‹ Histoire de Saint-BarbeChapitre 15 sur 110 · Titre · texte numérisé non relu

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les Instituts proçisoires projetés par la Commune de Paris, lesquels ne fonclionnèrent jamais. N'ayant pas pu se faire admettre aux Écoles centrales, M. Hamoche offrit ses services à M. de Lanneau. C'était un professeur instruit, exact, et qui savait se faire écouter; mais il s'occupait de littérature française autant et pins que de grec. Il publia en 1802 un Dictionnaire des rimes. D'ailleurs sa méthode d'enseiçrnement était celle de l'ancienne Université , une exposition sèche et incomplète, une interprétation terre-à-terre des auteurs , d'où était absente l'analyse qui met à jour toutes les nuances et , par suite , le véritable génie du langage. Aucun des émérites qui furent appelés à restaurer la culture du grec dans les écoles ne sut aller plus loin. Il en résulta que pendant longtemps cette langue ne fut apprise que par une sorte de routine. C'est au point que les élèves ne croyaient pas qu'il y eût de règles certaines pour trouver le sens d'une version. Ils procédaient par tâtonnements, et s'il leur arrivait de trouver juste ce que l'auteur avait voulu dire , ils regardaient cela comme un coup de fortune. Telle était néanmoins l'envie d'apprendre chez quelques-uns , qu'ils trouvaient de l'attrait à ces exercices de hasard. C'est seulement en 1813 qu'un jeune helléniste d'inclination et de profession, M. Wendel-Heyl, apporta dans notre collège les principes de la connaissance du grec telle qu'elle s'était formée par les travaux particuliers de quelques érudits au commencement de ce siècle, et telle qu'elle commençait à se propager par les leçons de Boissonade à la Faculté des lettres.

M. Hamoche fut professeur à Bonaparte dès la création de ce lycée. Il y obtint la chaire de rhétorique

en 1810, grâce aux démarches actives que M. de Lanneau fit pour lui auprès du grand-maître de l'Université.

Le directeur de Sainte-Barbe n'avait pas moins la philosophie à cœur que le grec. Il est curieux de voir ses essais successifs, pour remettre en honneur cette partie de l'instruction.

Les lois républicaines ne voulaient pas entendre parler d'une autre philosophie que de la philosophie pratique. D'après le plan tracé par elles, les règles de la morale devaient ressortir de l'enseignement de l'histoire et de la législation, de même que les règles de la logique se rattacher à l'analyse des grands penseurs. Afin de combler les lacunes de ce programme par trop incomplet, M. de Lanneau, de concert avec MM. Champagne et Laromiguière, combina pour les élèves du Prytanée un enseignement gradué de logique (on disait alors art de penser) et de morale qui conviendrait à tous les âges. Cette innovation fut mise en pratique au commencement de l'an VIL Elle a été expliquée par M. Champagne lui-même, dans un discours qui est un curieux monument des idées de l'époque^

Ces cours ne durèrent que deux ans. Déjà, lorsque M. de Lanneau quitta le Prytanée, ils étaient condamnés, et en l'an IX, on leur substitua une classe unique de philosophie, placée à la fin des études. On désigna au professeur les livres dans lesquels il devait

1 . Distribution des prix faite aux élèves du Prytanée français par le cit. Quinette, ministre de l'intérieur, le 7 fructidor an VII de la République française. In-8°. Paris, Bertrand Quinquet, impr. du Prytanée français.

se renfermer, c'est-à-dire la logique de Condillac et le De Officiis de Cicéron. L'enseignement consista en questions dictées sur des sujets propres à exercer le jugement des élèves, et l'on faisait traiter l'affirmative par les uns et la négative par les autres*. C'était un retour aussi complet que possible aux errements de l'ancienne Université, et, il faut le dire, une satisfaction donnée à l'opinion publique du moment, car l'esprit de réaction n'avait plus de frein. La presse, à peu d'exceptions près, battait en brèche l'enseignement révolutionnaire; elle en accablait les derniers défenseurs par la vertu de deux mots, devenus tout à coup synonymes de tout ce qu'il y avait d'absurde et de faux : idéologue et mélapkysicien. Ces récriminations eurent tant de puissance , que même ce cours si restreint qui venait d'être institué au Prytanée, ne fut point maintenu.

