II
MONTALEMBEin
Le 19 novembre 1833, un voyageur arriva à Marbourg , ville de la Hesse électorale , située sur les bords charmants de la Lahn : il s'y arrêta pour étudier l'église gothique qu'elle renferme, célèbre à la fois par sa pure et parfaite beauté , et parce qu'elle fut la première de r.VIlemagne où l'ogive triompha du plein cintre dans la grande rénovation de Part au treizième siècle. Cette basilique porte le nom de Sainte-Elisabeth, et il se trouva que ce jour-là était le jour même de sa fête. Dans Téglise, aujourd'hui luthérienne, comme toute cette contrée , on ne voyait aucune marque de solennité; seulement, en l'honneur de ce jour, et contre l'habitude protestante, elle était ouverte, et de petits enfants y jouaient en sautant sur des tombes. L'étranger parcourut ses vastes nefs désertes et dévastées, mais encore jeunes d'élégance et de légèreté. H vit adoswie à
un pilier la statue d'une jeune femme en habits de veuve, au visage doux et résigné, tenant d'une main le modèle d'une église, et de l'autre faisant aumône à un malheureux estropié. Plus loin, sur des autels nus, et dont nulle main sacerdotale ne vient jamais essuyer la poussière, il examina curieusement d'anciennes peintures sur bois à demi effacées, des sculptures en relief mutilées, mais, les unes comme les autres, profondément empreintes du charme naïf et tendre de Tari chrétien. Il y distingua une jeune femme effrayée, qui faisait voir à un guerrier couronné son manteau rempli de roses ; plus loin, ce même guerrier, découvrant avec violence son lit, y trouvait le Christ couché sur la croix ; plus loin encore, tous deux s'arrachaient avec unegrande douleur des bras l'un de l'autre; puis on voyait la jeune femme, plus belle que dans tous les autres sujets, étendue sur son lit de mort au milieu de prêtres et de religieuses qui pleuraient : en dernier lieu, des évêques déterraient un cercueil, sur lequel un empereur déposait sa couronne. On dit au voyageur que c'étaient là des traits de la vie de sainte Elisabeth, souveraine de ce pays, morte, il y avait six siècles à pareil jour, dans cette même ville de Marbourg, et enterrée dans cette même église. Au fond d'une obscure sacristie, on lui montra la châsse d'argent couverte de sculptures qui avait renfermé les reliques de la Bienheureuse jusqu'au
IXTRODUCnON. 7
BXMoent où l*ua de ses descendants, devenu protestant, les en avait arrachées et jetées au tent. Sous le baldaquin en pierre qui couvrait autrefois cette châsse, il vît que chaque marche était profondément creusée ; et on lui dit que c'était là la trace des pèlerins innombrables qui étaient venus s'y agenouiller autrefois, mais qui depuis trois siècles n'y venaient plus. H sut qu'il y avait bien dans cette ville quelques fidèles et un prèlre catholique, mais ni messe ni souvenir quelconque pour la Sainte dont c était ce jour-là même l'anniversaire. La foi qui avait laissé son empreinte profonde sur la froide pierre, n'en avait laissé aucune dans les cœurs.
L'étranger baisa cette pierre creusée par les générations fidèles, et reprit sa course solitaire; mais un doux et triste souvenir de cette Sainte délaissée, dont il était venu, pèlerin involontaire, célébrer la fête oubliée, ne le quitta plus. Il entreprit d'étudier sa vie ; il fouilla tour à tour dans ces riches dépôts d'antique science que la docte Allemagne offre en si grand nombre*. Séduit et charmé chaque jour davantage par ce qu'il y apprenait sur elle, cette pensée devint peu à peu l'étoile directrice de sa marche. Après avoir épuisé les livres et les chroniques, et consulté les manuscrits les plus né-
* Ces recherches ont été depuis complétées par d'autres dans diîenes bihliothèques de Flandre et dMtalie, surtout dans la Vaticaoe et la Laurentienne.
gligés, il voulut, comme Tavait fait le premier des anciens historiens de la Sainte, interroger les lieux et les traditions populaires ^ Il alla donc de ville en ville, de château en château, d'église en église, chercher partout les traces de celle qui a été de tout temps nommée dans r Allemagne catholique la chire sainte Elisabeth. Il essaya en vain de visiter son berceau à Presbourg, dans la lointaine Hongrie; mais du moins il put séjourner dans ce célèbre château de Wartbourg, où elle vint tout enfant, où elle vécut jeune fille, puis mariée avec un époux tendre et pieux comme elle; il put gravir les rudes sentiers par où elle allait distribuer aux pauvres, ses plus chers amis, d'inépuisables aumônes. Il la suivit à Creuzburg, où elle fut mère pour la première fois ; au monastère de Reinhartsbrùnn, où il lui fallut quitter à vingt ans son bien-aimé, qui allait mourir pour le tombeau du Christ; à Bamberg, où elle trouva un asile contre de cruelles persécutions ; sur la sainte montagne d'Ândechs, berceau de sa famille, où elle apporta en offrande sa robe de noces, lorsque, d'épouse tendrement chérie, elle fut devenue veuve errante et exilée. A Erfurlh, il approcha de ses lèvres le pauvre verre qu'elle
* Cum non invenirem, ubi requiesccrel pes affectus mei^ visitavi monachorum et monialiuai monasteria, ivi ad civitates castraque et oppida; interrogavi personas antiquissimas et veraces : dilexi litteras, historiae hujus integritatem, et rei gestœ yeritatem in bis omnibus investigans. Theodor, Thur,, de vita B. EHsabethœ Prolog.
a laissé en souvenir d*elle à d'humbles religieuses. Enfin à Marbourg, où elle consacra les derniers jours de sa vie à des œuvres d'une héroïque charité, et où elle mourut à vingt-quatre ans, il revint prier sur sa tombe profanée, et recueillir péniblement quelques souvenirs de la bouche d'un peuple qui a renié avec la foi de ses pères le culte de sa bienfaitrice.
Ce sont les fruits de ces longues recherches, de ces pieux pèlerinages, que renferme ce livre.
Souvent, en errant dans nos villes recrépies, ou dans nos campagnes dépeuplées de leurs anciens ornements, et d'où s*effacent chaque jour les monuments de la vie des aïeux, la vue d'un débris qui a échappé aux dévastateurs, d'une statue couchée dans l'herbe, d'une porte cintrée, d'une rosace défoncée, vient éveiller Timagination ; la pensée en est frappée, non moins que les regards ; on s'émeut, on se demande quel rôle ce fragment a pu jouer dans l'ensemble ; on se laisse entraîner involontairement à la réflexion, à Tétude : peu à peu l'édifice entier se relève aux yeux de l'âme, et quand cette œuvre de reconstruction intérieure s'est accomplie, on voit l'abbaye, l'église, la cathédrale se redresser dans toute sa noblesse, toute sa beauté ; on croit errer sous ses voûtes majestueuses, mêlé aux flots du peuple fidèle, au milieu des pompes symboliques et des inefTables harmonies du culte antique.
4 0 IMRODUCTIOiN.
C'est ainsi que celui qui a écrit ce livre, ayant voyagé longtemps dans les contrées étrangères et les siècles passés, a ramassé ce débris, et qu'il l'offre à ceux qui ont la même foi et les mêmes affections que lui, pour les aider à reconstruire dans leur pensée le sublime édifice des âges catholiques.
Grâce aux monuments nombreux et vraiment précieux qui nous sont restés sur la vie de sainte Elisabeth, dans les grandes collections historiques de l'Allemagne comme dans les manuscrits de ses bibliothèques ; grâce aux détails innombrables et tout à fait intimes qui nous ont été transmis sur elle par des narrateurs, les uns contemporains, les autres dominés par le charme que son caractère et sa destinée sont si propres à exercer sur toute âme catholique ; grâce à cette réunion tout à fait rare de circonstances heureuses, on peut se proposer un double but en racontant cette vie. Tout en restant fidèle à ridée fondamentale d'un pareil travail, qui doit être de donner une vie de Sainte, une légende des siècles de foi, on peut en outre espérer de fournir un tableau fidèle des habitudes et des mœurs de la société d'une époque où Tempire de TÉglise et de la chevalerie était à son apogée. On a senti depuis longtemps que l'histoire même purement profane d'une ère si importante pour les destinées de l'humanité, ne peut que gagner en profondeur et en exactitude par les recherches particulières
unmoDucnoff . 4 <
qui porteraient sur les objets des plus ferventes croyances et des plus chères affections des hommes de ce temps. Nous osons dire que dans Thistoire du moyen âge il y a peu de biographies qui prêtent mieux que celle de sainte Elisabeth à une étude semblable.
D'un autre côté, avant de parler plus au long de cette Sainte et des idées qu'elle représente, il nous semble qu'il convient de tracer une esquisse de l'état de la ebrélienté au temps où elle vécut ; car tout serait inexplicable dans sa vie, pour qui ne connaîtrait et n'apprécierait pas son siècle. Non-seulementsa destinée, sa famille, son nom, se trouvent liés de loin ou de près à une foule d'événements de ce temps, mais son caractère offre de trop nombreuses analogies avec tout ce que le monde voyait alors sur une plus grande échelle, pour qu'il ne soit pas indispensable de rappeler, à ceux qui nous liront, les principaux traits de l'ensemble social où son nom occupe une place si vénérée. Qu'il nous soit donc d'abord permis de détourner d'elle leur attention, pour la concentrer sur ses contemporains et son époque.
Née en 1207, morte en 1231, sa rapide carrière se place au milieu de cette première moitié du treizième siècle, qui est peut-être la période la plus importante, la plus complète, la plus resplendissante de l'histoire de la société catholique. Il serait, du moins à ce qu'il nous
semble, difiîcile de trouver, en parcourant les glorieuses annales de TÉglise, une époque où son influence sur le monde et sur la race humaine dans tous ses développements fût plus vaste, plus féconde, plus incontestée. Jamais peut-être TËpouse du Christ n'avait régné avec' un empire si absolu sur la pensée et sur le cœur des peuples. Elle voyait tous les éléments anciens, contre Icquels elle avait eu à se débattre si longtemps, enfin vaincus et transformés à ses pieds. L'Occident tout entier ployait avec 'un respectueux amour sous sa sainte loi. Dans la longue lutte qu'il lui a fallu soutenir depuis sa divine origine contre les passions et les révoltes de rhumanilé déchue, jamais elle ne les a plus victorieusement combattues, plus énergiquement domptées. Certes, sa victoire était loin d'être complète, et ne pouvait pas l'être, puisqu'elle est ici-bas pour combattre, et qu'elle attend le ciel pour triompher; mais au moins alors, plus qu'à aucun autre moment de ce rude combat, lamour de ses enfants, leur dévouement sans bornes, leur nombre et leur courage chaque jour croissants, les saints que chaque jour elle voyait éclore parmi eux, offraient à cette mère immortelle des forces et des consolations dont elle n'a été depuis que trop cruellement privée.
Le treizième siècle est d'autant plus remarquable sous ce rapport, que la lin du douzième était loin de
IKTRODlCTiUN. 43
iaire bien augurer du siècle suivant. En effet, l'écho de cette grande voix de saint Bernard, qui semble lavoir rempli tout entier, s'était affaibli vers sa fin , et afec lui la force extérieure de la pensée catholique. La Ameste bataille de Tibériade, la perte de la vraie Croix , et la prise de Jérusalem par Saladin (1187), avaient montré l^Occident vaincu par l'Orient sur le sol sacré que les croisades avaient racheté. Les débauches et la tyrannie de Henri II d'Angleterre, l'assassinat de saint Thomas Becket, la captivité de Richard Cœur de Lion , les violences de Philippe Auguste contre sa femme bgerburge, les atroces cruautés de l'empereur Henri YI en Sicile, tous ces triomphes de la force brutale n'indiquaient que trop une certaine diminution de la Torce catholique, tandis que le progrès des hérésies vaudoise et albigeoise, et les plaintes universelles sur le relâchement des clercs et des ordres religieux, dévoilaient un mal dangereux au sein même de TÉglise. Mais une glorieuse réaction ne devait pas tarder à éclater. Avec les dernières années de ce siècle (1198), on voit monter sur la chaire de Saint-Pierre un homme dans la force de Tâge, qui devait, sous le nom d'Innocent Ul, lutter avec un invincible courage contre tous les adversaires de la justice et de l'Église, et donner au monde peutêtre le modèle le plus accompli d'un souverain pontife, le type par excellence du vicaire de Dieu. Comme cette
grande figure domine tout le siècle qu'il avait inauguré, on nous pardonnera d'en retracer quelques détails. Gracieux et bienveillant dans ses manières; doué d'une beauté physique peu commune ; plein de confiance et de tendresse dans ses amitiés ; généreux à Texcès dans ses aumônes et ses fondations ; orateur éloquent et fécond ; écrivain ascétique et savant ^ ; poêle même , comme le démontrent la belle prose Veni, Sancte Sptritus, et le Stabat Matei\ cette sublime élégie qu'on lui a longtemps attribuée ; grand et profond jurisconsulte , comme il convenait de Têtre au juge en dernier ressort de toute la chrétienté ; protecteur zélé des sciences et des études religieuses ; veillant avec sévérité au maintien des lois de l'Église et de sa discipline ; il avait ainsi toutes les qualités qui eussent pu illustrer sa mémoire, s'il avait été chargé du gouvernement de l'Église dans une époque paisible et facile, ou si ce gouvernement s'était alors borné au seul soin des choses spirituelles. Mais une autre mission lui était réservée. Avant de monter sur le trône sacerdotal , il avait compris et même publié dans ses œuvres le but et la destinée du pontificat suprême, non pas seulement pour le salut des âmes et la conservation de la vérité catholique, mais pour le bon gouvernement de la société chrétienne :
• Voyez ses Sermoïis et ses traités De contemptu mufidi, et sur les Sept psaumes pénitentiaux.
INTRODUCTION. f5
toutefois, plein de défiance en lui-même, à peine esMl élu qu'il demande avec instance à tous les prêtres de Tunivers catholique des prières spéciales pour que Dieu réclaire et le fortifie ; et Dieu exauce cette prière universelle en lui donnant la force de poursuivre et d'accomplir la grande œuvre de saint Grégoire VU. Jeune encore , et pendant qu'il étudiait à l'université de Paris, il avait été en pèlerinage à Cantorbéry, au tombeau de saint Thomas le martyr ; et Ton comprend tout ce qu'il dut puiser d*amour, auprès de ces reliques sacrées, pour la liberté de TËglise, dont il fut désormais le victorieux champion. Mais, tandis qu'il défendait cette liberté suprême, la constitution de l'Europe à cette époque lui conférait la glorieuse fonction de veiller en même temps à tous les intérêts des peuples, au maintien de tous leurs droits , à l'accomplissement de tous leurs devoirs. 11 fut, pendant tout son règne de dix-huit années, à la hauteur de cette colossale mission. Quoique sans cesse menacé et attaqué par ses propres sujets, les turbulents habitants de Rome, il plan<iit sur l'Église et le monde chrétien avec un calme imperturbable, avec une sollicitude permanente et minutieuse, portant partout un regard de père et de juge. De llslande à la Sicile, du Portugal jusqu'en Arménie, pas une loi de l'Église n'est transgressée qu'il ne la relève, pas une injure n'est infligée au faible qu'il n'en
demande réparation, pas une garantie légitfmé n*est attaquée qu'il ne la protège. Pour lui, la chrétienté tout entière n'est qu'une majestueuse unité , qu'un seul royaume sans frontières intérieures et sans distinction des races, dont il est le défenseur intrépide au dehors, et le juge inébranlable et incorruptible au dedans. Pour la mettre à l'abri de ses ennemis extérieurs, il réveille l'ardeur défaillante des croisades ; il se montre dévoré plus que personne de cette sainte ardeur des combats pour la Croix, dont saint Grégoire VII ' avait ressenti les premières atteintes, et qui enflamma tous les pontifes romains jusqu'à Pie II, qui mourut croisé. Le cœur des papes était alors comme le foyer d'où cette ardeur rayonnait sur toutes les nations chrétiennes; leurs yeux étaient sans cesse ouverts sur les dangers qui menaçaient l'Europe : et tandis qu'Innocent s'efforçait, chaque année, de lancer contre les Sarrasins, vainqueurs à l'Orient , quelque armée chrétienne, au Nord il propageait la foi parmi les peuples slaves et sarmates; et à l'Occident, en prêchant aux rois d'Espagne la concorde et un effort décisif contre les Maures, il présidait à leurs victoires miraculeuses. Il ramenait à l'unité catholique , par la seule force de la persuasion et l'autorité de son grand caractère, les royaumes les plus éloignés, comme l'Arménie et la Bulgarie , qui , victorieuses des armées la-
» Ep. s. Greg. VU, lib. ii, 3K
lirrRODUCTION. 47
tines, n'hésitent pas à s'incliner devant la seule parole d'Innocent. A un zèle infatigable et exalté pour la vérité, il savait joindre la plus haute tolérance pour les personnes ; il protégeait les Juifs contre les exactions de leurs princes et les aveugles fureurs de leurs concitoyens, comme les vivants témoins de la vérité chrétienne ' , imitant du reste en cela tous ses prédécesseurs sans exception : il correspondait même avec les princes musulmans, dans l'intérêt de la paix et de leur salut*. Tout en luttant avec une rare perspicacité et une inépuisable constance contre les innombrables hérésies qui éclataient dès lors et menaçaient les fondements de l'ordre social et moral de tout l'univers, il ne cessait de prêcher aux^ catholiques vainqueurs et irrités, aux évêques eux-mêmes , la modération et la clémence '. 11 cherche longtemps à réunir, par des voies de douceur et de conciliation, l'Ëglise schismatique d'Orient à celle d'Occident ; puis, lorsque le succès inespéré de la quatrième croisade, en renversant l'empire de Byzance, eut soumis de force à son autorité cette moitié égarée du monde chrétien, et doublé ainsi sa puissance, il recommande la douceur envers l'Ëglise vaincue ; et, loin d'exprimer un seul sentiment de joie ou d'orgueil en
1 Ep. ir, 302, ap. Hurter, i, 313.
* Voyez sa leUre au sultan Malek-el-Adhel.
» Ep. XII, 67, 69.
Havrci. Tll. — • Sainte iUiabeth. i. ^
apprenant cette conquête, il refuse de s'associer à la gloire et au triomphe des irainqueurs; il repousse toutes leurs excuses, tous leurs prétextes religieux, parce quMls avaient méconnu dans leur entreprise les lois de la justice, et oublié le tombeau du Christ ! C'est que , pour lui, la religion et la justice étaient tout, et qu'il avait identifie sa vie avec elles. Son âme était enflammée d'un amour passionné de la justice qu'aucune acception de personnes, aucun obstacle, aucun échec ne pouvait diminuer ni arrêter ; ne comptant pour rien les succès ni les défaites, dès que le droit était intéressé à une cause ; doux et miséricordieux envers les faibles et les vaincus ; inflexible pour les puissants et les orgueilleux ; partout et toujours protecteur de l'opprimé , de la faiblesse et de Téquité, contre la force triomphante et injuste. C'est ainsi qu*on le voit défendre avec une sorte de noble acharnement la sainteté du lien conjugal, comme la clef de voûte de la société et de la vie chrétienne. Aucune épouse outragée n'implorait en vain son intervention puissante. Le monde le vit avec admiration lutter pendant quinze années contre son ami et son allié Philippe Auguste, et défendant les droits de cette infortunée Ingerburge, venue du fond du Danemark pour être l'objet des mépris de ce prince, seule, emprisonnée , abandonnée de tous au milieu de la terre étrangère, excepté par le pontife, qui sut enfin la faire
rétablir sur le trône de son époux , au milieu des ap* plaudissements du peuple, heureux de voir qu'il y avait dès ce monde une justice paiement sévère pour tous'. C'était dans le même esprit qu'il veillait avec une sollicitude paternelle, et jusque dans les pays les plus lointains, sur les titres des légitimes héritiers des cou-* lonnes et sur le sort de plus d'un royal orphelin. Nous voyons qu'il sut maintenir dans leur droit et leur héritage les princes do Norwége, de Pologne et d'Arménie (1199), les infantes de Portugal, le jeune roi Ladislas de Hongrie, et jusqu'aux fils des ennemis de l'élise, tels que Jacques d'Aragon, dont le père avait été tué en combattant pour les hérétiques, et qui, captif lui-même de l'armée catholique, fut libéré par ordre d'Innocent ; tels encore que Frédéric II, Tunique héritier de la race impériale de Hohenstaufen, le rival le plus redoutable du Saint-Siège, mais qui, laissé orphelin à la garde d'Innocent, est élevé, instruit, défendu par lui, et maintenu dans son patrimoine avec l'affection et le dévouement, uoa plus d'un tuteur, mais d'un père. Il nous parait surtout admirable, alors qu'il offre un asile, au pied de son trône, au vieux Raymond de Toulouse, l'ancien et
^ U fat de même le défenseur triomphant de la reine Marie d'Aragon, devenue importune à son mari débauché, et de la reine Adélaïde de Bohême, que son époux voulait répudier pour faire on mariage plus avantageux, et qu'un concile avait déjà condamnée.
opiniâtre ennemi du catbolicisrae, et à son jeune fils ; lorsqu'il plaide lui-même leur cause contre les prélats et les croisés victorieux; lorsqu'après avoir prodigué les plus tendres conseils à ce jeune prince, après avoir essayé en vain de fléchir ses vainqueurs, il lui assigne, malgré leurs murmures, le Comtat et la Provence, pour que le fils innocent du coupable dépouillé ne soit pas sans patrimoine'. Gomment s'étonner si, à une époque où la foi était regardée comme la base de tous les trônes, et lorsque la justice ainsi personnifiée était assise sur la chaire de Pierre, les rois cherchaient à s'y rattacher par les liens les plus forts? si le vaillant Pierre d'Aragon ne croit pas pouvoir mieux garantir la jeune indépendance de sa couronne, qu'en traversant les mers pour la déposer aux pieds d'Innocent, et la recevoir comme vassal de sa main? si Jean d'Angleterre, poursuivi par la juste indignation de son peuple, se proclame, lui aussi vassal de cette Église qu'il avait si cruellement persécutée, sûr d'y trouver un refuge et un pardon que les hommes lui refusaient? si, outre ces deux royaumes, ceux de Navarre, de Portugal, d'Ecosse, de Hongrie et de Danemark s'honoraient d'appartenir, en quelque sorte, au Saint-
^ Les données des historiens contemporains sur ce trait de la vie d'Innocent se trouvent confirmées de la manière la plus remarquable par l'Histoire de la croisade contre les Albigeois, en vers provençaux, publiée par M. Fauriel dans la collection des Documents inédits sur Thistoire de France : yev^ 3160 à 3735.
sida, où furent resserrés tous les liens de TËglise ; où les jugements de Dieu, dégénérés en abus de la force, furent définitivement abolis; où la communion pascale fut prescrite ; où fut établie cette procédure criminelle * qui a servi de modèle à celle de tous les tribunaux séculiers ; où furent enfin présentés, pour ainsi dire, au monde chrétien, ces deux grands ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, qui devaient l'animer d'une vie nouvelle, et qu'Innocent III eut la gloire de voir tous deux nattre sous son pontificat^.
