ambroise accusait ses occupations de le distraire de sa douleur, ce n'était plus seulement la sollicitude de son Église de Milan , c'était celle des affaires religieuses de toute l'Italie supérieure dont le poids l'accablait. Milan était dès lors la métropole d'une vaste province ecclésiastique; mais rien n'est moins déterminé que sa circonscription. Était -elle limitée par les deux métropoles de Rome et d'Aquilée? Comprenaitelle dans son ressort jusqu'aux villes d'Imola et même de Sirmium, où nous verrons bientôt intervenir Ambroise? On ne. saurait rien déduire do certain sur ce sujet ; car son

influence personnelle comme docteur s'étend plus loin que sa juridiction comme métropolitain. 11 en est investi par la confiance qu'inspirent son génie et sa sainteté, et c'est souvent à ce titre que les évêques en appellent à lui ou le consultent. Alors Ambroise ne prend conseil que des besoins de l'Église. 11 sait particulièrement les périls qu'elle court dans les pays entamés par l'arianisme des Goths. C'est de ce côté que nous allons le voir exercer sa vigilance, envoyer ses instructions , et marcher en personne quand il en sera requis, ft Damase à Rome, Ambroise à Milan, protégeaient l'Italie, » a dit Cassiodore '.

Une des provinces les plus désolées de ce temps était riUyrie, dernier boulevard de l'arianisme en Occident, dernier refuge des Goths poursuivis par Théodose. Près de là se trouvait un évêque nommé Constance, qui gouvernait un diocèse voisin de celui d'Imola. Ambroise lui avait conféré les saints ordres : il l'appelait son fils , il le soutenait de ses conseils; et à peine l'eut-il envoyé à son poste de périlleux honneur, qu'il lui adressa une lettre pleine d'instruction sur les obligations du devoir pastoral en ces temps difficiles.

11 lui disait d'abord : « Vous avez reçu, mon fils, l'honneur du sacerdoce ; et maintenant, assis à la poupe , vous gouvernez le navire parmi les flots courroucés. Tenez d'une main ferme le gouvernail de là foi, afin que les tempêtes de ce siècle mauvais ne vous renversent pas. La mer est grande, immense : cependant ne craignez rien: Dieu, en lançant la barque de son Église sur les mers, l'a faite assez forte pour braver les écueils^. »

1 V. l'abbé B. Catena. — Chiesa e Riti di Milano, t. I, p. 105.)

2 Suscepisli'rnunus sacerdolii , et in puppi Ecclesise sedens , navim adversus fluclus gubernas. Tene clavum fidei, ut le graves hujus sœculi turbare non possinl procellae. Mare quidem magnum et spaliosum , sednoli vereri. (Ambros. Epist. n, ad Constant, n. 1;l. II, p. 7o4.

CONTRE L'ARIANISME 2i5

Puis, après de sages conseils sur la prédication , sur l'irréprochable exemple et la douceur évangélique, l'évêque lui dictait des règles particulières touchant la conduite à tenir envers les hérétiques : c'est là qu'on retrouve, avec le véritable esprit de Jésus -Christ, le fond du cœur d'Ambroise.

« Je vous recommande, mon fils, l'Eglise d'Imola '. Visitez-la souvent, jusqu'au jour où l'on y ordonnera un évêque. Les occupations du carême dans lequel nous entrons m'empêchent de me rendre moi-même dans ce lieu éloigné.

« Là sont des Illyriens infectés de mauvaises doctrines d'Arius. Défiez -vous de leur zizanie; éloignez d'eux vos fidèles. Qu'eux-mêmes, se rappelant les maux qu'ils se sont attirés par leur apostasie, cessent de remuer et se convertissent enfin à la vraie foi. Mais n'accordez pas une trop facile confiance à ceux qui ont vieilli dans le schisme : on se guérit bien lentement du venin de l'erreur-. »

« Cependant, quand vous verrez un de ces pauvres tombés qui désire se relever, excusez-le, montrez-lui de l'indulgence. Lui refuser le pardon, ce serait aliéner son cœur. Voyez les bons médecins : dès qu'ils aperçoivent les symptômes d'une maladie, ils ne se hâtent pas d'appliquer les grands remèdes : ils attendent le moment. Cependant ils soignent, ils tranquillisent le malade, ils lui donnent de bonnes paroles et des adoucissements, pour lui inspirer de l'espoir et lui faire accepter le traitement.

