Epître au roi de Portugal, en télé du Cosinothcoria
11 s'appliquait aussi, étant très-industrieux de ses mains, à construire des instruments d'astronomie plus commodes que ceux dont on se servait communément'. Pour toutes les observations on n'avait alors que des planisphères surchargés de ioues,de cercles, d'aiguilles, avec une confusion d'échelles graduées et de projections où l'œil se perdait. Ainsi étaient conçus l'astrolabe et une autre machine qu'on appelait l'horaire altimètre. Fernel réduisit l'astrolabe à un cadran unique, et lui donna le nom de monalosphère. Il composa un horaire simplifié pour déterminer le temps vrai à tous les instants du jour et de la nuit, et pour faire les opérations trigonomélriques. Enfin il appropria à l'étude du mouvement des planètes un instrument à part, qui fut le plaiiethodium.
La première année de son cours fut, consacrée aux applications du monalosphère et de l'horaire, ce qui l'amena à exposer la connaissance du temps, les fonctions de ce qu'on appelait alors le premier mobile^ et toute la géométrie pratique. Il passa l'année suivante au système de l'univers, et aborda en dernier lieu les tiiéories supérieures de l'arithmétique. Ces deux cours, rédigés à mesure, ont été imprimés avec accompagnement de figures d'un dessin exquis. Les presses de Simon de Colines, qui en fut l'éditeur, n'ont rien produit de plus achevé comme typographie.
Le premier volume, intitulé Monalosphœriuni^ ^ est
\. Plantms, Vita Fernelii .
2. Jocifiuis FiTneliiAmhinncnsis monolosphœriiini parlihus constans fjuatunr : prima ^eneralis horarii strKctnrniu atquv lis uni in exrpiisiUini nmnalosphxrii cognitioncni prœniittit ; scciuuUi mohiliiun so- Icnnitatum critivorumquc dirriim rationcs mulla brcvitate conipletti-
daté du (( très-fréquenté g\'mnase de Sainte-Barbe, 1" février 1526, » c'est-à-dire 1527, suivant le compiit actuel. Il est dédié à Jacques deGouvéa, qui, en partant l'année précédente pour le Portugal, avait encouragé le jeune professeur à composer quelqu'un des ouvrages qui manquaient pour l'enseignement des sciences. On lit à la fin une pièce de vers composée par l'un des élèves portugais qui avaient suivi le cours. On ne sera pas fâché de la trouver ici , ne fût-ce que comme un nouvel échantillon de la facture poétique que l'on possédait dans les classes de notre collège, avant que Buchanan y eût fait entendre ses leçons. Cette pièce est intitulée : « Exhortation de Joâo Bautista à Joiîo Ximenez, Manuel de Teyve et autres, ses condisciples, jeunes gens doués de tous les genres de mérite » ;
Haud vestros vilis, juvenes, situs occupet artus.
Promite Dircsea carmina digna chely.
Nam quae claia tulit partu Phœnicia primo,
Quae dédit aut quoiidam corpore pictus Arabs, Fernelii lecte vos aurea scripta docebunt,
Quem pâtre cum Phœbo sacra IMinerva probat, Frigidus is novit qua sede moretur Oiion,
Nec latet hune, teneat quem Cynosura polum, Et quem possideant pluviosœ Pléiades orbem,
Et quot venatrix liina vehatur equis ; Telluremque nova didicit metirier arte
Et duodena brevi fingere signa polo :
Doctus in exigua cœlos monstrare tabella,
Quasque habitent sedes hidus et ^Ethiopes,
fiirj tertia qnascmvque ex inotu primi mobilis depronitas utilitates elargitur ; quarta gcomelricam pîaxiin breviusculis dcmonstratloiihiis dilucidat. Paris, in-fol.
Dives et unde fluat spatioso giirgite Ganges ,
Et quot prorumpens ostia Niliis habet.
Promptior in logico nemo est cerlare duello,
Et Stagyritani pandere scripta sophi.
Ergo, sophismatibus pauco post terga relictis
Tempore, sunt alio régna terenda pede.