Les successeurs de ce grand pape ne dérogèrent pas, et offrent, pendant près d'un demi-siècle, le spectacle sublime d'une lutte soutenue avec les seules forces de la foi et de la justice, contre toutes les ressources du génie et de la puissauce humaine, concentrées dans l'empereur Frédéric II, et employées pour amener le triomphe de la force matérielle. Honorius III a le premier à lutter avec ce pupille ingrat du Saint-Siège. Doux et patient, il semble placé entre deux combattants impérieux et inflexibles. Innocent III et Grégoire IX, comme
^ Au huitième canon de ce concile.
* Les travaux des historiens protestants de l'Allemagne, Jean de MûUer, Wilken et Raumer, ont enfin rendu hommage au génie et aux vertus de ce grand pontife, si indignement méconnu par tant d'historiens français. Et depuis, un écrivain du môme pays, M. Hurter, dans son Histoire d'Innocent III et de ses contemporains, a élevé à sa gloire et à celle de l'Église un monument qui mérite la reconnaissance de tous les amis de la vérité.
pour montrer jusqu'où pouvait aller la longanimité apostolique. Il prêchait aux rois sa propre mansuétude' ; il épuisait son trésor pour fourair aux frais de la croisade. Il eut le bonheur de confirmer solennellement les trois saints ordres qui devaient, en quelque sorte, allumer un nouveau foyer de charité et de foi dans le cœur des peuples chrétiens : les Dominicains (1226), les Franciscains (1223), et les Carmes (1226). Malgré sa douceur, il se vit forcé de mettre l'empereur, une première fois, au ban de l'Ëglise, en laissant à Grégoire IX le soin de continuer le combat. Celui-ci, octogénaire au moment oii il ceignit la tiare (1227), montra pendant ses quinze ans de règne la plus indomptable énergie, comme s*il avait rajeuni en devenant dépositaire de la puissance déléguée par rËtemel. Ce fut lui qui fut le protecteur et l'ami de cette sainte Elisabeth, qui nous a amené à Tétude de ce siècle ; il la rapprocha de saint François d'Assise, dont elle sut imiter les héroïques vertus; il la protégea dans son veuvage et son abandon ; et quand Dieu l'eut appelée à lui, il proclama ses droits à la perpétuelle vénération des fidèles, en l'inscrivant parmi les saints. Mais c'est dans tous les rangs qu*il était le protecteur universel des faibles et des opprimés ; et, tandis
* Aa roi d^Ângleten-e , ut subjectos suos studeret regere in spiritu knitatis ; au roi de Bohème, sicut regem decet manmetum habere anir mum et clementem. Regest. Honor. UI, ix, 16, 25, ap. Raumer.
2i INTRODUCTION.
qu'il promettait son appui à la royale veuve de Thuringe, il étendait sa paternelle sollicitude sur les plus pauvres serfs des contrées les plus éloignées de la chrétienté, comme on le voit par sa lettre aux seigneurs polonais, où il leur reproche, comme un détestable forfait, d'user la vie de leurs vassaux, rachetés et anoblis par le sang de Jésus-Christ, à veiller sur des faucons ou des oiseaux de proie ^ Ami zélé de la vraie science, il fonde l'université de Toulouse, et fait rétablir celle de Paris par saint Louis, non sans avoir sagement protesté contre les envahissements de la philosophie profane dans la théologie. Par la collection des Décrétales, il a la gloire de donner à l'Église son code, qui était alors aussi celui de la société tout entière. Digne neveu d'Innocent III, il sut unir toujours la justice et la fermeté : réconcilié avec Frédéric II, après l'avoir excommunié d'abord, il le soutient avec une noble impartialité contre la révolte de son fils Henri (1235), et même contre les exigences trop grandes des villes lombardes, qui étaient cependant les meilleures alliées de l'Église (1237). Quand plus tard cet empereur manque à ses plus solennelles promesses, quand il faut une seconde fois l'excommunier, qu'il est beau de voir ce vieillard, presque centenaire, s'engager
*■ Animas fidelium quas J. C. redemit sanguine, avium intuitu vel ferarum, Satbanœ prœdam effici, detestabile decernimus etiniquum. Heg. Greg. IX, il, ap. Digby, Mores catholicù
hardiment dans une lutte désespérée, tout en recommandant à l'armée de Jean de Brienne, qui marchait contre le perfide empereur^ la clémence^ la douceur, le soin des prisonniers! Puis^ vaincu et abandonné de tous, assiégé dans Rome par Frédéric ligué contre lui avec les Romains eux-mêmes, il retrouve dans ce moment terrible, et au sein de la faiblesse humaine, cette force qui n appartient qu'aux choses divines : il fait tirer du sanctuaire les reliques des saints Apôtres, les promène en procession à travers la ville, et demande aux Romains s'ils veulent voir périr ce sacré dépôt, qu'il ne peut plus défendre sans eux. Aussitôt leur cœur est touché, ils jurent de mourir pour lui, l'empereur est repoussé, et l'Église délivrée * .
Après lui. Innocent IV (1242), jusqu'à son élection ami et partisan de Frédéric, à peine élu, sacrifie ses liaisons antérieures à l'auguste mission qui lui est confiée, et à cette admirable unité de vues qui avait dominé tous ses prédécesseurs depuis deux siècles. Poursuivi, menacé, enfermé entre les serres impériales qui, du nord et du midi, et d'Allemagne et de Sicile, font pour lui de Rome une prison, il faut bien qu'il s'échappe. Où trouvera-t-il un asile? Tous les rois, même saint Louis, le lui refusent : mais heureusement Lyon est libre et n'appartient qu'à un archevêque indépendant : Innocent
* Raynaldus, an. 4340.
y rassemble autour de lui en concile général tous les évèques qui peuvent échapper au tyran, et ses frères les cardinaux ; il donne à ceux-ci le chapeau rouge, pour leur montrer qu'ils doivent toujours être prêts à verser leur sang pour TËglise : et puis, du sein de ce tribunal suprême, que Frédéric avait lui-même invoqué et reconnu, et devant lequel ses avocats vinrent plaider solennellement sa cause, le pontife fugitif fulmine, contre le plus puissant souverain du monde, la sentence de déposition, comme oppresseur de la liberté religeuse, spoliateur de TËglise, hérétique et tyran V Triomphe à jamais mémorable du droit sur la force, de la foi sur l'intérêt matériel ! troisième acte de ce drame sacré, où saint Grégoire VU et Alexandre III avaient déjà foulé aux
^ Nous avons relevé sur sa tombe , dans l'église de Saint-Janvier, à Naples, cette épitapbe, que nous croyons peu connue :
Hic super is digDus requiescit Papa benignus,
Ortuâ de Flisco, sepultus tempore prieco,
Vir sacer et rectus, saDcto veiamine tectus :
Ut jam collapso mundo temeraria passo
Sancta mioistrari urbs posset quoque rectiûcari,
Concilium feclt veteraque Jura refecit.
Haeresb illUa tune extitit atqae recisa.
Mœiiia direiit ; rite sibi crédita rexit :
Stravit inimicuin Christi colubrum Fredericum.
Jonua de nato gaudet sic gloriûcato ;
Laudibus iuimensis urbd tu quoque Parthenopensis
Pulciira décore satis dédit hic sibi plurima gratis.
Hoc titulavit ita Umbertus Metropoiita.
On sait qu'il était Génois , et de la maison des comtes de Fiesque.
UITRODUCTION. 27
pieds l'éléraent rebelle aux acclamations des saints et ia bomaies! On sait assez comment la Providence se ebu^ea de ratifier cette sentence ; on connaît la chute d les dernières années de Frédéric, la mort prématurée de son fils, et la ruine totale de cette race redoutable. Par une admirable marque de la confiance absolue qu'inspirait la droiture du Saint-Siège, comme autrefois Frédéric lui-même, orphelin au berceau, avait été l^é à la protection dlnnocent lU, les proches et les alliés de son petit-fils Conradin, dernier et infortuné rejeton de la maison de Souabe, ne voulurent point confier sa tutelle à d'autres qu'au pontife même qui avait déposé son aïeul, et qui la géra loyalement, jusqu'à ce qu'elle lui fût trop tôt arrachée par le perfide Mainfroy.
La lutte se continue contre celui-ci et contre tous les autres ennemis de l'Église, avec la même intrépidité, la même persévérance, sous Alexandre lY (1254), digne rejeton de cette famille des Gonti, qui avait déjà donné au monde Innocent III et Grégoire IX, et après lui, sous Urbain lY (1261), ce fils de cordonnier qui, loin de rougir de son origine, fit peindre son père exerçant son métier sur les vitraux de Troyes ; qui eut la gloire de trouver un nouvel aliment à la piété catholique en instituant la fête du Saint-Sacrement (1264); et qui, inébranlable au milieu des plus grands dangers, meurt sans
n INTRODUCTION.
savoir où reposer sa tète, mais en laissant à TËglise la protection du frère de saint Louis, et une royauté française dans les Siciles. Cette conquête s^achève sous Clément rV, qui réclame en vain la vie de Conradin, victime innocente et expiatoire de sa coupable famille. Et ainsi se termine pour un temps cette noble guerre de l'Église contre l'oppression laïque, qui devait recommencer avec un tout autre succès, mais non avec moins de gloire, sous Boniface VIII.
II ne faut pas oublier que pendant que ces grands pontifes livraient cette guerre à outrance, loin d'être absorbés par elle, ils donnaient à l'organisation intérieure de r%Iise et de la société tous les soins qu'aurait pu comporter un état de paix profonde. Us continuaient l'un après l'autre, avec une invincible persévérance, l'œuvre gigantesque dont ils étaient chargés depuis la chute de l'empire romain, l'œuvre de mouler et de pétrir tous les divers éléments de ces races germaniques et septentrionales qui avaient conquis et ravivé l'Europe, d'y distinguer tout ce qui était bon, pur et salutaire, pour le sanctifier et le civiliser, et de rejeter tout ce qui était vraiment barbare. En même temps et avec la même constance, ils propageaient la science et les études ; ils les mettaient à la portée de tous ; ils consacraient l'égalité naturelle de la race humaine, en appelant aux plus hautes dignités de l'Église des hommes
nifs dans les dernières classes, pour peu qu'ils eussent de la vertu et du savoir ; ils élaboraient et promulguaient le magnifique ensemble de la législation ecclésiastique, et enracinaient cette juridiction cléricale dont les bienfaits étaient d'autant mieux sentis, que, seule alors, elle ne connaissait ni la torture ni aucune peine cruelle, et que seule elle ne faisait aucune acception de personnes parmi les chrétiens.
Assurément, dans le sein de TÉglise qui avait de pareils chefs, bien des misères humaines se trouvaient mêlées à tant de grandeur et de sainteté : il en sera toujours ainsi tant que les choses divines seront déposées entre des mains mortelles ; mais on peut, ce nous semble, douter si à aucune autre époque il y eu eut moins, et si jamais les droits de Dieu et ceux de l'humanité furent défendus avec un plus noble courage et par de plus illustres champions.
En face de cette majestueuse Ëglise s'élevait la seconde majesté devant laquelle les hommes de ce temps s'inclinaient ; ce Saint-Empire Romain, dont semblaient découler toutes les royautés secondaires. Malheureusement, depuis la fin de la maison de Saxe, au onzième siècle, il était devenu l'apanage de deux familles où le grand et pieux génie de Charlemagne s'était graduellement éteint, celles de Franconie et de Souabe. Elles y
substituèrent un esprit nouveau, impatient de tout joug spirituel, superbe et fier de la seule force des armes et du lien féodal, tendant sans cesse à confondre les deux puissances, à absorber TÊglise dans TEmpire. Cette funeste tendance, vaincue par saint Grégoire VU dans la personne de Henri IV, et par Alexandre III dans celle de Frédéric Barberousse, tenta un nouvel efiTort dans Frédéric II. Mais lui aussi trouva ses vainqueurs sur le Saint- Siège. Ce Frédéric II domine tout ce demi-siècle, que son règne embrasse presque en entier ' . U nous paraît impossible, même pour les yeux les plus prévenus, de n*ètre pas frappé d'une immense différence entre les commencements de son règne, alors qu*il était fidèle à TÊglise romaine qui avait si scrupuleusement veillé sur sa minorité S et ses vingt dernières années, qui virent se flétrir toutes les gloires diverses qui avaient environné sa jeunesse. Rien de plus éclatant, de plus poétique, de plus grandiose, que cette cour impériale à laquelle présidait un prince tout jeune, doué de toutes les qualités du corps et de Fesprit, enthousiaste des arts, de la poésie, de Tinstruction ; sachant lui-même six langues, et versé dans une foule de sciences; oc-
^ Roi de Sicile eu 1198, empereur en i2i5, mort eu 1250.
* Innocent Hl, Honorius 111 et Grégoire IX eurent tous trois part à sa tutelle, le premier comme pape, et les deux autres comme cardinaux.
troyant, pendant que le pape le couronnait à Rome (i220), au royaume de Sicile, des codes sages^ savants, et remarquables par leur unité ; et plus tard, après sa première réconciliation avec le Saint-Siège, publiant à Hayence les premières lois de l'Allemagne dans sa langue nationale ; réunissant autour de lui Télite de la chevalerie de ses \astes États, leur donnant l'exemple de la iraleur et du talent poétique, dans ses beaux palais de Sicile, où se trouvaient rapprochés les divers éléments de la civilisation germanique, italienne et orientale. Ce fut ce mélange qui le perdit : il eût été, dit un chroniqueur, sans rival sur la terre, s'il avait aimé son âme ' ; mais un penchant fatal l'entraînait vers les mœurs de l'Orient. Celui que l'on songea un moment à marier à sainte Elisabeth lorsqu'elle fut devenue veuve, et qui brigua lui-même la main de sainte Agnès de Bohême ', ' se renferma bientôt dans un honteux sérail, entouré de gardes sarrasines. A ^lic de ce sensualisme moral, il proclame bientôt une sorte de matérialisme politique, qui était au moins prématuré au treizième siècle : il renverse toutes les idées de la chrétienté, en allant au saint Sépulcre comme l'allié des princes musulmans, et
* Salimbine, ap* Raumer, m, 48.
« Elle le refusa pour devenir franciscaine : l'empereur, en l'apprenant, dit: « Si elle m'avait préféré un homme quelconque, je me serais vengé ; mais puisqu'elle ne me préfère que Dieu , je n'ai rien à dire. »
non plus comme le conquérant de la Terre-Sainte. De retour en Europe, peu satisfait de cette magnifique position d*empereur chrétien, le premier entre les puissants et les forts, et non le maître d'une foule d'esclaves, Yavoué de l'Ëglise, et non son oppresseur, il dépose dans la société les germes des funestes doctrines qui n'ont que trop fructifié depuis. Comme plus tard Louis XIY et Napoléon, enivré par sa puissance, rinterveution de toute force spirituelle lui répugne; et il fait publier par sou chancelier, Pierre des Vignes, que le droit de disposer de toutes choses divines et humaines appartient à l'empereur. Ce siècle était encore trop chrétien pour supporter un pareil envahissement sur la force vitale du Christianisme. Pour régner alors sur les convictions et les imaginations, il fallait, même dans la puissance laïque, un autre esprit : il se trouva dans saint Louis. Aussi voit-on ce Frédéric qui, selon la parole du saint roi, avait guerroyé Dieu de ses dons, frappé par les foudres de rËglise, faire chaque jour de nouveaux progrès dans la cruauté, la perfidie, la duplicité ^ ; accabler ses peuples d'impôts et de pénalités; faire douter de sa foi par l'excès de ses débauches, et mourir enfin retiré à l'extrémité de l'Italie, étoufi!é par son propre fils, au
^ Par exemple, le supplice du fils du doge Tiepolo, de Tévéquc d'Ârezzo; Temprisonnement des cardinaux qui se rendaient au concile que lui-même avait demandé.
milieu des Sarrasins, dont l'attachement ne le rendait que plus suspect aux chrétiens. Sous son règne, comme sous celui de ses prédécesseurs, TAllemagne, qui du reste le vit peu, était dans un état florissant : elle voyait grandir la puissance des Wittelsbach, en Bavière; elle admirait l'éclat des princes d'Autriche, de Frédéric le Victorieux, de Léopold le Glorieux, que l'on disait être brave comme un lion et pudique comme wie jeune fille* ; elle célébrait les vertus de la maison de Thuringe, sous le beau-père et le mari de sainte Elisabeth ; elle voyait dans l'archevêque Engelbert de Cologne* un martyr de la justice et de la sûreté publique, que l'Église se hàla de mettre au nombre des saints. Ses villes, comme celles des Pays-Bas, se développaient avec une puissante et féconde individualité : Cologne et Lubeck étaient au faîte de leur influence, et la célèbre Hanse commençait à se former. Sa législation se développait avec grandeur dans les deux Miroirs de Saxe et de Souabe, et dans une foule d'autres codes locaux, tous basés sur le respect des droits établis et des vieilles libertés, et qui respiraient un si noble mélange de la pensée chrétienne avec les éléments de l'antique droit germanique, non encore altéré par l'importation gibeline du droit romain. Enfln, elle comptait déjà parmi ses preux un véritable
* Guerre de la Warlbourh, 57, 44.
< Tué en 1225 par le comte d* Aliéna.
OUiTrcs. vu. — Sainte Éliiâbeth. i. 3
monarque chrétien : car il croissait en silence, à Tombre du trône des Hohenstaufeu^ ce Rodolphe de Habsbourg S digne d'être le fondateur d'une race impériale, puisqu'il sauva son pays de l'anarchie, et qu'il montra au monde un véritable représentant de Charlemagne. On put deviner son règne, lorsqu'à son sacre, ne trouvant pas de sceptre, il saisit le crucifix sur l'autel, et s'écria : « Voilà mon sceptre! je n'en veux pas d'autre. »
Si l'empire semblait sorti de ses voies naturelles, en revanche la France le remplaçait en quelque sorte, et lui dérobait ce caractère de sainteté et de grandeur qui devait donner tant de lustre à la royauté très-chrétienne. Mais elle-même renfermait dans son sein une j^aie profonde qu'il fallait cicatriser à tout prix, poâr que son unité et ses grandes destinées ne fussent pas à jamais compromises : c'était ce foyer d'hérésies à la fois antisociales et antireligieuses qui souillaient le Midi, et qui étaient enracinées dans les masses corrompues qu'on a désignées sous le nom d'Albigeois. On sait aujourd'hui à quoi s'en tenir sur les mœurs et les doctrines de ces hommes qui avaient pour dignes représentants des princes dont les désordres font frémir, et que des historiens prévaricateurs ont si longtemps fait valoir aux dépens de la vérité et de la religion. On sait qu'ils furent au
1 II fut présenté au baptême par Frédéric H en mai VUS. Raumer, m, 275.
moins autant persécuteurs que persécutés ' ; on sait qu'après tout ils étaient les agresseurs contre la loi commune de la société à cette époque. Non-^ulement la France, mais encore l'Espagne et l'Italie, eussent été rlès lors perdues pour la foi et la vraie civilisation, si la croisade n'avait pas été victorieusement prêchée contre cet impur foyer de doctrines païennes et orientales. Sans doute pour dompter cette rébellion contre le Christia* nisme on employa trop souvent des moyens déplorables, dont la charité chrétienne a horreur, que la postérité doit réprouver, et que le Saint-Siège réprouva toujours, même au plus fort de la lutte. Mais il est reconnu aujourd'hui que ces cruautés étaient au moins réciproques ; et l'on n'a pas encore, que nous sachions, trouvé le moyen de faire la guerre, et surfont une guerre de religion, avec indulgence et aménité. Celui qui fut dans cette lutte terrible le champion du catholicisme , Simon de Montfort, a sans doute terni une partie de sa gloire par une trop grande ambition, et par une rigueur que la bonne foi ne saurait excuser ; mais il lui en reste assez pour que les catholiques ne rougissent plus de la proclamer hautement. L'histoire offre assurément bien peu de caractères aussi grands que le sien par la volonté , la persévérance, te courage, le mépris
» Voyez Michelet, Uist. de France, U, 470; et surtout la Vie de saint Dominique, par le P. Lacordaire.
de la mort ; et quand on songe à la ferveur et à Thumililé de sa pieté, à la pureté inviolable de ses mœui*s, à cet inflexible dévouement à l'autorité ecclésiastique, qui Tavait fait se retirer tout seul du camp des croisés devant Zara, parce que le pape lui avait défendu de guerroyer contre les chrétiens, on conçoit tous les excès de son indignation contre ceux qui troublaient la paix des consciences et renversaient toutes les barrières de la morale. Son caractère et son époque se peignent à la fois dans ce mot qu'il prononça au moment d'entreprendre une lutte inégale : « Toute l'Église prie pour moi, je ne saurais succomber. » Et encore, loi*sque poursuivi par l'ennemi, et ayant passé avec sa cavalerie une rivière que les gens à pied ne pouvaient franchir, il la repasse avec cinq hommes seulement, en s'écriant : « Les pauvres du Christ sont exposés à la mort , et moi je resterais en sûreté ! Advienne de moi la volonté du Seigneur, j'irai certainement avec eux * ! »
La bataille décisive de Muret (1212), qui assura la victoire de la foi , peint aussi ,' par le contraste de ses deux principaux personnages, la nature de cette lutte : l'un, Montfort, à la tête d'une poignée de combattants, cherchant dans la prière et les sacrements les droits de demander une victoire qui ne pouvait être qu'un miracle; l'autre, Pierre d'Aragon, venant, affaibli par la
1 Vaulx-Cernay, ap. BficheleU
débauche, se faire battre et tuer au sein de sa nombreuse armée ^
Pendant que cette lutte s'achevait, et préparait la réunion directe de ces provinces reconquises avec la couronne de France, un roi digne de son surnom, Philippe Auguste, entourait cette couronne des premiers rayons de la gloire et de l'influence morale fondées sur la religion, qu'elle devait si longtemps conserver. Jeune encore lorsqu'on lui demandait à quoi il songeait pendant ses longues et fréquentes rêveries : « Je songe, répond-il, au moyen de rendre à la France l'éclat et la force qu'elle avait sous Charlemagne'. » Et, pendant son long et glorieux règne, il ne cesse de se montrer fidèle à cette grande pensée. La réunion de la Normandie et des provinces enlevées à l'assassin Jean sans Terre, jette les véritables fondements de la puissance des monarques français. Après avoir fait ses preuves pour la cause du Christ à la croisade, il se montre pendant toute sa vie l'ami et le plus ferme appui de l'Église'; et il le prouve par le plus pénible sacrifice, en triomphant de sa répugnance enracinée pour Tépouse que Rome lui imposait. Réconcilié avec son peuple par sa réconciliation avec elle, il reçoit bientôt du ciel sa récompense
* Vaulx-Cernay, ap. Michelet.
' Silv. Girard. Cambreasis, ap. Recueil des Historiens, xviii.
' 11 ne combattait jamais le dimanche.
dans la gi ande victoire de Bou\ines (1215) ; victoire aussi religieuse que nationale, remportée sur les ennemis de l'Église aussi bien que sur ceux de la France. Cela est suffisamment établi par tout ce que les historiens nous ont transmis sur les projets impies des confédérés qui étaient tous excommuniés, par les ardentes prières des prêlres pendant le combat, par les belles paroles de Philippe à ses guerriers : « L'Église prie pour nous : je vais combattre pour elle, pour la France, et pour vous*. » Autour de lui combattent tous les héros de la chevalerie française, Matthieu de Montmorency, Enguerrand de Coucy, Guillaume des Barres, et Guérin de Senlis, pontife, ministre et guerrier à la fois. L'ennemi défait, ils s'associent à leur roi pour fonder, en l'bonneur de la sainte Vierge, l'abbaye de Notre-Dame de la Victoire, destinée à consacrer, par le nom de Marie, la mémoire d'un triomphe qui avait sauvé l'indépendance de la France.