1 Commendo tibi, fili, Ecclesiam quœ est ad Forum Cornelii, etc. (Epist. II, n. 27.) — Varnefrid[Z)e Ges^is Longobard. lib.II, cap. xviii), suivi en ceci par les géographes modernes, traduit Forum Cornelii par Imola.

2 Habes illicIUyrios de mala doctrina Arianorum. Cave eorum zizania. {Ibid., n. 28, p. 761.)

Un remède trop précipité ressemble à un fruit cueilli avant le temps, et qui n'est utile à rien '. »

Enfin, clans ce pays de guerres et d'invasions, les esclaves étaient nombreux. Ambroise ne prêche pas l'abolition de l'esclavage; il fallait de longs siècles pour faire éclore le germe d'émancipation déposé dans l'Évangile. Mais ce qu'il ne pouvait ni ne voulait abolir, l'évêque désirait l'adoucir, et il disait : « Que le maître à qui le droit a donné des esclaves les traite avec douceur, car ils ont une âme comme lui. Son nom de « père de famille » doit lui faire souvenir de les traiter comme ses fils. Lui-même d'ailleurs n'est que l'esclave de Dieu ; et cependant ce Dieu, Maître souverain de toutes les puissances du monde, ne lui permet-il pas de l'appeler son Père? Adieu , et aimez-moi -. »

La bonté chez Ambroise n'excluait pas la fermeté ,

1 Indulge aliquantulum : cujus enim excludilur salisfactio, advertituranimus, etc. (Arabros. Epist. ii, ad Const. n. 29.

Cette lettre si chrétienne fait souvenir de celle que Fénelon écrivait au marquis de Seignelay sur la conduite à tenir envers les protestants du Poitou. C'est absolument le même tempérament de prudence et de bonté :

Il II reste toujours aux nouveaux convertis des peines sur la religion. La longue habitude de suivre de faux préjugés revient toujours. En même temps que l'autorité doit être inflexible pour retenir ces esprits que la moindre mollesse rend insolents , il faut faire sentir à ces peuples le bonheur qu'ils ont d'être instruits doucement. Pourvu que ces bons commencements soient soutenus par des prédicateurs doux et qui joignent au talent d'instruire celui de s'attirer la confiance des peuples, ils seront bientôt de véritables catholiques. II faudra choisir parmi les pères jésuites ceux qui sont les plus propres à se faire aimer. »

2 Servos quoque dominus jure servitii subditos habeat pro moderamine coercitionis, qua^i animae consorles. Paterfamiliasenim dicitur ut quasi filios regat. Quoniam et ipse Dei servus est. ' Ambr. Epist. II, n. 31.)

quand elle était nécessaire. 11 en donna la preuve dans le courant de l'année 379.

L'impératrice Justine résidait alors à Sirmium, entre les États d'Orient et ceux d'Occident. Le siège épiscopal de cette ville étant devenu vacant , les suffrages des catholiques élurent pour l'occuper un homme d'une foi aussi irréprochable que sa vie , nommé Anemius. Ce fut précisément cette pureté de sa foi qui déplut à Justine , de sorte que l'évêque vit l'armée des ariens s'unir, pour l'écraser, à celle des courtisans prêts à tout oser contre lui. Anemius chercha, dans cette extrémité, une puissance capable de contre-balancer celle de l'impératrice : il demanda à Ambroise de se transporter à Sirmium, pour le sacrer de ses mains. Une distance de plus de deux cents lieues séparait Milan de la capitale de la Pannonie ; mais il s'agissait là d'un droit à protéger, avec un péril à courir : Ambroise n'hésita pas.