La pauvre logique, presque aussitôt bannie que rappelée, éraigra dans les Écoles centrales; voici comment :

Une question épineuse : « Un particulier peut-il faire une constitution? » proposée au cours de législation de l'École des Quatre-Nations (Plessis), fut suivie de la réponse : « Non, sans violer la souveraineté du peuple ^ » Cela fit du bruit. On s'en autorisa pour induire lesprofesseursàrayerde leur programme la législation, et à mettre à la place une autre matière. Ils proposèrent la morale. On leur fit comprendre que l'économie politique aurait plus d'avantage'. Puis, au bout de

4. Règlement du Prytanée en date du 16 juillet dSOt. 2. '■.Fin de thermidor an X (août 1802). 3. 29 vendémiaire an XI (22 oct. 1802).

quelques, mois, l'économie politique dut céder la place à la logique. Pour cette dernière, c'était prendre bord sur un navire qui déjà faisait eau de toutes parts. Les Écoles centrales sombrèrent, et la logique aurait disparu avec elles (car elle ne fit pas partie d'abord de l'enseignement des lycées), si elle n'eût pas trouvé un refuge à Sainte-Barbe.

Ce refuge était une cliaire de pliilosppliie didactique, établie depuis la suppression du cours de législation des Écoles centrales , c'est-à-dire depuis le commencement de l'an XI, qui répond à l'année scolaire 180'i-1803. Il semble que notre Directeur ait été guidé dans cette création par le souvenir, encore vivant à Sainte-Barbe, de Jean Fernel et de l'auditoire si nombreux que ce professeur avait attiré jadis autour de sa chaire. Le cours fut institué à l'instar de ceux du seizième siècle. On y admit la jeunesse du dehors; des exercices annuels réunirent une assistance choisie, devant laquelle les meilleurs élèves eurent à disserter sur des positions rendues publiques par des affiches. L'enseignem.ent embrassait, outre la logique, la morale et les principes généraux de l'économie politique. On ajouta plus tard la psychologie , la théodicée et les éléments de la législation ; mais le cours perdit sa publicité, et on le combina en partie avec la rhétorique, afin de pouvoir le représenter comme un exercice («propre à contenir l'imagination ardente et souvent emphatique de la jeunesse ^ » Tel était l'état des choses en 1808. Le programme affiché pour la

i . Rapport sur la situation de Sainte-Barbe au moment de la création de l'Université impériale.

séance publique de cette année porte encore des ^questions sur toutes les matières que nous venons d'indiquer, et le nom d'Eugène Scribe figure parmi ceux des jeunes gens désignés pour soutenir les thèses. Scribe eut l'occasion de se distinguer dans une autre solennité du même genre, dont on trouvera plus loin le récit.

L'autorité toléra pendant sept ans le cours de Sainte-Barbe. Il fut, depuis 1805 jusqu'à la création de la Faculté des lettres, le seul sur la matière qui existât à Paris. Dans le commencement, il contribua à la réputation du Collège. Sans avoir été l'objet d'une telle vogue que le professeur se soit vu forcé, comme Fernel, de débiter ses leçons en plein air, il fut néanmoins très-suivi , eu égard surtout aux préventions de l'époque.

Le professeur était M. Maugras, l'antagoniste malheureux des philosophies étrangères, qui traîna dans ses derniers jours le chagrin d'avoir été congédié de la Sorbonne pour flaire place à Jouffroy.

Agrégé de l'Université avant la Révolution, M. Maugras passait en 1791 pour l'homme le plus capable d'accommoder l'enseignement de la philosophie aux besoins nouveaux de la nation, A la demande du gouvernement , il fit au Collège de La Marche un cours, qui fut goûté, sur les principes fondamentaux de l'association humaine. Lorsque vint la grande crise, il se retrancha dans les fonctions de chapelain constitutionnel du Collège de l'Egalité, puis il déposa l'habit ecclésiastique. Il apporta à Sainte-Barbe une doctrine qui se fit jour dans l'Université de Paris, à la veille de la Révolution. C'était un assemblage de prin-

cipes empruntés à Descartes, à Mallebranche, et surtout à Condillac. L'enchaînement n'était pas rigoureux ; la pensée dominante était de combattre les tendances matérialistes du dix-huitième siècle, mais sans placer ailleurs que dans la sensation l'origine des idées.

M. Maugras, comme professeur, avait de la clarté, du feu, du trait. Il savait intéresser un auditoire, et encore mieux, l'amuser par ses saillies et ses sorties contre quiconque ne partageait pas sa manière de voir. Sa méthode pour faire travailler était excellente; avec lui, les jeunes gens profitaient; mais il n'était que professeur. Pour lui, la philosophie consistait à fournir des réponses sur un questionnaire en dehors duquel il ne concevait ni ne tolérait rien. Aussi n'eut-il pas d'héritier de son système. Il fit des élèves sans nombre, et pas un disciple. La part de mérite qui lui revient est de s'être voué à remettre en honneur une science qui, au moment où il en reprit la profession publique, apparaissait aux yeux de la jeunesse comme un épouvantail.