La première {3artie du cours de seconde année parut au commencement de 1 528 , sous le titre de Cosiuotlworia\ L'ouvrage est adressé au roi de Portugal Jean III, comme un hommage de Sainte-Barbe reconnaissante envers le prince qui venait de la doter si généreusement par la création descinquante bourses. Dans l'épîlre dédicatoire, Fernel parle avec enthousiasme des découvertes récentes des Portugais, et exprime dans les termes les plus modestes l'espoir que ses méthodes pourront être utiles aux émules de Barthélemi Diaz et de Vasco de Gama, pour préciser davantage les positions des terres nouvelles. Trois auditeurs du cours , Denis Armenault, Jean Lelieur et Honoré de Boissv, ont fourni des vers à la louan£:e de leur maître.
Un troisième traité, qui représente le complément des matières enseignées en 1 528, a pour titre : Deux livres des proportions. Il est devenu si rare qu'il nous
1 . Joannis Fei-nclii Ainhianatis Cosmothenria lihros duos complexa. Prior mundi totius et formain et compusUioncm^ ejus subinde partiam (rjux elementa et cœlestia sunt corpora) situs et magnitudines, orbiuni tandem motus quosvis solerter rcsecat; posterior ex motibus sideruni loca et passiones disqiiirit , interspersis documcntis haud pœnitendum aditum ad astronomicas tabulas siippeditantibus, hsecque se junctim tandem expedita prxbet planethodium. Cuique capiti perbrevia, demonstrationwn loco^ adjecta sunt scliolia. Paiis, Simon tle Colines, 1527, v. st.
DE SAIATE- BARBE. igl
a été impossible de nous le procurer j toutefois le titre se tiouve consigné dans une notice pleine de recherches qu'un savant médecin du siècle dernier consacra à la mémoire de FerneP, et ce titre, développé suivant l'habitude de l'auteur, donne une idée suffisante de ce que contient l'ouvrage \ Il traite uniquement des rapports des nombres et des giandeurs, sans aborder les problèmes de mécanique qui terminent les autres traités, publiés à la même époque , sous le même titre Des proportions. L'épître dédicatoire est adressée au vénérable Martin Dolet, que Fernel, sans doute à cause des bons offices dont il lui était redevable, désigne comme un protecteur plein de zèle à l'égard des savants. Nous savons enfin qu'il y a une préface apologétique en vers, dont la muse de Joao Bautista fit encore les frais.
A l'entrée des vacances de 1 527, Fernel eut l'idée de faire avec ses instruments une grande et fondamentale expérience. Il entreprit de mesurer un de^ré du méridien, soupçonnant que les calculs transmis par les anciens ne méritaient pas une confiance absolue. Voici, d'après son propre témoignage, de quelle manière il procéda à cette opération.
4. Goulin, Mémoires littéraires, critiques, philologiques, biographiques et bibliographiques pour servir à l'histoire de la médecine, p. 349.
2. Joannis Fernelii, Ambianatis, de proportiojiibus libri duo : prior qui de siiuplici proportione est , et magnitudinuin et numéroruni tum simpliciuni tuin factoruni rationes edocet ; posterior ipsas proportiones compaiat earumque rationes colligit. Paris, Simon de Colines. La dédicace écrite apud clarissimum divae Barharee grninasium, ad calendas nui'cmbres^ lu^S.
a Je commençai par assembler des règles conformément, ou peu s'en faut, à la figure que Ptolémée décrit dans le cinquième livre de l'Almageste. Elles formaient un triangle rectangle , dont le plus petit côté, représentant le talon d'un quadrant Ou le rayon d*un cercle, avait huit pieds. La règle qui formait l'hypoténuse ou corde du quadrant, maintenue dans une position fixe, était divisée soigneusement en degrés et en minutes, pour donner plus d'exactitude aux opérations. Une branche mobile, munie d'une double mire , était fixée à l'angle droit du triangle, de manière à jouer sur l'hypoténuse.