Son arrivée dans cette ville fut le signal d'un indescriptible tumulte. Les ariens le couvrirent de huées sur son passage , et envahirent l'église où devait se faire le sacre. Puis à peine Ambroise y eut- il mis le pied, que des cris éclatèrent contre le nouvel élu et son consécrateur. Les femmes particulièrement portaient là la passion qu'elles mettent en toutes choses. Les plus ardentes étaient « les vierges des ariens )> , comme Ambroise les nomme '; — et il racontait lui-même qu'au moment où il allait s'asseoir sur son siège pour la cérémonie, une de ces filles égarées le saisit par son manteau, et se mit à le tirer du côté de ses compagnes prêtes à le déchirer -.

1 On n'ignore pas que cette institution de la vie virginale avait paru si divinement belle, même à ses ennemis, qu'ils avaient essayé d'en posséder chez eux quelque contrefaçon capable de leur faire honneur.

2 Cum esset constitutus in tribunali, nihil curans eorum quae a mulieribus excitabantur, una de virginibus arianorum impudentior cse-

Mais arrêtant sur elle son regard imposant : « Laissez- « moi , dit le pontife, car, tout indigne que je suis d'une « telle dignité, je suis prêtre; vous ne pouvez ni ne devez « porter la main sur moi. Le jugement de Dieu vous « menace, prenez garde qu'il ne vous arrive quelque mal- « heur ' . »

A ces mots l'assemblée rentra dans le respect, et Anemius fut sacré au milieu d'un silence de religieuse épouvante. A quelques jours de là , l'arienne tomba malade et mourut. On ne fut pas peu surpris de voir Ambroise luimême mener les funérailles de cette infortunée, et l'accompagner, en priant, jusqu'au lieu de la sépulture*. De tels exemples de pardon et de grandeur d'ème faisaient autant que les miracles pour subjuguer les ariens et les gagner à Dieu.

Pendant que Justine fomentait le feu de l'arianisme, Gratien, au contraire, accusait de plus en plus sa prédilection pour l'Église catholique et son horreur pour l'idolâtrie. Ce fut vers ces années qu'il enleva aux vestales et aux prêtres païens une partie de leurs revenus et de leurs immunités. Puisque le paganisme n'était plus la religion officielle de l'empire, était-il juste de lui continuer ces largesses, en faisant supporter aux chrétiens les frais d'un culte qu'ils ne professaient pas et tenaient pour impie?

On se souvient qu'une église disputée entre les catholiques et les ariens demeurait sous le séquestre depuis

teris, tribunal conscendens, apprTO"enso vestimento sacerdotis, cum illum adlrahere vellet ad partem mulierum, ut ab ipsis cœsus de ecclesia pelleretur. (Paulin, in Vita Aynbros. , n. 11 , p. 4.)

1 Ait ei, ut ipse solitus erat referre : « Deberes vereri Dei ju-

dicium, ne libi aliquid mali evenirct. » [Ibid.]

2 Quod dictum exitus probavit. Nam alio die mortuam ad sepulcrum usque deduxit, graliam pro contumelia rependens. (Paulin., p. 11.)

le nouveau règne. Soit respect pour le cours régulier de la justice, soit ménagement pour un prince entouré d'ennemis, Ambroise s'était abstenu de la réclamer juridiquement , quand l'empereur lui fit spontanément la surprise de lui en remettre les clefs. L'évêque trouva bientôt une occasion solennelle de lui en dire publiquement sa reconnaissance.

