CHAPITRE XX
Première conférence de saint Augustin avec les évéques bretons du pays de Galles. — La date et le lieu de cet événement. — Des voyages d'Augustin dans l'intérieur de l'Angleterre. — L'Eglise du pays de Galles. — Saint Augustin revendique ses prérogatives contre les évéques bretons. — Situation des chrétiens restés au milieu des idolâtres. — L'Eglise bretonne était-elle en état de schisme? — Controverse sur l'observation de la féte de Pâques. — L'Eglise bretonne ne suivait pas sur ce point la pratique catholique. — Il paraît qu'elle administrait le sacrement de baptême d'une manière irrégulière. — Saint Augustin exige qu'elle modifie ses usages sur ces deux points. — Il demande en outre aux évôques de le seconder dans la mission de convertir les Saxons. — Les Bretons refusent de se soumettre. — Saint Augustin fait un miracle en leur présence/pour leur prouver que la vérité est de son côté. — Cet argument ne les satisfait pas encore. — La conférence est ajournée.
La date de la première conférence du saint archevêque avec les prélats bretons est , comme plusieurs autres événements de la vie de saint Augustin de Cantorbéry , le sujet de vives controverses parmi les historiens ecclésiastiques. On a successivement prétendu qu'elle avait été te-
nue en 599 , 601 , 602 , 603 , et même en 604. Chacun s'accorde cependant à reconnaître que le théâtre de cet événement fut une certaine localité située dans la province des Huiciens (Huicii), sur la frontière des Saxons occidentaux , et plus probablement dans l'un ou l'autre des deux comtés actuels de Gloucester et Worcester. Quelques auteurs prétendent que ce lieu , appelé Aust ou Aust-Clive, était situé dans le premier comté, sur la Severn , qui servait de passage ordinaire aux bateaux faisant le voyage d'Angleterre au sud du pays de Galles, et où Edouard l'Ancien eut plus tard une entrevue avec le prince gallois Léolin. D'autres pensent cependant, quoique le lieu de la conférence soit déterminé avec tant de précision, que la réunion se tint, non dans une ville, mais sous l'ombrage d'un grand chêne. Il est, dans tous les cas, évident, par l'ancien nom qui lui fut donné, que si la conférence ne se tint pas sous un chêne, elle se passa tout près, ainsi que cela ressort des mots : Augustinaes-ac (le chêne d'Augustin) 4 .
Il ne paraît pas que le saint archevêque ait fait plus d'un grand voyage dans l'intérieur de l'An-
1 Dans son Histoire de Bretagne, B. xm, c. 17, Cressy donne des raisons qui paraissent satisfaisantes pour prouver que la conférence eut lieu dans quelque village et à l'intérieur d'une maison.
gleterre; quand on réfléchit aux difficultés de transport que l'on rencontrait alors, et à la brièveté du temps qui lui fut donné pour accomplir ses travaux de missionnaire, il semble peu probable qu'il ait voulu, sans de puissants motifs, faire deux fois le même voyage. On a de bonnes raisons de croire que le Saint est allé, à des époques différentes, dans le nord, l'ouest et le centre de l'Angleterre, car plusieurs documents fournissent les traces de son passage dans le Yorkshire , le Dorsetshire et l'Oxfordshire. Si donc sa mission du Yorkshire commença, ainsi que nous l'avons supposé, en 602, et si, comme Mabillon le pense, il se rendit du Yorkshire à l'ouest de l'Angleterre, ne peut-on pas soutenir, avec de grandes probabilités , qu'il passa par le Worcestershire et leGloucestershire, en se rendant du Yorkshire dans le comté de Dorset? Ceci placerait le synode du chêne d'Augustin vers l'an 603, date qui coïncide avec les computations de quelques chronologistes. Si, de l'avis de Mabillon, les conférences avec les èvêques bretons ont précédé l'expédition du Yorkshire, saint Augustin doit être retourné à Londres avant d'aller dans l'ouest; mais cette version s'accorde peu avec les propres paroles de Mabillon 1 . Ces re-
