Le Jour de TAsceDsioii, b mai 12Ô
devaient garder, parce qu'ils ne mangent pas de porc, ils ne les gardèrent pas ; mais ils tirent un lit de salaison et nn autre de gens morts, et mirent le feu dedans; et il y eut un si grand feu qu'il dura le vendredi, le samedi et le dimanche.
LXXUL — Le jsasaacrfi des prisomùers ett mU eu déliliômtioa.
Le roi et nous, qu'ils durent délivrer dès le so* leil levant, ils nous retinrent jusqu'au soleil couchant; et noiis ne mangeâmes pas du tout, ni les émirs non plus ; mais ils furent eu discussion tout le jour. Et un émir disait au nom de ceux qui étaient de son parti : « Seigneurs, si vous me voulez croire moi et ceux qui sont ici de mon parti, nous occirons le roi et ces riches hommes qui sont ici; car d'ici à quarante ans nous ne risquons, rien; car leurs enfants sont petits, et nous avons Damiette par devers nous ; c'est pourquoi nous la pouvons faire plus sûrement » Un autre Sarrasin, qui avait nom Sebreci, qui était natif de Mauritanie, parlait à rencontre et disait ainsi : « Si nous tuons le nA après que nous avons tué le Soudan, on dira que les Ëgyptiens sont les plus mauvaises gens et les plus déloyaux qui soient au monde. » Et celui qui voulait qu'on nous occît disait
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à rencontre : « Il est l)ien vrai que nous nous sommes très-méchamment défaits de notre soudan que nous avons tué ; car nous sommes ailés contre le commandement de Mahomet, qui nous commande que nous gardions notre seigneur comme la prunelle de notre œil ; et voici en ce livre le commandement tout écrit. Or écoutez, fit-il, l'autre commandement de Mahomet qui vient après. » Il leur • tournait un feuillet du livre qu'il tenait, et leur montrait l'autre commandement de Mahomet, qui était tel : « Pour la sûreté de la foi, occis l'ennemi < de la loi » Or regardez combien nous avons méfait contre les commandements de Mahomet, de ce que nous avons tué notre seigneur; et nous ferons pis encore si nous ne tuons le roi, quelque sûrclo que. nous lui ayons donnée ; car c'est le plus fort ennemi qu'ait la loi païenne. > Notre mort fut presque convenue ; d'où il advint ainsi, qu'un émir qui était notre adversaire, crut qu'on nous devait tous occire, et vint sur le fleuve , et comiuença à crier en sarrasinois à ceux qui menaient les galères, et 6ta son turban de sa téte, et leur fit signe avec son turban. .Et à l'instant ils levèrent l'ancre, et nous ramenèrent bien une grande lieue en arrière ^ ers Babylone. Alors nous crûmes être tous perdus, et il y eut maintes larmes versées.
LXXIV. — Délivrance des prisonniers; Joinvillo monte sur la galère du roi; départ de quelques croisés pour la France.
Ainsi que le voulut Dieu, qui n'oublie pas les siens, il fut convenu, vers le coucher du soleil, que nous serions délivrés. Alors on nous ramena et Ton mit nos quatre galères à la rive. Kous requîmes qu'on nous laiss&t aller. Ils nous dirent qu'ils ne le feraient pas jusques à ce que nous eussions mangé, « car ce serait une honte pour les émirs si vous partiez de nos prisons à jeun. » Et nous dîmes qu'on nous donnât des vivres , et que nous mangerions ; et ils nous dirent qu'on en était allé quérir dans le camp. Les vivres qu'ils nous donnèrent ce furent des beignets de fromage, qui étaient rôtis au soleil pour que les vers n'y vinssent pas, et des œufs durs cuits depuis quatre ou cinq jours; et en notre honneur on les avait fait peindre au dehors de diverses couleurs.
On nous mit à terre, et nous nous en allâmes vers le roi, qu'ils amenaient vers le fleuve, du pavillon où ils l'avaient tenu; et il venait bien vingt mille Sarrasins Tépée à la ceinture, tous après lui à pied. Sur le fleuve, devant le roi, il y avait une. galère de Génois, là où il ne paraissait*
qu'un seul homme dessus. Dès qu'il vit le roi au bord du fleuve, il donna un coup de sifflet; et au son du sifflet, de la sentine de la galère s'élancèrent bien quatre vingts arbalétriers tout équipés, les arbalètes montées, et ils mirent à Tinstant leurs carreaux en coche. Sitôt que les Sarrasins le virent, ils se mirent en fuite ainsi que des bre* bis, en sorte qu'il n'en demeura plus avec le roi excepté deux ou trois. On jeta une planche à terre pour embarquer le roi , et le comte d'Anjou son frère, et monseigneur Geoffroy de Sargiiïes, et monseigneur Philippe de Nemours, et le maréchal de France qu'on appelait du Mez, et le maître de la Trinité et moi. Pour le comte de Poitiers, ils le retinrent en prison jusques à tant que le roi leur eût fait payer les deux cent mille livres qu'il leur devait faire payer pour la rançon avant qu'il partit du fleuve.
Le samedi* après TAscension, lequel samedi est le lendemain du jour où nous fûmes délivrés, vinrent prendre congé du roi le comte de Flandre*, et le comte de Soiçsons, et plusieurs des autres riches hommes qui ftirent pris sur les galères. Le roi leur dit ainsi , qu'il lui semblait qu'ils feraient bien s'ils attendaient jusques i ce que le