« C'est bien de votre propre mouvement , lui écrivait-il entête d'un de ses livres, que vous nous avez restitué notre basilique. Nous attendions de vous cette mesure depuis longtemps ; aujourd'hui nous n'avons plus à regretter ce délai. Vous avez voulu mettre notre foi à l'épreuve ; mais votre dessein véritable a toujours été celui que vous venez d'accomplir. » Puis cachant une leçon sous son remercîment : « Non jamais, quanta vous, votre pensée n'a varié ; et tout le monde a pu voir que si vous subissiez une action étrangère en nous retirant cette église, vous n'obéissez qu'à vous-même en nous la rendant '. »

L'action étrangère à laquelle Ambroise conseillait à Gratien de soustraire sa politique, c'était celle de Justine ; et puisqu'il lui fallait, dans un âge encore jeune', un exemple et un appui , l'évêque n'hésitait pas à lui proposer dans son collègue Théodose un meilleur auxiliaire et un plus digne modèle.

C'était le temps auquel ce grand prince poursuivait en Orient le cours de ses victoires. Les Goths étaient refoulés dans les plaines de la Thrace, où la faim les forçait de faire leur soumission. Leur roi Athanaric, détrôné par ses peuples , était venu demander asile à Théodose, qui

1 Subito basilicam reddidisti. Etenim basilicam sequestrasti ut fidem probares... Paluit omnibus et tuum non fuisse cum sequestrares, et tuum esse cum redderes. (Ambres, de Spirilu sancto lib. 1, cap. i,n. 19,20 et 21 ; t. II, p. 604.)

220 PREMIÈRES LliTTES D'ÂMBROISE

lui avait accordé une hospitalité et plus tard des obsèques dig-nes d'un puissant roi. La faction arienne perdait peu à peu en Orient la position qu'elle avait usurpée sous Valens. La religion et l'empire se relevaient l'une 'et l'autre ; Ambroise ne manquait pas d'en tirer la conséquence, qu'ils se relevaient l'un par l'autre, et que le rétablissement des affaires del'État était la récompense du rétablissement des affaires de la foi.

« 0 Seigneur Jésus-Christ, s'écriait le pontife, de combien d'hommes n'êtes-vous pas le sauveur aujourd'hui ! de combien à Rome, à Alexandrie, à Antioche, à Constantinople! Oui, Constantinople elle-même reçoit maintenant le Verbe-Dieu , et le prix de sa foi ne s'est pas fait attendre. Tant qu'elle réchauffa dans son sein le venin del'arianisme, elle vit les frontières de son territoire violées par l'invasion, elle entendit la guerre gronder entre ses murs. Dès qu'elle a répudié les persécuteurs de la foi , tout a changé de face. L'ennemi le plus redouté, ce Goth qui se vantait d'être l'arbitre des rois, elle l'a vu venir vers elle en suppliant ; elle a célébré ses funérailles , et elle garde encore sa dépouille ».

« Combien donc , à Constantinople , vous avez sauvé d'âmes, ô Seigneur! combien dans tout l'univers! Car ce n'est ni Damase , ni Pierre , ni Grégoire , ni Ambroise , ni un homme quelconque qui les sauve. Nous ne sommes que vos ministres ; mais c'est de vous que découle la grâce des sacrements, c'est vous qui envoyez l'Esprit- Saint, dont vous dites par la bouche du prophète: « Je

1 Tu nobis, Domine Jesu , hos hodie mille mamlasli. Quantos in urbe Roma, quantos Alexandrife, quantos Antiochise, quantos etiam Constantinopoli ! Nam etiam Constanlinopolisjara Dei Verbum recepit, etc. (De Spiritu sancto lib. I , n 17; t. II , p. 603.)

La mort d'Athanaric, dont Ambroise fait mention ici, arriva à Constantinople le 23 janvier 381.

répandrai mon Esprit sur toute chair , et vos fils et vos filles recevront dans leurs cœurs un souffle de pureté '. » Le livre qui contenait cette prière à Dieu, avec cette dédicace et ces leçons au prince , était un traité d'Ambroise sur la divinité du Saint- Espril. Il y avait trois ans que Gratien avait demandé à Tévêque de l'écrire contre les récentes erreurs des macédoniens, qui menaçaient d'amener de nouveaux déchirements dans l'Église et dans le monde.

