‹ Histoire de saint Louis (volume 2)Chapitre 110 sur 126 · CXXXI. — Conseil donné à saint Louis par /oinviHe · texte numérisé non relu

CXXXI. — Conseil donné à saint Louis par /oinviHe

Le roi débarqua au château d'Hyères, ainsi que la reine et ses enfants. Tandis que le roi séjournait à Hyères afin de se procurer des chevaux pour venir en France, l'abbé de Gluny, qui depuis fut évéque d'Olive % lui fit présent de deux palefix»is qui vau-

1. Guillaume de Pontoise , successivement prieur de la Cliarité, abbé de Cluny et évèque d'Olive en Morée.

draient bien axgourd'huioinqcents liTres, un pour

lui et l'autre pour la reine. Quand il lui eut fait ce présent) alors il dit au roi : c Sire, je Tiendrai demain vous parler de mes aflafres. » Quand vint le lendemain, Tabbé revint: le roi Touit très-attentivement ^ très-longuement. Quand Fabbé fût parti, je vins au roi et lui dis : « Je vous veux demander, s'il vous platt, si vous avez ouï plus débonnairement Tabbé de Cluny, parce qu'il vous donna hier ces deux palefrois. » Le roi pensa Ion* guement, et me dit : « Vraiment oui. — Sire, fis-je, savez-vous pourquoi je vous ai fait cette demande? — Pourquoi? fit-il. — Sire, fis-je, c'est parce que je vous donne avis et conseil que vous défendiez à tous vos conseillers jurés, quand vous viendrez en France, de rien prendre de ceux qui auront affaire par-devant vous; car soyez certain que s'ils prennent, ils en écouteront plus volontiers et plus attentivement ceux qui leur donneront, ainsi que vous avez fait pour Tabbé de Chmy. > Alors le roi appela tout son conseil, et leur rapporta ^aussit ôt ce que je lui avais dit; et ils lui dirent que je lui avais donné un bon conseil.

CSXXXIl. — Du firèitt Hugues, Goidelier K

Le roi ouït parler d'un Gordelier qui avait nom

frère Hugues; et pour le grand renom qu'il avait, le roi envoya quérir ce Cordelier pour Touïr parler. Le jour qu'il vint à Hyères, nous regardâmes au chemin paroùil venait, etvîmes qu'une très-grande foula d'hommos et de femmes lé suivait Le roi le fit prêcher. Le commencement du sermon fut sur les religieux, et il dit ainsi : « Seigneurs, fitril^ je vois beaucoup de religieux i la cour du roi, en sa ' compagnie. » Et sur ces paroles il ajouta : « Moi tout le premier ; et je dis qu'ils ne sont pas en état de se sauver, ou les saintes Écritures nous mentent, ce qui ne peut être. Car les saintes Écritures nous disent qne le moine ne peut vivre hors de son cloître sans péché mortel, pas plus que le poisson ne peut vivre sans eau. £t si lesreligieux qui sentavec le roi disent que ce soit un. cloître, je leur dis que c'-est le plus large que j'aie jamaisvu^earii s'étend en deçà de la mer et au delà. S'ils disent qu'en ce cloître on peut mener une vie âpre pour sauver son âme, sur cela je ne les crois pas^surtout quand j'ai mangé

•]» Voy. chap. xl

avec eux une grande fôisonde divers mets de viande,

et bu de bons vins forts. A cause de quoi je suis certain qae s'ils eussent été en leur cloître, ils n'eussent pas été si à Taise qu'ils sont avec le roi. »

U enseigna au roi en son sermon comment il se devait conduire au gré de son peuple ; et à la fin de son sermon il dit ainsi qu'il avait lu la Bible et les livres qui vont à côté de la Bible, et qu'il n'avait jamais vu, ni au livre des croyants, ni aux livres des mécréants, que nul royaume, ou nulle seigneurie, fût jamais perdu ou passé d'une seigneurie à une autre ou d'un roi à un autre, excepté par défaut de Justice. « Or, que le roi prenne garde, fit-il, puisqu'il s'en va en France, à faire si bien justice à son peuple qu'il en conserve l'amour de Dieu, de telle manière que Dieu ne lui ôte pas le royaume de France durant sa vie. »

Je dis au roi qu'il ne lui laissât pas quitter sa compagnie, tant qu'il pourrait; mais frère Hugues n'en voulait rien faire à cafuse du roi. Alors le roi me prit parla main, et me dit : « Allons encore le pier. » Nous vînmes à lui, et je lui dis : « Sire, fiMes ee que mon Seigneur vous demande, de dejneurer aveclui tant qu'il sera en Provence. » Et il me répondit très en colère : « Certes, Sire, je ne le ferai pas, mais j'irai en tel lieu là où Diou m'aimera mieux voir qu'il ne ferait en la compagnie du roi. » n demeura un jour avec nous, et le len-

demain s'en alla. Or, l'on m'a dit depuis qu'il gît en la cité de Marseille, là où il fait beaucoup de

beaux miracles.