La grandeur de la royauté française, et sa domination sur les provinces méridionales qu'elle devait finir par absorber, ne firent que croître sous le règne court, mais prospère, de Louis VIII, mort victime de sa chasteté, ainsi que sous la brillante régence de Blanche de Castille, aussi tendre mère que souveraine courageuse et sage, qui disait mieux aimer voir tous ses enfants mourir que commettre un péché mortel, et qui n'en sut pas
> Guillaume le Breton, etc.
moins bien veiller à leur grandeur temporelle ; Blanche, objet bien naturel du romanesque amour de Thibaut de Champagne, le poéte-roi, et qui portait à notre sainte Elisabeth une si tendre dévotion * . Cette régence annonce dignement le règne de saint Louis, ce modèle des rois, sur qui la pensée de l'historien se reporte comme sur le personnage peut-être le plus accompli des temps modernes, tandis que la prière du chrétien honore en lui la réunion de toutes les vertus qui peuvent mériter le ciel. En lisant l'histoire de cette vie si sublime et si touchante à la fois, on se demande si jamais le Roi du ciel a eu sur la terre un serviteur plus fidèle que cet ange, couronné pour un temps d'une couronne mortelle, afin de montrer au monde comment Thomme peut se transfigurer par la foi et l'amour. Quel cœur chrétien pourrait ne pas tressaillir d'admiration en songeant à tout ce qu'il y a eu dans cette âme de saint Louis ; à ce sentiment si violent et si pur du devoir ; à ce culte exalté et scrupuleux de la justice ; à cette exquise délicatesse de conscience , qui rengageait à répudier les acquisitions illégitimes de ses prédécesseurs, aux dépens même de la sûreté publique et de TafiTection de ses sujets ; à cette sollicitude si tendre pour les âmes d'autrui ; à cet amour immense du prochain qui débordait de son cœur, qui, après avoir inondé son épouse chérie, sa mère, ses frères,
1 Voyez chap. xxvi de l'histoire.
dont il pleurait si amèrement la mort, allait chercher le dernier de ses sujets, et le dirigeait pendant ses heures de délassement vers la chaumière des pauvres, qu'il soulageait lui-même I Et cependant, à toutes ces vertus de saint il savait unir la plus téméraire bravoure ; c était à la fois le meilleur chevalier et le meilleur chrétien de France : on le vit à Taillebourg et à la Massoure. C'est qu'il pouvait combattre et mourir sans crainte, celui qui avait fait avec la justice de Dieu et des hommes un pacte inviolable; qui savait, pour lui rester fidèle, être sévère contre son propre frère ; qui n'avait pas rougi, avant de s'embarquer pour la croisade, d'envoyer par tout son royaume des moines mendiants, chargés de s'informer auprès des plus pauvres gens s'il leur avait été fait quelque tort au nom du roi, et de le réparer aussitôt à ses dépens. Aussi, comme s'il eût été une sorte d'incarnation de l'équité suprême, il est choisi pour arbitre dans tous les grands procès de son temps, entre le pape et l'empereur, entre les barons de l'Angleterre et leur roi : captif et enchaîné par les infidèles, c'est encore lui qu'ils prennent pour juge. Poussé deux fois par l'amour du Christ sur la plage barbare, après la captivité il y trouve la mort ; c'était une sorte de martyre, le seul qui fût à sa portée et le seul trépas digne de lui. Sur son lit de mort il dicte à son fils ses mémorables Instructions, les plus belles paroles qui soient jamais sorties de la bouche
INTRODUCTION. il
d'un roi. Avant de rendre le dernier soupir, on l'entend murmurer à voix basse : « 0 Jérusalem, Jérusalem! » Était-ce à celle du ciel ou à celle de la terre qu'il adressait ce regret ou cet espoir sublime? Il n'avait pas voulu entrer dans celle-ci par traité et sans son armée, de peur que son exemple n'autorisât les autres rois chrétiens à faire de même. Us firent mieux : pas un n'y alla après lui. II fut le dernier des croisés, des rois vraiment chrétiens, des rois pontifes : il en avait été le plus grand. Il nous a laissé deux monuments immortels, son oratoire et son tombeau , la Sainte-Chapelle et Saint-Denis, tous deux purs, simples, élancés vers le ciel comme luimême. 11 en a laissé un plus beau et plus immortel encore dans la mémoire des peuples : le chêne de Yincennes.
En Angleterre, la race perverse des rois tiormands, tous oppresseurs de leur peuple, et tous oppresseurs acharnés de TÉglise, n'avait pu opposer à Philippe Auguste que l'infâme Jean sans Terre , et à saint Louis que le pâle et faible Henri III. Mais si la royauté y est scandaleuse, l'Église y brille de tout son éclat, et la nation y conquiert de vitales et durables garanties. L'Église surtout avait été heureusement dotée en Angleterre d'une suite de grands hommes sur le siège principal de Cantorbéry, qui est peut-être sans pareille dans ses annales. Etienne Langton fut, sous le règne de Jean, le digne successeur de saint Dunstan, de Lanfranc, de saint
Anselme, de saint Thomas Becket, et le digne représentant d'Innocent III. Après avoir défendu avec une invincible intrépidité les franchises ecclésiastiques, il se place à la tète des barons insurgés, et réunis en armée de Dieu et de la sainte Église. Celte sainte ligue arrache au roi Jean la célèbre Grande Charte, base de cette constitution anglaise que les modernes ont tant admirée, oubliant sans doute qu'elle n'était que le produit de l'organisation féodale; et que cette Charte même, loin d'êlre une innovation , n'était qu'une réhabilitation des lois de saint Edouard, une confirmation du drait public de toute l'Europe de cette époque, fondé sur le maintien de tous les droits anciens et individuels. Sous Henri m, que le Saint-Siège maintint seul sur son trône chancelant, en empêchant la réunion avec la France par la conquête du fils de Philippe Auguste, l'Église eut aussi ses défenseurs courageux et ses nobles victimes dans saint Edmond de Cantorbéry, mort dans l'exil en 1242, et dans saint Richard de Winchester ; et la nation acheva de conquérir ses libertés^ sous la conduite du noble fils de Simon de Montfort, brave et pieux comme son père, vaincu et tué à la fin de sa carrière, mais non avant d'avoir fait de cette guerre populaire une croisade, et introduit les députés du peuple dans la première assemblée politique qui ait porté le nom, depuis si glorieux, de Parlement britannique (1258).
Vers le même temp&, en Ecosse, on voit le pieux roi Guillaume, allié d'Iimocent 111, afin de donner une preuve de son amour pour TËglise et la sainte Vierge, ordonner que le pauvre peuple se reposerait de ses travaux tous les samedis depuis midi (1202). Dans les royaumes Scandinaves, le treizième siècle commence sous le grand archevêque Absalon de Lund (1201)^ à la fois guerrier intrépide et saint pontife , bienfaiteur et civilisateur de ces peuples. La Suède grandissait sous le petit-fils de saint Éric ; et la Norwége, où s'était conservé le plus de traces de l'ancienne constitution germanique, goûtait sous Haquin V (1217-126â), son législateur principal , un repos inaccoutumé. Waldemar le Victorieux (1202-1252), le plus illustre des rois de Danemark , étendait son empire sur toutes les terres méridionales de la Baltique ; et, préludant à l'union de Calmar, concevait et était à la veille d'exécuter le projet grandiose de réunir sous un seul chef tous les pays riverains de la Baltique, lorsque la bataille de Bornhoveden (1227) vint donner le dessus aux races germaniques sur les races Scandinaves. Mais^ dans tout le cours de ses conquêtes, il ne perdait jamais de vue la conversion des peuples païens , à laquelle le Saint-Siège l'exhortait sans cesse ; ses efforts pour la propagation de la foi en Livonie se rencontraient avec ceux de l'Ordre des Porte-Glaives, fondé dans ce seul but (1203), et plus
k 4 INTRODUCTION.
lard avec l'Ordre Teutonique. La translation des principales forces de ce dernier Ordre en Prusse, pour y implanter le Christianisme (1234), est un fait immense dans l'histoire de la religion et de la civilisation du nord de l'Europe ; et si les passions humaines vinrent trop tôt se mêler à cette croisade , qui dura deux siècles, il n'en faut pas moins reconnaître que le Christianisme ne pénétra que grâce à elle dans ces populations obstinées, et admirer tout ce que firent les papes pour adoucir le régime de la conquête '. Sur la même ligne, la Pologne offrait déjà les bases du royaume orthodoxe ' ; l'archevêque Henri de Gnesen, légat d'Innocent III , y rétablissait la discipline et la liberté ecclésiastique contre les attaques du duc Ladislas ; sainte Hedwige, tante de notre Elisabeth , y donnait sur le trône l'exemple des plus austères vertus, et offrait à Dieu, comme un holocauste, son fils, mort martyr de la foi en combattant les Tartares. La Pologne, en opposant à ces hordes terribles qui avaient asservi la Russie et inondé la Hongrie un boulevard qu'elles ne purent jamais franchir, versa pendant tout ce siècle des flots de son sang , et apprenait ainsi à devenir ce qu'elle a toujours été depuis, la glorieuse victime de la Chrétienté.
^ En 1249, un légat du pape aUa en Prusse pour garantir aux populations conquises la liberté de mariage et de succession, etc. * Titre accordé depuis par les papes à la Pologne.
INTRODUCTION. i6
En redescendant vers le midi de l'Europe, et en contemplant cette Italie, qui était la plus animée et la plus brillante des nations chrétiennes, Tâme s'afflige d'abord au spectacle de ces cruelles et interminables luttes des Guelfes et des Gibelins, et de cet immense empire de la haine qui se propageait à la faveur de la guerre de principes dont ces partis tiraient leur origine. C'est ce funeste élément de la haine qui semble dominer l'histoire dltalie à toutes ces époques ; il se liait à je ne sais quelle politique païenne et égoïste , reste des souvenirs de la république romaine, qui l'emporta pendant tout le moyen âge, dans les cœurs italiens, sur l'idée de l'Église ou de l'Empire, et qui ne les dérobait que trop à la salutaire influence du Saint-Siège, dont ils auraient dû être les premiers sujets , et dont ils avaient pu apprécier la puissance et le dévouement pendant toute la lutte des cités lombardes contre les empereurs. Mais , quelque rebuté qu'on soit par ces discordes qui déchiraient le sein de l'Italie, comment ne pas céder à Tadmiration qu'excite le spectacle de l'immense énergie morale et physique, de l'ardeur du patriotisme, de la profondeur des convictions, qui est empreinte dans l'histoire de chacune des innombrables républiques qui couvraient son sol? On est stupéfait de cette incroyable fécondité de monuments, d'institutions, de fondations, de grands hommes en tout genre, guerriers, poètes, ar-
46 INTKODUCTION
listes, qu'on voyait éclore dans chacune de ces cités dltalie, aujourd'hui si désertes, si dépeuplées. Jamais assurément, depuis les beaux siècles de la Grèce ant'kfue, on n'avait vu un si puissant développement de la wlonté humaine, une si merveilleuse valeur donnée à l'homme et à ses oeuvres, tant de vie dans un si petit espaoe ! Mais quand on songe aux prodiges de sainteté que le treizième siècle vit naître en Italie, on comprend quel était le lien qui tenait ensemble tous -ces «cœurs impétueux ; on se souvient de ce fleuve de charité chré^ tienne qui coulait, profond et incommensurable, soiis ces orages et ces vagues furieuses. Au milieu de cette tnè\ée universelle, les villes se fondent et s'enrichissent, leur population est souvent décuple de ce qu'elle est de nos jours, les chefs-d'œuvre des arts s'y produisent, le commerce et surtout la science y grandissent chaque jour*. A l'inverse des pays germaniques, toute l'exi»lence politique et sociale se concentre avec la noblesse dans les villes, dont aucune cependant n'était alors assez prédominante pour absorber la vie des autres : et cette libre concurrence entre elles peut expliquer en partie la force inouïe dont elles purent disposer. La ligue des villes lombardes, triomphante depuis la paix de Constance, bravait victorieusement tous les efforts de la puis-
* La célèbre université de Padoue est fondée en i222; ceUes de Vicence en 1202, Verceil en 1228, Trévise en 1290, Naples en 12!«4.
LNTRODt'CTION. i7
sâQce impériale. Les croisades avaient donné un incaicalable essor au commerce et à la prospérité des républiques maritimes de Gènes et de Venise ; celle-ci soiiout, sous son doge Henri Dandolo , héros octogénaire et aveugle, devenait une puissance de premier ordre par la eonquéte de Constentinopie et de ce quart ft demi de Tempire d'Orient, dont elle fut si longtemps fi^. La ligue des villes toscanes, sanctionnée par Innocent ni, assurait «me nouvelle garantie à l'existence de ces cités éent l'histoire vaut celle des plus grands empires, telles que Pise, Lucques, Sienne, qui se donnait solennellemeiit à la sainte Vierge avant la victoire glorieuse de TArbia; Florence surtout, peut-être la plus intéressante unité des temps modernes. Â chaque page des annales de toutes ees villes , on trouve des traits de la plus touchante piété comme du plus généreux dévouein«t àia patrie. Pour n'en citer qu'un entre mille, quand OB voit un peuple se plaindre, comme celui de Ferrare, ({u'on ne l'impose pas assez pour les besoins de la patarie \ on ne se sent guère le courage d'être sévère envers des institutions qui codiportaient un tel degré de désintéressement et de patriotisme. Â côté de ce mouvemeift irorement italien, on sait que la grande lutte entre la puissance spiritudlle et la puissance temporelle y était plus flagrante que pai^out ailleurs ; et certes celle-ci ,
* Chron. Terrar., p. 433, ap. R^tinier. •
réduite à se faire représenter par l'atroce Eccelin, lieutenant de Frédéric II, rend suffisamment hommage à la supériorité morale de la cause de TËglise. Le midi de ritalie, sous le sceptre de la maison de Souabe, dut à Frédéric II et à son chancelier Pierre des Vignes, le bienfait d'une législation sage et complète, et tout l'éclat de la poésie et des arts ; mais en même temps il fut inondé par cet empereur et son fils Mainfroy de colonies sarrasines, jusqu'à ce que Rome y eût appelé une nouvelle race française , la maison d'Anjou , qui vint , comme autrefois les preux Normands, garantir l'indépendance de l'Église, et fermer aux infidèles cette porte de l'Europe.
Mais si l'historien catholique est forcé de lutter contre une certaine tristesse dans son jugement sur l'Italie, il ne trouve dans l'Espagne du seizième siècle que l'objet d'une admiration sans mélange. C'étaient alors, sous tous les rapports, les temps héroïques de cette noble nation ; les temps où elle méritait de conquépir, en même temps que son sol et son indépendance, le glorieux titre de monarchie catholique. Des deux grandes divisions de la Péninsule , l' Aragon nous montre d'abord, après ce roi Pierre III que nous avons vu tenir volontairement sa couronne d'Innocent III, et cependant mourir en combattant l'Église à Muret, son fils don Jacques le Conquérant, qui avait pour femme une sœur de sainte Ëli-
sabeth; qui mérita son surnom en enlevant aux Maures Majorque et Valence; qui écrivit, comme César, sa propre chronique, et qui, pendant soixante-quatre ans de règne et de combats, ne fut jamais vaincu, gagna trente victoires, et fonda deux mille églises ^ En Castille, le siècle s'ouvre sous le règne d'Alphonse le Bref, fondateur de Tordre de Saint-Jacques et de l'université de Salamanque', ces deux gloires de l'Espagne. A côté du roi brille l'illustre Roderic Xiraenès, archevêque de Tolède (1208- 1215), digne précurseur de celui qui devait, deux siècles plus tard, immortaliser ce même nom : il était à la fois, comme tant d'autres prélats de ce temps, guerrier intrépide, profond politique, prédicateur éloquent, historien exact, et aumônier prodigue. Ce roi et ce primat furent les héros de la sublime journée de las Navas de Tolosa (16 juillet 1212), où l'Espagne fit pour l'Europe ce que la France avait fait sous Charles Martel, ce que fit plus tard la Pologne sous Sobieski, où elle la sauva de Tirruption de quatre cent mille Musulmans (|ui la prenaient à revers. L'empire du Croissant fut brisé à dater de cette glorieuse journée, véritable type d'une bataille chrétienne, consacrée dans la mémoire du peuple par des traditions miraculeuses, et que le grand Innocent 111 ne crut pouvoir dignement célébrer qu'en instituant la fête
* Bern. Gomes, Vit. Jac. /.
* D'abord à Palencia; Uransférée à Salamaaque ea 1213.
Œairet. Vil. « Sainte Âlitabctti. i. ^
du Triomphe de la Croix, qui s'observe encore aujourd'hui à pareil jour en Espagne. A Alphonse succède saint Ferdinand, contemporain et cousin germain de saint Louis^ et qui ne dérogea point à cette illustre parenté, puisque, comme Louis, il réunit toutes les gloires du guerrier chrétien à toutes les vertus du saint, et le plus tendre amour de son peuple au plus ardent amour de Dieu. Il ne voulut jamais consentir à grever ses sujets de nouveaux impôts : « Dieu pourvoira, disait-il, par d'autres ressources à notre défense ; je crains plus la malédicliou d'une seule pauvre femme que toute l'armée des Maures! x> Et cependant il poursuit avec un bonheur sans pareil l'œuvre de l'affrandhissemenl national; il prend Cordoue, le siège du califat d'Occident; et, après avoir dédié la principale mosquée à la sainte Vierge, il fait reporter à Gompostelle, sur les épaules des Maures, les cloches que le calife Almanzor en avait enlevées ^ur celles des Chrétiens. Conquérant du royaume de Murcie en 1240, de celui de Jaên en 1246, de Séville enfin en 1248, il ne laisse plus aux Arabes que Grenade; mais, humble au milieu de tant de gloire, et étendu sur son lit de mort, il s'écriait avec larmes : a 0 mon Seigneur, vous avez tant souffert pour Tamour de moi ! Et moi, malheureux, quai-je fait pour l'amour de vous'? »
^ Flos SaQClorum, ap. BoUandbt. 25 maii.
L'Espagne avait sa croisade permanente sur son propre sol ; le reste de l'Europe allait au loin la chercher, soit au nord contre les barbares, soit au midi contre les hérétiques, soit à l'orient contre les profanateurs du Saint Sépulcre- Cette grande pensée venait de temps à autre se jeter au travers de toutes les agitations locales, toutes les passions personnelles, pour les absorber toutes en une seule. Elle ne descendit au tombeau qu'avec saint Louis ; elle était encore dans toute sa force pendant la [crémière moitié du treizième siècle. Dès ses premières années. Foulques de Neuilly, rival de Pierre l'Ermite et de saint Beruard par l'éloquence et l'enthousiasme qu'il inspire, allant de tournois en tournois, fait prendre la croix à toute la chevalerie française : une année de barons s embarque à Venise et va renverser l'empire de Byzance, comme un acheminement à Jérusalem. Malgré Timprobation qu'une sévère équité fit prononcer à Innocent in contre cette étonnante conquête, on ne saurait disconvenir de sa grandeur, ni même du sentiment chrétien qui l'inspirait. On voit toujours les chevaliers français poser, comme première base de leurs négociations, la réunion de TËglise grecque avec Rome, et en faire le premier résultat de leur victoire. Cette conquête n'était d'ailleurs qu'un juste châtiment infligé à la perfidie des empereurs grecs, qui avaient toujours trahi la cause des croisés, et à leur peuple dégénéré et sanguinaire, tou-
jours esclave ou assassin de ses princes. Bien que l'idée de la croisade, en se portant sur différentes directions, dût nécessairement perdre de sa force, cependant cette force nous est révélée par tous ces princes généreux qui ne croyaient pas leur vie complète avant d'avoir vu la terre sainte ; tels étaient Thibaut de Champagne, à qui cette expédition a inspiré de si beaux vers, le saint et pieux Louis, mari de notre Elisabeth, que nous verrons mourir en chemin; Léopold d'Autriche, et jusqu'au roi lointain de Norwége, qui voulut être le compagnon de saint Louis. I^s femmes de ces preux n'hésitaient pas à les accompagner à ces dangereux pèlerinages, et l'on comptait presque autant de princesses que de princes dans les camps des croisés. Les enfants même subissaient l'entraînement général, et sur tous les points de l'Europe on vit avec émotion cette croisade d'enfants, en 1212, dont l'issue fut si funeste, puisqu'ils y périrent tous, mais qui était une preuve suprême de cet amour du sacrifice, de ce dévouement exclusif aux croyances et aux convictions qui animait Thomme de ces temps-là, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Ce que ces petits enfants avaient tenté de faire avant Tàge, des vieillards usés par les années ne se lassèrent pas de l'entreprendre, témoin ce Jean de Brienne, roi de Jérusalem, qui, après une vie tout entière consacrée aux combats de la foi et de TËglise, même contre son propre gendre
liNTRODL'CTlON. 53
Frédéric II, va, déjà plus qu'octogénaire, se charger de défendre le nouvel empire latin d'Orient. Après des succès presque miraculeux, il expire à quatre-vingt-neuf ans, épuisé par la victoire plus encore que par la vieillesse, et ayant dépouillé la pourpre impériale et sa glorieuse armure pour se revêtir de Thabit de Saint- François, et mourir sous ces insignes d'un dernier triomphe (1237).
A côté de ces manifestations individuelles de zèle, l'Europe voyait encore fleurir comme milice permanente de la Croix les trois grands ordres militaires, les fraternités belliqueuses du Temple, de Saint-Jean de Jérusalem et de Sainte-Marie des Allemands. Ces derniers avaient pour grand maître , pendant les premières années du treizième siècle, Hermann de Saltza, illustre par ses nobles et infatigables efforts pour concilier TËglise et l'empire, et sous le règne de qui eut lieu la première expédition des chevaliers Teutoniques en Prusse, tandis que l'un des foyers principaux de l'Ordre, et plus tard sa capitale, était auprès du tombeau de sainte Elisabeth de Marbourg.