Macedonius , évêque de Constantinople sous le règne de Constance, avait nié ouvertement que le Saint-Esprit fût Dieu. C'était une conséquence de l'impiété d'Arius , lequel, en eflet, dès le début de son égarement, avait été conduit à cette négation. Macedonius fut son continuateur : il se rendit propre celte nouvelle hérésie, et lui donna son nom.

La divinité du Saint-Esprit avait été déjà démontrée savamment par Origène et Didyme. Ambroise profita de sa connaissance du grec pour faire passer leurs arguments dans son livre, et en *doter l'Occident sous une forme nouvelle. Gratien en reçut l'hommage dans le courant de l'année 38L Montrer que l'Esprit-Saint n'est pas une créature ; que dans l'Écriture sainte son opération ne se sépare pas de celle du Père et du Fils ; qu'il est plus grand que les saints , les anges et Marie elle-même ; qu'il est honoré des mêmes qualifications que les autres personnes de la Trinité divine, qu'il a les mêmes pouvoirs

1 Non mundavit Damasus, non mundavit Pelrus, non inundaviL Ambrosius, non mundavit Gregorius : nostra enim servilia, sed tua sacramenta, etc. [De Spirilu sancto lïh. 1, n. xviii.)

Ce sont les évêques des grands sièges qu'Ambroise nomme ici, et il se met du nombre. Pierre d'Alexandrie venait de mourir alors. Grégoire de Nazianze se démettait du patriarcat de Constantinople en cette année 381. L"évêque d'Antioche n'est pas nommé, sans doute à cause de la compétiton des deux évêques Paulin et Mélèce.

et confère les mêmes dons : tel est le dessein et l'objet des trois livres que comprend le traité dogmatique d'Ambroise.

Ce n'était ni le plus éloquent ni le plus original de ses ouvrages. Jérôme le jugeait inférieur aux traités des docteurs alexandrins'. Rufîn , au contraire, disait de cet écrit : « Ambroise, élu de Dieu pour la gloire des Églises de Jésus- Christ, a mis dans ce livre sur le Saint-Esprit je ne dis pas seulement sa parole, mais son sang -. »

Enfin un autre docteur, et le plus grand de ce siècle, Augustin, en parlait ainsi à son tour, avec l'impartialité de sa haute raison : « Saint Ambroise ayant à traiter une grave matière, puisqu'il s'agissait de prouver l'égalité du Saint-Esprit avec le Père et le Fils , n'emploie cependant que le style le plus simple. C'est qu'en elYet son sujet ne demandait ni les ornements du langage, ni les mouvements d'une éloquence saisissante ; il ne fallait que prouver, et c'est ce qu'il a fait ^ »

Ces preuves, ainsi que toutes ces instructions doctrinales, morales et politiques, trouvaient Gratien si docile, que la cour de Milan en prit bientôt ombrage, et qu'un parti jaloux, composé particulièrement d'ariens et de païens, se forma contre l'évêque. — Quelle est, disaient ceux-ci, l'étrange nouveauté d'une religion qui, tolérée d'hier, est déjà en possession de régenter l'Empire? — Quelle est, demandaient ceux-là, la prétention de ce prêtre, confident officieux et ministre déguisé d'un prince

1 Legi dudum cujusdam libellos de Spirilu sancto, et, juxta comici sententiam, ex grœcis bonis latina vidi non bona... (Hieronym. Episl. ad Paulinian.)

2 Is qui ad Ecclesiarum Ghristi gloriam ciectusa Deoest Ambrosius sanctus de Spirilu sancto non solum verbis, sed et sanguine suo scripsit. (Rufin. lib. II Invect. in Hieron m.)

3 S. August. de Doci. ChriM. cap. xxi.

CONTRE L'ARIAMSME 223

jeune et faible , qui commet la faute de lui ouvrir à toute heure la porte de son palais et les secrets de sa conscience?

