‹ Histoire de saint Louis (volume 2)Chapitre 65 sur 126 · Voy. chap. lxul · texte numérisé non relu

Voy. chap. lxul

% lougnes de 1» puissance militairo «t judiciaira.

DE SAUiT LOUIS, 129

de Bar et le comte de Montfort, ainsi qu'il est dit Auparavant, ils négocièrent tant avec ceux de la Hftlea (qui Bfmi Dominés plus haut, qui devaient garder le corps du soudan), que ceux-ci leur promiraitqu^à ieur requête ils leur occiraient le soudan»

XVIil. — Les clirétiâfis commencent à soafihr4e la maladie

et ile la iamiae.

Après les deux batailles devant dites, commenfièrent à venir les grandes misères dans Taranée ; car au bout de neuf jours, les corps de nos gens qu'ils avaient tués vinrent au-dessus de Teau (et l'on dit «que c'était parce que les fiels en étaient pourris).; et ils vinrent flottant jusques au pont qui était '6nlre aaios deux camps, et ne purent passer, parce que le pont touchait à l'eau. Il y en avâit grande ioisûn, de sorte que tout le fleuve était plein de morts depuis une rive jusques à l'autre, et en long à la distance du jet d'une menue pierre. Le roi avait loué cent goiyats^ qui y furent bien huit jours. Les corps des Sarrasins, qui étaient circoncis, ils les rejetaient de l'autre coté du pont, et les laissaient aller oub*e au cours de l'eau; et les chrétiens, ils les faisaient mettre dans de grandes fosses, les uns avec les autres. Je vis là

les chambellans du comte d'Artois j et beaucoup d'autres, qui cherchaient leurs amis eutre les morts; et jamais je n'ai ouï dire qu'aucun y eût été retrouvé.

lious ne mangions nuls poissons dans le camp ]>endant tout le carême excepté desbourbettes; et les bourbettes mangeaient les gens morts, parce que ce sont des poissons gloutons. Et i cause de ce malheur, et à cause de Finsalubrité du pays, où il ne tombe jamais une goutte d'eau, nous vint la maladie de l'armée, qui était telle, que la chair de nos jambes séchait toute, et la peau de nos jambes devenait tachetée de noir et de couleur de terre ainsi qu'une vieille botte; et à nous qui avions telle maladie , il venait de la chair pourrie aux gencives , et nul ne réchappait de cette maladie, mais il lui en fallait mourir. Le signe de la mort était tel, que quand le nez saignait, il fallait mourir A la quinzaine après, les Turcs pour nous aSamer (de quoi bien des gens s'émerveillèrent), prirent plusieurs de leurs galères au-dessus de ' notre camp, et les ûrent traîner par terre et mettre, ^ à une bonne Ueue au dessous de notre camp, dans le fleuve par où on venait de Damiette. Et ces galères nous donnèrent la famine ; car nul n'osait venir à nous de Damiette pour nous apporter des provisions en remontant Teau , à cause de leurs galères. Nous ne sûmes aucune nouvelle de ces

choses jusques à tant qu'un petit vaisseau du comte de Flandre y qui leur échappa par force, nous lo dit, alors que les galères du soudan avaient bie i pris quatre-vingts de nos galères qui étaient venues deDamiette, et tué les gens qui étaient dedans.

Il advint par là une si grande cherté dans h camp que tantôt que la Pàque fut venue, un bœuf valait dans le camp quatre-vingts livres, et un mouton trente livres, et un porc trente livres, et ' un œuf douze deniers, et un muid de vin dix livres*.

LIX. — L'année repasse le fleuve, six chevaliers de Joinville

punis de leur impiété.

Quand le roi et les barons virent cela, ils convinrent que le roi ferait passer son camp, qui était du côté de Babylone^ dans le camp du duc de Bourgogne, qui était sur le fleuTe qui allait à Damiette. Pour recueillir ses troupes plus sûrement, le roi fit faire un réduit * devant le pont qui était entre nos deux camps, de telle manière que Ton pouvait entrer de ^eux côtés dans le réduit à cheval. Quand

1. Dix llTies tournois filaient à peu près 202 francs de notre monnaie.

2. Je traduis par réduit le mot harhœane, qui n'a plus le sens e& l'employait Joinville.

le réduit fut arrangé, tout le camp du ^ arma, et il y eut un grand assaut des Turcs contre h camp du roi. Toutelois le camp ni les gens ne bougèrent jusques à tant que tous les bagages fureiit portés outre; et alors le roi passa et son corps de bataille après lui, et tous les autres barons après, excepté monseigneur Gautier de Chàtillon, qui fit l'arrière-garde. Et au moment d'entrer dans le réduit, monseigneur Érard de Valéry délivra monseigneur Jean, smûére, que les Turcs emmenaient prisonnier.