Ainsi donc, à l'Orient, la prise de Constantinople et la ruine de l'empire grec par une poignée de Francs; en Espagne, las Navas de Tolosa et saint Ferdinand ; en France, Bouvines et saint Louis; en Allemagne, la gloire et la ruine des Hohenstaufen ; en Angleterre, la Grande
Charte; au sommel du monde chrétien, le grand Innocent m et ses héroïques successeurs : en voilà assez, ce nous semble, pour assigner à l'époque de sainte Elisabeth une place mémorable dans l'histoire de l'humanité. Et si nous en cherchons les idées fondamentales, il sera facile de les trouver, d'une part, dans la magnifique unité de cette Église à laquelle rien n'échappait ; qui proclamait dans ses plus augustes mystères, comme dans ses moindres détails, la suprématie définitive de l'esprit sur la matière ; qui consacrait, avec une prudente et paternelle sollicitude, la loi de l'égalité parmi les hommes, et qui, en garantissant au plus pauvre serf la liberté du mariage et la sainteté de la famille, en lui assignant dans les temples une place à côté de ses maîtres, surtout en lui ouvrant l'accès de toutes les dignités spirituelles, creusait un abîme entre sa condition et celle de l'esclave le plus favorisé de l'antiquité. En face d'elle, le pouvoir laïque, l'Empire, la royauté, souvent profané par les passions de ceux qui en étaient dépositaires, mais retenu par mille liens dans la voie de la charité ; trouvant partout dans ses écarts les barrières élevées par la foi et rËglise ; n'ayant pas encore appris à se délecter dans ces législations générales, qui trop souvent écrasent le génie des nations sous le niveau d'une uniformité stérile ; chargé au contraire de veiller au maintien de tous les droits individuels et des coutumes saintes des ancè-
très, au développement régulier des besoins locaux et des inclinations particulières; enfin, présidant à cette grande organisation féodale qui était fondée tout entière sur le sentiment du devoir comme entraînant le droit à sa suite, et qui donnait à l'obéissance toute la dignité d'une vertu et tout le dévouement d'une affection. Les horreurs commises par Jean sans Terre pendant sa longue lutte contre l'Ëglise, la misérable décrépitude de l'empire byzantin, montrent assez ce qu'eût été, à cette époque, la puissance laïque livrée à ellemême, tandis que son alliance avec TÉglise donnait au monde des saints couronnés comme saint Louis et saint Ferdinand, c'est-à-dire des rois comme on n'en a jamais vu depuis.
Voilà pour la vie politique et sociale de ce siècle. La vie de l'àme et des croyances, la vie intérieure, en tant qu'on peut la distinguer de celle qui précède, nous offre un spectacle plus grand et plus merveilleux encore, et qui se rattache biea plus intimement à la vie de la Sainte dont nous avons écrit Thifitoire. Â côté de ces grands événements qui changent la face des empires, nous verrons des révolutions plus complètes et plus durables encore dans le royaume des esprits ; à côté de ces illustres guemers, de ces saints assis sur le trône, nous verrons l'Église enfanter et envoyer à la recherche des
ànies d'invincibles conquérants et des armées de saints i^^crutés dans tous les rangs de la société chrétienne.
En effet, une grande corruption de mœurs s'était à la longue introduite dans cette société : formulée en hérésies de diverses natures, elle la menaçait de toute part ; la ferveur et la piété s'étaient ralenties ; les grandes fondations des siècles précédents, Cluny, Cîteaux, Prémonlré, les Chartreux, ne sufGsaient plus pour la vivifier, tandis que dans les écoles une aride logique en desséchait trop souvent les sources. Il fallait à la chrétienté malade quelque remède nouveau et souverain ; il fallait à ses membres engourdis une secousse violente; il fallait à sa tète, à l'Église de Rome, des bras nouveaux et plus puissants. Dieu, qui n'a jamais manqué à son épouse, qui a juré de ne lui manquer jamais, lui envoya le secours désiré et nécessaire.
C'étaient des visions bien prophétiques que ces rêves où Innocent Ul et Honorius III virent la basilique de Latran, la mère et la cathédrale de toutes les églises chrétiennes*, au moment de s'écrouler, et soutenue, soit par un mendiant italien, soit par un pauvre prêtre d'Espagne. Le voilà ! Ce prêtre qui descend des Pyrénées dans le midi de
* On lit dans Tinscription, seul reste de rancienne façade, sur le portail moderne de Saint-Jean de Latran : « Dogmale papali datur « ac simul imperiali, quod sim cunclarum mater et caput eccle- « siarum, etc. n
la France envalii par les hérétiques, qui \a nu-pieds à travers les ronces et les épines pour les prêcher, c'est ce grand saint Dominique de Gusraan', que sa mère^ pendant qu'elle le portait dans son sein, vit sous la forme d'un chien ayant une torche enflammée dans sa gueule, emblème prophétique de sa vigilance et de son zèle brûlant pour l'Eglise : une étoile resplendit sur son front quand on le présente au baptême : il grandit dans la pureté et la piété, n'ayant d'autre amour que cette Vierge divine dont le manteau lui semblait envelopper toute la céleste patrie ^ : ses mains exhalent un parfum qui inspire la chasteté à tous ceux qui en approchent : il est doux, aimable, humble envers tous : il a le don des larmes en grande abondance : il vend jusqu'aux livres de sa bibliothèque pour soulager les pauvres : il veut se vendre lui-même pour racheter une âme captive des hérétiques. Mais, pour sauver toutes les âmes qui périclitaient au milieu de tant de dangers, il conçoit l'idée d'un Ordre de religieux, non plus reclus et sédentaires, mais qui erreraient de par le monde pour chercher partout l'impiété et la confondre, qui seraient les Prêcheurs de la foi. 11 va à Rome afin d'y faire confirmer son salutaire projet; et dès la première nuit il voit en songe le
> Né eu il70 ; commence à prêcher ea 1200 ; mort en 1221. « Totam cœlestem patriam omplexando dulciler conlinebal. Act, SS. August.y t. 1 , p. b83.
Christ qui s'apprête à frapper le monde coupable; mais Marie intervient, et présente à son fils, pour Tapaiser, Dominique lui-même avec un autre qu'il n^avait jamais vu. Le lendemain, en entrant dans une église, il y voit un homme en haillons, qu*il reconnaît pour être le compagnon que la Mère du Rédempteur lui avait donné; aussitôt il se précipite dans ses bras : <x Tu es mon frère, a dit-il, tu cours dans la même lice que moi : soyons (c ensemble, et nul ne prévaudra contre nous. » El, ëès ce moment, ils n'eurent plus qu'un cœur et qu*une àme ' . Ce mendiant était saint François d'Assise, le glorieux pauvre du Christ'. Lui aussi avait conçu le projet de reconquérir le monde par l'humilité et l'amour, en devenant le Mineur, le moindre de tous les hommes. It entreprend de rendre un époux à cette divioe Pauvreté, restée veuve depuis la HM>rt du Christ*. A vingt-cinq ans, il brise tous les liens de la famille, de l'honneur, de la bienséance, et descend nu de sa montagne d'Assise pour offrir au monde l'exemple le plus complet de la
> lu oscula saacta rueas et sinceros aoiplexus, dixit Dominicus : Tu es socius meus, tu currcs pariter; steaius simul, et nulius adversarius praBvaielilt. ËituxM: ergo facli sunt cor unum et aiùiu4 uaa ia Domino. Act. SS. August, t. 1, p. 576.
* Il glorioso poverello di Christo. — iNé en 1 182, mort en 1226.
' Quesla, privala del primo marilo,
Mille e ceal' anni e plù dispelta e «cura Fino a coslui si stelU aensa invito...
Damte, Purad,y c. xi.
de la Croix qui lui eût été donné depuis que cette croix avait élé plantée sur le Calvaire. Mais, loin de réroller le inonde par cette folie, il le subjugue. Plus ce ^Mime insensé s'avilit à dessein pour se rendre digne, pir son humilité et le mépris des hommes, d'être le vaisseau de Tamour, et plus sa grandeur éclate et rayonne au loin, plus les hommes se précipitent sur ses pas ; les uns ambitieux de se dépouiller de tout comme lui, les autres avides au moins de recueillir sa parole inspirée. C*est en vain qu'il va chercher en Egypte le martyre; rOrient le renvoie à l'Occident, qu'il lui faut féconder, non pas de son sang, mais de ce fleuve d'amour qui s'échappait de son cœur, et de ces cinq plaies dont il avait reçu la glorieuse communication de Celui qui avait aiii.é le monde jusqu'à la mort. Lui aussi, c'était le monde entier qu'il embrassait dans son amour : tous les hommes d'abord, et avec un abandon sans bornes : a Si je ne don- 8 nais pas, » dit-il en se dépouillant de son seul vêtement pour en couvrir un pauvre, « ce que je porte à ceci lui qui en a plus besoin que moi, je serais accusé de « vol par le grand aumônier qui est dans le deV. » Puis toute la nature, animée et inanimée : il n'y a point de créature qui ne soit son frère ou sa sœur, à qui il ne prêche la parole du Père commun, qu'il ne veuille dé-
' Pro furto mibi reputo a magno ËleemotfyDario iniputandum si boc quod fero, non dedero magis egenU. Act. SS. Octob., t II.
livrer de l'oppression de l'homme, et dont il ne soit prêt à racheter les douleurs. « Pourquoi, dit-il à un boucher, « pourquoi suspendez-vous et torturez-vous ainsi mes « frères les agneaux * ?» Et à des oiseaux captifs : « Tource terelles, mes chères petites sœurs, simples, innocentes « et chastes, pourquoi vous ètes-vous laissé prendre « ainsi? » Il savait, dit son biographe, saint comme lui, que toutes les créatures avaient la même origine que la sienne; et il a montré par sa tendresse envers elles, comme par leur miraculeuse obéissance envers lui, ce (|ue l'homme victorieux du péché, et qui a rétabli en lui-même les rapports naturels avec Dieu, peut être pour cette nature qui n'est déchue qu'à cause de lui, et qui attend de lui sa réhabilitation. Jésus et Marie lui ouvrent eux-mêmes tous les trésors de l'f^lise dans cette chëtive chapelle de la Portiuncule, qui nous est restée comme une relique précieuse de cette pauvreté dont il était, selon Bossuet, l'amateur désespéré * : le pape confirme ces faveurs célestes à la vue des roses blanches et rouges
< Quare fratres meos agniculos sic ligatos et suspensos excrucias?... Sororculœ meœ turtures , slmplices , innocentes et casts , ut quid ita vos capi permisistis?... Sciens creaturas quantumlibet panas, unum secum habere principium. S. Bon aventure, Vita S. Franc.y 176, ap. Bollandist.
' Heureux mille et mille fois le pauvre François, le plus ardent, le plus transporté, et, si j*ose parler de la sorte, le plus désespéré amateur de la pauvreté qui ait peut-être été dans l'Église ! Bossuet, Panégyrique de saint François»
IMTRODUCTlOiN. 64
>\\Mi François lui présente au milieu de Thiver. Puis il monte sur les rochers de l'Alverne pour y recevoir les sligmates trioniphants', qui devaient achever sa conformité avec le Sauveur, et faire de lui, aux yeux du peuple chrétien, le véritable porte-croix, le gonfalonnier du Christ • , tandis que le Saint-Siège le nommerait, trois siècles plus tard. Fange d'Orient, marqué du signe du Dieu vivant'.
A la vue de ces deux hommes, le siècle comprit qu'il était sauvé, que du sang nouveau allait être instillé dans ses veines; d'innombrables disciples se rangent sous ces entraînantes bannières : il s'élève un long cri d'enthousiasme et de sympathie qui se prolonge à travers les siècles, qui retentit partout, dans les constitutions des souverains pontifes comme dans les chants des poêtes\ € Quand l'Empereur qui règne toujours, dit Dante, voulut sauver son armée compromise, il envoya au secours de son épouse ces deux champions : leurs actes, leurs
^ Corpore suo Christi triumphalia stigmala praeferenti. Bulle d'Alexandre IV, Benigna.
* // gonfalanniere di Chrisio. Fiorctti dl S. Francesco, passiui.
* Aogelum illum asceudentem ab ortu solis babentem signuui Del Tjvi beatum Franciscuoi. Bulle de Léon X, Ite et vos in vineam neam, 1517.
* Cieco era il mondo ; tu fAilo vUare :
Librofo ; liallo mondato :
Morto ; Tbai stucitato :
Seeso ad inferoo ; failo al ciel montare.
GIJ1TT05E D'Aaczzo . CuHZ, à S. Fraiicesco.
paroles, ramenèrent le peuple égaré*. » « Ces deux
ordres, » dit Sixte lY en 1479, après deux siècles et
demi d'expérience, « comme les deux premiers fleuves
du paradis des délices, ont arrosé la terre de TÊglise
universelle par leur doctrine, leurs verlus et leurs mérites, et la rendent chaque jour plus fertile ; ce sont les
deux séraphins qui, élevés sur les ailes d'une contemplation sublime et d'un angélique amour, au-dessus de toutes les choses de la terre, par le chant assidu des louanges divines, par la manifestation des bienfaits immenses qu'a conférés au genre humain l'ouvrier suprême qui est Dieu, rapportent sans cesse dans les greniers de la sainte Église les gerbes abondantes de la pure moisson des âmes rachetées par le précieux sang de Jésus-Christ. Ce sont les deux trompettes dont se sert le Seigneur Dieu pour appeler les peuples au banquet de son saint Évangile' ! »
' QuBudo lo uiperador che sempre régna
Provide alla mllizia ch'era in forse...
a sua Bposa soccorse
CoD duo campioDi, al cui fare, al cui dire Lo popol disviato si i-accorse.
Paradiso, Xli.
' Instar duorum primorum fluminum à cœleslium voluptatum puradiso egredienlium SS. universalis Ecclesiœ terram..., irrigantes, luagis in dicm fructuosam efliciuut. Ui sunt duo Seraphim qui in sublimis contemplatiouis et seraphici amoris alis elevati, a terrenisque rébus abstracti, assiduo divinarum laudum clamore, et iminensorum beneficiorum humano generi a summo opifice Deo exhibitorum declaratione... Domino Deo mundaB segetis animarum scilicct Uedemptoii nostri J. C. preUosi sanguinis effusione rcdemp-
 peine les Ordres qui devaient mériter de si magnifiques éloges sont-ils nés, que déjà leur propagation e( leur puissance deviennent un des faits historiques les plus importants de Tépoque. L'Église se trouve tout à coup maîtresse de deux armées nombreuses, mobiles et toujours disponibles, qui se mettent incontinent à envahir le monde. En 1277, un demi-siècle après la mort (le saint Dominique, son Ordre avait déjà quatre cent dii-sept couvents dans toute l'Europe. Saint François, de son vivant, rassemble un jour cinq mille de ses moines à Assise ; et trente-cinq ans plus tard, à Narbonne, on trouve, en dénombrant les forces de l'Ordre séraphique, qu'il y avait déjà, en trente-trois provinces, huit cents monastères et au moins vingt mille religieux. Un siècle plus tard, il y en avait cent cinquante mille'. La prédication des nations païennes recommence : des Franciscains, envoyés par Innocent lY et saint Louis, pénètrent dans le Maroc, à Damas, jusque chez les Mongols ; mais ils s'occupent surtout de vaincre les passions du paganisme dans le cœur des nations chrétiennes : ils se répandent sur l'Italie déchirée par tant de discordes, essayant de réconcilier partout les partis, de déraciner les erreurs, se posant comme les arbitres suprêmes, ne
tamm, copiosos in horrea sanctœ Ecclesiœ manipulos référant. Hi sont dus tub» iper quas Dominas prœcipit ad pabulum S. lâvangelii nnlversiim populum... advocari. < Wadding, Helyot.
jugeant que d'après la seule loi de l'amour. On les voit, en 1233, parcourir toute la Péninsule avec des croix, de l'encens, des branches d'olivier, chantant et préchant la paix, reprochant aux villes, aux princes, aux chefs même de l'Église, leurs fautes et leurs ressentiments. Les peuples, au moins pour un temps, s'inclinent devant cette médiation sublime : la noblesse et le peuple de Plaisance se réconcilient à la voix d'un franciscain; Pise et les Yisconti , à celle d'un dominicain ; et dans la plaine de Vérone on voit deux cent mille âmes se presser autour du bienheureux Jean de Vicence, frère prêcheur, chargé par le Pape d'apaiser toutes les discordes de la Toscane, de la Romagne, de la Marche Trévisane. Dans celte occasion solennelle, il prend pour texte ces paroles : Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix; et, avant qu'il ait fini, une explosion de sanglots et de larmes lui montre que tous ces cœurs sont touchés , et les chefs des maisons rivales d'Esté et de Romano donnent, en s'embrassant, le signal de la réconciliation universelle. De si heureux résultats ne duraient pas longtemps, il est vrai : mais le mal était au moins vigoureusement combattu, la sève du Christianisme était ravivée dans les âmes, une immense lutte se livrait chaque jour et partout au nom de l'équité contre la lettre morte de la loi , au nom de la charité contre les mauvais penchants de l'homme, au nom de la gi*âce et
de la foi contre la sécheresse et la pauvreté des raisonoements scientifiques. Rien ne se dérobait à cette influence nouvelle, qui agitait les paysans épars dans les campagnes, qui partageait Tempire des universités, qui albit chercher jusqu'aux rois sur leurs trônes. Joinville oous apprend comment, au premier lieu où il débarqua «1 revenant de la croisade, saint Louis fut accueilli par un franciscain, qui lui dit que < oncques royaume ne se perdit, sinon par défaut de justice, et qu'il eust à prendre garde de faire bon droit et hastif à son peuple. Et ODcques ne l'oublia le roi '. » On sait comment il tenta de se dérober à son épouse si tendrement aimée, à ses proches, à ses conseillers, pour renoncer à la couronne qu'il portait si glorieusement , et aller lui-même mendier, comme saint François. Mais il lui fallut se borner à devenir pénitent du tiers ordre ; car dans leur armée omquérante ils avaient place pour tout le monde. A côté de ces bataillons de moines, de nombreux monastères s'ouvraient pour les viciées qui aspiraient à l'honneur de s'immoler au Christ , et les vastes affiliations connues sous le nom de Tiers Ordres offraient une place aux princes, aux guerriers, aux époux, aux pères de famille, en un mot à tous les fidèles des deux sexes qui voulaient s'associer, au moins indirectement, à la grande œuvre de la régénération de la chrétienté.
* Joinville, édition Pelitot.
(Xanct. Tll. — Sainte Élitabelh. i. '^
66 introixx:tion.
La tradition raconte que les deux glorieux patriarches de cette régénération avaient eu un moment le projet de réunir leurs efforts et leurs ordres, en apparence si semblables ; mais rinspiration céleste qui les guidait leur révéla qu'il y avait place pour deux forces différentes, pour deux genres de guerre contre les envahissements du mal. Ils semblent s'être partagé leur sublime mission, en même temps que le monde moral, de manière à ramener au sein de l'Église et à y concilier Tamour et la science, ces deux grandes rivales qui ne sauraient cependant exister l'une sans l'autre : et cette conciliation fut opérée par eux comme elle ne l'avait jamais été a«paravant. Tandis que l'amour qui dévorait et absorbait l'âme de saint François lui a valu de tout temps dans TËglise le nom de Séraphin d'Assise , il ne serait peutêtre pas téméraire d'attribuer avec le Dante, à saint Dominique , la force et la lumière des Chérubins * . Leurs enfants se montrèrent fidèles à cette tendance distincte, qui aboutissait à la même éternelle unité ; et, tout en tenant compte de quelques exceptions éclatantes, on peut dire que , à dater de cette époque , dans l'histoire de l'Église, le rôle plus spécialement échu à l'Ordre sé-
L' un fu lutlo ueraiico iu ardore, L' allro per sapienia in terra tue Di cherubica luce uno splendore.
Dante, Paradis, c. xi.
rapbique a été de distiller et de répandre à grands flots les trésors de l'amour^ les mystérieuses joies du sacrifiée ; tandis que celui des Prêcheurs était, comme leur nom même l'indique , de propager la science de la vérilé, de la défendre et de l'enraciner. Ni l'un ni l'autre ne manqua à sa mission ; et tous deux dès leur adoleseence, et dans le cours de ce demi-siècle dont nous parlons, enfantèrent à l'Ëglise peut-être plus de saints et de docteurs qu'elle n'en avait possédé dans un aussi court intervalle, depuis les premiers siècles de son existence. Sur les pas de saint Dominique, de ce saint athlète de la foi, de ce coadjuteur du laboureur éternel ', se précipite tout d'abord le B. Jourdain , digne d'être son premier successeur, comme général de son ordre; puis saint Pierre de Vérone ', décoré du titre de Martyr comme par excellence, et qui, assassiné par les hérétiques, écrivait sur la terre, avec le sang de ses plaies, les premiers mots du symbole dont il proclamait la vérité au prix de sa vie ; puis saint Hyacinthe ' et Ceslas son frère, ces jeunes et puissants Polonais , que la rencontre de saint Dominique à Rome suffit pour faire renoncer à toutes les
< Délia fede crUtiana il santo atleta ,
l'agricola ohe ChrUto
Eleise air orto suo per ajutarlo.
Dante, Paradii, xn.
< Né en 1252.
> 1183-i257, canonisé en 16(^2.
grandeurs terrestres , afin de porter celte nouvelle lumière dans leur patrie , d'où elle devait s'étendre avee rapidité dans la Lithuanie , la Moscovie et la Prusse ; puis saint Raymond de Penafort, que Grégoire IX choisit pour coordonner la législation de TÉglise , auteur des Décrélales et successeur de saint Dominique; enfin ce Théobald Visconti *, qui devait présider aux destinées de TÊglise, sous le nom de Grégoire X, sur la terre, avant d'avoir droit éternellement à ses prières, comme Bienheureux dans le ciel. Â côté de ces hommes dont l'Ëglise a consacré la sainteté, une foule d'autres lui apportaient le tribut de leurs talents et de leurs études : Albert le Grand *, ce colosse de savoir, propagateur d'Aristote et maître de saint Thomas ; Vincent de Beauvais^ auteur de la grande Encyclopédie du moyen âge ; le cardinal Hugues de Saint-Cher, qui fit la première Concordance des Écritures ; le cardinal Henri de Suze, auteur de la Somme dorée; et au-dessus de tous, par la sainteté comme par la science, ce grand saint Thomas d'Aquin^, le Docteur angélique, penseur gigantesque, en qui semble se résumer toute la science des siècles de foi, et dont la
> Né en 1210, pape en 1271, mort en 1275.
« Né en 1198, mort en 1280.
^ Mort en ]2o6. Âutem* du quadruple Spéculum morale, historiak, naturale et spirituale.
^ Né en 1225. — Bene de me scripsisti, Thoma : quam ergo nier> cedem accipies? Non aliani. Domino, nisi teipsum. Brev. Rom.
grandiose synthèse n'a pu être égalée par aucune tentative postérieure; qui, tout absorbé dans l'abstraction, n'en est pas moins un admirable poète, et mérite d'être choisi par saint Louis pour conseiller intime dans les affaires les plus épineuses de son royaume. « Tu as bien écrit sur moi , lui dit un jour le Christ ; quelle récompense me demandes- tu? — Vous-même, » répond le Saint. Toute sa vie, tout son siècle est dans ce mot.