Un jour un de ces envieux résolut de barrer le passage à Ambroise : c'était le maître des offices, nommé Macedonius. En cette qualité, ayant été prié par l'évêque de l'introduire auprès de l'empereur, l'officier refusa net. Il est vrai que Gratien était en ce moment à chasser dans son parc , et qu'il ne souffrait point d'être dérangé dans ce plaisir, auquel on l'accusait de sacrifier trop souvent les devoirs de la souveraineté. Mais l'affaire pressait. Il s'agissait de l'intérêt de l'empereur et de la rehgion : — de l'intérêt de l'empereur, car Ambroise venait le prier de s'honorer en faisant grâce 'de la peine de mort à un homme condamné pour un propos injurieux prononcé contre le prince ; — de l'intérêt de la rehgion, car le malheureux condamné était païen, et Ambroise estimait que le meilleur apostolat auprès des infidèles était celui de la clémence et de la charité. Il insiste donc, il supplie : il y va de la têle d'un homme, la sentence est rendue, l'exécution est imminente, Gratien sera odieux, sa religion déshonorée , son nom taché de sang. Mais l'officier s'obstine et ne veut rien entendre.

En ce moment Ambroise observe une porte secrète par laquelle quelques veneurs pénétraient dans le parc. II se glisse à leur suite, se présente devant Gratien, le force de l'écouter , enlève de haute lutte la grâce du coupable, remercie l'empereur, puis se tournant du côté du maître dés offices : u Et vous, lui dit-il , un jour vous au- « rez aussi votre vie à sauver ; vous chercherez alors un « refuge dans l'église, mais l'église sera fermée, et vous « n'y pourrez entrer '. » La terrible prédiction s'accomplit à la lettre, ainsi que nous le verrons.

1 .1 Et tu quidem venies ad ecclesiam, rtec, clausis januis, invenies qua ingrediaris. » (Paulin, in Vila Atnbros. ,n.31.]

224 PREMIÈRES LUTTES D'ÂMRROISE

On ne se contentait pas de s'opposer à Ambroise pour ruiner son crédit, on disputait contre lui pour démolir sa doctrine. C'est l'écueil des temps où la foi est la passion générale des âmes, que les questions religieuses y deviennent l'objet d'ardentes discussions et de luttes sans fin. On a peine à concevoir la fièvre universelle de controverse théologique qui s'était emparée du iv^ siècle : ce n'étaient pas seulement les écoles et le clergé que passionnaient ces débats ; le peuple prenait parti dans ces conflits , d'où il sentait que dépendaient toute sa vie morale et sa destinée éternelle.

Puis, à cette époque, pullulait la race éternellement renaissante des sophistes, esprits superficiels, plus brillants que solides, mettant le raisonnement au-dessus de la raison, les mots au-dessus des choses , l'art de la persuasion plus haut que la conviction et la conscience, prêts à défendre tout paradoxe qui semble une nouveauté ou qui promet un succès. L'arianisme ressuscitait, au bénéfice de sa cause, l'ancienne sophistique qu'abhorrait Platon et qui avait tué Socrate. « L'art de l'argumentation , raconte Sozomène, passe chez les ariens pour le premier des mérites. Ils le mettent au-dessus de la probité elle-même, et ceux-là sont regardés chez eux comme les plus gens de bien qui sont les plus habiles à embarrasser leurs adversaires dans la dispute. » Une grande facilité à changer d'opinion leur fournissait des ressources toujours renaissantes, et onze professions de foi publiées par eux en moins d'un demi -siècle étaient autant de pièges tendus à la conscience, difficilement prémunie contre leurs équivoques. Les sectes se multipliaient avec les différents symboles. L'éternelle histoire des variations au sein de l'hérésie commençait à fournir contre elle cet argument dont Bossuet devait plus tard écraser le protestantisme, et dont Ambroise s'armait déjà contre les séparés de son temps :