M. Maugras conduisait de front son cours de philosophie dans notre collège avec un cours d'économie politique à l'Académie de législation. Cette Académie était une école privée où l'on enseignait le droit, car la Révolution n'avait pas voulu introduire l'action de l'État dans l'étude approfondie des lois. Jusqu'au moment où les Ecoles de droit, rétabhes en 1804, furent rattachées à l'Universit»^, l'Académie de législation se maintint. Pendant la dernière année de son existence (1807-1808), M. Maugras donna à Sainte-Barbe des répétitions de droit , auxquelles

furent appelés tous les étudiants qui voudraient en profiter. Quelque chose de pareil avait déjà existé dans le temps que la législation faisait partie de l'enseignement des Écoles centrales. Jean-Baptiste Teste, qui fut depuis ministre et qui eut une si triste fin, répétait le cours à Sainte-Barbe. Tout jeune qu'il était, il se faisait admirer à la fois de ses élèves et des maîtres qui venaient l'écouter. L'étendue de son intelligence et la merveillense lucidité de son exposition paraissaient quelque chose de surprenant pour son âge. En 1805, Laromiguière entreprit, à la grande joie de M. de Lannean, une conférence qui avait pour objet de préparer les élèves au cours de M. Maugras. C'était le général qui, se faisait instructeur au service du capitaine. Malheureusement notre professeur de philosophie n'en fut satisfait qu'à moitié, parce qu'il n'approuvait pas que Laromiguière eût transformé Condillac d'une autre façon que la sienne. Aussi les conférences dont nous parlons eurent-elles peu de durée; mais elles ont laissé un souvenir ineffaçable dans la mémoire de ceux qui les suivirent. Us racontent encore, comme si c'était d'hier, l'effet de fascination que produisait sur eux la parole de leur maître, si vive, si suave, si pénétrante ; et c'est avec l'émotion la plus profonde qu'ils se rappellent l'exquise simplicité de ce grand philosophe (car il fut tel au moins par l'esprit et par la vertu), oubliant son âge pour se mettre à la portée du leur. Il n'était pas leur professeur, mais leur ami, leur conseiller, le directeur de leurs âmes. Il s'étudiait à les instruire pour la vie où ils étaient sur le point de faire leur entrée. Toutes ses leçons, toutes ses conversations tendaient à cette fin*

Il composa pour eux son parallèle entre les plaisirs des sens et ceux de l'intelligence^ qui devint plus tard le sujet d'une de ses plus belles leçons à la Faculté. Il leur disait un jour : a II y a trois choses dont la réunion vous procurera le moyen infaillible de réussir dans le monde : le travail, la conduite et l'aménité; puis, lorsque vous aurez réussi, il vous faudra déployer une nouvelle vertu, la modération. »

C'est à table qu'il leur tenait ce propos, car son bonheur était d'en réunir deux ou trois le dimanche, à son modeste déjeuner, afin de les entretenir avec ' encore plus d'expansion. Quelquefois le repas était suivi de promenades, telles que Socrate ou Platun en faisaient avec leurs disciples. Le témoin de qui nous tenons ces détails se rappelle avoir été conduit par Laromiguière au fameux cercle d'Auteuil, où se réunissaient auprès de Cabanis les sages de la Révolution, les amants malheureux de la philosophie et de la liberté : J.-M. Chénier, Andrieux, Daunou, Ginguené, Benjamin Constant.

Le souvenir des conférences de Laromiguière appelle celui de M. Mourre, préfet des études de ce temps-là, qui seconda l'entreprise de l'illustre philosophe.

M. Mourre fut le frère du baron Mourre, procureur général à la Cour impériale, puis à la Cour de cassation. Il s'était consacré à l'instruction publique, après avoir étudié la médecine. Il fit son chemin dans l'Université, devint inspecteur de l'Académie de Toulouse sous les Bourbons, et déploya dans l'exercice de ses fonctions le zèle d'un partisan déclaré de l'ancien régime. Mais tels n'étaient pas ses principes à

l'époque où il fut employé à Sainte- Barbe. Tout au contraire, le dix-huitième siècle n'avait point alors de plus fervent disciple.