1 In occidentalem ab aquilonali piaga divertit.
cberches 4e Heu et de date n'ont en elles-mêmes rien de bien important, si ce n'est que tout ce qui regarde les saints offre de l'intérêt. On trouve une compensation à la sécheresse naturelle de ces investigations dans l'aliment qu'elles fournissent in-? cidentellement à l'imagination. Il importe peu aux grands objets de notre histoire ecclésiastique 09 de cette biographie, que le Saint soit allé par telle ou telle route, qu'il ait assisté à une transaction remarquable telle année au lieu de telle autre. Mais la connaissance des incidents même les plus secondaires de son histoire vivifie nos peursées, et il est beaucoup plus essentiel que ces potions soient bien définies que d'avoir à eu rechercher la vérité, En voilà assez sqr l' époque et le lien de la conférence. Occupons-nous de son ob^ jet et des circonstances au milieu desquels elle eut lieu.
Nous avons perdu de vue l'Eglise anglaise dehpuis 586, année ofi Théon et Thadioc, archevêques <Je Londres et d'York, quittèrent leurs sièges, emportant avec eux lesf reliques des saints et les objets du service divin, en se retirant dans les Galles. Par cette retraite, ils avaient erç quelque SQrte cédé aux idolâtres )es parties méridionales dp l'île 5 mais ils n'avaient d'autre alternative que de fuir ou de mourir, et il n'est pas contraire su* coroînwdeinepts de Diep, quand
on est persécuté dans une ville, de se Réfugier dans une autre.
Il est incontestable qu'à l'époque de l'arrivée de saint Augustin, on trouvait des chrétiens bretons, individuellement mêlés à la population saxonne en qualité d'esclaves; mais il serait difficile de dire jusqu'à quel point il y avait même un semblant de christianisme dans un pays où il n'existait ni gouvernement ecclésiastique, ni rien qui extérieurement annonçât une Eglise chrétienne, si ce n'est dans le Cornwall, où était une colonie bretonne, et à Cantorbéry, où Saint-Martin avait été converti en une sorte de chapelle privée pour l'usage de la reine. Nous devons cependant constater qu'on a soutenu l'opinion contraire. Il en était autrement dans le pays de Galles, où l'on comptait plusieurs èvôque$, un vaste monastère, au moins un séminaire pour l'éducation cléricale , des monuments consacrés au culte divin, et un corps d'ecclésiastiques séculiers et réguliers.
Nous avons déjà vu 4 que saint Grégoire avpit donné à saint Augustin autorité sur les èvôques bretons, en lui disant : « Nous confions à Votre Fraternité tous les évèques de Bretagne. * Le temps était maintenant arrivé, pour Varchp-
t Voir plus haut, page 246.
vêque de Cantorbéry, de revendiquer ses prérogatives.
La situation des chrétiens bretons devait être fort critique. Leur pays était au pouvoir d'implacables ennemis, étrangers et idolâtres. Quant à eux, ils étaient exilés sans avoir quitté leur patrie, et quoiqu'ils eussent des droits sur elle , ils en avaient perdu la possession; ils connaissaient en outre la vérité , mais sans avoir Y habileté de la répandre. Inquiétés et même harcelés par le voisinage de leurs vainqueurs, ils avaient perdu un pied dans leur pays sans en avoir pris un ailleurs; ils se trouvaient prisonniers dans leur propre maison.
