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CHAPITRE VII

Retour de Jean Lenormant à Sainte^Barbe. — Principalat d'Etienne Bonet. — Le rectorat dans Tancienae Université. — Les examens es arts.

Sainte-Barbe avait un côté vulnérable, qui se montra à la mort de Martin Lemaistre. Propriété particulière, çUe était exposée à circuler dans le commerce. L'inévitable inconvénient d'avoir à changer de directeurs s'aggravait pour elle du changement de possesseurs. Sans compter les embarras auxquels il fallait s'attendre de la part des héritiers chaque fois que la succession serait ouverte, assez d'appréhensions naissaient de ce que l'acquéreur du fonds pourrait n'être pas toujours celui de l'établissement.

Les difficultés de cette situation paraissent avoir amené un intérim dans le principalat de notre collège, pendant lequel Jean lenormant reprit le sceptre qu'il avait volontairement déposé \ Il revint à Sainte-Barbe pour y mener le double deuil de Martin Lemaistre et de Geofiroi Lenormant, mort aussi en 1482, mais au moins dans un âge avancé. Une cérémonie touchante avait réjoui les derniers moments du vénérable fondateur de Sainte-Barbe. Licencié en théologie dès le

i . Archives de l'Empire , S. 6541 , propriétés de Navarre dans la rue Travecsine.

temps qu'il quitta Navarre, il voulut à soixante-diz-huit ans prendre son dernier grade, et il accomplit ses actes devant son frère, plus jeune que lui, qui lui posa de ses mains le bonnet de docteur sur la tête -.

Au mois de juin 1483, la succession Lemaistre ëtant réglée, le collège passa sous le gouvernement d'un professeur qui Tavait acheté pour le régir luimême. Celait Etienne Bonet, un homme jeune encore, qui enseignait la philosophie avec distinction, en même temps qu'il étudiait la médecine. Son entrée en charge reçut un éclat tout particulier de la dignité de recteur, qui lui fut conférée en même temps qu'il prenait possession.

Quelques explications sont nécessaires pour qu'on ne soit pas tenté de confondre le rectorat d'autrefois avec la fonction qui porte encore le même nom aujourd'hui. Ce sera d'ailleurs l'occasion de montrer l'ancienne organisation du corps enseignant, laquelle il faut connaître si l'on veut comprendre quelque chose à la situation des professeurs dans les collèges.

L'Université de Paris au moyen âge était une république de professeurs, république fédérative, composée de la réunion de sept compagnies qui avaient chacune leur gouvernement particulier. Trois de ces compagnies renfermaient les maîtres des Facultés de théologie, de droit canon et de médecine, réputées les facultés supérieures de l'enseignement ; mais dans la faculté inférieure, celle des arts, qui embrassait tout le personnel enseignant des collèges, les maîtres, infiniment plus nombreux, formaient à eux seuls quatre

, 1. Launoy, Regii Navarrm gymnasii historia , p. 940.

compagnies, nommées nations, parce qu'on y ëtait distribué d'après le pays auquel on appartenait. Il y avait la nation de Normandie pour les Normands et ManceauXy la nation de Picardie pour les Picards, Artésiens et Wallons, la nation d'Allemagne pour tous les étrangers de langue germanique, y compris les Anglais et Écossais, enfin la nation de France pour les Parisiens, pour les Français de toutes les provinces à l'est, à l'ouest et au sud de Paris, et encore pour les . étrangers des divers Etats méridionaux. Un doyen était à la tête* de chacune des trois grandes facultés, un procureur à la tête de chaque nation.

Le recteur gouvernait la Faculté des arts tout entière, et ed même temps l'Université. Les affaires courantes de Tune et de l'autre se traitaient à son tribunal, où il siégeait chez lui, trois fois par semaine, assisté des chefs des nations et de ceux des Facultés. Les questions importantes étaient réservées pour les assemblées générales, qu'il allait présider aux Mathurins* une fois par mois, ou davantage, s'il le fallait. Ses fonctions n'étaient pas de longue durée : il devait être changé tous les trois mois, sans qu'aucune considération de mérite ni prétexte d'intérêt public pût le faire réélire, car, comme on voulait avoir en lui un chef et non un maître, on jugeait prudent de ne pas le continuer au pouvoir, de peur qu'il n'en prit le goût. La loi qui prescrivait cela fut religieusement observée tant que l'Université conserva le sentiment vrai de l'association, tant qu'elle

1 . L'église de ces religieux, où TUniversîté tenait ses assemblées, formait Tencoignure des rues Saint-Jacques et des Mathu« rins.

ne fut ni entamée ni déformée par l'arbitraire des rois; et Ton ne peut pas dire qu'elle en ait jamais ressenti d'inconvénient sérieux. L'unité de gouvernement était maintenue par l'esprit de corps ; d'ailleurs un fonctionnaire perpétuel et sans apparence, le scribe (plus tard greffier), toujours présent au tribunal du recteur et à l'assemblée, servait de guide pour les détails de pratique.