L'armée de saint François ne marchait pas au combat sous des chefs moins glorieux : de son vivant, douze de ses premiers enfants avaient été cueillir les palmes du martyre chez les infidèles*. Le B. Bernard, le B. Egidius, le B. Gui de Cortone, toute cette compagnie de Bienheureux, compagnons et disciples du saint fondateur^ lui survivent, et conservent le dépôt inviolable de cet esprit d'amour et d'humilité dont il avait été enflammé. À peine le Séraphin a-t-il été prendre son rang devant le trône de Dieu, que sa place dans la vénération et l'enthousiasme des peuples est occupée par celui que tous proclamaient son premier-né, saint Antoine de Padoue , célèbre comme son père spirituel par cet empire sur la nature qui lui valut le surnom de Thaumaturge ; celui que le pape Grégoire IX nomma Y Arche des
* Cinq à Maroc, en 1219, canonisés par Sixte IV ; sept à Ceuta, en 1221 ; leur culle fut autoiisé par Léon X.
deuœ Testaments * ; qui avait le don des langues, comme les Apôtres; qui, après avoir édifié la France et la Sicile, passe ses dernières années à prêcher la paix et l'union aux villes lombardes , obtient des Padouans le privilège de la cession de biens pour les débiteurs malheureux , ose seul reprocher au farouche Ezzelin sa tyrannie , de son propre aveu le fait trembler, et meurt à trente-six ans, la même année que sainte Elisabeth. Plus tard, Roger Bacon • réhabilite et sanctifie Tétude de la nature, classifie toutes les sciences, et prévoit, s'il n'a pas accompli, les plus grandes découvertes des temps modernes. Duns Scotus dispute à saint Thomas l'empire des écoles ; et ce grand génie trouve un rival et un ami dans saint Bonaventure ', le Docteur séraphique, qui, lorsque son illustre rival, le Docteur angélique, lui demandait de quelle bibliothèque il tirait son étonnante science, montrait silencieusement son crucifix, et qui lavait la vaisselle de son couvent lorsqu'on lui apporta le chapeau de cardinal.
Mais c'est surtout par les femmes que l'ordre de Saint- François jette dans ce siècle un éclat sans pareil. Ce sexe, affranchi par le Christianisme, et qui s*élevalt gradueUe-
* Arca utriusque Tesiamenti et divinarum scripturarum armanum,
* Né en 1214. On lui attribue la découverte de la poudre à canon, du télescope, etc. On sait qu*il présenta à Clément IV le projet de réforme du calendrier, accompli par Grégoire XIII.
* Né en 1221.
ment dans Tamour et l'estime des peuples chrétiens, à proportion des progrès que faisait chaque jour le culte de la sainte Vierge, ne pouvait manquer de prendre une part puissante aux nouveaux développements de la force qui l'avait émancipé. Aussi , saint Dominique avait-il introduit une réforme féconde dans la règle des épouses du Christ , et ouvert une nouvelle carrière à leurs vertus '. Mais ce n'était que plus tard, dans Marguerite de Hongrie S dans Agnès de Monte-Pulciano ', dans Catherine de Sienne , que cette branche de Tarbre dominicain devait produire les prodiges de sainteté qui ont été depuis si nombreux. François, plus heureux, trouve dès son début une sœur, une alliée digue de lui. Pendant que lui, pauvre fils de marchand, commençait son œuvre avec quelques autres humbles bourgeois d'Assise , dans cette même ville, Clara Sciffi*, fille d'un comte puissant, se sent saisie d'un zèle semblable. Un jour, à dixhuit ans, un dimanche des Rameaux ^ tandis que les palmes que portent tous les autres fidèles sont desséchées et fanées, celle que tient sa jeune main refleurit et reverdit tout à coup. C'est pour elle un précepte et un avertissement d'en haut. La nuit même, elle fuit de la
^ A Rome, en 1218.
* Nièce de sainte Elisabeth, née en 1242.
' Née en 1268, morte en 1317.
^ Née en 1194, morte en 1253, canonisée en 12So.
' 19 mars 1212.
maison paternelle , pénètre dans la Porztiincw/a, s'agenouille aux pieds de François, reçoit de ses mains la corde, la robe de grosse laine, et se condamne a\ec lui à la pauvreté évangélique. En vain ses parents la persécutent; sa sœur et d'innombrables vierges viennent la rejoindre, et rivaliser avec elle de privations et d'austérités. En vain les souverains pontifes la supplient de modérer son zèle, de daigner posséder quelque chose de fixe, puisqu'une sévère clôture lui interdit d'aller, comme les Frères Mineurs , implorer la charité des fidèles, et la réduit à l'attendre du hasard. Elle résiste opiniâtrement, et Innocent IV lui accorde enfin leprivilége de la pauvreté perpétuelle^ le seul, disait- il, que personne ne lui eût jamais demandé : « Mais celui, « ajoutait-il, qui nourrit les petits oiseaux , qui a vêtu « la terre de verdure et de fleurs, saura bien vous nour- « rir et vous vêtir jusqu'au jour où il se donnera lui- « même à vous pour aliment éternel, quand, de sa droite u victorieuse , il vous embrassera dans sa gloire et sa a béatitude '. » Trois papes et une foule d'autres saints et nobles personnages viennent chercher auprès de cette humble vierge des lumières et des consolations. En peu d'années, elle voit tout une armée de femmes pieuses, avec des reines et des princesses à sa tête, se lever et se
1 Bref du 9 août 1253, ap. P. Giuseppe di Madrid, Vita di S. Chiara; Ronia, 1832, p. 124.
camper eu Europe sous la règle de François d'Assise, et sous sa direction et son nom à elle, sous celui de pau^ vres Claires ou Clarisses. Mais, au milieu de cet empire d'âmes, sa modestie est si grande qu'on ne la vit qu'une seule fois dans sa vie lever sa paupière pour demander au pape sa bénédiction , et qu'alors seulement on put connaître la couleur de ses yeux ^ Les Sarrasins viennent assiéger son monastère : malade et alitée , elle se lève, prend en main l'ostensoir, marche au-devant d'eux, et les met en fuite. Après quatorze ans d'une sainte union avec saint François, elle le perd ; puis, livrée elle - même aux plus cruelles infirmités , elle meurt, après avoir dicté un testament sublime; et le souverain pontife, qui l'avait vue mourir, la propose à la vénération des fidèles, en la proclamant Claire entre toutes clartés , lumière resplendissante du temple de Dieu, princesse des pauvres, duchesse des humbles^.
Comme saint François dans saiute Claire, saint Antoine de Padoue trouva dans la bienheureuse Hélène Ensimelli une amie et une sœur ; mais, par un merveilleux effet de la grâce divine, c'est surtout parmi les filles de rois que se recrute de saintes l'ordre de ce men-
^ p. Giuseppe di Madrid, p. 187.
* Clara Claris prsclara... clarissima illuxit... Hœc fuit altam sanctitatis candelabrum , vehementer in habitaculo Domiai rutilans... Pauperum primiceria, ducissa humilium, magistra continentium , abbaUssa pœnitentium. Alexandre IV, Bulle de canonisation*
diant qui avait recherché tous les excès de la pauvreté ; soit qu'elles entrent dans la stricte observance des pauvres Claires, soit que, retenues dans les liens du mariage, elles ne puissent adopter que la règle du tiers ordre. La première en date et en renommée €st cette Elisabeth de Hongrie, dont nous avons écrit k vie ; ce ne fut pas en vain, comme nous le verrous, que le pape Grégoire IX obligea saint François à lui envoyer son pauvre manteau : comme autrefois Elisée en recevant celui d'Élie, elle devait y trouver la force de devenir son héritière. Enflammée par son exemple, sa cousine germaine , Agnès de Bohème , repousse la main de l'empereur des Romains et du roi d'Angleterre, et écrit à sainte Claire ^ qu'elle aussi a juré de vivre dans l'absolue pauvreté : sainte Claire lui répond par une lettre admirable qui nous a été conservée, et envoie en atème temps à sa royale néophyte une corde pour serrer ses reins, une écuelle de terre et un crucifix. Comme elle, Isabelle de France, sœur de saint Louis, refuse de devenir réponse de l'empereur Conrad lY, pour se Î9me Clarisse et mourir sainte comme son frère ^. La veuve de ce saint roi, Marguerite, les deux filles de saint Ferdinand de Castille, Hélène, sœur du roi de Portugal, suivent cet exemple. Mais comme si la Providence avait
1 En 1236.
• En 1269.
voulu bénir le tendre lien qui unissait notre Elisabeth à saint François et à sainte Claire qu'elle avait pris pour modèles, c'est principalement sa famille qui offre à Tordre séraphique comme une pépinière de saintes. Après sa cousine Agnès, c'est sa belle-sœur, la bienheureuse Salome reine de Galicie; puis sa nièce, sainte Cunégonde, duchesse de Pologne; et tandis qu'une autre de ses nièces, la bienheureuse Marguerite de Hongrie, préfère Tordre de Saint-Dominique, où elle meurt à vingt-huit ans, la petite-fille de sa sœur, nommée d'après elle Elisabeth S et devenue reine de Portugal, embrasse comme elle le tiers ordre de Saint- François, et comme elle y mérite les palmes éternelles. A côté de ces saintes franciscaines de naissance royale, il ne faut pas oublier celles que la grâce de Dieu faisait surgir des derniers rangs du peuple; comme sainte Marguerite de Cortone^, qui de courtisane devint le modèle des pénitentes ; comme surtout sainte Rose de Yiterbe', illustre et poétique héroïne de la foi, qui, à peine âgée de dix ans, au moment où le pape fugitif n*avait plus un coin de terre à lui en Italie, descendit sur la place publique de sa ville natale, pour y prêcher les droits du Saint-Siège contre l'autorité impériale
* Née en 1271, canonisée par Urbain VIII.
* Née en 1241.
* Née en 1235, morte en 1252.
qu'elle sut ébranler, mérita d'être exilée à quinze ans, par ordre de Frédéric II, et revint triomphante avec l'Église, pour mourir à dix-sept ans, au milieu de l'admiration de cette Italie, où son nom est encore aujourd'hui si populaire.
Ces deux grands ordres, qui peuplaient le ciel en remuant la terre, se rencontraient, malgré la diversité de leurs caractères et de leurs moyens d'action, dans une tendance commune, dans l'amour et le culte de Marie. Il était impossible que l'influence de cette sublime croyance à la Vierge-Mère, qui avait exercé un empire toujours croissant sur les cœurs, depuis la proclamation de sa maternité divine au concile d'Éphèse, ne fût pas comprise dans l'immense mouvement des âmes chrétiennes au treizième siècle ; aussi peut-on dire que si, dès le siècle précédent, saint Bernard avait donné à la dévotion du peuple pour la sainte Vierge le même élan qu'il avait imprimé à tous les nobles instincts de la chrétienté, ce furent les deux grands ordres mendiants qui portèrent ce culte à l'apogée d'éclat et de puissance dont il ne devait plus descendre. Saint Domi^ nique, par l'établissement du Rosaire, et les Franciscains par la prédication du dogme de l'Immaculée Conception, lui élevèrent comme deux majestueuses colonnes, l'une de pratique , l'autre de doctrine, du haut desquelles la douce majesté de la Reine des Anges pré-
sidait à la piété et à la science catholiques. Saint Bonaventure, le grand et docte théologien, devient poêle pour la chanter, et paraphrase deux fois le Psautier tout entier en son honneur ^ Toutes les œuvres et toutes les institutions de cette époque , surtout toutes les inspirations de l'art telles qu'elles nous ont été conservées dans ses grandes cathédrales et dans les chants de ses poètes, nous montrent un développement immense, dans le cœur du peuple chrétien, de sa tendresse et de sa vénération pour Marie ^.
Dans le sein de TËglise même, et en dehors des deux familles de saint Dominique et de saint François, le culte de la sainte Vierge enfantait des créations aussi précieuses pour le salut des âmes que vénérables par leur durée. Trois ordres nouveaux se consacraient à elle en naissant, et se plaçaient à Tombre de son nom sacré. Celui du Mont-CarmeP, venu de la Terre-Sainte comme
* Outre son Spéculum B. M. V., qui a été peut-être l*ouvrage le plus populaire du moyen flge, on croit que ce saint a écrit le Psalterium Majtis B. M. V., qui se compose de cent cinquante psaumes analogues à ceux de David, et s'appliquant à la sainte Vierge ; puis Je Ptalterium Iftnus, qui est de cent cinquante stances de quatre vers chacune; puis enfin le Laus B. M. V., et une paraphrase du Salve ^ également en vers.
* Ce fut en 1220 que le margrave Henri de Moravie et sa femme Agnès fondèrent la première chapelle à Mariazell, en Styrie, qui a été jusqu'à nos jours un pèlerinage si célèbre et si populaire en Allemagne. VAve Maria ne devint d'un usage général que vers 1240.
* Il reçut sa première règle du patriarche Albert en 1209, fut con-
un dernier rejeton de ce sol si fécond en prodiges, donnait, par Tintroduction du Scapulaire, une sorte d'étendard nouveau aux fidèles de Marie. Sept marchands de Florence fondaient en même temps* cet ordre dont le nom seul exprime tout l'orgueil qu'on éprouvait, dans ces temps de dévouement chevaleresque , à se courber sous le joug si doux à porter de la Reine du ciel ; Tordre des Servîtes ou Serfs de Marie , qui donna aussitôt à l'Église saint Philippe Benizzi , auteur de la touchante dévotion des Sept-Douleurs de la Vierge. Enfin, ce nom chéri était attaché à une institution digne de son cœur maternel, à l'ordre de Notre-Dame de la Merci *, destiné à racheter les chrétiens tombés dans l'esclavage des infidèles : elle avait elle-même paru, disait-on, dans la même nuit , au roi Jacques d'Aragon , à saint Raymond de Peûaforl, à saint Pierre Nolasque, en leur enjoignant de veiller pour l'amour d'elle au sort de leurs frères captifs. Tous trois lui obéirent, et Pierre devint le chef de l'ordre nouveau , qui fit de rapides progrès, et qui produisit bientôt ce saint Raymond Nonnat, qui se vendit lui-même pour racheter un esclave , et à qui les infidèles mirent un cadenas aux lèvres, tant sa parole
firme en i226, devint mendiant en 4247. Le scapulaire fut donné pur la sainte Vierge à saint Simon Stock, qui mourut vers 4250.
> En 4239. II fut confirmé au concile de L^on en 1274.
* Commencé en f223, approuvé en 4235.
liNTRODUCTION. 79
leur semblait invincible. Déjà ce même but de compassion et de propagation à la fois avait fait naître, à la fin du siècle précédent^ et sous les auspices d'Innocent III, Tordre des Trinitaires ^ par les efforts réunis de deux Saints dont une partie de la vie au moins appartient au treizième siècle, saint Jean de Matha et saint Félix de Valois^, qui était aussi Tadorateur spécial de Marie. Pendant six cents ans et jusqu'à nos jours, ces deux ordres ont continué leur pacifique mais périlleuse croisade.
Voilà déjà cinq ordres nouveaux, tous nés dans les trente premières années de ce siècle ; et ce n'est pas tout. Ce besoin de mettre en commun toutes ses forces pour le bien, qui avait son principe dans cette charité pour Dieu et le prochain, que tout concourait alors à développer, exigeait plus encore. D autres religions^ comme on les appela désormais, se formaient chaque jour au sein de la religion mère. Les Humiliés reçurent leur règle définitive d'Innocent 111, en 1201 ; les Àugustins ', sous Alexandre lY, devinrent le quatrième membra de eelte gnade famille des Mendiants, où les Carmes avaient déjà été se placer, à côté des Frères Mineurs et Prêcheurs. Les Célestins, fondés par Pierre de Mouron, qui devait être plus tard pape et canonisé sous ce même
< Ou Mathurins, fondé en 1 1 98.
* Le premier, mort en 1213 ; le second, en 1212.
» En 1256.
80 INTRODL'CTION.
nom de Célestin, furent confirmés par Urbain IV*. Dans une sphère plus restreinte et plus locale, saint Eugène de Strigonie établissait les Ermites de saint Paul, en Hongrie^; et trois pieux professeurs de l'Université de Paris se réfugiaient dans un vallon solitaire du diocèse de Langres, pour y fonder, avec trente-sept de leurs élèves, le nouvel ordre du- Val des Écoliers*. En outre, à côté de ces nombreuses et diverses carrières offertes au zèle et au dévouement des âmes qui voulaient se consacrer à Dieu ; à côté des grands ordres militaires d'Orient et d'Espagne, qui jetaient alors leur plus vif éclat, les chrétiens, que leurs devoirs ou leur inclination retenaient dans la vie ordinaire et profane, ne pouvaient, ce semble, se résigner à n'avoir point de part à cette vie de prières et de sacrifices qui excitait sans cesse leur envie et leur admiration : ils s^oi^anisaient , autant qu'ils le pouvaient, sous une forme analogue. Ainsi s'explique l'apparition des Frati gaudenti, ou Chevaliers de la Vierge S qui, sans renoncer au monde, s'occupaient à rétablir en l'honneur de Marie la paix et la concorde en Italie; celle des Béguines, encore si nombreuses en Flandre, et qui ont pris sainte Elisabeth
« En 1263.
« En 1215.
« En 1218.
♦ En 1233.
pour leur patronne; enfin l'immense population des Tiers Ordres de saint Dominique et de saint François, où pouvaient entrer toutes les personnes mariées et engagées dans le siècle qui voulaient se rapprocher de Dieu. C'était la vie monastique introduite dans la famille et la société.
En outre y comme si cette immense richesse de sainteté due aux ordres nouveaux n'avait pas suffi à cette glorieuse époque, des saints illustres sortirent en même temps des ordres anciens, de l'épiscopat, et de tous les rangs des fidèles. Nous avons déjà nommé saint Edmond, archevêque de Cantorbéry, et sainte Hedwige de Pologne, qui se fît Cistercienne. À leurs côtés, dans l'ordre de Citeaux, il convient de placer saint Guillaume, archevêque de Bourges, lui aussi défenseur redoutable de la liberté ecclésiastique, et prédicateur de la croisade; saint Thibaut de Montmorency (1247); i'évêque de Die, Etienne de Châtillon (1208), et l'archevêque de Bourges, Ph. Berruyer (1266), tous deux béatifiés ; un autre saint Guillaume, abbé du Paraclet en Danemark, où il avait porté la piété et la science des moines de Sainte-Geneviève de Paris, dont il était sorti ' ; dans l'ordre de Saint-Benoît, saint Sylvestre d'Osimo et saint Guillaume de Monte-Vergine, auteurs de réformes qui ont gardé leurs noms ; dans l'ordre de
« Mort en 1201).
Œa^rei. TU. — Sainte ÉliMbeth. f. ->
Prémontré, leB. Hermann Joseph (1236), si célèbre par son ardent dévouement à la mère de Dieu, et les grâces éclatantes qu'il en reçut; en&a, parmi les Àugustins, saint Nicolas de Tolentino \ qui, après soixante et dix ans d'une sainte vie, entendait chaque nuit les chants des anges dans le ciel, et en était tellement enivré, qu*il ne savait plus comment vaincre son impatience de mourir. Parmi les saintes femmes, la B. Mafalda, fille du roi de Portugal ; la B. Marie d'Oignies (1213) ; et cette douce sainte Humilité ^ abbesse de Yallombreuse, dont le nom seul peint toute la vie. Parmi les Vierges, sainte Verdiane, l'austère recluse de Florence, qui étendait jusqu'aux serpents sa charité invincible ^ sainte Zita, qui vécut et mourut humble servante à Lucques, et que celle république puissante ne dédaigna point de prendre pour sa patronne ^; puis eu Allemagne, sainte Gertrude ^ et sa sœur sainte Mecthilde, qui ont occupé au treizième siècle la même place que sainte Hildegarde au douzième, et sainte Catliierine de Sienne au quatorzième, entre ces vierges saintes h qui le Seigneur a révélé les pluf» intimes lumières de sa loi.
« Né en! 239. « Née en 1210.
' Blorte en 1222.
^ Née en 1218. Ecco uno degV auzian di santa Zita, dit le Dante, Inf.^ c. XXI , pour désigner un magisliat de Lucques. » Née en 1222.
Ëofin^ comment oublier, parmi les merveilles du siècle d'Elisabeth, cet ouvrage que tous les siècles ont reconnu sans rival, Y Imitation de Jésus-Christ, dont le glorieux anonyme n'a point été complètement levé, mais dont l'auteur présumé, Jean Gersen, abbé de Verceil, vivait à cette époque, avec laquelle, du reste, l'esprit de ce divin volume se trouve parfaitement d'accord. C'est la formule la plus complète et la plus sublime de Fardente piété envers le Christ, d'une période qui avait déjà enfanté le Rosaire et le Scapulaire en l'honneur de Marie, et qui se clôt magnifiquement par l'institution de la fête du Saint Sacrement, laquelle eut pour premier auteur une pauvre Cistercienne (sainte Julienne de Liège), pour confirmation le miracle de Bolsèae S et pour chantre saint Thomas d'Âquin'.
Nous ne craignons pas qu'on nous reproche d'insister trop longuement sur cette énumération des saints et des institutions religieuses d'une époque dont nous aspirons à donner une idée; car tout homme qui aura étudié avec la moindre attention le moyen âge, saura parfaitement que ce sont là les véritables pivots de la société
' 1203. La fôtc fut iostituée en 1264 par Urbain IV, en mémoire de ce miracle.
* On sait qne ce fut lui qui rédigea l'office de la messe du Saint Sacrement, et qu*il est reconnu pour auteur da la prose Lauda Sion ei de rh^mne incomparable Adoro te supplex. Uu tableau, à Bologne, le représente écrivant le Lauda Sion sous la dictée des anges.
d'alors; que la création d'un ordre nouveau était alors pour tous les esprits un événement bien plus important que la formation d'un nouveau royaume, ou la promulgation d'une législation savante; que les Saints étaient alors les véritables héros du peuple, et qu'ils absorbaient à peu près toute la popularité de l'époque. Ce n'est qu'après avoir apprécié le rôle que jouaient dans l'opinion publique la prière et les miracles, ce n'est qu'après avoir étudié et compris la carrière de saint François et de saint Dominique, qu'on peut se rendre compte de la présence et de l'action d'un Innocent in et d'un saint Louis.
Mais ce n'était pas seulement sur le monde politique que s'exerçait l'empire de la foi et de la pensée catholique; dans sa majestueuse unité, elle embrassait tout l'esprit humain, et l'associait ou l'employait à tous ses développements. Ainsi, sa puissance et sa gloire sont profondément empreintes sur toutes les productions de l'art et de la poésie de cette époque, tandis qu'elle sanctifiait et consacrait, loin de les arrêter, tous les progrès de la science. Et ce treizième siècle, si fécond pour la foi, ne fut pas non plus stérile pour la science. Déjà nous avons nommé Roger Bacon et Vincent de Beauvais : c'est indiquer l'étude de la nature purifiée et ennoblie par la religion, en même temps que l'introduction de l'esprit de classification et de généralisation dans
la direction des richesses intellectuelles de l'homme. Nous avons nommé saint Thomas et ses contemporains dans les Ordres mendiants : c'est rappeler les plus belles gloires de la théologie, la première des sciences. Le Docteur angélique et le Docteur séraphique commentèrent à Tenvi le fameux Pierre Lombard, le Maître des sentences, qui avait régné si longtemps sur les écoles, et il ne faut oublier ni Alain de Lille, le Docteur universel, qui vivait encore dans les premières années du siècle, ni Guillaume Durand, qui en illustra la fm, et qui donna le code le plus complet de la Liturgique dans son Rationale. La plupart de ces grands hommes embrassaient à la fois la théologie, la philosophie et le droit, et leur nom appartient également à l'histoire de ces trois sciences. Raymond LuUe*, que sa sainte vie fit honorer comme bienheureux, appartient plus spécialement à la philosophie. La traduction des œuvres d'Àristote, entreprise par les soins de Frédéric II, et devenue si rapidement populaire, ouvrit à cette dernière science des voies nouvelles dont nous ne devons constater que le commencement à l'époque qui nous occupe. La législation n'eut peut-être jamais de plus belle période. D'un côté, les papes, organes suprêmes en même temps de la foi et du droit, donnaient au droit canonique tous les développements que comportait cette magnifique garantie de la
' Né en 1234.
civilisation chrétienne, siégeaient eux-mêmes comme juges avec une assiduité exemplaire *, publiaient des collections immenses, fondaient des écoles nombreuses. De l'autre, on voyait naître la plupart des législations nationales de l'Europe, les grands Miroirs de Souabe et de Saxe, les premières lois publiées en allemand par Frédéric n à la diète de Mayence, le code donné par lui à la Sicile ; en France, les établissements de saint Louis, accompagnés du Droit coutumier de Pierre des Fontaines, et de la Coutume de Beauvoisis de Philippe de Beaumanoir* ; enfin la version française des Assises de
* Innocent IH siégeait ainsi trois fois par semaine ; Grégoire IX y Innocent IV et Boniface Vm étaient de célèbres jurisconsultes : nous avons déjà parlé de saint Raymond de Penafort et du cardinal Henri de Suze, placé par le Dante dans son Paradis.
