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CHAPITRE XXIII

Les collèges de Guyenue à Bordeaux et des Arts à Coîmbre. — Nouyel

ordre des études.

Ce n'est pas sortir de notre sujet que de suivre les barbistes dans les colonies qu'ils fondèrent au loin, et où ils portèrent les institutions de la mère patrie.

Depuis un siècle la ville de Bordeaux possédait dans ses archives le brevet d'une université qu'elle n'était point encore parvenue à établir^ lorsque le consulat par lequel elle était administrée en 1 534 pria André de Gouvéa de venir l'aider dans une entreprise que le progrès des lumières ne permettait plus de différer davantage. Il s'agissait de fonder un collège unique, au-dessus duquel fonctionneraient une école de droit civil et une école de médecine. Un méchant collège municipal, qu'on appelait le collège de Guyenne, existait déjà à Bordeaux. Jamais on n'avait pu décider les familles considérables du pays à y envoyer leurs enfants. Tout récemment un certain Tartesius ou Tartois, qui n'est pas autre que ce grand propagateur de l'étude des langues que nous avons vu opérer si malheureusement à Lisieux, était venu s'offrir comme devant mettre en un clin d'œil le collège de Guyenne au-dessus de tous les autres, et il n'avait réqssi qu'à sombrer dans un nouveau naufrage. C'est ce pauvre

établissement qui devait fournir à la fondation projetée par le consulat son nom, et ses bàtimenfs qu'on augmenterait de propriétés voisines. André de Gouvéa en aurait la direction; il y amènerait avec lui des maîtres de son choix. La ville se chargeait de tous les frais, et constituait pour le personnel enseignant des appointements capables d'attirer les hommes de mérite*.

André de Gouvéa ne prit conseil que de son ami Gelida ; il se décida promptement, et se mit en devoir de former son contingent de professeurs *.

Le premier qu'il porta sur sa liste fut Mathurin Cordier, nouvellement revenu de Nevers à Paris. 11 lui donna pour collègues Jean Binet , Claude Boudin, Jacques de Teyve, Nicolas de Grouchy, Guillaume de Guérente, et d'autres qu'op ne connaît pas. 11 a été dit en son lieu que Teyve fut élevé à Sainte-Barbe; Grouchy et Guérente y avaient passé soit comme élèves, soit comme professeurs : tous les deux Normands et gentilshommes, tous les deux unis par une amitié exemplaire, dont la communauté de talent formait le premier lien : Guérente, humaniste ; Grouchy , philosophe et antiquaire. Leurs noms sont comme inséparables dans tous les livres où il est question d'eux'.

Le collège de Guyenne partage encore avec Sainte-

1. De Lurbe, De scholis litterariis omnium gentium; Voulté, Epigrammata,], I, p, 71 ; Vinet, Sc/iola aquitanica,

2. Busînus, Fita /. Gelidœ ; Robertl Britanni Atrebatis episto^ larum libri duo, f. 29.

3. De Lurbe, Chronique bordelaise; Montaigne, Essais, I. I, ch. XXV ; de Thou, Hist. univers., t. III, p. 419. -

Barbe Thonneur d'avoir possède Gelida et Buohanan; mais Tun et Vautre ne s'adjoignirent que plus tard à la colonie, le premier par suite de mauvaises afTairet qui l'obligèrent de quitter le collège du cardinal Lemoine, dont il était devenu principal; le second fuyant le courroux du primat d'Ecosse, qu'il avait oiTensë *.

Le succès du nouvel établissement ne se fit pas at« tendre. Dès la première année le nombre des écoliers fut considérable, et il ne fit qu'augmenter par ia suite, à mesure qu'on se déshabitua. d'envoyer la jeunesse bordelaise apprendre le latin soit à Bourges, soit à Poitiers, soit à Toulouse. Des noms qui sont restés immortels ne tardèrent pas à figurer sur la liste des élèves formés par nos professeurs barbistes : Montaigne, La Boëtie, Joseph Scaliger, Jacques Mendès de Vasconcellos, qui leur, fut amené de Portugal par l'évéque de Viseu'.

Des difficultés furent suscitées cependant par ceux qu'offusque toute entreprise qui réussit. On blâma, comme une chose incompatible avec l'intérêt public, la trop grande indépendance laissée a l]administrâtioD du collège, et avec le concours des commis de la ville, qui étaient désolés de n'avoir plus la haute main dans cette partie du service, on s'efforça de provoquer une réforme en répandant le bruit que la réforme était décidée. L'alarme se mit entre les professeurs, au point que plusieurs se disposaient déjà à déserter la place, quand le parlement , instruit de ce qui se passait, les fit venir à sa barre, André de Gouvéa à

i . Businus, Fita Gelidae ; Buchanan, De vita sua. 2. Diogo Barbosa, Bihliothcca iusiiana,t. I, p. 675.