GZXxm. — Conseils de Philippe-Auguste à saint Louis.

Le jour que le roi partit d'Hyères» il descendit à pied du château parce que la côte était trop roide, et il alla tant à pied que (parce qu'il ne put avoir son palefroi) il lui fallut monter sur le mien. Et quand son palefroi fut venu, il courut sus trèsirrité à Ponce Técuyer, et quand il l'eut bien tancé, je lui dis : « Sire, vous devez beaucoup passer à Ponce l'écuyer, car il a servi votre aïeul et votre père, et vous. — Sénéchal, flt-il , il ne nous a, pas servis; c'est nous qui l'avons servi quand nous Tavons souffert près de nous avec les mauvaises qualités qu'il a. Car le roi 'Philippe, mon aieuly me dit qu'on devait récompenser ses gens, l'un plus, l'autre moins, selon qu'ils sen ent; et il .disait encore que nul ne pouvait .être bon gouverneur de terre, s'il ne savait aussi hardiment refuser qu'il saurait donner. Et je vous apprends ces choses, fit le roi, parce que le sièclô est si avide de demander qu'il y a peu de gens qui regardent au salut de. leurs âmes ou à l'hon-

neur de leurs personnes, pourvu qu'ils puissent

attirer le bien d'autrui par devers eux, soit à tort, soit à raison. >

CXXXIV. — Joinville se sépare du roi; il le retrouve plus tard à Soissons; mariage d'isabeUe de France avec Thibaut il, toi de Navarre.

Le roi s'en vint par le comté de Prov ence jusques à une cité qu'on appelle Àix en Provence, là où Ton disait que gisait le corps de la Magdeleine; et nous fûmes sous une voûte de roches très-haute, là où Ton disait que la Magdeleine avait été en hermitage dix-sept ans. Quand le roi vint à Beaucaire, et que je le vis sur sa terre et en son domaine, je pris congé de lui, et m'en vins par ciiez la Dauphine de Viennois, ma nièce S et par chez le comte de Ghâlon, mon oncle, et par chez le comte de Bourgogne, son fils-; et quand j'eus demeuré quelque temps à Joinville et que j'eus fait mes affaires, je me rendis vers le roi, lequel je trouvai à Soissons; et il me ût si grande fdte que tous ceux qui étaient là s'en émerveillé-

1. Béaetrix de Savoie, fiUe de Pierre^ comte de Savoie, et d'Agnès de Faucigny.

2. Hugues, fils de Jean de Chftlon , avait épousé AUz de M6lanie, héritière du comté de Bourgogne.

rent. Je- trouvai là le comte Jean de Bretagne et la

fille du roi Thibaut, sa femme*, qui offrit de faire hommage au roi de tous les droits qu'elle devait avoir en Champagne ; et le roi l'ajouma, ainsi que le roi Tliibaut de Navarre, deuxième du nom, au parlement qui se tenait à Paris, pour ouïr les parties et leur faire droit.

Le roi de Navarre vint au pariement avec son conseil, et le comte de Bretagne aussi. A ce parlement, le roi Thibaut demanda pour en faire sa femme, Madame Isabelle, la fille du roi.

Malgré les paroles que nos gens de Champagne débitaient par derrière moi, pour Famour qu'ils avaient vu que le roi m'avait montré à Soissons, je ne laissai pas pour cela de venûr au roi de France pour parler dudit mariage. « Allez, dit le roi, faites la paix avec le comte de Bretagne, et puis nous lEërons notre mariage. » Et je lui dis qu'il ne devait pas pour cela le laisser. Et il me répondit qu*à aucun prix il ne ferait le mariage jusques à tant que kl })aix fût faite, pour que Ton ne dît pas qu'il mariait ses enfants en déshéritant ses barons.

Je rapportai ces paroles à la reine Marguerite de Navarre et au roi, son fils, et à leurs aulres conseillers; et quand ils ouïrent cela, ils se hâtèrent de faire la paix. Et après que la paix fut faite, le

Page 1