Il eût été héroïque de leur part de se jeter en avant, la croix à la main, et de se mêler à leurs ennemis, au péril imminent de leur vie; de se montrer au milieu de leurs plus cruels adversaires, non comme les vengeurs du droit, mais comme des ministres de paix ; d'abandonner toutes prétentions, si ce n'est celle d'avoir la première place dans le royaume des cieux, et de reconnaître virtuellement la position des envahisseurs en entrant avec eux dans des relations paisibles ; mais c'eût été là certainement une terrible lutte pour la nature humaine. Ces chrétiens bretons du temps de saint Augustin ont été cependant l'objet d'injustes critiques historiques. Nous pensons bien qu'il n'y avait parmi eux ni saints ni grands hommes; mais,
en disant cela, nous croyons leur faire le plus grand reproche qu'on puisse leur adresser, et les juger avec toute la sévérité que demandent les circonstances où ils se trouvaient placés.
Il est à craindre que l'orgueil ait été la source de leur apathie; mais il est probable que ce sentiment leur échappait, en prenant un déguisement sous lequel il parvient facilement à se faire accepter , à moins qu'il ne rencontre des esprits d'élite, qui ont une perception bien nette ou une résolution bien arrêtée. Quoi qu'il en soit, nous, Anglais de ce siècle, avec nos hautes professions nationales et notre jalousie de toute intervention étrangère, avons-nous le droit de critiquer avec trop de sévérité l'esprit exclusif de nos ancêtres?
On peut facilement concevoir que ces exilés, blessés dans leurs droits, ne vissent pas d'un œil très-favorable le nouvel archevêque. Malgré tous leurs sentiments humains et leurs antipathies, ils devaient cependant, par moments, réfléchir avec peine qu'ils étaient chrétiens et que leurs plus proches voisins étaient idolâtres, tandis qu'il ne doit y avoir en Jésus-Christ ni Scythes, ni barbares, ni esclaves, ni hommes libres. Us ne pouvaient manquer de reconnaître qu'une grande mission s'offrait à eux, quelles que fussent les raisons qui leur fissent négliger ou retarderde l'entreprendre.
Peut-être songeaient -ils à commencer celte œuvre, et le temps n'en était-il pas venu. Sur ces entrefaites, le bruit arriva jusqu'à eux qu'un prêtre italien (comme ils pouvaient le désigner) $vait paru sur les rivages de l'Angleterre, sans prétention iptelligible , sans raison ostensible, sans recommandations satisfaisantes, et que cet homme s'était frayé, avec quarante aventuriers comme lui , le chemin au siège du gouvernement et à la cour de la royauté; on ajoutait qu'il avait gagné le cœur des hommes au pouvoir et s'était élevé par degrés jusqu'au trône, qui en droit Semblait appartenir à d'autres.
Puis ils voyaient ce même homme occupé à parcourir le pays d'une extrémité à l'autre , précédé par la renommée et suivi de bénédictions. Qui oserait dire , dans de pareilles circonstances, que tout mécontentement fût de l'ingratitude, et que le manque de confiance fût nécessairement de l'envie? Si l'on réfléchit surtout aux difficultés ofi Ton était, à une époque si peu civilisée, d'avoir des informations précises ; si l'on songe aux obstacles qui entravaient les relations des Bretons avec leurs ennemis , à la facilité des faux rapports et aux dangers si grands de se laisser entraîner par des préjugés, toutes ces circonstances devront concourir à excuser les premiers chrétiens deV Angleterre, victimes, comme ils l'étaient,
de rumeurs et dereprèsentatious inexactes, d'avoir été déconcertés à la nouvelle de l'approche de saint Augustin , pt de lui avoir fait une réception moins courtoise qu'il eût été convenable.
Ces Bretons apparurent comme les revenants d'une Eglise que le$ hommes croyaient depuis longtemps ensevelie, ou comme des reliques antédiluviennes, qu'une convulsion soudaine du globe amenait à la surface de la terre, pour porter, au* yeu* des impies, témoignage de l'antiquité de l'Eglise et des liens qui U rattachaient au^ siècles primitifs.
Dans la première rencontre de saint Augustin nveq |es anciens chrétiens , il paraît qu'il se présenta seulement un pu deux délégués de l'ancienne hiérarchie de Bretagne avec quelques membres du clergé ; tous les récits parlent de cette première conférence comme beaucoup moins nombreuse que |a seconde.