M. Mourre s'élait approprié avec une parfaite intelligence ce qu'il y avait de bon dans les systèmes d'éducation, avant et depuis la Révolution ; lui-même il apportait une foule d'idées et d'expédients à lui dans la pratique de l'enseignement, de sorte que pour le perfectionnement des études, il ne reculait devant aucune nouveauté.

Il se distingua surtout par des leçons de littérature aux rhétoriciens. L'une de ses inventions fut de faire corriger par ces jeunes gens eux-mêmes les devoirs qu'il leur donnait. Chacun devait écrire sur la composition d'un de ses condisciples, qui lui était soumise, ses propres remarques, développées et coordonnées à la façon d'un article de critique. L'ordre de mérite était assigné d'après le talent déployé dans les deux épreuves, composition et correction. La courtoisie comptait pour l'une des qualités de la seconde.

Les mêmes leçons furent employées à corriger le mode vicieux de récitation qui régnait déjà depuis un temps immémorial dans les écoles. Le professeur exigeait que des apprentis dans l'art oratoire sussent mettre à ce qu'ils disaient le ton et l'accent convenables. Ce fut un premier essai que Sainte-Barbe vit reprendre plus tard sur une plus grande échelle, ainsi que nous le montrerons en son lieu. M. Mourre était bon maître en cette partie, car il lisait et disait à merveille. 11 jugea utile de joindre à ses préceptes l'exemple des grands acteurs de l'époque. Plus d'une fois il conduisit dans ce but ses élèves au Théâtre-

Français; et de peur qu ils ne perdissent de vue l'intention du plaisir qu'il leur procurait, il voulait qu'au retour ils lui fissent des comptes rendus critiques de la représentation.

En toute occasion il s'étudiait de là sorte h. exercer le jugement, en même temps qu'il éveillait l'intelligence. L'annonce du cours de philosophie revenait sans cesse dans ses entretiens. Il dépeignait cette science comme quelque chose de divin, et avec un enthousiasme si sincère, qu'il enflammait du désir de la connaître tous ceux, qui l'entendaient parler. Laromiguière, qui était son ami, se fit un plaisir d'entreprendre des jeunes gens dont l'esprit était si bien préparé.

Avant les conférences de littérature par M. Mourre, il y en eut du même genre par l'abbé de Cournand. On disait l'abbé de Cournand comme on disait l'abbé Delille, quoique tous les deux eussent non-seulement renoncé à la profession ecclésiastique, mais contracté mariage. L'un et l'autre étaient professeurs au Collège de France dès avant la Révolution ; mais là ne se bornait pas la conformité. Pendant la moitié de sa vie, M. de Cournand s'évertua à être le rival de Delille, jusque-là qu'il fit aussi une traduction en vers des Géorgiques. Lui seul méconnut son infériorité. On raconte qu'à une distribution de prix de Sainte-Barbe, le professeur <|ui prononçait le discours ayant fait une allusion flatteuse au talent de Delille, M. de Cournand prit cela pour lui, et en remercia l'orateur. Cette foi robuste en soi-même, dont on pourrait multiplier les traits, fit souvent rire à ses dépens. Néanmoins la reconnaissance des services qu'il avait rendus à beaucoup

d'hommes de lettres, menacés par le gouvernement révolutionnaire, soutint tant qu'il vécut sa réputation de littérateur. 11 aimait fort M. de Lanneau et Sainte- Barbe; c'est lui qui forma la bibliothèque que possédait autrefois le collège, et il ne dédaigna point pendant un temps de joindre à ses titres celui de bibliothécaire de Sainte-Barbe. Ses trois fils, Timoléon, Périclès et Thaïes , furent élevés dans notre collège. Nous aurons plus loin l'occasion de parler de l'un d'eux.

M. Mourre eut pour les leçons qu'il donnait à nos rhétoriciens un digne successeur en la personne de M. Gratiane, agent de change ruiné, qui, heureusement pour lui, avait commencé par l'enseignement, et s'était senti capable de s'y remettre sur le tard. Ses anciens services lui valurent en 1 809 le titre de docteur es lettres. L'Université, au seuil de laquelle il voulut rester, l'envia à Sainte-Barbe. C'était un méridional , pétillant d'esprit , toujours neuf dans ses leçons, et qui ne laissait pas l'attention des jeunes gens se relâcher un seul instant. L'une de ses manières de faire était renouvelée du seizième siècle. Il proposait en classe le développement d'un sujet pris dans un auteur. Les élèves, successivement interrogés, indiquaient, chacun selon son sentiment, les traits à introduire, les expressions et les tours à employer; puis en faisant le choix de ce qui avait été suggéré de mieux , le professeur composait une forme avec laquelle il comparait la forme fournie par le modèle. Quel exercice plus fructueux que celui-là pour donner l'élan aux esprits, et pour les instruire dans l'art si difficile de travailler ?