CONTRE L'ARIAINISME 223

« Voyez comment ils se fractionnent et se divisent ! Les uns tiennent pour Eunome, les autres pour Aetius ; ceux-ci sont pour Pallade , ceux-là pour Démophile ou Auxence : c'est la succession de ces chefs qu'on se partage. « Mais le Christ peut-il être divisé? y) dit l'Apôtre. Au sein de cette division ils ont un même but, qui est de conspirer contre l'Église de Dieu ; et voilà pourquoi je les comprends tous dans la dénomination commune d'hérétiques. L'hérésie, en effet, c'est l'hydre de la Fable, elle renaît de ses blessures, et chaque tête qu'on lui coupe est remplacée par une autre '.

Puis avec quel dédain triomphant il opposait la force conquérante de la foi toute simple à l'impuissance orgueilleuse de la science des sectaires ! » Ils mettent toute leur confiance dans la dialectique, disait -il, et quoique cette science , suivant sa définition donnée par les philosophes, soit plutôt propre à détruire qu'à édifier, ils en font le rempart le plus assuré de leur secte. Mais ce n'est ■ pas par la dialectique que Dieu a voulu sauver le monde, c'est par la foi. Emportez donc vos arguments, puisqu'il ne s'agit- pas de subtiliser sur les mystères, mais de croire. A celte heure il n'y a plus pour la dialectique qu'une ressource, le silence. Il ne s'agit plus de savoir ce que disent les philosophes, il faut voir ce qu'ils font.

« Or les voyez -vous restés seuls dans leurs gymnases ! La solitude de leurs écoles fait assez connaître combien la foi est au-dessus de la subtilité des discours. Tous les jours ceux qui disputent avec éloquence se voient abandonnés par leurs disciples ; tous les jours s'accroît le nombre de ceux qui s'attachent à la simplicité de la foi.

1 Itaque nunc in plures sese divisere formas... Inter se ipsos non convenil. Hœresis enim velut quœdam hydra fabularum vulneribus suis crevit, et dum sœpe recidilur, pullulavit. (De Fuie lib. I, cap. vi, n. 45,46;t. II,p. 4.o2.)

226 PREMIÈRES LUTTES D'ÀMBROISE

On n'en croit plus les philosophes, on en croit les pêcheurs. Cependant les premiers présentaient au monde l'amorce des plaisirs; les autres ne proposaient que pauvreté , que jeûnes , que pénitences , que renoncements et douleurs. Comment se fait-il que l'humiliation et l'indigence ont eu plus de séductions que la volupté ' ? »

C'est avec cette confiance dans le triomphe de Dieu , et cet humble et fier oubli des choses humaines, qu'Ambroise abordait la controverse religieuse avec les ariens. Après la charité, elle fut entre ses mains l'arme la plus puissante contre les erreurs de ce siècle. Loin de la re- ' douter, Ambroise la provoquait; mais il la voulait éclatante et libre. A ce prix il accepta toujours d'entrer en lutte avec les beaux esprits , habitués à briller, sous les règnes précédents, dans les disputes théologiques auxquelles se complaisaient les fîls de Constantin.

Un jour, deux courtisans, chambellans de l'empereur, s'enhardirent à proposer une objection à l'évêque tou- . chant l'Incarnation, lui assignant le lendemain pour entendre sa réponse. Ambroise accepta, mettant cette condition, que la conférence aurait lieu devant le peuple assemblé dans la basilique Portienne , afin que les auditeurs en tirassent profit , et que la publicité ôtât aux vaincus la possibilité de cacher leur défaite. Au jour dit, il se rendit à l'église indiquée avec ses réponses prêtes 2. La foule s'y pressait, dans une attente curieuse , espérant .

1 Isti quolidie cresciint qui simpliciter crescunt. Non creditur philosophis, creditur piscatoribus. [DeFidc lib. I, cap. xiii , n. 84, p. 481.)

