CHAPITRE IX
Représentation de Manlîus demandée par les élèves de Sainte-Barbe. ^ Article de M. Dussault dan» les Débats, — - Censure prononcée contre M. Adam. — Adoucissement de la Commission de Tlnstruction publique. — Polémique dans les journaux. — Article d'Eugène Scribe. — Banquet dtt 21 décembre 1816.
Nous allons raconter un événement qui fut peu de ohose en lui-même , mais qui ^ par le parti que la malveillance s'efforça d'en tirer, eut un retentissement énorme et des conséquences que personne n'aurait été dans le cas de prévoir. Il forma entre les élèves de M. de Lanneau un lien indissoluble ; il constitua autour de Sainte-Barbe une puissance tutélaire fondée sur l'amour et le dévouement ; il ouvrit la source d'où est sortie la prospérité de l'établissement actuel. C'est bien de lui qu'on peut dire^ au point de vue des faits dont nous rétablissons l'enchaînement :
Genus unde latinum, Atbanique patres atque altœ mœuia Romae.
En 1 81 6, on était passionné pour la littérature autant que pour la politique. Des vers nouveaux ou une pièce de théâtre agitaient le public pendant des semaines et des mois. Le Théâtre-Français eut surtout ce privilège, grâce au talent extraordinaire de Talma. Le grand artiste ayant repris dans un nouveau style le rôle de
Manlius, qu'il avait déjà joue en 1806, on ne parla plus que de cela à Paris. Cette vogue alluma les désirs de l'impétueuse jeunesse qui était alors casemée dans notre collège. Elle eut la fantaisie d'assister à une représentation de Manlius.
A la suite de plusieurs conciliabules, les élèves nommèrent une députation pour aller solliciter de Talma un spectacle composé de Manlius et d'une comédie du répertoire de Mlle Mars. C'était beaucoup demander. Les deux célèbres acteurs n'avaient pas coutume déjouer dans la même représentation, par la raison que chacun d'eux faisait salle comble à lui tout seul. Mais les applaudissements désintéressés de la jeunesse avaient à leurs yeux un prix particulier. On eut la promesse du tragédien, qui obtint à son tour celle de Mlle Mars pour les Fausses confidences. Le jour désigné pour la représentation fut celui de la sainte Barbe , qui étant toujours célébrée un mercredi, d'après l'ancien usage du collège ,^ fournissait aux élèves l'occasion de coucher chez leurs parents , à cause du congé du lendemain. Cette année d'ailleurs l'usage et le calendrier étaient d'accord : la fête tombait le mercredi même.
Ceux qui ont l'habitude des conspirations» savent prendre leurs mesures et garder le silence. Tout récemment, deux jambons de Mayence, soustraits de la cuisine de Sainte-Barbe, étaient sortis du collège par les fenêtres , y étaient rentrés tout cuits , et s'étaient trouvés un matin , débités en tranches appétis» santés, dans les pupitres des rhétoriciens, sans que la Direction , ni les inspecteurs, ni le plus grand nombre de ceux qui eurent part au festin , eussent su commaat le coup avak pu se faire. Le secret de la représenta^
140 HISTOIREr
lion fut, de même, bien gardé. Cest la veilte sôukment qu'on apprit au collège, par un ayis veau du dehors, la partie, que les élèves avaient concertée entre eux. :
M. de Lanneau n'aimait pas les coalitions , même lorsqu'elles étaient formées dans un but innocent* Il apprit celle-là avec déplaisir. Le temps lui manqua pour la contrecarrer autrement que par un moyen terme qu'il prit sur-le-champ, de concert avec le chef, officiel de sa maison. Il fut décidé qu'aucun élève ne sortirait, à moins qu'il ne fût emmené du collège par la personne même qui répondait de lui ; et l'on spii-» mit à tous les parents et correspondants qui se présentèrent la question de convenance quant à laisser aller des écoliers au théâtre. Le scrupule ne portait que sur le rassemblement qui allait avoir lieu loin de Pœil du maîlre , car le spectacle annoncé promettait un plaisir sérieux s'il en fut, et sans danger pour des esprits en culture.
Les familles furent complices de cent cinquante jeunes gens qui parurent à la représentation du 4 décembre. Ils s'étaient rangés en bon ordre sur plusieurs banquettes du parterre. Leur tenue fut parfaite, et digue en tout du noble divertissement qu'ils avaient sollicité. Talma de son côté se surpassa lui-même. Il parut se complaire à produire sur l'imagination de ses jeunes auditeurs une de ces impressions profondes, qui vivent longtemps dans la mémoire et qui se reproduisent dans un âge avancé. 41 fut rappelé après la tra-* gédie (chose qui n'était pas d'usage en ce tempsr-là), el reçut de la part de l'assemblée tout entière les plus vifs applaudissements. .