Le meilleur professeur peut avoir ses petits travers.

M. Gratiane était un élégant, plus entendu qu'il ne convient dans sa profession aux choses de la toilette. Il composa un cosmétique qui fit, sous le nom d'eau de Ninon, la fortune d'un parfumeur de Paris. L'inventeur, dans son désintéressement, ne s'était pas réservé d'autre profit que l'avantage d'un bon dîner par semaine. On riait de celte aventure, mais pas devant lui, parce qu'il savait commander le respect. Il mourut en 1813, professant toujours à Sainte- Barbe.

Un souvenir qui est resté vivant dans la mémoire des anciens barbistes est celui d'un cours spécial, où les principes du français étaient exposés comparativement avec ceux du latin. Lesjeunes gens qui ont été poussés dans les études classiques avant d'avoir une connaissance suffisante de leur langue ne sont pas rares aujourd'hui; ils étaient encore plus nombreux il y a soixante ans. C'est pour ceux-là que fut créé l'enseignement dont il s'agit. Le directeur du collège en réserva la partie principale pour lui-même, et il sut y mettre tant d'altrait que les élèves de toutes les classes demandaient comme une faveur d'être admis à ses leçons.

Pour la répétition du cours de physique et de chimie des Ecoles centrales. Sainte- Barbe posséda un cabinet d'instruments et un laboratoire. M. Thillaye, de l'Ecole de médecine, faisait les démonstrations. Les élèves furent soumis, de même que pour la philosophie, à l'épreuve des thèses publiques. Ces exercices restèrent attachés après l'an XIII au cours de mathématiques spéciales, qui dès lors exista de fait, sinon par les termes, car la division factice des matières d'enseignement, qui a scindé les mathématiques en spéciales et

en élémentaires, s'introduisit d'elle-même par la tyrannie des programmes d'admission à l'École polytechnique. Les règlements la consacrèrent ensuite.

L'admission aux écoles spéciales devenue le souverain régulateur de l'instruction secondaire dans Ja partie des sciences exactes, tel fut le premier symptôme du mal dont les études souffrent tant aujourd'hui. Toutefois, si l'enseignement par sa distribution visait d'une manière trop exclusive à l'utilité, la doctrine des maîtres en présence desquels était placée la jeunesse n'exagérait pas celte tendance. Loin de là ; M. Landry, professeur du Prytanée, qui le fut en même temps de Sainte-Barbe jusqu'à la séparation des deux établissements, MM. Cliauveau et Pommiés, qui se partagèrent sa succession en î803, étaient des esprits distingués et extrêmement cultivés, à qui la pratique de l'enseignement des sciences exactes n'avait fait perdre ni le goût des lettres ni l'habitude de philosopher. Il y avait toujours place dans leurs leçons pour les idées générales et pour les aperçus comparatifs, de telle sorte que les mathématiques n'apparussent à l'esprit de leurs jeunes auditeurs que pour ce qu'elles sont dans le vaste domaine de l'esprit humain. La doctrine de la spécialisation prématurée des connaissances aurait trouvé chez tous ces professeurs de solides adversaires, s'ils avaient vécu assez longtemps pour l'entendre prêcher. Nous n'en voulons pour preuve que ce passage d'un discours prononcé par M. Landry à la distribution des prix du lycée Impérial en 1807 :

« L'éducation publique ne forme des hommes pour aucune profession en particulier. Ce ne sont point des

orateurs, des poètes, des philosophes, des savants qu'on attend de nous. Lorsque nos élèves sortent de nos mains, ils trouvent d'autres écoles, d'autres leçons, d'autres études à faire, qui les disposent d'une manière spéciale à l'état qu'ils embrassent. Nous sommes quittes envers les familles, quand nous pouvons leur répondre : Vos enfants ont profité de nos soins ; ils sont capables de réussir dans ce qu'ilsentreprendront. Nous sommes quittes envers la société, (juand nous pouvons lui dire : La jeunesse qui nous a été confiée promet de bons citoyens et des hommes qui sauront se rendre utiles. »