Quand toute Tannée fut passée, ceux qui demeurèrent dans le réduit furent en grand danger; car le réduit n'était pas haut, en sorte que les Turcs à cheval tiraient sur eux en plein , et les Sarrasins à pied Içur jetaient des mottes de terre au milieu du Tisage. Tous étaient perdus ne fût le comte d'iq'ou (qui depuis fut roi de Sicile), qui les alla délivrer et les mnmena sains et sanfis. L'honnenr de cette journée c'est monseigneur Geoffroi de Mussambourc qui le remporta, entre tous ceux qui étaient 'dans le réduit.

La veille du mardi gras, je vis une merveille que je vous yeux raconta; car ce Joar4à,méme, fut mis en terre monseigneur Hugues de Landricourt, qui était avec moi portant bannière. Gomme il était en bière dans ma chapelle, six de mes chevaliers étaient appuyés sur des sacs pleins d'orge;

et paree qu'ils pariaient haut dans ma chapelle et

qn'ils faisaient du bruit au prêtre, je leur allai dire qu'ils se tassent, et leur dis que c'était vilaine chose que deseheraliers et des gentilshommes qui parlaient tandis que Ton chantait la messe. Et ils cemmencèrent à rire» et me dirent en riant qu'ils lui remarieraient sa femme. Et je les réprimandai et leur dis: que de telles paroles n'étaient ni bonnes ni beHes, et qu'ils avaient bientôt oublié leurcompa^on. Et Dieu en tira telle vengeance que le len-. dmiftiii fut la ^nde bataille du mardi gras, où ils furent tués ou blessés à mort; c'est pourquoi leurs femmes durent se remarier toutes six.

Uu. —Joinvilîe tombe malade; annngpmeiit teaté avec ias Sarfasins; trisia ôut de ranaéfiu

À causa des blessures que j'eus le jour du mardi gras, la maladie de Tarm^ me prit dans la bouche et aux jambes, et une fièvre double tierce et un rkime de eervean si grand que le rhume me coulait de la tête par les narines ; et pour lesdîtcs maladies^ je me mis au lit malade à la mi-caréme ; dt'où il adiFini cpse mon prêtre me ehantait la messe devant, mo» lit en mon pavillon ; et il avait la maladie (|ue j'avais. Or, il advint qu'en fesant la con-

Ig4 HISTOIRE

sécration, il se pâma. Quand je vis qu'il voulait choir, moi qui avais vêtu ma cotte, je sautai de mon lit sans être chaussé, et je le pris dans mes bras, et lui dis qu'il fît tout à loisir et tout bellement sa consécration, que je ne le laisserais pas jusquesà tant qu'il l'eût toute faite. Il revint à lui, et fit sa consécration et acheva de chanter la messe bien entièrement; et jamais depuis il ne la chanta.

Après ces choses, le conseil du roi et le conseil du Soudan prirent jour pour s'accorder. Les conditions de l'accord furent que l'on devait rendre au Soudan Damiette^ et que le Soudan devait rendre au roi le royaume de Jérusalem ; et le Soudan lui dut garder les malades qui étaient à Damiette, et les chairs salées (parce qu'ils ne mangeaient pas de porc), et les engins du roi, jusques à tant que le roi pût renvoyer quérir toutes ces choses. Ils demandèrenl au conseil du roi quelle sûreté on leur donnerait de ravoir Damiette. Le conseil du roi leur offrit qu'Us détinssent un des frères du roi jusqu'à la remise de Damiette, ou le comte d'Anjou ou le comte de Poitiers. Les Sarrasins dfrent qu'ils ne traiteraient pas si on ne leur laissait la personne du roi en gage ; à cause de quoi monseigneur Geoffroy de Sargînes, le bon chevalier, dit qu'il aimerait mieux que les Sarrasins les eussent tous tués ou pris que de s'entendre reprocher d'avoir laissé le roi en gage. La maladie commença à empirer dans

Oigitized by

le camp de telle manière, qu'il venait tant de chair

morte aux gencives de nos gens qu'il fallait que les bÉeirbiers* ôtassentlachairmorteypour leur donner moyen de mâcher les aliments et d'avaler. C'était grand'pitié d'ouïr crier dans le camp les gens auxquels on coupait la chair morte; car ils* criaient ainsi que des femmes qui sont en mal d'enfant.

Page 1