La Faculté des arts contribuait seule à l'élection du recteur, qui était une élection à deux degrés. Les maîtres, réunis dans l'église de Saint-Julien le Pauvre *, choisissaient parmi eux quatre électeurs, un de chaque nation^ qu'on appelait les intrants^ parce qu'aussitôt qu'ils étaient nommés, ils entraient en conclave. Il fallait qu'avant la fin du jour ils eussent désigné le nouveau recteur. Leur choix s'arrêtait d'ordinaire sur un professeur recommandé par son enseignement et par sa bonne conduite, mais en qui Tâge n'eût pas mis trop de circonspection. Pour tenir une magistrature où il n'y avait qu'à régler l'impulsion, sans pouvoir rien faire par soi-même, une main hardie était réputée la meilleure.

Dès que les intrants avaient proclamé leur élu', celuici était inauguré au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit par son prédécesseur, qui lui mettait le béret sur la tête, la mante fourrée d'hermine sur les épaules, et en écharpe un sachet de velours où était le sceau de l'Université avec les clefs de la caisse commune.

1. Église inconnue aux Parisiens, quoiqu'elle existe encore. Elle se trouve dans la rue Saint-Julien le Pauvre, et est affectée au service de T Hôtel-Dieu.

Alors un jeune homme, dont Tunique fortune était souvent les habits qu'il avait sur le corps, devenait non -seulement l'arbitre de ses consorts, mais encore un personnage important dans TÉtat. S'il était appelé au parlement, il siégeait à côté des barons; s'il mou* rait dans l'exercice de ses fonctions, il était enterré à Saint-Denis avec les rois; si les privilèges du corps avaient été violés, il pouvait suspendre à la fois les exercices scolaires et la prédication, c'est-à-dire jeter l'émeute dans la ville et le trouble dans les consciences \ Telle était la dignité à laquelle Etienne Bonet fut appelé le 23 juin 1483, par l'élection la plus régulière et la mieux accueillie, il n'eut pas l'ennui d'entendre les huées de la (ouïe ni de voir des coups se distribuer à son occasion, comme cela arrivait quelquefois ; les nations au contraire lui donnèrent à l'envi le témoignage de leur satisfaction. Au dire des Picards, la sagesse et l'éloquence mêmes avaient été couronnées en sa personne. Les Allemands furent (J'avis que l'Université ne pouvait pas avoir pour chef un plus grand homme, et ils votèrent des remerciments aux intrants qui l'avaient choisi. Etienne Bonet, voyant l'assistance si bien disposée en sa faveur, la pria, comme d'une grâce qui mettrait le comble à sa reconnaissance, de vouloir bien l'accompagner jusqu'à son collège. On se rendit à sa requête avec d'autant plus d'empressement qu'on savait ce qu'il y avait au bout. Le meilleur vin de Sainte-Barbe avait été tiré, et des tables couvertes

1 . Thurot , De Porganisation de renseignement dans l'Université de Paris au moyen âge, p. 19; Robert Goulet, Compendium de multiplici parisiensis Unhersitatis magnifîcèntia ; Duboulay, Histona Univ., t. V, p. 550.

de pots et de gobelets attendaient ceux qui feraient Tascension de la |^ontagne^

Le rectorat de notre principal tombait sur la fin de Tannée scolaire. Il fut paisible. Le seul événement d'importance qui le signala, la mort de Louis XI, n'était pas de nature à jeter la perturbation dans T Université. On n'eut qu'à poursuivre auprès du nouveau gouvernement la confirmation des privilèges, et on se félicita de le trouver sur ce point de meilleure composition que celui du feu roi*.

Les registres de la Faculté de médecine nous apprennent qu'Etienne Bonet fut reçu licencié en 1484, et qu'il devint, l'année suivante, l'un des quatorze docteurs-régents qui enseignaient l'art de guérir à Paris.- Sans l'excessive rigueur avec laquelle la Faculté maintenait l'observation de ses statuts, il serait arrivé là deux ans plus tôt, car il s'était présenté à la licente dès 1 482 ; mais, pour n'avoir pas accompli divers actes surabondants de l'examen, il fut refusé. Ni ses larmes, ni la bonne amitié avec laquelle ses concurrents proposèrent d'attendre qu'il se fût mis en règle, ne purent attendrir les juges. Il fut remis à la promotion suivante, c'est-à-dire à delixans, parce que les licences en médecine ne se conféraient que les années paires*.

Ce ne fut pas le seul désagrément qu^il eut avec les examens. Pour ceux de ses élèves, il fut obligé de se mêler, en 1487, à l'un des procès incessants que ces épreuves engendraient dans la Faculté des arts.

1. Archives de TUniversité, registres n* 10, fol. 82, et n* 14, fol. 227

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