‹ Histoire de Saint Augustin (apôtre des Anglais, archevêque de Cantorbery,) et du premierChapitre 9 sur 44 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Sitaation de TËgliRe anglaise avant et après Tinvasion définitive des Saions. — Rome vient à son secours.-*-Gircûnstances qui renouent les rapports de Rome et de T Angleterre. — Tableau de Rome, siège terrestre de l'Église du Christ. — Saint Grégoire le Grand. — Sa famille, sa jeunesse, son éducation.— Son désintéressement au milieu des pompes et des grandeurs humaines. — Il entre au monastère Saint-André. — Sa vie religieuse. — Son élévation à Tépiscopat. — Les regrets que lui inspirait le cloître. — Saint Grégoire au marché èi esclaves. — Sa rencontre avec des esclaves anglais. — Le saint prophétise le retour de TAngleterre à la foi.

Humainement parlant, rien ne pouvait être plus triste que l'aspect religieux de l'Angleterre après que les Saxons en furent dèGnitivement les maîtres. Les anciens habitants de l'île, qui possédaient seuls la lumière de l'Evangile /se montraient fort peu disposés à faire de la propagande parmi les Saxons qui étaient païens. Leur coupable torpeur à ce sujet leur est reprochée par

saint BèdeS et d'après ce que nous savons, c'était à juste raison.

11 est vrai, toutefois, comme Ta observé un historien^, qu'une accusation si grave ne saurait être portée contre les Bretons sans certaines réserves.

Leur position vis-à-vis des Saxons était teUe que les conversions devaient paraître tout aussi impossibles à réaliser qu'humiliantes pour lès pré^ jugés nationaux des vainqueurs. Mais il est certain cependant qu'il n'existait contre ces tentatives aucun obstacle qu'un véritable zèle apostolique , aidé de la charité, n'eût pu facilement renverser.

Quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, qu'on l'attribue aux dissensions intérieures, à l'incontinence ou à l'interruption de tout rapport avec le continent, il est certain qu'un esprit de lan-^ gueur pesa sur l'Eglise d'Angleterre durant le siècle qui précéda immédiatement l'établissement déflnitif de la puissance saxonne, et c'est peut-être à cette langueur que nous devrions attribuer l'indifférence apparente avec laquelle ses membres semblaient contempler la désolation spirituelle de leur pays.

^ «Inter alia inenarrabilium scelerum facta,... hoc addebant, ut nunquam genti Saxonum , sive Anglorum , sccum Britanniam incolcnti , verbum fidei prœdicando commltterenl. » Lib. I, c. 22.

2 Rapin.

Si l'aspect intérieur de TAngleterre était aussi triste que nous ravonsdëpeint, combien peu il semblait probable qu'une main auxiliatrice étrangère s'étendit sur elle? L'Eglise romaine a été la principale source d'où notre île a tiré, dans le passé, les connaissances religieuses, soit qu'elle ait agi directement par elle-même ou par son Eglise des Gaules. Depuis les premières années du cinquième siècle, quand l'empire' romain \it la Bretagne lui édiapper, toute communication régulière cessa entre elle et Rome. A partir de cette période, la Bretagne, selon toute apparence, tomba dans l'obscurité à laquelle sa position éloignée et sa forme insulaire semblaient naturellement la condamner. Ses déclarations d'indépendance ne la séparèrent pas seulement de Rome. L'Angleterre devint, dans ses limites étroites, un petit monde, théâtre de rivalités et de luttes intérieures, mais qui se rattachèrent bien rarement, en temps de paix ou de guerre, aux affaires des nations du continent. A tel pointque, dans la volumineusebistoirede Grégoire de Tours, on ne trouve pas même la trace de rapports hostiles ou amis entre la France et l'Angleterre*, avant les événements qui précèdent immédiatement la mission de saint Augustin.