' Comme depuis longtemps TÉglise n'a pas eu de pires ennemis que les légistes, on ne saurait passer légèrement sur un des hommes qui a le mieux montré comment on était à la fois catholique et légiste au moyen âge. Philippe de Beaumanoir, chevalier et bailli dtt Yermandois, conseiller du comte de Clermont, fils de saint Louis, publia en 1283 la Coutume de Beauvoisis, que les juges les plus compétents s'accordent à regarder conmie le monument le plus important de Tancien droit coutumier de la France, de ce droit si fécond, si profond dans sa variété, et si bien adapté au développement provincial du pays. L'âme de ce jurisconsulte se peint tout entière dans la conclusion de son livre, que voici : « Vous, roi des rois, sire des 8eigneui*s, vrai Dieu, vrai homme, Père, Fils et Saint-Esprit, et vous, très-glorieuse mère, reine et princesse de celui qui tout fit et qui tout peut, je vous gracie et vous adore de ce que vous m*avez donné espace de temps et volonté de penser, tant que je suis venu à la fin de ce que j*avois proposé faire en mon cœur, c'est à savoir un livre des coutumes de Beauvoisis... Et après que nous avons ordonné les
Jérusalem, où se trouve le résumé le plus complet qui soit resté du droit chrétien et chevaleresque. Tous ces précieux monuments de la vieille organisation chrétienne du monde nous sont restés dans les langues mêmes des divers peuples, et se distinguaient moins encore à ce titre, que par leur esprit généreux et pieux, de ce funeste droit romain, dont les progrès allaient bientôt altérer tous les principes de la société catholique. A côté de ces sciences intellectuelles, la médecine florissait dans ses métropoles de Monipellier et de Salerne, toujours sous l'influence et avec l'alliance de l'Église; et le pape
coutumes et mises eu écrit, nous regardâaies le siècle et le mouvement de ceux qui, volontiers et accoutumément, plaident ; et quand plus les regardâmes, moins les prisâmes, et plus les déprimâmes, et pensâmes des choses lesquelles faisoient mieux à pourchacier en ce siècle ; et quand nous eûmes moult pensé sur cette matière, il nous a semblé qu'il n'est rien que nul doive convoiter coumie ferme paix ; car celui qui ferme paix a affermi en son cœur, est droitement sire du siècle et compagnon de Dieu : car il est sire du siècle en tant comme il est en bonne pensée et le cœur en paix, qu'il ne convoite à outrage nulle chose terrienne, et compagnon de Dieu pour ce qu*U est en état de grâce et sans péché. M dans ces deux voies nul ne peut avoir en son cœur ferme paix, car s*il est convoiteur des choses terriennes en aucune malicieuse manière, son cœur est en guerre et en tribulation d'eux pourchacier, et donc n'a-t-ii pas ferme paix à son cœur ; et s'il est hors d*état de grâce, si comme en péché mortel , sa conscience môme le guerroie ; car nous ne croyons pas qu'il soit nul si mal homme que son cœur ne soit guerroyé de sa conscience môme. Donc ceux qui veulent avoir ferme paix doivent sur toute chose Dieu aimer et prier, et des choses terriennes despriser ; et qui ce peut faire, il a Dieu et le siècle. « Et puisque nous avons dit que ferme paix est la meilleure chose
Jean XXI, avant de monter sur le trône pontifical, trouvait le loisir de composer le Trésor des pauvres, ou Manuel de CArl de guérir. L'introduction de Talgèbre, des chifTres arabes', l'invention, ou du moins l'admission générale de la boussole % signalent encore cette époque comme une des plus importantes pour les destinées de rhumanité.
Mais c*est bien plus encore dans Tari que se manifeste le génie créateur de ce siècle : car c'est lui qui voit éclore cette douce et majestueuse puissance de l'art chrétien, dont Téclat ne devait pâlir que sous les Médicis, lors de
à pourchasser, uous prierons celui qui est fontaine de paix, c*cst à savoir Jésus-Christ le fils, et celle qui puise en ladite fontaine, paix toute fois qu'il lui plaît pour ses amis, c'est-à-dire sa benoîte mère sainte Marie, en telle manière qu*iis nous veuillent donner et envoyer paix, comme ils savent que métier nous est au sauvement des flmes , Notre-Scigneur, selon son pouvoir et selon sa miséricorde ; lequel pouvoir peut tout , et laquelle miséricorde n*est comparable à nulle autre miséricorde, et ce nous octroie-t-il par la prière de sa très-douce mère. Amen. »
N*est-il pas cruel de penser que, pendant si longtemps, les auteurs catholiques eux-mêmes, sur la foi de Fieury et de Boiieau, ont traité de ténébreuse et de barbare l'époque où tout, jusqu'à des traités de jurisprudence, était ainsi imprégné par la foi et Tamour chrétien ?
Ceux qui voudraient en savoir plus long sur Beaumanoir, trou> veront des détails curieux dans un excellent article de M. Laboulaye, inséré dans la Revue de Législation, t. XI, année 1840.
' Elle eut lieu en Italie, sous Frédéric H, par Léonard Tibonacci, et en France, sous saint Louis.
* Voyez la Bible Guyot, du temps de Philippe Auguste.
ce qu'on appelle la Renaissance , et qui fut en effet la renaissance de Tidolâtrie païenne dans les lettres et les arts *. C'est le treizième siècle qui commence, avec Cimabuë et la cathédrale de Cologne, cette longue série de splendeurs qui ne finit qu'à Raphaël et au Dôme de Milan. L'architecture, le premier des arts pour la durée, la popularité et la sanction religieuse , devait Être aussi le premier à subir la nouvelle influence qui s'était développée chez les peuples chrétiens, le premier où s'épanouiraient leurs grandes et saintes pensées. Il semble que cet immense mouvement des âmes que représentent saint Dominique, saint François et saint Louis, ne pouvait avoir d'autre expression que ces gigantesques cathédrales qui paraissent vouloir porter jusqu'au ciel, au sommet de leurs tours et de leurs flèches, l'hommage univei*sel de l'amour et de la foi victorieuse des chrétiens. Les vastes basiliques des siècles précédents leur paraissent trop nues, trop lourdes, trop vides, pour les nouvelles émotions de leur piété, pour l'élan rajeuni de leur foi. 11 faut à cette vive flamme de la foi le moyen de se transformer en pierre , et de se léguer ainsi à la postérité. 11 faut aux pontifes et aux architectes quelque
* Od connaît rexclamaUon du pape Adrien VI en arrivant à Rome après la mort de Léon, à la vue de toutes les statues anUques qu'on avait déterrées : Proh! idola Barbarorum! EUe était, certes, dictée autant par un juste sentiment de Tart chrétien que par Témotion pieuse du chef de l'Église catholique.
90 INTUODL'CTlOiN.
combinaison nouvelle qui se prête et s'adapte à toutes les nouvelles richesses de l'esprit catholique ; ils lâ trouvent en suivant ces colonnes qui s'élèvent vis-à-vià l'une de l'autre dans la basilique chrétienne, comme des prières qui, en se rencontrant devant Dieu, s'inclinent et s'embrassent comme des sœurs : dans cet embrassèment, ils trouvent l'ogive. Par son apparition, qui ne devient un fait général qu'au treizième siècle , tout est modifié, non pas dans le sens intime et mystérieux des édifices religieux, mais dans leur forme extérieure. Au lieu de s'étendre sur la terre comme de vastes toits destinés à abriter les fidèles, il faut que tout jaillisse et s'élance vers le Très-Haut. La ligne horizontale disparait peu à peu, tant domine l'idée de l'élévation, la tend^ice au ciel. À dater de ce moment, plus de cryptes, plus d'églises souterraines; la pensée chrétienne, qui n'a plus rien à craindre, se produira tout entière au grand jour. « Dieu ne veut plus, » dit le Titurel, le plus grand poëme de l'époque , et où se trouve fbrmtf lé l'idéal de l'architecture chrétienne , « Dieu ne veut plus que son « cher peuple se rassemble d'une manière timide et c< honteuse dans des trous et des cavernes \ » Comme
* Bolsserée, Essai sur la description du temple du Saini-Gradl, dans le troisième chant du Titurel. Munich, 1834. Ce savant, déjà illustré par sa Cathédrale de Cologne, a rendu un nouTôau serrice à l'art par la publication que nous citons.
il a Toulu donner tout son sang pour Dieu dans les croisades, ce cher peuple \eut maintenant donner toutes ses fatigues, toute son imagination, toute sa poésie, pour (pi*on fasse à ce même Dieu des palais dignes de lui. D'innombrables beautés fleurissent de toutes parts dans cette germination de la terre fécondée par le catholicisme, et qui semble reproduite dans chaque église par la merveilleuse végétation des chapiteaux , des clochetons et des fenestrages. Nous serions enfmtné mille fois trop loin, si nous entrions dans le détail de tout ce que cette transformation de Tarchitecture, au treizième siècle, a valu au monde de grandeur et de poésie. Il faut nous borner à constater que la première et la plus complète production , au moins en Allemagne , de T architecture dite gothique ou ogivale, a été l'église bâtie sur le tombeau de la chire sainte Elisabeth *, avec le produit des offrandes de la foule de pèlerins qui y affluaient. 11 nous faut aussi rappeler au moins les norns de quelques-unes des immortelles cathédrales qui s'élevaient en même temps sur tous les points de l'Europe chrétienne , et qui , si elles ne furent pas toutes achevées alors, eurent leur plan tracé par la main d'hommes de génie , qui ont dédaigné de nous laisser leur nom ; ils
> M. Moller, célèbre architecte allemand de nos joui's, a publié un ouTrage spécial in-folio sur cette église. (Voyez le ch. xxxi de notre histoire.)
aimaient trop Dieu et leurs frères pour aimer la gloire. C'étaient, en Allemagne, après Marbourg, Cologne (1246)*, Fèglise-modèle, où la confiance des générations fidèles a été trahie par leur postérité , mais qui , restée suspendue dans sa gloire, est comme un défi jeté à l'impuissance moderne; Cologne, qui forme, avec Strasbourg et Fribourg, la magnifique trilogie gothique des bords du Rhin. En France, Chartres dédiée en 1260, après un siècle et demi de persévérance; Reims (1232), la cathédrale de la monarchie; Auxerre (1215), Amiens (1228), Reauvais (1250), la Sainte-Chapelle et Saint- Denis, la façade de Notre-Dame (1223). En Relgique, Sainte-Gudule deRruxelles (1226) et l'église des Dunes, bâtie par quatre cents moines en cinquante ans (121 4-62) . En Angleterre, Salisbury, la plus belle de toutes (1220) ; une moitié d'York (1227-60), le chœur d'Ély (1235), la nef de Durham (1212), et l'abbaye nationale de Westminster (1247). En Espagne, Rurgos et Tolède, fondées par saint Ferdinand (1228) ; et presque toutes ces œuvres colossales, entreprises et menées à fin par une seule ville ou un seul chapitre, tandis que les plus puissants royaumes d'aujourd'hui seraient hors d'état, avec toute leur fiscalité, d'en achever une seule. Victoire majestueuse et consolante de la foi et de l'humilité sur l'orgueil
1 Les dates entre parenthèses marquent le commencement des travaux.
INTKODLCTIUN. 93
iocrédule, victoire qui étonnait dès ce temps-là même les âmes simples^ et arrachait à un moine ce cri de noble surprise : « Comment se fait-il que dans des cœurs si humbles il y ait un si fier génie * ? »
La sculpture chrétienne ne pouvait que suivre les progrès de l'architecture, et commençait dès lors à porter ses plus beaux fruits. Ces belles rangées de saints et d'anges qui peuplent les façades des cathédrales, sortent alors de la pierre *. On voit s'introduire l'usage de ces tombes où apparaissent, dormant du sommeil des justes, l'époux à côté de l'épouse, leurs mains quelquefois entrelacées dans la mort comme elles l'avaient été dans la vie ; ou encore la mère couchée au milieu de ses enfants : ces statues si graves, si pieuses, si touchantes, empreintes de toute la placidité du trépas chrétien , la tête soutenue par de petits anges, qui semblent avoir recueilli le dernier soupir; les jambes croisées, quand on avait été à la croisade '. Les reliques des saints que l'on avait rapportées en si grand nombre de Byzance conquise, ou que fournissait sans cesse la gloire des élus contemporains, étaient une occasion perpétuelle de travail
^ Et minim in tam humili corde potuisse inesse tam magnum animmu. Vita Hugonis abb., ap. Digby, Mores Catholici.
« Warton, Essay on gothic architect,
* Bloxam, Monumetital architect, aculpt., p. 141. Les plus anciens exemples sont ceux de Guillaume Longue-Épéc à Salisbury, des Hls de saint Louis à Royaumont.
pom- la sculpture el Torfévrerie catholiques. La châsse si richement décorée de sainte Élisaheth est un monument de la fécondité de ces arts, inspirés alors par une piété fervente. Celle de sainte Geneviève valut à son auteur, Raoul l'orfèvre, les premières lettres de noblesse qui furent données en France; et c'est ainsi que, dans la société chrétienne, l'art a triomphé, avant la richesse, de l'inégalité de la naissance.
Quant à la peinture, quoiqu'elle ne fit que naître, déjà elle annonçait son glorieux avenir. Les vitraux, qui devenaient d'un usage universel, lui offraient un champ nouveau , en versant sur toutes les cérémonies du culte une nouvelle et mystérieuse lumière. Les étonnantes miniatures du Missel de saint Louis et d^s Miracles de la Sainte Vierge, par Gauthier de Coinsy, qu'on voit à la Bibliothèque royale, montrent ce que pouvait déjà produire l'inspiration chrétienne. En Allemagne com-^ mençait déjà à poindre cette école si pure, si mystique du bas Rhin, ç^ui devait, plus que toute autre, unir te charme et l'innocence de l'expression à l'éclat du coloria. Et déjà la popularité de cet art naissant était si grande, que l'on ne cherchait plus l'idéal de la beauté dans la nature déchue , mais bien dans ces types mystérieux et profonds dont d'humbles artistes avaient puisé te secret au sein de leurs contemplations religieuses ^
^ Wolfram d*Escheobacb, un des plus célèbres poôtes de TAllc*
liNTRODLCTlON. 95
Nous n'avons pas encore nommé Tltalie ; c'est qu'elle mérite uae place à part dans celle trop rapide énuraération. En ef&t^ celle patrie éternelle de la beauté devançait et surpassait déjà le reste du monde dans le culte de Tart chrétien ; Pise et Sienne, encore aujourd'hui si belles dans leur mélancolie et leur abandon, servaient de berceau è cet art et préparaient les voies à Florence, qui devait en être la première capitale. Quoique déjà peuplées depuis un siècle d'admirables édifices, Pise ciselait le délicieux bijou de Santa -Maria délia Spina (1230), et préparait le Campo-Sanlo \ monument unique de la foi, de la gloire et du génie d'une cité chrétienne ; Sienne, voulait bâtir une nouvelle cathédrale (1225) qui devait tout surpasser, si elle avait pu Être achevée^. Dans ces deux villes, Nicolas Pisan ^ et son illustre famille fondaient cette sculpture si vivante et si pure qui donnait du cœur à la pierre, et ne devait unir qu*avec la chaire de Santa-Croce à Florence. Giunta de Pise et Guido de Siem^ annoncent en même temps , dans la peinture,
mague à celte époque (1220j, pour donner une idée de la beauté d'un de SCS héros, dit que les peintres de Cologne ou de Maestricht n'auraient pu U faire plus beau. Ap. Passavant, Kuo^treise, p. 403.
* Le plan en fut conçu en 1200 par l'archevêque Ubaldo, et ne fut exécuté qu'en 1278.
* Rumobr, Italiœnische Forschungen, t. II, p. 127.
* Fleurit de 1207 à 1330 : ses chefs-d'œuvre sont la chaiie du baptistère de Pise, celui du dOme de Sienne, et le tombeau de saint Dominique à Bologne*
l'école grave et inspirée qui devait sitôt grandir sous Cimabuë et Giotto, et toucher au ciel avec le bienheureux moine de Fiesole. Florence accueillait une œuvre de Cimabuë comme un triomphe, et croyait qu'un ange était venu du ciel pour peindre cette tête vraiment angélique de Marie dans l'Annonciation, que l'on y vénère encore ^ . Orvieto voyait s'élever une cathédrale digne de figurer au milieu de celles du Nord (1206-1214) ; Naples avait sous Frédéric II son premier peintre et son premier sculpteur ^ ; enfin Assise élevait dans sa triple et pyramidale église, au-dessus du tombeau de saint François, le sanctuaire des arts en même temps que d'une irrésistible ardeur pour la foi. Plus d'un Franciscain se distinguait déjà dans la peinture ; mais l'influence de saint François sur les artistes laïques fut désormais immense : ils semblaient avoir trouvé le secret de toute leur inspiration dans le développement prodigieux qu'il avait donné à l'élément de l'amour ; ils placèrent désormais sa vie et celle de sainte Claire à côté de celle du Christ et de sa mère, dans le choix de leurs sujets * ; et l'on vit tous les peintres célèbres de ce siècle et du suivant aller lui payer leur tribut, en ornant de leurs peintures la basilique d'Assise. C'était près de
> A réglise des Senites; eUe fut peinte selon la légende de 1252. < Tommaso da Stefani et Nicolas Masuccio. » Rumohr, t. n,p. 213.
là aussi que devait naître l'école mystique de TOmbrie, qui, dans le Pérugin et dans Raphaël avant sa chute, a atteint le dernier terme de la perfection de l'art chrétien. On eût dit que, par une douce et merveilleuse justice. Dieu avait voulu accorder la couronne de l'art, la plus belle parure du monde, au lieu de la lerre d'où s'étaient élevés vers lui les plus ferventes prières et les plus nobles sacrifices ^ .
Si l'art était déjà si riche au temps dont nous parlons, et répondait si bien au mouvement des âmes, que n'aurions-nous pas à dire de la poésie, sa sœur? Jamais, certes, elle n'a joué un rôle aussi populaire et aussi universel qu'alors. L'Europe semblait un vaste atelier de poésie, d'où sortait chaque jour quelque œuvre, quelque cycle nouveau. C'est qu'à part l'abondance des inspirations, les peuples commençaient à user d'un instrument qui devait prêter une force immense au développement de leur imagination. En effet, cette première moitié du treizième siècle, que nous avons déjà vu tant produire, fut aussi l'époque de la floraison, de
* Tout ce que nous venons d'indiquer sur la peinture et i*art en général, et surtout sur Tinfluence que saint François a exercée, se trouve établi et éloquemment développé dans le livre que M. Rio a publié depuis la l'*' édition de V Histoire de sainte Elisabeth, et qui est intitulé De la Peinture chrétienne en Italie. Cet ouvrage a déjà effectué une salutaire révolution dans Tétude et Tappréciation de Tart tant en France qu*en Italie.
(Kurret. VU. — Sainte éliiabetb. I. 7
l'expansion de toutes les langues vivantes de TËurope, celle oïl elles commencèrent toutes à la fois à produire des monuments qui nous sont restés. Des traductions de la Bible ', des recueils de législation ', faits pour la première fois dans les idiomes modernes, prouvent leur importance croissante. Chaque peuple se trouva ainsi avoir à sa disposition une sphère d activité toute neuve pour sa pensée, où le génie national put se dégager à Taise. La prose se forma pour Thistoire, et Ton vit bientôt des chroniques faites pour le peuple, et souvent par lui, prendre place à côté de ces chroniques latines, si longtemps méprisées^ et qui renferment cependant tant d'éloquence, tant de beautés tout à fait inconnues au latin classique '. Cependant la poésie conserva longtemps la suprématie que lui donnait son droit de primogéniture. On la voit dès lors, dans presque tous les pays de l'Europe, se revêtir de toutes les formes que l'on s'est longtemps figuré comme réservées à la civili-
< En castillan, par ordre du roi Alphonse; en français, par Guyart Deamoulios.
* Voyez plus haut, p. 86, pour les recueils de droit français et allemands.
* Nous n'en saurions citer de meilleur exemple que la vie de sainte Elisabeth, par Théodoric de Tburinge : les fréquentes citations que nous en ferons pendant le cours de notre récit pourront en donner une idée au lecteur. Parmi les principaux historiens latins de cette époque, il faut citer Saxo Grammaticus pour les royaumes Scandinaves, le P. Vincent Kadlubek, pour la Pologne, et le cardinal Jacques de Vitry, pour les croisades.
sation païenne ou moderne. L'épopée, l'ode, l'élégie, la satire, le drame lui-même, ont été aussi familiers aux poètes de cette période qu*à ceux des siècles d'Auguste et de Louis XTV. Et quand on lit leurs œuvres avec la sympathie qu'entraîne une foi religieuse identique à la leur, avec l'appréciation impartiale d'une société où Fàme dominait à un si haut point la matière, avec une indifférence assez facile à concevoir pour les règles de la versification moderne, on se demande ce qui a donc été inventé de nouveau par les écrivains des siècles plus ré* cents : on cherche ce que la pensée et l'imagination ont gagné en échange des purs trésors qu'elles ont perdus. Car, il faut le savoir, tous les sujets dignes d'un culte littéraire ont été chantés par ces génies méconnus, et glorifiés par eux devant leurs contemporains; Dieu et le ciel, la nature, l'amour, la gloire, la patrie, les grands hommes, rien ne leur a échappé. Il n'est pas un secret de l'âme qu'ils n'aient découvert, pas une mine du sen«timent qu'ils n'aient exploitée, pas une fibre du cœur humain qu'ils n'aient remuée, pas une corde de cette lyre immortelle dont ils n'aient tiré des accords dëli** cieux.