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leur, tête. Le premier président, parlant au nom de sa compagnie et du consulat , les remercia en termes magnifiques des services qu'ils rendaient journellement à la cité ; il les exhorta à persévérer, les rassura sur leur situation, leur démontra la futilité des propos dont ils s'étaient prématurément effrayés, et enfin les renvoya à leurs travaux, en leur déclarant que la cour les prenait désormais sous sa protection spéciale *.

Une autre fois la malveillance chercha à compromettre le collège pour des placards satiriques qui furent affichés dans lés rues après l'exécution du premier protestant qu'on supplicia à Bordeaux. Toute une chambrée d'écoliers fut mise en prison pour ce fait, qui, après qu'on en fut venu aux informations, se réduisit à de simples soupçons contre la personne d'un domestique. Le pauvre hère fut remis entre les mains de Gouvéa pour recevoir le châtiment de la salle *.

Mais c'est moins l'histoire du collège de Guyenne qu'il convient d'exposer ici, que le tableau de son régime intérieur; car on verra là ce que la pédagogie avait accompli de progrès en un quart de siècle, et l'on aura l'image des règlements qui étaient en vigueur à Sainte-Barbe : image perfectionnée, il est vrai, plusieurs 'améliorations auxquelles s'opposait la force des traditions universitaires ayant pu être effectuées sur cette terre vierge du Bordelais *,

i. Lettre de Robert Breton à Gelida, fol. 37 du recueil indiqué, ci-dessus. Voy. page 229, note 2.

2. Théodore de Bèze, Histoire des Églises du royaume de France,

3, Tout ce qui suit est dré du règlement d* André de Gouvéa,

â32 HISTOIRE

André de Gouvéa s'appliqua à mettre en pratique la doctrine des humanistes qui voulaient que les jeunes esprits fussent familiarises avec les formes ora* toires de la pensée, plutôt qu'exercés à la recherche de sa nature. Il réduisit à deux ans le cours de philosophie, qui était de trois à Paris, et il bannit des études littéraires tout exercice préparatoire sur la logique.

Il mit ensuite une sollicitude qu'on ne saurait trop louer à ce que tous les élèves de chaque classe profi* tassent des soins du professeur. Cest pourquoi il augmenta le nombre des classes dites de grammaire , en les portant de dix à douze, et il voulut que dans toutes les classes, particulièrement dans les basses, il y eût plusieurs sections où les élèves, répartis d'après leur force respective, seraient soumis à des exercices gradués. Cela se fit sans allonger le temps des études, des examens continuels ayant lieu dans le cours de Tannée pour constater les progrès accomplis et faire passer à mesure les sujets d'une section ou d'une classe dans la section ou dans la classe supérieure.

Les classes, comme à Paris, étaient assimilées aux légions romaines , et ceux qui les composaient , désignés, ainsi qu'autrefois les légionnaires , par leur adjectif ordinal , depuis les primani^ qui répondaient aux rhétoriciens actuels, jusqu'aux decumani ou commençants. Les deux classes ajoutées par Gouvéa formèrent des subdivisions de la septième et de la sixième; les élèves, selon qu'ils appartinrent à l'une ou à l'autre

imprimé à Bordeaux, sous le titre de : Schola aquitanica (iii-i2), avec une préface d'Élic Vinet, datée de 1583.

subdivision 9 ajoutèrent à leur dénomination ordinale répithète majores om minores.

L'ordre et la propreté régnaient dans les salles destinées aux leçons. Les enfants ne se roulaient plus dans la poussière du carreau; ils étaient assis sur des escabeaux soigneusement alignés. La neuvième et la huitième, incomparablement plus fréquentées que les autres classes, parce qu'on y donnait l'instruction élémentaire suffisante au plus grand nombre, étaient disposées en amphithéâtre, les escabeaux séparés en dix sections sur onze gradins successifs.

Trois fois par jour, selon l'ancien usage, le son de la cloche ramenait les élèves devant leurs professeurs ; mais les heures étaient changées. La classe courte se tenait à midi, après le dîner ; les deux classes de deux heures avaient lieu, le malin à huit heures, et le soir à trois.

La classe de midi était pour Fexposilion des principes, celles du matin et du soir pour l'explication des auteurs. Tout cela se livrait à petite dose. A partir de la huitième, les élèves copiaient quelques lignes d'un auteur ou une règle du rudiment, qui devaient servir de texte à la leçon, et ce qu'ils avaient copié, ils étaient tenus de le savoir par cœur; L'un d'eux récitait le premier membre du passage transcrit, un autre en faisait la paraphrase en latin , un troisième traduisait mot à mot en français, et ainsi de suite. Le maître introduisait à mesure les rematques qu'il -jugeait convenables, puis à la fin il se livrait à un genre d'interrogation on ne peut plus fructueux, retournant de toutes les façons la pensée de l'auteur expliqué, et demandant ce que l'expression serait devenue dans tel

OU tel cas. Les enfants apprenaient par là la propriété des termes, en même temps qu'ils se familiarisaient avec les règles de la grammaire et les ressources de la syntaxe.