Lft vie de l'Eglise bretqnne n'était pas éteinte; mai$ el|e vivait dans U somnolence et la torpeur. La principale condition d'énergie et fie cohésion pour les membres de Jésus-Christ, ç'est une sympathie réciproque; or, il ne saurait y avoir de sympathie (au moins de sympathie puissante et efficace) en l'absence do relations actives. Les divers membres d'une Jïgliçe particulière ne sont pas en communion entre eu*, « Wjse * teqwelle
ils appartiennent n'est pas elle-même dans ces conditions avec les autres branches de la grande famille chrétienne. Chaque portion de l'héritage du Christ participe aux joies et aux souffrances de l'ensemble; la plus importante n'a pas le droit de se considérer comme pouvant se suffire à ellemême , ni la plus petite comme étant un membre insignifiant. Le pied et la main ne peuvent se dispenser du ministère des autres organes. Nous voyons d'ailleurs que l'Eglise est représentée, dans les saintes Ecritures, sous des images qui marquent l'intimité de relations mutuelles entre les parties, et des parties avec le tout. C'est une vigne dont la séve circule par toutes les branches; c'est un édifice dont les parties sont parfaitement unies ensemble, et liées par le concours de toutes ; c'est la rivière du paradis dont les courants fertilisent la terre. Des branches séparées du tronc fleurissent pour un temps et meurent ensuite; car elles n'ont pas de vigueur qui leur soit propre. Si elles végètent quelque peu dans cet état d'isolement, cela ne prouve pas autre chose que la ténacité de la vie qui se trouve momentanément en elles. Elles survivent à la convulsion qui les a séparées de la branche mère; mais elles sont animées d'une vie éphémère et languissante. Elles ne sont pas encore mortes , mais elles ne prospèrent pas. Il en est de même avec un membre amputé ; il ne se roidit
pas et ne se dessèche pas de suite, mais il perd son animation, et, qui plus est, le corps ressent le mal qui lui a été fait , et abandonne le membre isolé à sa destinée. Il devient impossible de le replacer de manière à lui faire participer encore aux sources vivifiantes de l'économie animale. Nous pouvons l'attacher au corps; mais le système travaille indépendamment de lui , et cette position ne l'empêche pas de périr. Un membre qui est seulement brisé peut être guéri; une branche qui languit peut reprendre sa vigueur; mais si elle est une fois détachée du tronc, tout espoir de réunion est perdu.
Tout schisme dans le corps chrétien n'est pas moins fatal à sa vie. Mais on peut d'abord se poser la question de savoir ce que c'est que le schisme? Comme tous les crimes, il admet des degrés nombreux et des approximations indéfinies. Ce qui est vrai des corps qui sont dans le schisme , ne saurait être appliqué , par les termes mêmes de l'analogie que nous venons d'employer, aux corps qui sont seulement sur le bord de l'abîme ou exempt de cette culpabilité.
Cette dernière situation paraît avoir été celle de l'ancienne Eglise bretonne , du moins jusqu'à ce qu'elle eût formellement répudié l'autorité de saint Augustin.
Que cet acte de répudiation ait établi la différence qui existe entre communion et non-communion, c'est là une question que la position actuelle de notre Eglise nous empêche de discuter, si nous ne voulons pas nous exposer à être mal compris, ou courir le danger de manquer de loyauté envers notre propre communion ou l'Eglise catholique; mais, quoi qu'il en soit, les chrétiens bretons n'étaient pas dans la même situation morale avant et après le synode du chêne du Sainl- Augustin; car leur état de péché, s'ils s'en sont rendus coupables par l'issue de cette réunion, de\int évident et formel , tandis qu'auparavant il était latent et déguisé.