Pour commencer par la France» sa langue, formée par les trouvères du siècle précédent, et peut-être par les sermons de saint Bernard, était déjà devenue une richesse nationale ; mais sous saint Louis elle prit cet
400 INTKODUCTION.
ascendant européen qu'elle n'a jamais perdu depuis. Tandis que le maître du Dante, Brunetto Latini, écrivait son Tesoro, espèce d'Encyclopédie, en français, parce que c'était, selon lui, la langue la plus répandue en Occident, saint François chantait le long des routes des cantiques en français'. La prose française, qui devait être l'instrument de saint Bernard et de Bossuet, ouvrait avec Villehardouin et Joinville la série de ces grands modèles qu'aucune nation n'a surpassés ; mais la poésie, comme partout alors, était bien plus féconde et plus goûtée. Nous ne dirons rien de la littérature provençale des troubadours, quoique la critique moderne ait daigné lui laisser sa réputation, et quoiqu'elle fût encore dans tout son éclat au treizième siècle, parce que nous croyons qu'elle ne renferme aucun élément catholique, qu'elle s'est bien rarement élevée au-dessus du culte de la beauté matérielle, et qu'elle représente, sauf quelques exceptions, la tendance matérialiste et immorale des hérésies méridionales de cette époque. Tout au contraire, dans la France du Nord, à côté des fabliaux et de certaines œuvres lyriques qui se rapprochaient trop du caractère licencieux des troubadours, l'épopée nationale et catholique y apparaissait dans toute sa splendeur.
* Od raconte môme que son nom de François lui fui donné au lieu de celui de son père, à cause de sa grande habitude de la langue française.
Les deux grands cycles où se concentre la plus haute poésie des siècles catholiques, celui des épopées carlovingiennes, et celui de la Table Ronde et du Saint-Graal, inaugurés au siècle précédent par Chrestien de Troyes, se peuplèrent alors de ces romans dont la popularité était immense. Le roman de Roncevaux, dans la forme où nous le possédons aujourd'hui, ceux de Gérard de NeverSj de Partenopex de Blois, de Berthe aux grands pieds, de Renaud de Monlaiiban^ des Quatre Fils d'Aymon, ces transfigurations des traditions françaises sont toutes de celte époque; comme aussi ceux du Renart et de la Rose, qui ont conservé plus longtemps une certaine vogue. Plus de deux cents poètes, dont les œuvres nous sont restées, florissaient dans ce siècle * : un jour peutêtre les catholiques s'aviseront d'aller chercher dans leurs œuvres quelques-unes des plus charmantes productions de la muse chrétienne, au lieu de croire, sur la parole de l'adulateur Boileau, que la poésie ne vint en France qu'avec Malherbe. Il nous faut bien nommer parmi eux Thibaut, roi de Navarre, qui a chanté la Croisade et la sainte Vierge avec un si pur enthousiasme, qui a mérité les éloges du Dante, et qui léguait son cœur, en mourant, aux pauvres Clarisses qu'il avait
* Voyez leur énumération dans Vllistoire littéraire de France , t XVi et XVII ; Rocheforl, État de la Poésie française; P. Paris, le Romancero français.
40) IlfTRODUCnON.
fondées à Provins : son âmi Auboin de Sézanne ; Raoul de Coucy, dont le nom au moins est resté populaire, tué à la Massoure, sous les yeux de saint Louis ; le prieur Gauthier de Coinsy \ qui a élevé à la gloire de Marie un si beau monument dans ses Miracles; puis cette femme d'origine inconnue, mais à qui son talent et le succès national qu'elle obtint ont valu le beau nom de Marie de France ; enfin, Rutebeuf, qui ne crut pas pouvoir (rouver d*héroïne plus illustre à chanter que notre Elisabeth. En même temps Etienne Langton, que nous avons déjà vu primat d'Angleterre et auteur de la grande Charte, entremêlait de vers ses sermons, et écrivait le premier drame connu des modernes, dont la scène est dans le ciel, où la Justice, la Vérité, la Miséricorde et la Paix discutent le sort d'Adam après sa chute, et où Jésus-Christ vient les réconcilier ^. Nous ne faisons ici que jeter un regard fugitif sur une époque où la poésie jouait un rôle si populaire dans les mœurs françaises, que saint Louis ne dédaignait pas d'admettre à sa table royale des ménétriers ou poètes ambulants, et que ces mêmes hommes avaient le droit de s^affranchir de tout péage moyennant une chanson.
* Né en il77, morten 1236.
* Delaiiie, Archœologia, t. XIII. On regarde Jean Bodel d'Arras comme le plus notable poôte dramatique de cette époque ; son beau drame, intitulé Jeu de saint Nicolas, nous a été révélé par M. Onésime Leroy, dans son ouvrage sur les mystères.
INTRODUCTIOV. 403
En Àliemagne , le treizième siècle est le moment le plus brillant de cette admirable poésie du moyen âge. C'est Tayeu unanime des nombreux sayants qui ont réussi un moment à la rendre de nouveau populaire dans ce pays. Et nous le disons avec une conviction profonde ^ nulle poésie n'est plus belle, nulle n'est empreinte d'une telle jeunesse de cœur et de pensée, d'un enthousiasme si ardent, d'une pureté si sincère : nulle part enfin les nouveaux éléments que le Christianisme a déposés dans l'imagination humaine, n'ont remporté un plus noble triomphe. Que ne pouvons-nous rendre un hommage plus éclatant aux délicieuses émotions que son étude nous a values, lorsque , pour connaître sous toutes ses faces le siècle d'Elisabeth , nous avons ouvert les volumes oii dort cette merveilleuse beauté ! Avec quelle surprise , quelle admiration avons-nous vu tout ce que la grâce, la finesse , la mélancolie semblent réserver à la maturité du monde, réuni à la naïveté, à la simplicité, à l'ardente et grave piété des premiers âges t Tandis que la famille des épopées de race purement germanique et Scandinave s'y développe à la suite des Niebelungen ^ de cette magnifique Iliade des races germaines, le double cycle français et breton dont nous avons parlé plus haut, y trouve des interprètes sublimes
* Ce poème célèbre, dans la forme où nous le possédons, date des premières années du treizième siècle.
dans des poètes qui savaient, tout en conservant le fond des traditions étrangères , marquer leurs œuvres d'une nationalité incontestable. Leurs noms sont encore presque inconnus en France, comme Tétaient il y a trente ans ceux de Schiller et de Goethe ; mais ils ne le seront peut-être pas toujours. Le plus grand d'entre eux. Wolfram d'Ëschenbach * , a donné à son psfys une admirable version du Parceval^ et la seule que le monde possède du Tiiurel^, ce chef-d'œuvre du génie catholique, qu'il ne faut pas craindre de placer, dansl'énumération de ses gloires, aussitôt après la Divine Comédie. A côté de lui, Godefroi de Strasbourg publie le Tristan^ où se résument les idées des siècles chevaleresques sur l'amour, ainsi que les plus belles légendes de la Table Ronde ; et Hartmann de l'Aue, Vlwain, en même temps que la légende exquise du Pauvre Henri, où ce poète chevalier prend pour héroïne une pauvre fille de paysan, et se plaît à réunir en elle tout ce que la foi et les mœurs de son temps pouvaient donner d'inspirations sur le dévouement et le sacrifice, le mépris de la vie et de ses biens, l'amour du ciel. Combien d autres épopées religieuses et nationales, qu'il serait maintenant inutile même de nommer ' ! Mais le génie lyrique n'était pas
> Florissait de 12i5 à 1220.
* L'original français de ce poôme, par Guyot de Provins, est perdu.
» Telles sont le Wigalois, par Wirnl de Gravenberg, vassal de Taïeul
moins abondant, sur ce riche sol de rAllemagne, que le génie épique. La pédante et ignorante critique des siècles incrédules n'a pas réussi à effacer les souvenirs nationaux de cette brillante et nombreuse phalange de chantres d'amour [Minnesœnger] \ qui sortit, de H80 à 1250, des rangs de la chevalerie allemande, ayant à sa tête, par la naissance, l'empereur Henri VI, mais, par le génie , Walter de Vogelweide , dont les écrits sont comme le miroir de toutes les émotions de son temps, et le résumé le plus complet de cette ravissante poésie. Aucun de ses rivaux et de ses contemporains n'a réuni à un plus haut degré aux affections de la terre, à un patriotisme zélé et jaloux , l'enthousiasme des choses saintes , l'enthousiasme pour la croisade où il avait été combattre, et par-dessus tout pour la Vierge-Mère, dont il a chanté la miséricorde et les douleurs mortelles avec une tendresse sans égale. On voit bien chez lui que ce n'était pas seulement l'amour humain, mais encore l'amour céleste et toutes ses richesses, dont la science lui avait mérité, à lui et à ses pareils, leur titre de Chan-
d'Elisabeth , et qui accompagna son mari à la croisade ; Guillaume d'Orange, que le beau-père d'Elisabeth demanda à Wolfram d*Eschenbacli ; Floire et Blanche fleur, par Conrad de Flecke ; le Chant de Roland, par le poète Conrad; Barlaam et Josaphat, par Rodolphe de Hohencms, etc.
* La principale collection de leui*s œuvres est à la Bibliothèque royale à Paris, dans le manuscrit dit de Manesse. Elle renferme les vers de cent trente six poètes. M. le professeur Hagen, de Berlin, en a publié une édition excellente, avec les additions les plus précieuses.
ires (T Amour. Marie, partout reine de la poésie chrétienne, l'était surtout en Allemagne : et nous ne pouvons nous empêcher de nommer, parmi ceux qui lui ont offert dans leurs vers le plus pur encens, Conrad de Wurtzbourg, qui , dans sa Forge dorée, semble avoir voulu concentrer tous les rayons de tendresse et de beauté dont elle avait été entourée par la vénération du monde catholique. Et, comme pour nous rappeler que tout dans ce siècle doit nous rattacher à sainte Elisabeth, nous voyons les sept chefs de ces poètes épiques et de ces chantres d'amour s'assembler en concours solennel à la cour de Thuringe, chez leur protecteur spécial le landgrave Hermann, beau-père de notre sainte, au moment même de sa naissance : les chants qui furent le produit de la rencontre de cette brillante pléiade forment , sous le nom de Guerre de la Waribourg, une des manifestations les plus éclatantes du génie germanique, et un des trésors les plus abondants du mysticisme légendaire du moyen âge, en même temps qu'une couronne de poésie pour le berceau d'Elisabeth.
On voit partout des tètes couronnées parmi les poètes de cet âge; mais^ dans la péninsule Ibérique, ce sont les rois qui guident les premiers pas de la poésie. Pierre d'Aragon est le plus ancien troubadour d'Espagne. Alphonse le Savant, fils de saint Ferdinand, et qui mérita avant François V^ le titre de Père des lettres, historien
et philosophe, fut aussi poète : on n'a guère de Ters espagnols plus anciens que ses cantiques à la Vierge , et le touchant récit qu'il fit, en langue gallicienne, de la guérison miraculeuse de son père '. Denis l^^, roi de Portugal, est' le premier poète connu de son royaume. En Espagne, commençait avec le plus vif éclat cette admirable effusion de splendeur chrétienne qui s*y est prolongée bien plus longtemps qu*en aucune autre contrée, et ne s'éclipsa qu'après Calderon. Tandis que la poésie légendaire y jetait une douce lumière dans les œuvres du bénédictin Gonzalo de fierceo^, chantre vraiment inspiré de Marie et des saints de sa patrie , on voit surgir l'épopée espagnole dans ces fameuses Romances^, qui forment pour l'Espagne une gloire à part, qu'aucune autre nation ne saurait lui disputer ; où sont enregistrées toutes lés luttes et les beautés de son histoire, qui ont doté le peuple de souvenirs immortels, et qui ont réfléchi tout ce qu'il y avait d'éclat et de prestige dans l'élégance et la galanterie des Maures, sans jamais perdre ce sévère caractère catholique qui consacrait en Espagne, plus que partout, la dignité de l'homme, la féaulté du vassal et la foi du chrétien.
1 Voy. Act. SS. Bolland. Maii, t. VII.
* 1198-1268. Ses œuvres ont été publiées par Sanchez, t. II.
* Celles du Cid, regardées comme les plus anciennes, ne sauraient, diaprés les meilleurs juges, avoir été composées avant le treizième siècle.
Lltalie ne vit naître le Dante qu'à la fin de la période ' que nous envisageons ; mais elle l'annonçait noblement. La poésie, moins précoce qu'en France et en Allemagne , ne commença qu'alors à jaillir de son sein, mais ce fut avec une abondance prodigieuse '.'Sur tous les points de cette noble et féconde terre , s'élèvent des écoles de poètes, comme bientôt devaient s'élever des écoles d'artistes. En Sicile, la muse italienne a son premier berceau '; elle y parait pure, animée, amoureuse de la nature, délicate, sympathisant vivement avec le génie français, qui devait deux fois faire de la Sicile son apanage, mais toujours profondément catholique \ A Pise et à Sienne, elle est plus grave, plus solennelle, comme les beaux monuments que ces villes ont conservés. A Florence et dans les villes environnantes, elle est tendre y abondante, pieuse, en tout digne de sa patrie ^ C'était une véritable légion de poètes, qui avait pour chefs l'empereur Frédéric II, les rois Enzio et
1 II naquit en 1265.
* Il faut voir le recueil intitulé : Poeti del primo secolo, c'est-à-dire du treizième, où Ton trouve des chefs-d'œuvre bien faits pour déconcerter ceux qui se tigurent que la poésie italienne n'a commencé qu'avec le Dante.
' C'est du moins l'avis du Dante, De Vulg, Eloq,, i, 12; et de Pétrarque, Trionfo d*amore, v. 35.
* Voyez le beau chant à l'Hostie de Guglielmotto d'Otrante, en 1 256. ' Il nous faut surtout citer les charmantes poésies du Notajo d'OI-
tramo (1240); on les trouve dans Crescimbeni et les Rime antiche.
Maiofroy ses fils , son chancelier Pierre des Vignes ' ; puis Guitlone d'Arezzo, poëte si profond et quelquefois si éloquent et si touchant, loué avec ardeur par Pétrarque et imité par lui; enfin Guido Guinicelli, que le Dante n'a pas hésité à proclamer son maître '. Mais tous avaient été devancés et surpassés par saint François d'Assise^ : son influence devait vivifier Tart, son exemple devait enflammer les poètes. Tout en réformant le monde. Dieu lui permet d*user le premier de cette poésie qui allait produire le Dante et Pétrarque. Comme c'était son âme seule qui lui inspirait ses vers, et qu'il ne suivait aucune règle, il les faisait corriger par le frère Pacifique, qui était devenu son disciple, après avoir été le poëte lauréat de Frédéric II ; et puis tous deux s'en allaient le long des chemins, chantant au peuple ces hymnes nouveaux, et lui disant qu'ils étaient les musiciens de Dieu, qui ne voulaient d'autre salaire que la pénitence des pécheurs. Nous les avons encore ces chants radieux où le pauvre mendiant célébrait les merveilles de l'amour d'en haut, dans la langue du
1 On lui aUribue le premier sonnet italien.
• Purgat,, cant. ifi.
' Nous devons rappeler ici le beau travail de M. Gœrres, intitulé Saint François d'Assise troubadour , traduit dans la Revue européenne de 1833. Il n*y a point de vers italiens dont on puisse avec certitude fixer la date avant ceux de saint François. Nous avons parlé plus haut des beaux poèmes de saint Bonaventure.
peuple, et avec une passion qu'il craignait lui-même de voir accuser de folie.
Nullo donca oramai più roi riprenda, Se tal amore mi fa pazzo gire.
Già non e core che più si difenda, D' amor si preso, che possa fuggirc.
Pensi ciascun corne cor non si fonda, Fornace tal corne possa palire...
Data m' è la sentenzia, Che d' amore io sia morto.
Già non voglio conforto, Se non morir d' amore...
Amore, amore grida tutto '1 mondo ; Amore, amore ogni cosa clama...
Amore, amore tanto penarmi fai, Amore, amore nol* posso patire :
Amore, amore tanto mi ti dai, Amore, amore, ben credo morire :
Amore, amore tanto preso m' haï, Amore, amore, famm* in te Iransire :
Amore dolce languire, Amor mio desioso, Amor mio dilettoso, Annegami in amore '. •
Non, jamais cet amour, qui était, comme nous l'avons vu, toute sa vie, n'a poussé un cri si enthousiaste, si
^ Rime di san Francesco, dans Crescimbeni, Commentorij délia Yolgar poesia*
vraiment céleste , si pleiDemeot détaché de la terre : il Tétait tellement, que non-seulement les siècles suivants n'ont jamais pu Tégaler, mais qu'ils n*ont pas même su le comprendre. On connaît mieux ce célèbre cantique à son irère le soleil, composé après une extase où il avait reçu la certitude de son salut. Â peine échappé de son cœur, il va le chanter sur la place publique d'Assise, où l'évéque et le podestat allaient en venir aux mains. Mais, aux accents de cette lyre divine, la haine s'éteint dans les cœurs , les ennemis s'embrassent en pleurant, et la concorde renaît, ramenée par la poésie et la sainteté*.
Enfin, la plus haute et la plus belle des poésies, la liturgie , produit en ce siècle quelques-uns de ses chefsd'œuvre les plus populaires; et si saint Thomas d'Aquin lui donne le Lauda Sion , et tout l'admirable office du Saint Sacrement, c'est un disciple de saint François, Thomas de Celano, qui nous lègue le Dies irœ, ce cri de sublime terreur ; et un autre, le B. Jacopone, qui dispute à Innocent Dl la gloire d'avoir composé , dans le Slabai Mater, le plus beau chant qu'ait inspiré la plus pure et la plus touchante des douleurs.
Nous voici revenus à saint François, et on peut dire que cette époque, dont nous avons entrepris d'esquisser
< Act. S8. Cet., t. u.
les traits les plus saillants, peut se résumer tout entière dans les deux grandes figures de saint François d'Assise et de saint Louis de France.
L'un, homme du peuple, et qui fit pour le peuple plus que n'avait encore fait personne, en élevant la pauvreté à la dignité suprême, en la prenant pour condition et pour sauvegarde d'une influence toute nouvelle sur les choses du ciel et de la terre ; investi de cette vie surnaturelle du Christianisme , qui a si souvent conféré la souveraineté spirituelle aux derniers de ses enfants; jugé par ses contemporains comme l'homme qui avait marché le plus près des traces du Christ; enivré pendant toute sa vie d'amour divin ; et, par la toute-puissante vertu de cet amour, orateur, poëte, législateur, conquérant.
L'autre , laïque, chevalier, pèlerin , croisé, roi ceint de la première couronne du monde, brave jusqu'à la témérité, n'hésitant pas plus à exposer sa vie qu'à courber sa tète devant Dieu ; amoureux du danger, de l'humiliation, de la pénitence; champion infatigable de la justice, de l'opprimé, du faible; personnification sublime de la chevalerie chrétienne dans toute sa pureté, et de la véritable royauté dans toute son auguste grandeur. Tous deux dévorés de la soif du sacrifice, du martyre ; tous deux perpétuellement préoccupés du salut de leur prochain ; tous deux marqués de la croix du
Christ, François dans les glorieuses plaies qui lui sont communes avec le Crucifié, et Louis dans ce milieu du cœur oh gît r amour \
Ces deux âmes si identiques dans leur nature et leur tendance, si bien faites pour se comprendre et se chérir, ne se rencontrèrent jamais sur la terre. Mais une pieuse et touchante tradition veut que saint Louis soit allé en pèlerinage au tombeau de son glorieux contemporain, et qu'il y ait trouvé un digne successeur de saint François dans un de ses disciples les plus vénérés, le B. iEgidius. L'histoire de leur rencontre donne trop bien la mesure du siècle dont nous traitons, pour qu'on ne nous pardonne pas de la répéter ici. Saint Louis étant donc venu d'Assise au couvent de Pérouse, oîi demeurait iEgidius, le fait prévenir qu'un pauvre pèlerin demandait à lui parler. Mais une vision intérieure révéla aussitôt au frère que ce pèlerin n'était autre que le saint roi de France. Il court au-devant de lui, et dès qu'ils se voient, quoique ce soit pour la première fois, ils se jettent à genoux tous deux au même moment, et, s'embrassant tendrement, ils demeurent longtemps appuyés sur le cœur l'un de l'autre, et confondus dans ce baiser d'amour et d'effusion intime, sans échanger une seule parole. Après être restés ainsi embrassés pendant très-
« MiUen an daz hcrzc, dâ diu liebe liget. Walther von dkh Vogel- WEIDE ; éd. Lachmann, p. 42.
(KuTret. vu. — Sainte Elisabeth. I. S
longlemps, toujours à genoux et dans un profond silence, ils se détachent l'un de l'autre, se lèvent, et s'en retournent, le roi à son royaume, le moine à sa cellule* Mais les autres frères du couvent ayant découvert que c'était le roi, allèrent faire de grands reproches à iEgidius. « Comment, lui dirent-ils, peux-tu être si grossier, lorsqu'un si saint roi vient de France exprès pour te voir, que de ne pas lui dire une seule parole ?» « Ah ! mes frères bien-aimés, leur répondit le Bienheureux, ne vous étonnez pas si ni moi ni lui nous n'avons pu parler, car dès que nous nous sommes embrassés, la lumière de la divine sagesse m'a révélé tout son cœur, et lui a révélé tout le mien ; et ainsi, en nous r^ardant dans nos deux cœurs, nous nous connaissions bien autrement que si nous nous étions parlé , et avec une bien autre consolation que si nous avions voulu rendre par des paroles ce que nous sentions, tant la langue humaine est incapable d'exprimer les secrets mystères de Dieu^ 1 »
> Esce di cella ë corre alla porta... iasieme con grandissioia divozione inginocchiandosi, s* abbracciarono insieme, e bacciaronsi con tanta dimestichezza , siccomc pcr lungo tenipo avessono tenuta grande amistade insieme ; ma per tutto qiieslo non parlava né l'une ne Taltro , ma slavano cosi abbracciati , con quclli segni d* amorc caritativo, in silenzio. K stati che furono pcr grande spazio nel dello modo senza dirsi parola insieme , si parUrono V uno d' al*altro, e santo Lodovico se n* andô al suo viaggio, c frate Egidio si lorno alla cella. Fioretti di S. Francesco, cap. xxxiv; chronique célèbre de la fin du U*eizième siècle.
* 0 frate Egidio, perche sel tu stato tanto villano... Carissimi irati
Touchant et admirable symbole de celle inlelligence secrète, de cette victorieuse harmonie qui unissait alors les âmes supérieures, les âmes saintes, comme un pacte éternel et sublime.
On peut dire aussi que ces deux grandes âmes se sont complètement rencontrées et unies dans une âme de femme, dans celle de cette sainte Elisabeth, dont le nom s'est déjà trouvé tant de fois sous notre plume. Ce brûlant amour de la pauvreté qui enflammait le séraphin d'Assise, cette volupté de la souffrance et de l'humiliation, ce culte suprême de l'obéissance se rallume tout à coup dans le cœur d'une jeune princesse qui, du sein de l'Allemagne, reconnaît en lui son modèle et son père. Cette immense sympathie pour la passion d'un Dieu fait liomme^ qui envoyait saint Louis, pieds nus, à vingtquatre ans, au-devant de la sainte couronne d'épines, qui le forçait d'aller deux fois sous la bannière de la
non vi raaravigliate de cio, imperocche ne io a lui, ne egli a me poteva dire parola, perocchè si tosto conie noi ci abbraciammo insiemc, la luce délia divina sapienza rïvelô e manifesté a me il cucro suo, et a lui il mio, e cosi per divina operazione ragguardandoci ne' cuori cio ch'io volea dire a lui, ed egli a me, troppo meglio cognoscenimo, che se noi ci avcssimo parlalo colla bocca, e con maggiore consolazione, che se noi avessimo voluto esplicare con voce quello che noi sentivamo nel cuore, per lo diffetlo délia lingua umana, la quale non puo chiaramenle esprimere li mislerj segreti di Dio Fioretti, ecc.
