‹ Histoire de saint Louis (volume 2)Chapitre 101 sur 126 · Voy. chap. n · texte numérisé non relu

Voy. chap. n

Tant nous, et leur demanda quel conseil ila. donneraient pour le coup que son vaisseau avait reçu. Ils se consultèrent ensemble , et conseillèrent au roi de descendre du vaisseau là où il était, et d'enlirer dans un autre. « Et nous vous donnons ce conseil, carnouacroyôns certainement que tous lésais de votre vaisseau sont tout disloqués ; c'est pourquoi nous craignons que, quand votre vaisseau viendra en haute mer, il ne puisse soutenir le choc des vagues et qu-il ne se mette en pièces. Car il advint de même quand vous vtntes de France, qu'un vaisiseau heurta aussi; et quand il vint en haute mer, il ne put soutenir le choc des vagues^ mais il se rompit; et tous ceux qui étaient sur le vaisseau périrent, excepté une femme et sdn enfant qui échappèrent sur un débris du vaisseau. » Et je vous suis témoin qu'ils disaient vrai^ car je vis à rhôtel du comte de Joigny , dans la cité de Baffe, la femme et Tenfant que le comte nourrissait.

Alors le roi demanda à monseigneur Pierre le chambellan, à monseigneur Gilles le Brun, connétable de France, à monseigneur Gervais d'£scrainesS qui était mat tre-queu du roi, à rarchidiacre de Nicosie, qui portait son sceau et qui depuis fut

1. Je sidMtltae ^Sserainet à la leçon Denrainei qui est évi- . demment manyaise puisqu'on trouve plus loin Dwrangei (ehap. czxzvn), et que le même personnage est appelé en latin dê Mi" eriniii, *

cardinal S et à moi,;ce que nous lui conseillions sur

ces choses. Et nous lui répondîmes que sur toutes les choses de ce monde, on devait croire ceux qui en savaient le plus : « Nous vous conseillons donc, quant à nous, de faire ce que les nautoniers vous conseillent. 9

Alors le roi dit aux nautoniers : « Je vous demande sur votre honneur, au cas que le vaisseau fût vôtre et qu'il fût chargé de marchandises à vous, si vous en descendriez? » Et ils répondirent tous ensemble que non, parce qu'ils aimeraient mieux mettre leur personne en aventure de se noyer, que d'acheter un vaisseau quatre mille livres et plus. « Et pourquoi me conseillez-vous donc de descendre? — Parce que, iirent-ils, le jeu n'est pas égal; car ni or ni argent ne peut valoir lè prix de votre personne, de votre femme et de vos enfants qui sont céans; et pour cela notis ne vous conseillons pas de vous mettre, ni vous ni eux, en aventure. »

Le roi dit alors : « Seigneurs, j'ai ou! votre avis et ravis de mes gens ; or, je vous dirai à mon tour le mien, qui est tel, que si je descends du vaisseau,

I 1. Cet anshidîaere de Nicosie se nommait Raoul; il miilt en Fiance avec saint louis et fut un des memt»res da i»arlement. C*était dono un Français ; or le seul Français du nom de Raoul qui « soit alors devenu cardinal, est Raoul Giosparmi, qui après avoir été garde du sceau ou chancelier, fût nommé évdque d'Êvreuz en 1259, et cardinal évèoue d'Albano en 1361.

il y a céans cinq cents personnesetplusqcii demeurerontdaiisi iiede Ghypre,par peurdu péril de ieui* corps (car il n'y en a pas un qui n'aime autant sa .vie que je fais la mienne), et qui jamais, par aventure^ ne rentr^ont dans lei»: pays. C'est pourquoi j'aime mieux mettre en Iff main de Dieu ma personne, et .ma femme et mes enfants, que de causer tel dommage à un aussi grand nombre de gens

; qu'il y a céans. » -

Le grand dommage que le roi eût causé aux gens qui étaient en son vaisseau, on peut le voir par Olivier de Termes^ qui était sur le vaisseau du roi ; lequel était un des bommes les plus hardis que j'eusse jamais vus, et qui s'était le mieux montré dans la Terre sainte : il n'osa demeurer avec nous par peur de se noyer; mais il demeura en Chypre ; et il se passa un an et demi araot qu'il revint près du roi ; et pourtant c'était un grand et riche homme, et qui pouvait hien payer son passage.Or, regardez ce qu'eussent fût de petites gens qui n'eussent pas eu de quoi payer, quand un tel tiomme eut si grand empêchement

D£ SAINT tOUIS. S83

CXXIV. — Tempête sur les côtes de Chypre^ Vœu de la reine et de Joinville.

De ce péril, dont Dieu nous avait réchappés, nous tombâmes dans un autre ^ car le vent qui nous avaitpoussés sur Chypre, là où nous d^mes être uoyéSy s'éleva si fort et si horrible qu'il nous lançait avec force sur Tile de Chypre ; car les mariniers jetèrent leurs ancres contre le vent, et ne purent jamais arrêter le vaisseau jusques à tant qu'ils en eussent appcMié cinq. Il fallut abattre les parois de la chambre du roi; et il n'y avait personne dedans qui y osât demeurer, de peor que le Yent ne les emportât à la mer. £û ce moment, le connétable de France, monseîgnettr Gilles le finm, et moi, nous étions coucliés dans la chambre du roi ; et en ce uàomtui, la reine ouvrit la porte de la chambre, et crut trouva le roi dans la siemie. Et je lui demandai ce qu'elle était venue quérir: elle dit qu'elle était venue parler a« roi, pow qu'il promit à Dieu ou à ses saints quelque pèlerinage, par quoi Dieu nous délinrâtde ce péril là où nous étions; car les marinim avaient dit que nous étions en péril de nous noyer. Et je lui dis : « Madame, promeUea le voyage à monseigneur

HISTOIRB

Saint Nicolas de Varangéville*, et je vous suis gàrant pour lui que Dieu vous ramènera en France, vous et le roi et vos enfants. — Sénéchal, fitelle, vraiment je le ferais volontiers, mais le roi est si bizarre que s'il savait que je l'eusse promis sans lui, il ne me laisserait jamais aller. — Vous ferez une chose, c'est que si Dieu vous ramène en France, vous lui promettrez un vaisseau d'argent de cinq marcs, pour le roi, pour vous et pour vos trois enfants ; et je vous suis garant que Dieu vous ramènera en France; car je promis à Saint Nicolas que s'il nous réchappait de ce péril, là où nous avions été la nuit, je Tirais prier de Joinvîlle à pied et déchaussé. »Et elle me dit que pour le vaisseau d'argent de cinq marcs elle le promettait à Saint Nicolas, et me dit que je lui en ftisse garant ; et je lui dis que je léserais bien volontiers. Elle partit de là, et ne tarda qu'un peu; puis elle revint à nous et me dît : « Saint Nicolas nous a garantis de ce péril ; car le vent est tombé. »

Quand la reine (que Dieu absolve!) tai revenue en France, elle fît faire le vaisseau d'argent à Paris ; et sur le vaisseau étaient le roi, la reine et les trois enfants tout d'argent; le marinier, le mât, le gouvernail et les cordages, tout d'aigent ; et les voiles toutes d'aigent ; et la reine me dit que

Page 1