On a souvent observé que le secours divin est

* Gibbon.

d' autant plus près du mal que les apparences humaines semblent plus désespérées , et l'exemple qui nous occupe est une nouvelle preuve de la vérité de ce sentiment. Quoi de moins attendu que les circonstances par lesquelles furent renoués les rapports si longtemps interrompus de Rome et de TAngleterre? Ce rétablissement eut les plus heureux effets, en tant que ces rapports allaient se borner à être strictement religieux, libres de tout lien politique, et d'autant plus propices qu'ils n'éveillaient aucun sentiment pénible , ni aucun souvenir de relations hostiles. Telle avait toujours été l'union de l'Angleterre et de V Eglise de Rome; mais peut-être était-il difficile aux Bretons d'oublier que la puissance qui s'était interposée pour leur donner la véritable liberté, était, par sa situation géographique, identifiée à cellequi ne s'était jamais préentée devant eux que comme l'ennemie de leur indépendance nationale. A partir de cette époque, l'union entre Rome et l'Angleterre allait devenir exclusivement chrétienne; et, comme pour faciliter cette heureuse issue, l'île avait été peuplée de nouveaux habitants. Ceux qui allaient entrer avec Rome dans des rapports directs , n'avaient jamais, dans leur esprit, associé son nom à la plus faible idée opposée au caractère doux et maternel que, par la miséricorde de Dieu, elle devait conserver dans ses relations

lors même qu41 occupait sa charge, il pratiquait assidûment ses dévotions dans les églises publiques ou en particulier. Il s'arrachait aussi aux exigences du monde quand ses devoirs le permettaient, et évitait la plus brillante société, afin de converser de préférence avec des moines pieux et savants. Il résolut de quitter le monde, après avoir rempli pendant une année les fonctions de prêteur, et il prit Thabit monastique sous Valentin, le second abbé du monastère de Saint-André, que lui-même avait fait bâtir, lorsqu'il eut hérité des riches propriétés de son père. Il entra au monastère à l'âge de trente-cinq ans; mais il fut bientôt obligé d'avoir une dispense de tout jeûne rigoureux, à cause de sa santé. Sa faiblesse d'estomac lui donnait de fréquentes attaques, et il parait avoir souffert de cette maladie tout le reste de sa \ie. La nécessité de prendre des aliments dans certains temps où les règles de l'Eglise le défendent, lui causait une vive inquiétude, plus spécialement dans les semaines consacrées à la commémoration de l'adorable passion de Notre-Seigneur . Un jour, la veille de Pâques, le jeûne le plus rigoureux de Tannée, sa douleur de ne pouvoir se conformer à la pratique générale était si vive, qa'il se décida à consulter un moine d'une extrême prudence et d'une grande sainteté, nommé Eleathère, avec lequel il pria pour obtenir la grâce de

pouvoir jeûmer au moins ce jour sacré. Il arriva qu'il se sentit soudainement fortifié, au point qu'il put observer la règle sans conséquences fâcheuses.

Saint Grégoire a toujours regardé comme l'époque la plus heureuse de sa vie le temps qu'il a passé dans le monastère de Saint-André. Après son élévation à l'èpiscopat, il établissait souvent, dans ses conversations ayec ses amis , la comparaison des soins de sa charge et du calme de la vie monastique. > Mon pauvre esprit , di- « sait-il, se reporte, des soucis et des vives anxié-- « tés qui l'accablent, aux anciens jours, alors « qu'il était seulement occupé de sujets élevés, M et qu'il laissait les événements du jour s'écou- « 1er comme choses indignes de son attention. « Mon esprit était alors si avancé dans la sainte « contemplation , qu'en dépit du corps, il sem- M blait avoir déjà brisé les liens de la chair, et qu'il « considérait la mort, où presque tout le monde « voit une peine, comme la porte de la vie et la « couronne de ses travaux. Tandis que mainte- « naut, tenu par les exigences nécessaires de la m charge pastorale, il est obligé d'entreprendre une m grande piartie des travaux de simples séculiers; m et après une si douce vision du repos, il se voit n encore souillé par la poussière des engagements terrestres. Quand je compare ainsi le fardeau

« que je porte et le bonheur que j'ai perdu, ce que

« je porte paraît d'autant plus lourd que je réflé-

« ehis à ce que j'ai sacrifié. Je suis battu par les

» vagues d'un redoutable océan, et mon esprit,

« semblable à un navire , est secoué comme par

« une violente tempête. Quand je songe à mapre-

H mière vie en tournant mes regards en arrière, je

« jette vers le rivage un coup d'œil que j'accom-

a pagne d'un soupir. Et ce qu'il y a de pire, pour

« moi , au milieu des vagues qui m'environnent et

« me battent, c'est que jesuis àpeine capable d'en-

« trevoir le port que j'ai quitté*. » 11 0e serait pas

juste d' accepter l' estime qu' un saint a de lui-même,

comme ia mesure de son mérite réel. « Nous de-

A vous plutôt conclure de ce qui précède , dit le

H biographe de saint Grégoire, que, nonobstant ces

« humbles idées de lui-même , ses occupations

« pastorales n'avaient en rien amoindri sa per^

c fection monastique ; mais bien au contraire,

« qu'il avait, en s' efforçant de convertir les autres,

« fait dans la voie de la perfection de plus grands

« progrès qu'auparavant , alors qu'il vivait dans

c le calme de la retraite \ »

Mais, quoi qu'il en soit, il est certain que le eœur de Grégoire n'a jamais été plus ouvert aux

1 s. Grég., Préface aux Dialogues^ % Vi9 (26 S» Grégoire, par Paul , diacre.