Puis, s'adressant aux jeunes gens eux-mêmes^ M. Landry ajoutait : « Lorsque vous aurez choisi un état, il faudra bien, pour réussir, que vous adoptiez un ordre de travail pour ne plus le quitter; mais tant que vous serez élèves, évitez toute préoccupation exclusive. 11 y a des connaissances qu'il n'est plus permis de n'avoir pas, et qui doivent nécessairement faire partie de la provision que vous amassez pour la vie. »

Ces idées étaient celles de tous les mathématiciens, il y a cinquante ans. Lacroix, dont plusieurs de nos. barbistes reçurent les leçons pendant qu'il fut attaché à l'École centrale des Quatre-Nations, les fit entendre dans sa chaire, avant de les développer dans s,Qn Essai sur renseignement. Un illustre disciple de cette grande école, feu Poinsot, ne pensait pas autrement. Il s'exprima en ce sens, avec sa finesse habituelle, dans plusieurs visites dont il honora notre collège, lorsqu'une division spéciale y fui créée pour l'étude des sciences.

Il est bon de remarquer que M. Chauveaù, qui a

été nommé tout à l'heure , était frère de Chauveau- Lagarde, et, de même que celui-ci, ancien barbistede la Communauté. Professeur en l'Université de Paris , il enseignait les mathématiques à Mazarin lors de la fermeture de ce collège, et il les enseigna depuis à l'École centrale de Chartres. Quant à M. Pommiés , plus jeune (jue M, Chauveau , il terminait ses études juste au moment que les études cessèrent. Tous deux finent appelés au lycée Napoléon dès 1 804 ; ils y professèrent simultanément, tout en continuant leurs leçons à Sainte-Barbe. Celles de M. Pommiés ne finirent que par sa mort, arrivée en 1827.

Notre collège, forcé de subir la division officielle des études scientifiques , chercha et réussit .à se distinguer par le nombre des élèves aspirants aux écoles qu'il faisait recevoir. Dans un mémoire adressé à Fourcroy le ["janvier 1808, M. de Lanneau exposait que, depuis le commencement du siècle, il n'y avait pas d'année que sa maison n'eût donné quatre, cinq et six élèves à l'École polytechnique. En quatre ans l'École impériale de Fontainebleau en avait reçu plus de soixante, «lesquels, ajoutait-il, le commandant m'a dit à moi-même s'être assez distingués pour qu'aucun ne soit sorti sans avoir un grade. » Ces résultats étaient considérables par rapport au nombre des sujets présentés par la maison.

Les classes de latin établies dans l'intérieur du collège pour le plus grand noml)re des élèves , c'est-àdire pour ceux qu'on n'espérait pas de voir briller aux écoles publiques , ces classes si recommandables • par les services qu'elles rendirent aux familles, furent confiées dès l'origine à des maîtres habilement choi-

sis. C'est dans le peisonnel des Ecoles ceutiales et des lycées, parmi les hommes qui avaient une longue pratique de l'enseignement, que le directeur de Sainte- Barbe alla cherclier de préférence ses professeurs. Nommons les plus distingués :

M. Arrachard, qui avait occupé la chaire de grammaire générale à l'École centrale du Morbihan, et qui obtint celle d'éloquence au lycée de Rouen en 1805; M.Mérandon, professeur de grammaire générale aussi à l'Ecole centrale de Saôue-et-Eoire, ancien chanoine d'Autun , qui avait partagé la bonne et la mauvaise fortune de M. de Lanneau en 93 et 94 ; MM. Manget , de l'École du Calvados , et Laitois , de l'École de l'Eure , ce dernier reçu à Sainte-Barbe sur les vives recommandations de Fourcroy, (|ui n'avait pas réussi à le placer dans un lycée; M. Millon, de l'École du Panthéon , puis du Lycée Napoléon et enfiij de la Faculté des lettres, barbiste d'avant la Révolution, exbibliothécaire du prince de Condé, correspondant de Voltaire et du grand Frédéric dans sa jeunesse, trèsattaché à Sainte- Barbe , et qui protesta par ses assiduités auprès d'elle contre les mauvais procédés de plusieurs de ses anciens condisciples; M. Létendart, de l'Ecole des Quatre-Nations, puis du Lycée Napoléon, ancien élève de Montaigu , professeur accompli, au sujet duquel il n'y a que deux mots à dire pour rendre le sentiment des élèves qui passèrent sous lui : admiration et adoration; M. Caura, professeur du Piessis avant et pendant la Révolution, élève brillant de l'ancienne Sainte-Barbe , entièrement dévoué à la nouvelle , décoré du titre de docteur es lettres sous l'Empire, et de la croix de la Légion d'honneur en 1829;

M. Roux , ancien principal du collège de Châlillonen-Dombes; M. Martin, sur lequel nous nous arrêterons un instant , parce qu'il fut un compagnon de la jeunesse de M. de Lanneau, et qu'il resta toute la vie son ami le plus intime.