Nous n'avons à nous occuper à présent que de l'état de l'Eglise anglaise avant la première des deux conférences , et sûrement , cet état était bien moins le résultat d'une faute que d'un malheur. L'ancienne Eglise bretonne se trouvait, comme toutes les autres églises, à cette époque du christianisme, en communion formelle et extérieure avec le siège de Rome; mais elle avait été depuis longtemps privée de quelques-unes des bénédictions spéciales qui découlent de cette dépendance du centre de l'unité. Toute liaison entre cette île et Rome avait cessé, et tandis que la flamme du zèle et de la charité, ranimé* par saint Germain, devenait de
plus en plus faible, l'Eglise bretonne, par apathie ou aversion de toute intervention étrangère, ne fit aucun effort pour alimenter sa lampe languissants en recourant à une source étrangère.
Il est impossible que Y unité et l'uniformité soient maintenues entre des Eglises qui refusent de s'entendre et de s'harmoniser l'une avec l'autre. Quant à l'orthodoxie de doctrine , il semble qu'il n'y ait pas de bonnes raisons de supposer que l'Eglise anglaise se soit écartée des anciennes traditions rétablies par saint Germain 1 ; mais pour les points de pratique ecclésiastique , elle tranchait sans hésitation sur des choses essentielles; un grand nombre d'inconvenances s'étaient ainsi introduites, sans avoir été le sujet d'aucune remontrance , et elles furent maintenues sans aucun scrupule. Nous avons déjà parlé de certaines irrégularités (peutêtre inévitables dans ces circonstances) qui avaient
* Le docteur Lingard partage cette opinion, car il nous dit : « Il est surprenant que tant d'historiens modernes aient représenté les Bretons comme ayant des doctrines différentes de celles professées par les missionnaires romains, quoique ces écrivains n'aient pas encore produit un seul exemple de cette différence. Augustin aurait-il demandé au clergé breton de prendre part à la conversion des Saxons, si ce clergé avait enseigné des doctrines qu'Augustin condamnait? Bède a rapporté, avec une grande minutie , les controverses des deux partis : elles roulent toutes sur des points de discipline. Nulle part on ne rencontre l'indice même le plus indirect de la moindre différence dans la doctrine. » (Note du Traducteur.)
eu lieu dans la consécration de saint Kentigern 4 , et qui n'avaient attiré aucune attention avant les rapports actifs qui furent renoués entre l'Angleterre et le siège de Rome du temps de saint Grégoire.
Une déviation encore plus grave de la tradition et des usages ecclésiastiques, s'était introduite vers la même période ( la première partie du vi e siècle); ce point demande ici quelques considérations spéciales.
Au 11 e siècle, une dissidence s'éleva entre l'Orient et l'Occident, sur l'observation de la fête de Pâques. Certains Asiatiques, prétendant suivre la tradition de saint Jean, voulaient célébrer la fêle pascale le quatorzième jour du premier mois juif, de manière à la faire coïncider avec la célébration de la Pâque parmi les juifs, et c'est trois jours après, sans donner aucune attention au jour de la semaine, qu'ils célébraient la résurrection de Notre-Seigneur. Les Eglises d'Occident suivaient une méthode différente, et invoquaient en sa faveur l'autorité de saint Pierre. Elles faisaient la fête de Pâques le dimanche qui se trouvait entre le quatorzième et le ^ jour de la lune de mars. Ainsi, sai re 1 ancienne loi qu'ils suivaient, ils obsen aient Ja fête de Pâques
1 Voir plus haut, j
entre le quatorzième jour et le vingt-unième, et célébraient invariablement la commémoration de la résurrection du Sauveur le premier jour de la semaine. De là une très-vive controverse entre l'Orient et l'Occident. Les Eglises d'Occident accusaient celles d'Orient de judaïsme , tandis qu'elles étaient elles-mêmes accusées de se soustraire aux prescriptions de la loi, en s'appuyant sur des traditions sans autorité. Vers le milieu du 11 e siècle, saint Polycarpe vint à Rome pour conférer, à ce sujet, avec le pape Ânicet; mais ils se séparèrent sans être arrivés à un résultat satisfaisant. Environ cinquante années plus tard, le pape Victor, après avoir consulté d'autres évêques, publia un décret que les quartodécimans refusèrent de reconnaître; le pape Victor procéda alors à l'excommunication des évêques réfractaires. La paix fut ensuite rétablie par l'intervention de saint Irènée, le grand évêque de Lyon, et chacune des Eglises conserva ses usages jusqu'aux conciles d'Arles et de Nicèe, qui se tinrent dans la première partie du quatrième siècle. Le concile de Nicée adopta la règle d'Occident comme loi de la chrétienté.