Quant au gothique procédé des disputes , il n'était plus guère maintenu que pour mémoire dans les classes de grammaire, une demi*heure seulement étant réservée après la classe du matin pour que les élèves, sans quitter leurs places, s'interrogeassent mutuelle^ment sur ce qu'Us venaient d'entendre. Ce qui leur restait de temps, après l'accomplissement des devoirs de chaque jour, ils l'employaient à composer des thèmes ou des vers latins sur des matières dictées par le maître, et ils en rapportaient des copies qui étaient corrigées publiquement.

Les classes du samedi étaient employées à la récitation générale de tout ce qu'on avait appris dans la semaine. Les disputes de ce jour-jà étaient plus longues et établies sur un autre pied. Elles consistaient en un véritable examen que six élèves de chaque classe, à tour de rôle, subissaient de la part de six autres élèves de la classe supérieure : ainsi les pri^ mani étaient juges des secuiidani^ les secundard des tertiànif etc. L'épreuve portait sur des compositions écrites, dont le sujet était laissé au choix des auteurs. On en faisait des copies en gros caractères, que ron attachait sur la devanture de chaque classe. Les examinateurs lisaient, faisaient tout haut leurs remarques, discutaient les objections de qui voulait leur en pré^ senter, et classaient enfin dans Tordre de mérite les six copies , dont les auteurs ne se faisaient connaître qu'après le jugement reiidu.

Cette participation de la jeunesse à renseignement n'existait qu'à partir de la huitième. Dans les deux classes inférieures le professeur faisait tout, sauf que celui des decumani déléguait aux plus forts de ses triaires le soin d'apprendre leurs lettres aux nouveaux, qui ne les savaient pas. Toute la partie du programme relative à Tinstruction élémentaire fut écrite sous la dictée du bon Cordier, qui y fit passer la tendresse de son cœur pour le jeune âge. On y rencontre des détails charmants, comme par exemple la tolérance recommandée au mattre s'il arrive que des bonshommes accompagnent les devoirs d'écriture dont il serait satisfait à d'autres égards : la raison est qu'il faut prendre garde de mettre obstacle chez les enfants à la manifestation de la pensée.

Cicéron, Térence et le rudiment de Despautère étaient la base de l'ejaseignement du latin. En cinquième on commençait à composer des vers, et l'explication d'Ovide était ajoutée à celle des prosateurs. On n'abordait Virgile qu'en seconde, et Horace qu'en première. Les préceptes de la rhétorique étaient exposés dès la troisième. La classe de midi, en seconde et en première, était consacrée à l'étude de l'histoire d'après Justin et Tite-Live. Il y avait en outre pour les primani des concours de déclamation qui avaient lieu le dimanche dans la grande salle, devant toutes les classes assemblées. C'est pour ces exercices que Buchanan écrivit ses tragédies 'de Saint Jean-Baptiste et d'Alceste, cette dernière traduite d'Euripide. Guérente et Muret, qui débuta à Bordeaux en 1543, travaillèrent aussi pour le même répertoire. Ceux des élèves qui récitaient le mieux étaient choisis pourre-

présenter la pièce avec Tappareil théâtral, devant un public invité. Montaigne loue fort ce divertissement : il raconte qu'il y était maître ouvrier pour Fassurauce de son visage et la souplesse de sa voix *.

Cinq classes supérieures, dont l'accès était ouvert aux auditeurs du dehors, représentaient à la fois, au collège de Guyenne, le double cours de philosophie et les leçons extraordinaires de Sainte-Barbe,

C'étaient d'abord les deux années de philosophie, dont les élèves étaient distingués par les noms de dia^ lectici et de physici. Les exercices y étaient réglés comme dans les classes de grammaire, sauf que les disputes duraient deux heures. Chaque année eut son professeur en titre, contrairement à l'usage de Paris, d'après lequel un seul régent était chargé de toute l'instruction philosophique d'une même promotion d'écoliers. Tant que Gouvéa i;^sta principal à Bordeaux, la chaire de dialectique fut occupée par Nicolas de Grouchy. Ce savant fit imprimer un résumé de ses leçons, qu'Élie Vinet regardait comme le chef-d'œuvre du genre. C'étaient les Prseceptiones dialecticœ^ livre que ne possède aucune de nos bibliothèques.

Deux autres chaires, une pour le grec et une pour les mathématiques, étaient établies dans des condi-* lions tout à fait différentes. On y faisait tous les jours une leçon d'une heure, dans l'intervalle qui s'écoulait entre la classe de midi et celle du soir. Tous les élèves en grammaire, depuis la cinquième, étaient tenus de suivre le cours de grec. L'assistance à celui de mathématiques était obligatoire seulement pour les secun-

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