Ils s'étaient connus sous l'habit de tbéatin, et avaient secondé ensemble, comme vicaires épiscopaux , l'évéque constitutionnel de Saône-et-Loire. Le collège d'Âutun , maintenu en 1793 par leur concours, fut l'un de ceux qui eurent l'avantage exceptionnel de subsister jusqu'à l'établissement des Ecoles centrales. M. Martin prit domicile et racine à Sainte-Barbe dès la fondation. N'ayant d'autre ambition que de se rendre utile à l'ami dont il était le fidus J chutes , il se chargea tour à tour des fonctions les plus diverses, selon le besoin des circonstances. Associé d'abord à la conduite du collège avec le titre de sous-directeur, il fit ensuite la classe de quatrième , puis devint préfet des études du Grand-Collège. C'était la vertu même et l'homme du monde le plus inoffensif. Il fallut néanmoins le mettre à l'écart pendant quelques années, pour le soustraire aux vengeances de la Restauration. Il prit plus tard la surveillance du Petit-Collège, et la conserva jusqu'à la mort de M. de Lanneau, à qui il eut le chagrin de survivre.

Tant qu'il fut permis de croire à la durée du régime des Écoles secondaires, les instituteurs entendus à leur profession s'occupèrent dé former les maîtres par qui ils seraient aidés plus tard. Ils confiaient dans cette vue la conduite des basses classes à ceux de leurs meilleurs élèves qui annonçaient du goût pour l'enseignement. Aussi bien les professeurs des Écoles centrales

avaient*la plupart institué des exercices d'interrogation, où les auditeurs les plus avancés de leur cours remplissaient à l'égard des autres l'office de moniteurs, et ces jeunes gens étaient ceux qu'ils désignaient, lorsqu'on leur demandait quelqu'un pour donner des répétitions. M. deLanneau, on le pense bien, ne fut pas le dernier à essayer cet emploi des jeunes talents : c'était la pratique de l'ordre religieux auquel il avait appartenu; c'était aussi la tradition de l'ancienne Sainte- Barbe. Dès l'an IX, il chargea de professer la géographie aux commençants un brillant lauréat de son collège , qui achevait ses études à la fois au Prytanée et à l'École centrale du Panthéon, le jeune Hoguer, depuis chef de division au niinistère de l'Intérieur.

Varner, qui a composé, en collaboration avec Scribe et d'autres, tant de jolies pièces qu'on joue encore , le Mariage de raison ^ le Plus beau jour de la vie, le Précepteur dans C embarras , etc., Varner débuta de même que M. Hoguer. Tout chargé des palmes du concours général de 1805, il fut préposé à l'instruction des premiers élémentaires ou écoliers de septième. La conscription vint le relever de ce posie en 1808. Ce fut un si grand chagrin pour ses élèves, que les pauvres enfants se cotisèrent pour lui acheter un homme. L'un d'eux, dont le père était dans le haut commerce de la boucherie, souscrivit pour un bœuf : passe encore pour celui-là; mais les autres n'avaient à offrir que les petits sous de leurs menus plaisirs, et c'est cinq ou six mille francs qu'il aurait fallu. Varner fut dragon. Par les démarches actives de M. dé Lanneau, il passa dans l'administration militaire. Rendu à la vie civile par le licenciement de la grande armée, il obtint un

«raploi à la préfecture de la Seine. C'est alors qu'il chercha dans la littérature une augmentation au modique traitement qui le faisait vivre. Cet homme réservé , timide , qui se tenait toujours derrière les autres, fît preuve de beaucoup d'initiative et de courage lors de l'invasion du choléra en 1832 : on s'en souvient à l'Hôtel-de- Ville. Il s'était déjà révélé de la sorte à la retraite de Moscou. Il mourut en 1854, sans laisser d'autre fortune à ses héritiers que la mémoire de ses succès dramatiques et d'une vie exemplaire. La dernière lettre qu'il écrivit fut un adieu plein de reconnaissance pour les soins que Sainte-Barbe lui avait donnés autrefois, et pour ceux qu'elle donnait alors à son petit-fils.