2 Fuerunt eliam duo cubiculani tum temporis Gratiani imperatoris, de hceresiarianorum, qui Iractandi episcopo quaesliooem proponerent, ad quart! audiendam altero die ab basilicam Porlianam se adfuluros promiserant. Erat enim quœslio de incarnatione Domini , etc. (Paulin. in Ambros. Vita, n. 18.)

à chaque instant voir entrer les chambellans : ils ne paraissaient pas.

Quand l'heure habituelle de la Leçon fut arrivée, Ambroise , las d'attendre, monta à l'ambon. « Mes frères, dit-il au peuple, vous voyez que je suis venu pour tenir ma promesse et acquitter ma dette : mais je cherche mes créanciers, et je ne les trouve pas. Sans doute ils ont pensé que le terme de l'çchéance avait été trop court, et que je n'étais pas en mesure. ]^lais la foi véritable n'est jamais prise au dépourvu '. »

Reprenant alors le cours ordinaire de ses instructions, l'évêque se mit tranquillement à expliquer au peuple la doctrine catholique touchant l'humanité de Jésus-Christ, fils de Dieu, dont il fit dans la suite le livre de l'Incarnation. On semblait avoir oublié complètement les deux chambellans, quand bientôt une nouvelle sinistre circula dans l'assemblée. On venait d'apprendre que les malheureux controversistes ariens, sans égard aucun à la conférence qu'ils avaient provoquée, étaient , pendant ce temps , allés faire une promenade aux alentours de la ville ; mais leur voiture s'étant renversée sur leur route , tous deux en avaient été précipités, et étaient. morts de leur chute -.

Ces discours, ces écrits , ces coups de la Providence, ces œuvres de charité faisaient perdre chaque jour du terrain à l'arianisme, tandis que le nom et la cause d'Ambroise grandissaient , environnées du prestige de la plus

1 Debilum, fratres, cupio solvendum. Sed hesternos meos non invenio creditores ; nisi forte improviso conventu pulaverint nos esse turbandos : sed nunquam fides vera turbatur. 'Aaibros. de Incarnat. cap. I, n. 1 ; t. II, p. 704.)

2 Miserandi homines, conscendentes in rhedam, quasi gratia gestandi , civilate egressi sunt, expectante sacerdote et plèbe in ecclesia constituta. Sed... subito praecipitati de rheda, animas emiserunljatque corpora eorum sepulturœ sunt tradita. [Ibid.)

'29,8 PREMIÈRES LUTTES D'AMBROISE COiNTRE L'ARIANISME

merveilleuse sainteté. « Un des plus obstinés ariens de ce temps -là, raconte son biographe, disputeur acharné et inconvertissable à la foi catholique, étant venu dans l'église entendre prêcher l'évêque, vit un ange qui, placé près de l'oreille d'Ambroise, lui dictait les discours, de sorte que l'orateur semblait n'avoir qu'à les redire à l'assemblée '. » L'hérétique raconta lui-même cette vision, qui fit de lui un des plus ardents défenseurs de la foi catholique.

Le même historien atteste qu'à Milan le nombre des ariens allait diminuant chaque jour. Dans le reste de l'Italie il en était de même, grâce au zèle de l'apôtre ; et Jérôme n'était que l'écho de tout son siècle quand il écrivait de lui ce magnifique éloge : « Après la mort d'Auxence, Ambroise ayant été fait évêque de Milan , l'Italie entière se rangea à la vraie foi °. »

1 Vir de hœresi arianorum, acerriraus nimium disputator eU durus atque inconvertibilis ad fidem calholicam, conslilutus in ecclesia tractante episcopo, vidit, ut postmodum loquebalur, angelum ad aures episcopi tractantis loquentem; ut verba angeli populo episcopus renunliare viderelur. (Paulin, in Vita Ambros., n. 17.)

2 Post Auxentii seram mortem Mediolani Ambrosio constituto , omnis ad rectam fidem Italia convertitur. (Hieronym. ex Chronic. Grat. 111 et Equil. coss.)

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