L'Eglise anglaise était certainement représentée au concile d'Arles, et peut-être à celui de Nicèe; car elle fut plus tard complimentée par l'empereur Constantin d'avoir accepté les décrets de
ce dernier concile l . Ces faits suffisent à démontrer que les irrégularités qui ont prévalu ensuite dans l'Eglise anglaise, relativement à l'observation de Pâques, devaient avoir pris naissance plus tard et être d'origine indigène. Mais il ne paraît pas que l'Eglise d'Angleterre ait jamais suivi l'usage des quartodècimans. Elle adopta un terme moyen entre la coutume catholique et celle des schismatiques, en observant toujours la fête de Pâques un dimanche, mais sans tenir aucun compte du quatorzième jour de la luné. Cet usage se trouvait être semi-catholique et semi-judaïque.
On peut dire avec vérité, sans doute, en se plaçant à un certain point de vue, que plus petite est la différence sur ces matières délicates, et plus grand est le schisme. Jusque-là il était certainement inexcusable de la part des chrétiens bretons de rompre l'unité pour une pareille bagatelle , si l'on peut s'exprimer ainsi en parlant d'une opposition à la pratique catholique. Mais enfin les choses étaient ainsi ; et quand saint Augustin proposa aux Bretons de se conformer sur ce point à l'usage catholique, comme une des conditions de leur union avec le siège de Cantorbèry, et par lui avec la chaire de Saint-Pierre, ils ajournèrent leur réponse. C'était la la pre-
1 Voir plus haut, page 56.
mièrc des trois questions que saint Augustin soumit aux délégués bretons.
Le second point de différence entre les Bretons et les catholiques, sur lequel insista saint Augustin, était relatif au sacrement de baptême. Nous ne savons pas au juste en quoi l'administration du baptême était irrégulière chez les Bretons; mais comme l'archevêque avait de sérieuses objections à faire à la manière dont ils le donnaient, on peut supposer que l'irrégularité était de nature à affecter l'essence du sacrement. Car il ne paraît pas que saint Augustin fût du tout disposé à se montrer capricieux et exigeant. Saint Bède dit très-distinctement que, « sous plusieurs rapports, l'Eglise bretonne n'était pas d'accord avec l'unité ecclésiastique*. » De sorte que saint Augustin semble n'avoir insisté que sur les points les plus importants. Maintenant, si l'on songe, d'une part, quelle surveillance jalouse l'Eglise catholique a toujours exercée sur la manière de conférer les sacrements, et de l'autre combien les incrédules et les hérétiques sont peu à môme d'apprécier cette prudonce, depuis qu'ils profanent les sacrements, et ne leur reconnaissent aucune importance, on ne sera sûrement pas surpris que saint Augustin ait basé là-dessus ses stipulations,
* Uist. eccl., liv. xi, c. 2.
et qu'un grand nombre de critiques l'aient regardé comme un formaliste et un homme pointilleux, pour avoir porté son attention sur ce point.