Revenons à l'idée de faire du collège lui-même la pépinière de ses professeurs. Il y fallut renoncer bientôt. L'Université impériale, après avoir délimité le rôle de chacun dans l'enseignement, se réserva à elle seule de former et de fournir le personnel. 11 n'est pas jusqu'à l'emploi de répétiteur qui ne fût soumis à tant de formalités, que la plupart des jeunes gens qui désiraient auparavant s'essayer pour cet exercice n'y songèrent plus.

Dans la donnée de l'enseignement mixte, qu'aujourd'hui l'on 3L\)])e\\e \m\)ro])iemen[ professionnel, Sainte- Barbe fit ses essais dès le temps de la République.

Elle eut en l'an XII une classe de commerce et une

classe pour le dessin d'architecture et le levé des plans. Nous laissons à part le dessin de la figure, dont l'étude y fut organisée en l'an IX par le sculpteur Boichot, de l'ancienne Académie royale, et dirigée ensuite par le peintre Debret : cet exercice fit partie, à

toutes les époques, de renseignement général de la maison. Les destinées des deux autres créations plus spéciales ne furent pas brillantes. La classe d'architecture n'eut pas de durée ; celle de commerce se maintint pendant trente ans sans avoir produit de résultais dont on puisse parler. Tout de sui'te se révéla l'inconvénient qu'il y a à réunir plusieurs cultures sur un même sol. On vit se former dans la population du collège une caste inférieure, que les autres appelaient par risée les pas -/al î'us, et qui ne parvint jamais à se relever dans la considération.

C'est le seul essai d'enseignement où M. deLanneau n'ait pas réussi. Lui, néanmoins, attribuant son peu de succès aux conditions dans lesquelles il avait été obligé d'opérer, persista à croire qu'il y avait place, au-dessus de l'école primaire, pour un genre d'instruction qui ne serait pas celle du collège. 11 y réfléchit plus d'une fois, et ses méditations sur ce sujet profitèrent plus tard au fondateur de l'École qui est aujourd'hui le collège Cliaptal. Nous reviendrons sur l'origine de cet établissement.

Les enfants pauvres du 12*' arrondissement furent aussi l'objet de la sollicitude du Directeur de Sainte- Barbe. En 1803, il ouvrit en leur faveur une école gratuite, qu'il entretint à ses frais et dont il fit une annexe de son collège. Ce fut un grand bienfait, eu égard à l'état de l'instruction primaire, qui se trouvait pour ainsi dire abolie au commencement du siècle actuel. Après avoir été l'objet d'une infinité de lois, facilement votées, mais jamais exécutées, une dernière l'avait mise à la charge des communes, et les conmiunes l'abandonnèrent à l'industrie privée. Dans les plus

grandes villes, même à Paris, il n'y eut plus que des écoles payantes, fermées par conséquent au plus grand nombre. On était si étranger à l'idée d'instruire la multitude, qu'en 1801 un citoyen du 10'" arrondissement de Paris ayant contracté l'engagement de fournir l'argent nécessaire à l'entretien d'une école gratuite pendant trente ans, le maire et les adjoints qu'il avait choisis ponr aibitres de sa fondation, au lieu d'en faire goûter le bienfait au gros de la population, décidèrent la création d'un pensionnat pour douze jeunes filles».

M. de Lanneau comprenait mieux que cela les besoins du peuple. Dans le plus fort de la Révolution, il entretint avec une constante sollicitude l'instruction primaireà Autun. AParis, il ne put pas supporter la vue du vagabondage des enfants dans les rues qui avoisinaicnt Sainte- Barbe. Sur l'emplacement de l'ancienne église Saint-Syrnpborien, dans la rue des Chiens, qui par ses démarches allait bientôt s'appeler la rue Jean- Hubert, il loua un local où il réunit soixante petits garçons, qu'il confia aux soins d'un ci devant frère de la Doctrine chrétienne. Lui-même exerça la surveillance supérieure de cette école; il y allait faire les examens et décerner les récompenses. L'enseignement fut distribué de manière à ne pas retenir les élèves plus de deux ans. Une bien belle récompense était proposée aux deux premieis parmi les sortants de cha(jue année : ils étaient admis à faire leurs études gratuitement dans le collège.

L'école gratuite de M. de Lanneau, considérée du

i . Moniteur du 30 floréal an IX.

temps de l'Empire comme un modèle en son genre, eut beaucoup de renommée dans le 12* arrondissement. On l'appela dans le peuple ta Poule-qiu'-poml, à cause d'une enseigne posée sur le portail par où on y entrait. L'évéque actuel d'Orléans, Mgr Dupanloup, a reçu là les premiers rudiments de l'instruction qui l'a porté au rang qu'il occupe dans l'Église et dans les lettres.

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