DE SÀmTEBARBE. 141
Le lendemain , plusieurs journaux , le Moniteur en tête y racontèrent comme un événement digne de mémoire la solennité de la veille. Les articles publiés ne porlaientrempreinled'aucunemalveillance.Ons'émerveîllait du talent déployé par Talma et par Mlle Mars, et Ton félicitait les élèves de Sainte-Barbe d'avoir obtenu une si belle représenlalion *.
Le Journal des Débats, qui s'était tu le premier jour, parla sur un autre ton dans son numéro du 6 décembre. Sous forme d'une lettre adressée au rédacteur en chef par un ancien barbistè, il lança la pliilippique que voici :
a Nous avons contracté, pendant vingt-cinq ans de désordre, des habitudes ({ui seront difficiles à effacer, et qui de temps en temps se reproduisent encore sous un gouvernement avec lequel elles forment de singuliers contrastes. Cela ne doit pas nous faire désespérer de l'avenir, quoique cela n'embellisse pas le présent; car si les influences de la Révolution ont agi durant un grand nombre d'années, le temps ne manquera sûrement pas à celles qui doivent produire des effets plus heureux.
a Telles sont. Monsieur, les réflexions que je faisois hier à la Comédie françoise, où elles m'occupèrent beaucoup plus que la tragédie de Manlius^ que l'on y donnoit, et que le jeu de M. Talma. Je vous dirai même, ce qui vous paroîtra bizarre, que le jeu de cet acteur ne faisoit que m'y enfoncer davantage. Une jeunesse nombreuse, ardente et bruyante remplissoit en partie les rangs du parterre, et s'enivroit du plaisir d'admirer
i. Moniteur du 5 décembre 1816.
i4â HISTOIRE
et d'applaadir. Je orus d'abord que toute rAcadémie de Paris ëtoit là ; mais j'appris aussitôt que j assistois à un spectacle demandé. Eh ! par qui ? On me répondit que c'étoit par les élèves delà maison deSainte^Barbe, qui, pour célébrer la fête de leur patronne^ avoient prié M. Talma de vouloir bien leur donner ManUus. Quoi ! m'écriai-je, les écoliers demandent maintenant des spectacles ! Et M. Talma lui-même ne sent pas toute l'inconvenance d'une pareille démarche ! Mais^ ajoutai-je à part moi, pourquoi la vanité, toujours si facile à séduire, d'un comédien repousseroit-elle ce que n'interdit pas la sévérité des guides de la jeunesse, ou ce que permet leur mollesse scandaleuse ? Il seroit plaisant qu'un homme de théâtre fit la leçon aux directeurs de l'éducation publique, et que la réforme morale des maisons où l'on élève nos enfants sortit d'une coulisse. Et puis je tombai dans ma rêverie, qu'interrompoient fréquemment les applaudissements redoublés et le fracas de MM. les barbistes; car c'est le nom qu'ils [prennent, et que le chef avisé de la maison a grand soin de maintenir, quoique Sainte- Barbe ne soit plus Sainte-Barbe , comme il y paroît bien.
« Ce n'étoit pas ainsi que jadis nous fêtions notre patronne : nous ne demandions point des spectacles ; nous ne nouspermettions pasd'envoyer desambassades aux princes de la scène ; nous étions plus modestes, et nous nous contentions de composer pour ce grand jour et de réciter dans cette solennité quelques pièces dé vers latins, qui valoient bien celles que l'on fabrique aujourd'hui dans nos brillantes institutions.
ce Je rends toutefois justice à l'état de Yinslruction
proprement dite* Les ëtudes sont bonnes dans nos collèges, et Ton m'assure que, parmi les pseudo^bar* histes eux«mémes, il y a des élèves qnî auroient pu faire honneur à notre ancienne et. yëritable Sainte- Barbe. Mais que de choses à réformer encore dans X éducation^ qu'il ne faut pas confondre avec Y instruction! En vérité, Monsieur, il faut que nous en venions au point où des écoUers ne demanderont plus des spectacles : ce ne sera pas encore un degré de perfection très-élevé , mais ce sera un scandale public de moins, et un commencement de résipiscence dans les hommes auxquels est confié le soin de conduire et de former la jeunesse. »
L'ancien barbiste qui avait écrit cela n'était pas difficile à reconnaître. L'épithète de pseudo-barbistes, donnée aux élèves de M. de Lanneau, et l'insinuation de charlatanisme dirigée contre ce respectable instituteur décelaient assez l'ennemi qui, neuf ansauparavant, dans le même journal et par les mêmes moyens, avait suscité à notre collège une querelle d'un autre genre, M. Dussault fut réputé Fauteur de l'article, et il Tétait emeffet.
A peine le journal fut-il distribué, que des personnes charitables se mirent aux champs pour faire tomber en bonne terre la semence qu'il contenait. Dans la journée même, M. Adam, directeur en nom de Sainte- Barbe, fut cité à comparaître le lendemain devant la Commission de l'Instruction publique.