« Ayant choisi un beau jour (c'était le 25 août) , je calculai, au moyen de mes règles, qu'à Paris l'élévation du soleil à midi était de 49" 13'. Comme ce jour-là le soleil occupait le onzième degré de la Vierge, dont la déclinaison boréale est de 7° 51', je jugeai, conformément à la troisième proposition du troisième livre de mon traité du monalosphère, que l'élévation de 1 équateur contenait 4r 22', par conséquent que la latitude de Paris était de 48° 38'. Avant de me mettre en route, j'observai de plus, d'après les tables des déclinaisons, que le lendemain, 26, sous la latitude 49" 38' de la région plus septentrionale d'un degré que Paris, l'élévation du soleil à midi devrait être de 47° 51', dilTérence résultant tant du changement de latitude que de la déclinaison du soleil. Il fallait, par la même raison, que l'élévation du soleil au même endroit et à la même heure fût de 47" 26' le 27, de 47" 5' le 28, de 46" 41' le 29. Je continuai ces calculs préparatoires pour plusieurs jours encore, afin de prévenir tous les embarras qui pourraient entraver l'expérience-
Alors je partis, en me portant le plus droit que je pus dans le sens du nord, et après avoir marché un jour et demi, je pris, par le moyen ci-dessus indiqué, la hauteur du soleil à midi. Je la trouvai supérieure à celle que j'avais calculée pour le 27, car elle était de 48° 6'. Je jugeai par conséquent (ju'il fallait pousser plus loin : ce qu'ayant fait, sans nie rencontrer encore le lendemain avec l'élévation que j avais fixée pour le 28, je pus néanmoins reconnaître approximaliveînent de combien je devais m'avancer encore. Je me rendis à ce point, et le 29 à midi je rencontrai ce que je cherchais, à savoir l'élévation de 46° 41' que j'avais fixée pour le 29.
« Dans ces opérations je me servis constamment de mon horaire, si commode pour trouver les heures et le midi vrai.
« M'élant informé de la distance entre Paris et l'endroit où .j'étais, il me fut répondu par les habitants : 25 lieues. Je ne me contentai pas de cette évaluation. Je montai sur une voiture qui allait directement à Paris, et je m'y tins tout le temps du trajet, de ma-^ nière à compter les révolutions d'une des roues, lesquelles je fixai à 17 024, déduction faite de ce qu'il fallait pour les montées et pour les descentes. Le diamètre de la roue était de 6 pieds et un peu plus de 6 pouces géométriques, par conséquent sa circonférence de 20 pieds ou 4 pas. En multipliant par 4 le nombre des révolutions, je trouvai 68 096 pas, qui font 68 milles italiens, plus 96 pas. J'ai cru devoir conveitir ces 96 pas en 95 i , pour, n'avoir pas de fraction à introduire dans le diamètre de la terre. Finalement , comme l'opération ne serait pas diffé-
rente en quelque lieu qu'on la répétât, soit sur terre, soit sur mer, j'ai conclu que la même mesure appartenait à tous les degrés d'un grand cercle. J'ai aussi reconnu que la lieue de France contient plus de 2 milles italiens : ce que d'ailleurs j'ai' constaté par une autre expérience. Du palais en la Cité à l'église de Saint-Denis, j'ai compté 5950 pas, et entre l'enceinte des deux villes, 4450 pas. Les pas dont je parle sont les miens et ceux des hommes de taille moyenne. 11 en faut 5 pour faire G pas géométriques ; par conséquent il en faut 1000 pour faire 1200 pas géométriques ou 400 coudées : ce qui se rapporte à l'opinion de Campanus et des autres qui composent le mille de 1200 pas géométriques , ou 1000 pas ordinaires, et c'est la mesure que j'assigne moi-même au mille.
M M'étant mis en ce temps-là à mesurer la longueur de Paris, j'ai constaté qu'elle est de 2110 pas géométriques. Pour la largeur j'ai trouvé 2030 pas, et 7650 pour le pourtour i. »
Tel est le récit de Fernel dans sa Cosmotbéorie. On l'a traduit ici sans en rien retrancher, parce qu'il s'agit dune chose qui fait événement dans l'histoire des sciences. Montucla - et Delambre^ l'ont consignée comme la première expérience de ce genre qui ait eu lieu en France, comme la première aussi qui marque le réveil de l'observation depuis que les Arabes eurent cessé de cultiver lastronomie. Ces deux savants expriment d'ailleurs le même étonnement que le ré-