LIVRE PREMIER. — CHAPITRE II
« peut-être une sombre mélancolie, sous l'apparence de la dé- « votion, vous entraîne-t-elle dans un parti que vous croyez « devoir cacher à un frère qui, par son âge et sa tendresse, « pourrait vous servir de père. Si le métier des armes a cessé « de vous plaire, manquerez-vous d'emplois honorables dignes « de votre rang ? Voulez-vous travailler à votre perfection ? Je « vous en loue et vous en admire davantage. Mais pourquoi « nous fuir pour atteindre ce but ? Vous pouvez vivre dans la « solitude au milieu de nous. Si mes craintes sont sans fondement, « pourquoi ne pas me rassurer sur vos projets ? Promettez-moi, « au moins, si vous persistez à nous quitter, qu'en quelque « lieu que vous alliez, vous n'oublierez jamais ce que vous devez. « à l'honneur de notre maison. Si vous faites contre le gré de « Dieu une chose indigne de nous, vous serez seul à commettre « la faute, mais tous nous en subirons les suites. Si vous ne « vous préoccupez point de vos intérêts, songez au moins à « votre père, à vos ancêtres et à moi qui serais inconsolable « de voir mon frère embrasser une profession autre que celle de « chevalier.»
Ce discours n'ébranla nullement la résolution d'Ignace. S'il arriva jusqu'à son cœur, il ne put y éveiller qu'une tendre compassion pour l'aveuglement d'un frère, à qui mépriser le monde paraissait une bassesse, et porter la croix un déshonneur. La visite projetée était réelle, répondit-il, et du reste, il s'étonnait qu'on pût craindre de lui des actions indignes de ses ancêtres. Puis, prenant congé de son frère, il partit avec deux hommes à cheval pour toute suite, et se rendit à Navarette où était alors le duc Manrique. Quand il eut passé le seuil paternel, Ignace semblait avoir secoué toute la poussière des affections terrestres, et, depuis lors, les noms de Loyola et d'Ofiaz furent pour lui comme des noms inconnus. Quelques années après, il refusa de donner son avis ou de prêter son concours à un duc de ses parents, à propos d'un mariage (24) fort avantageux pour la maison de Loyola. « C'est, disait-il, chose trop éloignée de la sainte « profession d'un religieux qui, ayant quitté le monde pour Dieu, « ne saurait ni prétendre avoir une maison ni s'occuper de ses « agrandissements. Ceux qui abandonnent le monde pour Jésus- « Christ doivent avoir à cœur de l'oublier autant que possible,
Histoire de S. Iscnace.
«pour mieux se souvenir des choses du ciel ; ils doivent tenir « d'autant moins compte de ses jugements, qu'ils veulent s'avan- « cer davantage dans le service de Dieu. Voilà onze ans, ajouta- « t-il, que j'ai quitté ma famille, et, depuis lors, je n'ai pas écrit « un mot à quelqu'un de la maison de Loyola, parce qu'en « renonçant au siècle je me persuadai n'avoir plus de famille (25).» Quand les membres de sa famille lui écrivaient, ils n'obtenaient pour toute réponse que de solides exhortations à quitter le monde ou à y vivre saintement. Une fois, le Frère portier lui ayant remis, pendant qu'il était en prière, un paquet de lettres venues de Loyola, il les prit, et, sans cesser de faire oraison, les mit au feu. 11 ne songeait pas à procurer par ses réponses, plus de consolation à sa famille qu'il n'en éprouvait lui-même à recevoir de ses lettres.
Cependant, malgré ce mépris des avantages temporels de sa famille, Ignace n'en fut pas moins pour elle, une source d'illustration plus grande que celle dont avaient jamais hérité ses aïeux. Le château, ou, comme disent les gens du pays, la tour de Loyola où il naquit et se convertit, est aujourd'hui un des lieux les plus saints, non seulement de la Biscaye, mais de l'Espagne entière. Isolé, comme tous les anciens châteaux de cette province, il s'élève au milieu d'une plaine qui s'étend entre deux gros villages nommés Azpeitia et Azcoïtia (2fi). Pendant toute l'année, mais surtout le jour de la fête du Saint, le 3 1 juillet, d'innombrables pèlerins y viennent honorer la mémoire de leur compatriote et de leur protecteur. Admirable et touchant spectacle que celui de ces populations de cinq provinces qui alors montent et descendent par les étroits sentiers de ces montagnes ! Que d'émotions l'on éprouve au milieu de cette nature sauvage, en entendant le doux chant du rosaire entremêlé de cantiques en langue basque !
Comme l'affluence des pèlerins ne peut contenir dans la chapelle du château, on célèbre la messe à un autel dressé devant la porte. La campagne tient lieu d'église. Les grâces et les miracles que Dieu accorde pour glorifier le nom de saint Ignace sont innombrables aussi bien que les ex-voto suspendus en actions de grâces, aux murs de la chapelle. Tous les ans des pécheurs endurcis, entraînés par leurs amis ou leurs voisins, attirés par