La troisième stipulation de l'archevêque était que les évêques bretons l'aideraient à convertir les Saxons. On ne sait trop si, par cette proposition, saint Augustin entendait exiger de la part des évêques anglais un acte de soumission à son autorité comme archevêque de Cantorbéry et représentant du siège romain en Angleterre; c'est-à-dire s'il proposait que, dans l'œuvre de la conversion des Saxons, les évêques bretons agissent sous lui ou simplement avec lui. Les écrivains protestants soutiennent d'habitude la première opinion, tandis que les catholiques optent pour la seconde. Les uns font à saint Augustin le reproche d'avoir été arrogant et impérieux ; les autres le défendent de cette accusation, et prétendent qu'il ne fit que défendre un droit dont saint Grégoire l'avait formellement investi , et cela dans F intérêt de l'uni té et delà charité.
Si cette dernière appréciation était juste, le refus des évêques anglais sur ce point particulier, apparaîtrait sous un jour qui leur serait peu favorable, car c'eût été, selon toutes apparences, un attentat gratuit et inexcusable contre l'unité chrétienne. Si, d'un autre côté, saint Augustin, ainsi que les protestants le disent, réclamait une
puissance sur les èvêques bretons, au nom et en faveur de saint Pierre, cette assertion encore, quoiqu'elle ait pour but de disculper les évêques rèfractaires de Bretagne , est de nature cependant , sous plusieurs autres raisons, à faire naître de sérieuses considérations. Les professeurs de protestantisme peuvent ne pas hésiter à avancer pareille chose; mais celui qui étudie avec zèle les antiquités ecclésiastiques, ne doit pas oublier que la transaction dont il s'agit appartient à une période qui fait partie de ces siècles du christianisme, dont les précédents sont habituellement traités avec respect et déférence par nos plus grands théologiens.
La mission de l'historien ou du biographe est d'exposer les faits et non de décider entre les partis; l'auteur espère, dans ce travail, n'avoir jamais dévié sciemment de ce principe.
Quelle qu'en soit la cause, que ce fût de leur part une revendication consciencieuse d'indépendance, ou, comme le diraient leurs ennemis, une preuve de leur esprit exclusif; qu'ils eussent horreur d'une intervention étrangère; que ce fût par amour puéril de faire les choses à leur manière, ou par tout autre motif moins honorable encore, il est certain que les Bretons n'étaient pas disposés à abandonner un pouce du terrain sur lequel ils se tenaient. Ils ne voulurent pas céder
un seul des trois points très-modérés et très-raisonnables que saint Augustin leur demanda, lis refusèrent de se conformer à Y usage catholique de célébrer la fête de Pâques; ils ne voulurent pas consentir à administrer le baptême selon la pratique de l'Eglise universelle, et ce qui rend leur détermination plus apparente, pour ne pas dire leur obstination plus manifeste, c'est qu'ils refusèrent absolument d'entrer en coopération avec un collègue pour travailler à la conversion dé leurs voisins idolâtres.
Le Saint, voyant que tous ces arguments étaient sans effet, eut recours à un autre expédient pour vaincre l'obstination des Bretons. Il résolut de confier l' affaire à Dieu. Il est rare que de simples arguments conduisent les controverses à un résultat; c'est la prière qui rapproche les hommes et les décide à prendre leur parti. Si elle manque d'opérer le rapprochement désiré, elle le prépare et fait toujours mieux que de vaines disputes ou des engagements peu sérieux ; elle amène même des séparations qui nous laissent au moins libres des tentations d'un compromis et de la laborieuse indolence de débats inutiles et interminables. Saint Augustin avait maintenant atteint le point, laboriosi el longi cerlaminis finem*, où Ton doit
1 Saint Bède, Hist. cccl. 7 liv; n, c. 2.
choisir devant l' alternative de décider si Ton s'entendra ou si Ton conviendra de différer.