M. Adam avait déjà écrit une lettre aux journaux, dans laquelle il expliquait la conduite de la direction, et déclarait qu'aucun des élèves n'était allé au spec-
ikk HISTOIRE
tacle, sinon par la permission de ses parents ^ Il répéta ces exctises devant la Commission, qui ne les trouva pas suffisantes. On lui dit qu'il aurait dû interdire toute sortie le 4 décembre, et pour ne lavoir pas fait, on lui infligea la peine de la censure.
Cela était déjà bien fort; mais la Commission, entraînée par la violence des cris d'alarme qui s'étaient fait entendre, porta plus loin la rigueur. Elle enjoignit à M. Adam de chasser dans le délai de quinze jours les élèves qui avaient été les meneurs de cette partie de plaisir, et en attendant que cette mesure fût exécutée, elle interdit toute communication entre l'établissement et les collèges royaux. Un arrêté en trois articles, où ces divers points étaient spécifiés, fut rendu public par son insertion dans le journal officiel*.
Frapper Sainte-Barbe des foudres surannées de l'excommunication universitaire, c'était procurer une satisfaction pleine de douceur à ceux qui demandaient sur tous les tous le retour de l'ancien régime. Par contre, l'indignation fut à son comble dans le parti libéral. Une affaire de collège devint une affaire politique. t
Soit que la Commission de l'Instruction publique reconnût qu'elle était allée trop loin, soit qu'elle n'eût frappé si fort que pour fermer la bouche à des amis incommodes, une décision nouvelle modéra bientôt la sévérité de la première. Les inspecteurs de l'Université furent envoyés à Sainte-Barbe pour s'enquérir de la discipline et des mœurs de l'établissement. Lorsque
i . Voir entre autres le Constitutionnel ànl décembre i816. 2. Moniteur à\x% ùiiCQmhte 1816.-
ces messieurs eurent été témoins de Tordre qui régnait et de rattachement de tous les maîtres à leur devoir, lorsqu'ils eurent parcouru ces admirables dossiers où l'état moral et intellectuel des élèves était consigné dans un style saisissant^ avec la plus ponctuelle exactitude et un esprit d'observation digne d*un philosopKe, lorsqu'ils eurent considéré l'énervement inévitable d'une autorité qui, dans un temps de trouble universel, était contrainte de se dérober sous un prête-nom, leur rapport fut tel que l'interdiction, prononcée d'ab^d, fut levée sur-le-champ. Un second arrêté rejeta la faute sur le compte des familles, et ne parla plus des élèves dont on avait en premier lieu ordonné l'expulsion ^
Cependant une violente polémique s'était engagée entre les journaux de l'opposition et les Débats. Le Constilutionnel fut celui qui comiDattit avec le plus d'énergie pour Sainte-Barbe. Il dit des choses justes, auxquelles il ne fut pas répondu ; il commit quelques inexactitudes relativement au régime des anciens collèges, et par là il prêta le flanc à la riposte*. Le tenant des Débats fut l'abbé de Féletz, qui prit la place de M. Dussault, et pour cause. L'abbé de Féletz avait étudié dans la Communauté de Sainte-Barbe à une époque où la règle qu'on y observait lui permit d'avancer des choses dont M. Dussault n'aurait point osé faii'e honneur à son temps.
Le 5(?/iFranpa/>, plus réservé que le Constitutionnel^ s'attacha à faire ressortir la différence qu'il y avait entre la nouvelle Sainte-Barbe, qui était une institution
i. ilfo/ïfV^wr du 15 décembre.
2. Constitutionnel àe.s 7, 12 et 14 décembre; Débats du 10 et du 13 décembre.
destinée à former des citoyens, et l'ancienne, qui avait été un séminaire^
La Gazette de France accueillit par impartialité une lettre plaisante signée : « La moitié plus un des nouveaux barbîstes », qui répondait à une autre lettre de « Un abonné, ancien élève de la Communauté de Sainte-Barbe », insérée la veille dans la même feuille'.
Jje Journal général de Fra/zc^ publia le meilleur morceau qu'ait inspiré cette controverse'. Ce fut une lettre d'Eugène Scribe, qui cacha sa jeunesse (il avait alors vingt-cinq ans), et l'autorité récusable d'un vaudevilliste, sous le masque d'un père de famille élevé dans Tancienne Communauté. Sainte-Barbe doit enregistrer dans ses fastes ce témoignage du dévouement d'un fils qu'elle a toujours trouvé auprès d'elle dans ses tribulations :
H Et moi aussi. Monsieur, je suis un ancien barbiste. Je viens de lire la réclamation morale et classique insérée dans le Journal des Débats de vendredi dernier, et j'ai pensé pleurer de joie en reconnaissant le style et la manière de notre ancien professeur de troisième *. C'est lui-même, j'en suis sûr! Je n'ai éprouvé qu'un regret, c'est que son discours ne fût point écrit en latin. Je sais bien qu'il s'en rapproche beaucoup, et qu'on ne peut pas dire que ce soit tout à fait du français. Enfin , je vous l'ai dit , je suis barbiste; je tiens aux anciens usages ; et quoiqu'il y ait du bon dans Racine et dans Voltaire, j'ai pensé, avec notre