émotions de T amour fraternel et à la compassion pour les pécheurs, qu'à l'époque où il avait plus de loisir à consacrer à la sainte contemplation et à r étude des livres divins. U n'est pas de remède plus efficace contre l'esprit morose et l'égoïsme, que l'habitude d'entretenir des rapports avec Dieu par la prière et la sérieuse méditation des saints mystères. Ce sont les trop grands rapports avec le inonde qui tendent à tarir les sources de l'affec*lion fraternelle; la solitude religieuse, au contraire, les ouvre et les fait s'épancher au dehors. Le manque d'occasions et l'absence d'objets sur lesquels l'exercer, sont sûrement et abondamment suppléés par les ressources de la dévotion mentale. Quelle charité peut être plus efficace et plus large que celle à laquelle les monastères offrent une si belle carrière : la prière d'inter** cession?

Les règles de l'institut auquel saint Grégoire s'était attaché, n'étaient pas tellement sévères qu^ elles privassent ses membres des occasions d'exercer leur charité, dans les circonstances qui s'offrent ordinairement aui personnes appelées à Yivre dans les grandes villes, et que leurs devoirs appellent au dehors. C'est à l'époque où il était frère de Saint-André, qu'il lui arriva, en traversant un jour le marché aux esclaves ^ à Rome, d'apercevoir, parmi les malheureuses victimes de la

cupidité humaine, qui, de toutes les parties du monde^ se rencontraient dans cette métropole, trois jeunes gens remarquables par la beauté de leur constitution , et surtout par leur superbe chevelure brune.

Se tournant vers la personne à qui ils étaient conflës, Grégoire demanda d'où ils venaient, et on lui répondit : — De la Bretagne, où les habitants en général sont aussi beaux qu'eux. — Sont-ils chrétiens, continua le moine, ou encore dans les ténèbres du paganisme? — Us ne sont pas chrétiens, répliqua le marchand (qui paraissait avoir entendu parler du christianisme en Angleterre et à Rome], ils sont encore enlacés dans les erreurs païennes'.

— Hélas! répliqua le moine, en poussant un profond soupir , faut*-il que tant de beauté soit la propriété du prince des ténèbres, et ces belles formes l'habitation d'âmes que l'esprit de Diea n'a jamais visitées! Après une pause, il ajouta:

— Quel est le nom de leur nation? — On les appelle Angles. Saint Grégoire était un homme d'un esprit fort gai, et quoiqu'il fût tristement afTeclé en ce moment, une heureuse et brillante pensée éclaira peut-être son esprit pendant cette conversation. On se laisse aller quelquefois, pour

i « Paganis laqueis irretili. » Vie de saint Grégoire, par paul, diacre.

combattre un sentiment trop vif, à des plaisanteries qui peuvent frapper les assistants, et leur paraître déplacées; mais quelle qu'en fut la cause^ Fimaginalion de Grégoire saisit la réponse du marchand^ et il répliqua : — Vous les appelez Angles? appelez-les plutôt anges*, car ils sont beaux comme des anges et dignes de leur compagnie.

Mais à quelle province de la Bretagne appartiennent-ils? — A Deira, reprit le marchand. — Oui , de la colère de Dieu ( Dei ira ) ils seront arrachés, dit le moine, qui continuait à jouer sur les mots, pour être élevés à la grâce de Jesus-Christ. Et comment nommez-vous le roi de leur pays? — Alla. Alors Grégoire, désireux peut-être de se lier par les circonstances et de donner à ses sentiments une publicité irrévocable, profita de ce qu'il trouvait dans le son du dernier mot une sorte de diapason à ses pensées, pour s'écrier : « C'est fort à propos que votre roi est appelé Alla , car Y Alléluia sera chanté dans son empire, y

i Les mêmes lettres entrent en anglais dans les mots angles et anges {angles et angeU) ; le Saint faisait une anagramme sur Angli et angeli. Les mois français ne se prêtent pas si bien à cette transposition. {Note du traducteur.)

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