L'archevêque mit en conséquence fin à la dis-r cussion, et invita ses adversaires à une prière dont les termes sont arrivés jusqu'à nous; la voici : « Supplions Dieu, qui fait que les hommes ont un même esprit dans une maison, de nous accorder, par ses conseils célestes, la grâce de distinguer laquelle des dejix traditions doit être suivie de préférence, et quelle est la meilleure voie pour ceux qui cherchent à arriver à son royaume, * II ajouta : « Qu'un malade nous soit apporté, et suivant qu'il sera guéri par les priè-r res des uns ou des autres, que la foi et les œuvres de celui qui opérera ce prodige soient regardées comme agréables à Dieu et devant servir de règle de conduite à ses adversaires, »
Un des caractères de la piété de cet âge, ou plutôt de la piété catholique en général , c'est de croire en une providence spéciale. Cette doctrine a été indignement calomniée par les fanatiques, et elle est exposée, comme toute autre chose, à être comprise d'une manière superstitieuse. Cette impression particulière suivant laquelle le succès d'une cause est regardé, dans certaines circonstances, comme la preuve de sa vérité, a partagé le sort de toutes les saintes impressions des âges religieux ou des systèmes mi-
raculeux; elle a survécu à sa génération, et voyagé au delà des limites de son sol natal et de sa propre atmosphère, et arrivant ainsi au milieu d'étrangers, elle a été maltraitée parce qu'elle a été mal comprise, et elle a peut-être eu à subir les effets d'une décrépitude locale ou d'une bizarrerie isolée. La méthode particulière de décision connue sous le nom de combat judiciaire, qui a été abolie chez nous à une époque dont un certain nombre de vieillards peuvent se souvenir encore, était un reste isolé, échappé d'un autre âge, qui, comme un vieux meuble, superbe dans un temps et à sa place, se trouve hors de mode et hors de saison, et qui, loin de suggérer une idée avantageuse ou de constater un haut principe, est arrivé à être regardé comme une merveille, une pure curiosité antique.
Un exemple semblable à celui du miracle que nous rapportons nous est fourni par la partie de la vie de saint Germain qui a trouvé place dans cette esquisse biographique 4 . On se rappelle que saint Germain établit la foi catholique contre les hérétiques à l'aide du critérium auquel saint Augustin de Cantorbèry avait recours pour défendre le grand principe de l'unité catholique.
Saint Augustin, comme saint Germain, proposa
i voir plus haut, page 44.
*à ses adversaires de résoudre la question par un miracle; quoiqu'il regret 4 , ils acceptèrent cependant. Cette hésitation de leur part indique certainement le peu de confiance qu'ils avaient en leur propre cause, et jette un jour défavorable sur leur conduite dans cette discussion. Ils ne purent faire autrement que d'accepter, et on ne tarda pas à trouver, au milieu de la foule que la réputation du grand archevêque ou la nouvelle de ce débat avait attirée, un homme désireux de se soumettre à l'épreuve de la miséricorde divine; c'était un Saxon aveugle. Il fut conduit d'abord au clergé breton, et lorsque celui-ci eut échoué dans sa tentative de le guérir, il fut présenté à saint Augustin. Le Saint, tombant à genoux, supplia la bonté divine de donner des yeux aux aveugles, et, par sa lumière corporelle, d'accorder à un grand nombre la faveur de la vue spirituelle. Le Saxon ouvrit immédiatement les yeux, et la foule proclama saint Augustin l'homme de Dieu et le prédicateur de la vérité. Les Bretons eux-mêmes furent obligés de se rendre, tout en ajoutant qu'il était dur d'avoir à abandonner les traditions de ses ancêtres.
Les sympathies du cœur ne peuvent pas se rendre tout de suite aux convictions de l' in tell i-
* Adversarii, inviti licet, concmerunt.
gence. Qui pput et qui voudrait nier cela? Ils demandèrent le temps de délibérer et de consulter les hommes qui avaient autorité parmi eux ; cette demande leur fut promptement accordée, et ainsi se termina la première conférence dû chêne de saint Augustin.