Croix chercher en Afrique la captivité et la mort; cette soif d'une vie meilleure qui le faisait se débattre contre sa famille et ses amis pour abdiquer la couronne et se cacher sous Thabit de cordelier ; ce respect de la pauvreté qui lui faisait baiser la main de tous ceux à qui il donnait des aumônes ; ses larmes si abondantes, sa douce familiarité avec Joinville, et jusqu'à sa vive tendresse conjugale : tout cela se retrouve dans la vie d'Elisabeth, qui ne fut pas moins sa sœur par toutes les émotions et toutes les sympathies intimes de sa vie, que par leur engagement commun sous la règle de saint J^'rançois.
Il a été établi, de nos jours, que le treizième siècle a été remarquable par l'influence croissante des femmes sur le monde social et politique * ; qu'elles y dirigèrent souverainement les aflaires de plusieurs vastes États ' ; et que chaque jour on leur rendait, dans la vie publique et la vie privée, plus d'hommages. C'était la suite inévitable de ce culte de la sainte Vierge , dont nous avons plus haut constaté les progrès. Il faut tenir compte, dit un poëte du temps , à toutes les femmes de ce que la mère de Dieu a été femme '. En effet, comment les rois
' Michelel, IlisL de France, t. U, p. 544.
• Blanche de Castillc; Isabelle de la Marche, qui dirigeait toute la politique du roi Jean sans Terre, son époux; Jeanne, comtesse de Flandre, qui réclama le droit d'assister, comme pair de France, au sacre de saint Louis.
' Frauenlob, poème du treizième siècle.
IPmiODUCTION. 447
et les peuples auraient-ils pu la prendre chaque jour pour médiatrice entre son (ils et eux, mettre sous sa sanction toutes leurs œuvres, lachoisirpour objet spécial de leur plus ardente dévotion, sans reporter une partie de cette vénération sur le sexe dont elle était la représentante auprès de Dieu, et le type régénéré? Puisque la femme était si puissante au ciel, il fallait bien qu'elle le fût aussi sur la terre. Mais tandis que d*aulres princesses apprenaient à partager avec les rois les droits du commandement suprême, la fille du roi de Hongrie, issue d'une race de saintes, et dont l'exemple devait en tant produire, montrait qu'il y avait encore pour les femmes une royauté des âmes au-dessus de toutes les pompes de la terre ; et c'est en l'exerçant, sans le vouloir et à son insu, qu'elle a conquis sa place dans l'histoire.
Sa vie, si courte qu'elle fût, présente une réunion peut-être unique des phases les plus diverses, des traits à la fois les plus aimables et les plus austères que puisse renfermer la vie d'une chrétienne, d'une princesse et d'une sainte. Toutefois, dans les vingt années qui s'écoulent depuis le jour où on l'apporte dans un berceau d'argent à son fiancé, jusqu'à celui où elle expire sur le grabat d'hôpital qu'elle a choisi pour lit de mort, il y a deux parties bien distinctes, sinon dans son caractère, du moins dans sa vie extérieure. La première est toute
chevaleresque, toute poétique, faite pour enchanter l'imagination autant que pour inspirer la piété. Du fond de la Hongrie, de cette terre à moitié inconnue, à moitié orientale, frontière de la chrétienté, qui se présentait sous un aspect mystérieux et grandiose aux imaginations du moyen âge *, elle arrive au sein de la cour de Thuringe, la plus brillante et la plus poétique de toute l'Allemagne . Pendant son enfance, sa vertu précoce est méconnue, sa piété méprisée; on veut la renvoyer ignominieusement à son père ; mais son fiancé lui garde une inébranlable fidélité, la console des persécutions des méchants, et, dès qu'il est maître de ses États, se hâte de l'épouser. Le saint amour d'une sœur se mêle dans son cœur à l'ardente tendresse de l'épouse pour celui dont elle a partagé l'enfance avant de partager la couche, et qui rivalise de piété et de ferveur avec elle : un abandon plein de charme, une naïve et délicieuse confiance, président à leur union. Pendant tout le temps de leur vie conjugale, ils offrent l'exemple le plus touchant et le plus édifiant d'un mariage chrétien : et Ton peut
* La fameuse Berthe la Débouuaire , femme de Pépin , mère de Cbarlemagne, principale h<^roïne du cycle des épopées carlovingiennes, était aussi fiile du roi de Hongrie. Voyez H Reaîi di Francia, et le roman de Berthe aux grands pieds, édit. de M. P. Paris. Floires, ce héros d'une des épopées les plus populaires du moyen âge, Floires et Blancheflevr, était héritier du trône de Hongrie. Voyez Mis. de la Dibliotli. roy., fonds Saint-Germain des Prés, n® 198P.
INTRODUCrnOW. 419
affirmer que parmi toules les saintes aucune n'a offert, au même degré qu'Elisabeth, le type de l'épouse chrétienne. Mais, au milieu du bonheur de cette yie, des joies de la maternité, des hommages et de l'éclat d'une cour chevaleresque, son àme s'élance déjà vers la source éternelle de l'amour par la mortification, l'humilité, et la plus fervente dévotion ; et les germes de cette vie supérieure déposés en elle se développent et s'épanouissent dans une charité sans limites, dans une sollicitude infatigable pour toutes les misères des pauvres. Cependant l'irrésistible appel de la croisade, le devoir suprême de délivrer le tombeau de Jésus, entraine loin d'elle son jeune époux, après sept ans de la plus tendre union : il n'ose lui révéler ce projet secret encore, mais elle le découvre dans un épanchement de familiarité intime. Elle ne sait comment se résigner à ce dur destin : elle le suit et l'accompagne bien au delà des frontières de son pays ; elle ne peut s'arracher de ses bras. Au désespoir qui déchire son àme lors de ces adieux si touchants, et lorsqu'elle apprend la mort prématurée de son époux bien-aimé, on reconnaît tout ce que ce jeune cœur renfermait d'énergie et de tendresse; précieuse et invincible énergie, digne d'être consacrée à la conquête du ciel; tendresse profonde et insatiable dont Dieu seul pouvait être le remède et le prix.
Aussi, cette séparation une fois consommée, tout
change dans sa vie, et Dieu prend la place de tout dans son âme. Le malheur se plait à l'accabler : elle est brutalement chassée de sa résidence souveraine ; elle erre dans la rue avec ses petits enfants, en proie à la faim et au froid, elle qui avait nourri et soulagé tant de pauvres ; nulle part elle ne trouve un abri, elle qui avait donné asile à tant d'infortunes. Mais quand ces injures sont réparées, elle n'en est pas plus réconciliée avec la vie mondaine. Restée veuve à vingt ans, elle dédaigne la main des plus puissants princes : le monde lui fait mal ; les liens de l'amour mortel une fois brisés, elle se sent blessée d'un amour divin*; son cœur, comme l'encensoir sacré, se ferme à tout ce qui vient de la terre, et ne reste ouvert que du côté du ciel*. Elle contracte avec le Christ une seconde et indissoluble union; elle le recherche et le sert dans la personne des malheureux : après leur avoir distribué tous ses trésors, toutes ses possessions, quand il ne lui reste plus rien, elle se donne
* Hœc sancto amore saucia. Hymne du Bréviaire romain pour les saintes femmes.
* Li cuen doit estre
Semblans à rencensier.
Tous clos envers la terre , Et overs vers le ciel.
Le Séraphin, poôme mss. de la Biblioth. roy., n» 1862. Ce poôlo inconnu semble avoir ainsi devancé la magnifique expressioii de Bossuet, lorsqu'il dit du cœur de madame de la Vallière, qu'il ne respirait plus que du côté du ciel.
elle-même à eux, elle se fait pauvre pour mieux comprendre et mieux soulager la misère des pauvres; elle consacre sa vie à leur rendre les plus rebutants services. C'est en vain que son père, le roi de Hongrie, envoie un ambassadeur pour la ramener auprès de lui. Ce seigneur la trouve à son rouet, décidée à préférer le royaume du ciel à toutes les splendeurs royales de sa patrie. En échange de ses austérités, de sa pauvreté volontaire, du joug de l'obéissance sous lequel elle brise chaque jour tout son être, son divin époux lui accorde une joie et une puissance surnaturelles. Au milieu des calomnies, des privations, des mortifications les plus cruelles, elle ne connaît pas une ombre de tristesse; un regard, une prière d'elle suffisent pour guérir les maux de ses frères. A la fleur de son âge, elle est mûre pour Téternité , et elle meurt en chantant un cantique de triomphe qu'on entend répéter aux anges dans les cieux.
Ainsi, dans les vingt-quatre années de sa vie, nous la voyons tour à tour orpheline étrangère et persécutée, fiancée modeste et touchante, femme sans rivale pour la tendresse et la confiance, mère féconde et dévouée, souveraine puissante bien plus par ses bienfaits que par son rang ; puis veuve cruellement opprimée, pénitente sans péchés, religieuse austère, vraie sœur de charité, épouse fervente et favorite du Dieu qui la glorifie par des miracles avant de l'appeler à lui ; et, dans toutes les
4 n INTROWJCTIOff .
vicissitudes de la vie, toujours fidèle à son caractère fondamental, à cette parfaite simplicité, qui est le plus doux fruit de la foi et le plus fragrant parfum de l'amour, et qui a transformé sa vie tout entière en cette céleste enfance à laquelle Jésus-Christ a promis le royaume du ciel. Tant de charme, tant d'intërêt dans la brève existence mortelle de cette jeune femme, ne sont pas la création d'un poète ou le fruit d'une piété exagérée par Téloignement des temps : ils sont tout au contraire garantis par toute l'autorité de l'histoire. La profonde impression que la destinée et les héroïques vertus d'Elisabeth ont faite sur son siècle, s'est manifestée par le soin tendre et scrupuleux avec lequel on a recueilli et répété de génération en génération les moindres actions de sa vie, les moindres paroles qui lui échappaient, et mille traits qui portent la lumière jusque dans les derniers replis de cette âme si naïve et si pure. Il nous est ainsi donné, à six siècles de distance, de rendre compte de cette bienheureuse vie avec tous les détails familiers et intimes qu'on ne s'attend guère à trouver que dans des mémoires écrits d'hier, et avec des circonstances si poétiques, si romanesques même, qu'on a de la peine à ne pas y voir d'abord les résultats d'une imagination exaltée, et qui s'est plu ^ embellir de tous ses attraits une héroïne de roman. Et cependant leur authenticité historique ne saurait être soupçonnée ; car la plupart de
ces détails, recueillis en même temps que ses miracles, et vérifiés par de solennelles enquêtes aussitôt après sa mort, ont été enregistrés, par de graves historiens, dans les chroniques nationales et contemporaines qui font foi pour tous les autres événements du temps*. Aux yeux de ces pieux narrateurs qui écrivaient comme agissait la société où ils vivaient, sous Tempire exclusif de la foi, une si belle victoire du Christ, tant de charité et de sollicitude pour le pauvre peuple, et des manifestations si éclatantes de la puissance de Dieu, opérées par un être si faible et si jeune, apparaissaient comme un doux champ de repos au milieu des batailles, des guerres, et des révolutions politiques.
Et non-seulement cette vie si poétique et en même temps si édifiante est certifiée par l'histoire, mais elle a reçu une sanction bien autrement haute; elle a élé environnée d'un éclat qui fait pâlir et les prestiges de rimaginatioH, et la renommée du monde, et toute la popularité que peuvent donner les historiens et les rhéteurs; elle a été ornée de la plus belle couronne qui soit connue des hommes, de la couronne de sainte! Elle a été glorifiée par le culte du monde chrétien. Elle a été dotée de cette popularité de la prière, la seule éternelle, la seule universelle, la seule qui soit décernée à la fois par les savants et les riches , et par les pauvres ,
^ Voyez plus loin Vlndication des Sources historiques.
les malheureux, les ignorants; par cette immense masse d'hommes qui n'ont ni le temps ni Tespril de s'occuper des gloires humaines. Et pour ceux chez qui l'imagination domine, quel bonheur de sentir que tant de poésie, tant de traits charmants où se peint tout ce que le cœur humain saurait éprouver de plus frais et de plus tendre, peuvent être rappelés, glorifiés, non plus dans les pages de quelque roman ou sur les planches d'un théâtre, mais sous les voûtes de nos églises, au pied des saints autels, dans l'etTusion de l'âme chrétienne aux pieds de son Dieu !
Peut-être, égaré comme on Test souvent par cette partialité involontaire qu'on éprouve pour ce qui a été le but d'une étude et d'un attachement de plusieurs années, nous sommes-nous exagéré la beauté et l'importance de notre sujet. Nous ne doutons pas que, même à part toute l'imperfection de notre mise en œuvre, plusieurs ne trouvent que ce siècle si reculé n'a rien de commun avec le nôtre ; que cette biographie si détaillée, que cette peinture de mœurs depuis si longtemps surannées, n'offre aucun résultat profitable et positif aux idées religieuses de nos jours : les âmes simples et pieuses pour qui seules nous écrivons en jugeront. L'auteur de ce livre s'est fait à lui-même une objection grave : séduit d'abord par le caractère poétique et légendaire qu'offre au premier aspect la vie d'Elisabeth, il s'est trouvé
comme à son insu, à mesure qu'il avançait, aux prises avec Tétude d'un admirable développement de la force ascétique qu'engendre la foi, avec la révélation des plus profonds mystères de l'initiation chrétienne : il a dû se demander alors s'il avait bien le droit d'entreprendre une œuvre pareille, si le récit des sublimes triomphes de la religion ne devait pas être réservé à des plumes dont cette religion puisse s'honorer, ou qui du moins lui soient exclusivement voue'es. Il lui a bien fallu reconnaître qu'il n'avait pour cela aucune mission ; et ce n'a plus été qu'en tremblant qu'il a achevé un travail qui semble ne s'accorder ni avec sa faiblesse , ni avec son âge, ni avec son caractère laïque.
Et cependant, après de longues hésitations, il s'est laissé entraîner par le besoin de donner quelque suite à des études prolongées et consciencieuses, et par le désir de présenter aux amis de la religion, comme à ceux de la vérité historique, le tableau fidèle et complet de la vie d'une sainte des anciens jours, d'un de ces êtres qui résumaient en eux toutes les croyances et les plus pures affections des siècles chrétiens ; de les peindre autant que possible avec les couleurs de leur époque, et de les montrer dans tout l'éclat de cette complète beauté avec laquelle ils se présentaient à l'esprit des peuples du moyen âge.
Nous n'ignorons pas que , pour reproduire une vie
pareille dans loute son intégrité, il faut aborder de front tout un ordre de faits et d'idées qui est depuis longtemps frappé de réprobation par la vague religiosité des derniers temps, et qu'une piété sincère mais craintive a trop souvent écarté de l'histoire religieuse : nous voulons parler des phénomènes surnaturels qui sont si abondants dans la vie des saints, qui ont été consacrés par la foi sous le nom de miracles, et flétris par la sagesse mondaine sous le nom de légendes, de superstitions populaires, de traditions fabuleuses. 11 s'en trouve un grand nombre dans l'histoire d'Elisabeth. Nous avons cherché à les reproduire avec la même scrupuleuse exactitude que nous avons mise dans le récit de tout le reste de sa vie. La seule peasée de les omettre, ou même de les pallier, de les interpréter avec une adroite modération, nous eût révolté. C'eût été à nos yeux un sacrilège, que de voiler ce que nous croyons la vérité pour complaire à l'orgueilleuse raison de notre siècle : c'eût été une inexactitude coupable, car ces miracles sont racontés par les mêmes auteurs , constatés par la même autorité que tous les autres événements de notre récit; et nous n'aurions vraiment pas su quelle règle suivre pour admettre leur véracité dans certains cas, et la rejeter dans d'autres. C'eût été entin une hypocrisie, car nous avouons sans détour que nous croyons de la meilleure foi du monde à tout ce qui a jamais été raconté de plus noira-
ciileux sur les saints de Dieu en général , et sur sainte Elisabeth eu particulier. Ce n'est pas même une victoire sur notre faible raison qu'il nous a fallu remporter pour cela; car rien ne nous parait plus raisonnable, plus simple pour un chrétien , que de s'incliner avec reconnaissance devant la miséricorde du Seigneur, quand il la voit suspendre ou modifier les lois naturelles dont elle a été seule créatrice , pour assurer et glorifier le triomphe des lois bien autrement hautes de Tordre moral et religieux. N'est-il pas doux et facile de concevoir combien des âmes de la trempe de celles d'Elisabeth et de ses contemporains, exaltées par la foi et l'humilité bien au-dessus des froids raisonnements de la terre, épurées par tous les sacrifices et toutes les vertus, habituées à vivre d'avance dans le ciel , offraient à la bonté de Dieu un théâtre toujours préparé ; combien aussi la foi ardente et simple du peuple appelait, et, si on rose dire, justifiait l'intervention fréquente et familière de cette force toute-puissante que nie, en la repoussant, l'orgueil insensé de nos jours!
Aussi est-ce avec un mélange de respect et d'amour que nous avons longtemps étudié ces traditions innombrables des générations fidèles, où la foi et la poésie chrétienne, où les plus hautes leçons de la religion et les plus délicieuses créations de l'imagination se confondaient dans une union si intime, qu'on ne saurait
comment les décomposer. Même si nous n'avions pas le bonheur de croire avec une entière simplicité aux merveilles de la puissance divine qu'elles racontent, jamais nous ne nous sentirions le courage de mépriser les innocentes croyances qui ont ému et charmé des millions de nos frères pendant tant de siècles : tout ce qu'elles peuvent renfermer même de puéril s'exalte et se sanctifie à nos yeux , pour avoir été l'objet de la foi de nos pères, de ceux qui étaient plus près du Christ que nous; et nous n'avons pas le cœur de dédaigner ce qu'ils ont cru avec tant de ferveur, aimé avec tant de constance. Loin de là , nous confesserons hautement que nous y avons mainte fois trouvé secours et consolation ; et nous ne sommes pas les seuls : car si partout les gens qui se disent éclairés et savants les méprisent, il y a encore des refuges où ces douces croyances sont restées chères aux pauvres et aux simples. Nous avons trouvé leur culte chez les habitants de l'Irlande, du Tyrol, de Tltalie surtout , et même de plus d'une province française ; nous les avons recueillies sur leurs lèvres et dans les larmes qui coulaient de leurs yeux ; elles ont encore un autel dans le plus beau des temples, dans le cœur du peuple. Nous oserons même le dire : il manque quelque chose à la gloire humaine des Saints qui n'ont pas été entourés de cette popularité touchante, qui n'ont pas reçu, en même temps que les hommages de l'Église, ce
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tribut d'humble amour et d'intime confiance qui se paye sous le chaume, au coin du feu de la veillée, de la bouche et du cœur des simples et des pauvres. Elisabeth, dotée par le ciel d'une simplicité si absolue, et qui, au milieu des splendeurs de son rang, préférait à toute autre société celle des gens malheureux et méprisés du monde ; Elisabeth, l'amie, la mère, la servante des pauvres, ne pouvait être oubliée par eux ; et c'est ce doux souvenir qui explique quelques-uns des plus charmants récits que nous aurons à répéter.
Mais ce n'est point ici le lieu d'approfondir cette grave question de la foi due aux miracles de l'histoire des saints; il nous suffit d'avoir énoncé notre point de vue personnel : eût-il été tout différent, il n'aurait pu nous dispenser, en écrivant la vie d'Elisabeth, d'exposer tout ce que les catholiques ont cru sur elle, et de lui tenir compte de la gloire et de l'influence que ses miracles lui ont valu aux yeux des fidèles. Dans toute étude du moyen âge, la foi implicite du peuple^ l'adhésion unanime de l'opinion publique, donnent à toutes les traditions populaires, inspirées par la religion, une force qu'il est impossible à l'historien de ne pas apprécier. De sorte qu'en laissant même de côté leur valeur théologique, on ne saurait méconnaître, sans aveuglement, le rôle qu'elles ont joué de tout temps dans la poésie et dans l'histoire.
(BoTret. vu. — S«iate Elisabeth. I. U
Quant à la poésie, i\ serait difficile de nier qu'elles en renferment une mine inépuisable; c est ce. qu'on reconnaîtra chaque jour davantage, à mesure qu'on reviendra aui sources de la véritable beauté. Quand même il faudrait se résigner à ne regarder la légende que comme la mythologie ehrélienne, selon l'expression méprisante des grands philosophes de nos jours, encore nous paraitrail-elle une source de poésie bien autrement pure, abondante et originale, que la mythologie usée de l'Olympe. Mais comment s'étonner de ce qu'on lui ait longtemps refusé tout droit à une influence poétique? Les générations idolâtres qui avaient concentré tout leur enthousiasme sur les monuments et les inspirations du paganisme, et les générations impies qui ont décoré du nom de poésie les muses souillées du dernier siècle, ne pouvaient certes donner le même nom à ce fruit exquis de la foi catholique ; elles ne pouvaient lui rendre qu*un g^nre d'hommages, c'était de l'insulter et d'en rire, comme elles l'ont fait.
Sous le point de vue purement historique, les traditions populaires, et notamment celles qui se rattachent à la religion, si elles n'ont pas une certitude mathématique, si ce ne sont pas ce qu'on appelle des faits positifs, en ont eu du moins toute la puissance, et ont exercé sur les passions et les mœurs des peuples une influence bien autrement grande que les faits les plus incontestables
pour la raison humaine. A ce titre elle» méritent assu* réinent l'attention et le respect de tout historien sérieux et solidement critique.
Il doit en être de même pour tout homme qui s*inléresse à la suprématie du spiritualisme dans la marche de la race humaine, qui élève le culte de la beauté morale au-dessus de la domination exclusite des intérêts et des penchants matériels ; car, il ne faut pas Toublier, au fond des croyances les plus puériles, des superstitions les plus risibles qui ont pu régner quelque temps chez des populations chrétiennes, il y avait toujours la reconnaissance formelle d'une force surnaturelle, et une protestation généreuse en faveur de la dignité de Thomme déchu, mais non pas sans retour. Partout et toujours elles gravaient dans les convictions populaires la victoire de Tespritsur la matière, de Titivisible sur le visible, de la gloire ifmoceûte de Thomme sur son malheur, de la pureté primitive de la nature sur sa corruption. La moindre petite légende catholique a gagné plus de cœuts à ces immortelles vérités que toutes les dissertations des philosophes. C'est toujours le sentiment de cette gloM rieuse sympathie entre le Créateur et la créature, entre le ciel et la terre, qui se fait jour à travers les siècles; mais tandis que l'antiquité païenne l'avait balbutié, en donnant à ses dieux tous les vices de l'humanité, les àge6 ehréliens Tont proclamé en élara&t Thuina-
nité et le monde régénérés par la foi à la hauteur du ciel.
Dans les siècles dont nous parlons , de pareilles apologies eussent été bien mal placées. Alors personne dans la société chrétienne ne doutait de la vérité et de la douceur ineffable de ces pieuses traditions. Les hommes vivaient dans une sorte de tendre et intime familiarité avec ceux d'entre leurs pères que Dieu avait manifestement appelés à lui, et dont TÉglise avait proclamé la sainteté. Cette Église, qui les avait placés sur ses autels, ne pouvait certes pas s'offenser de ce que ses enfants vinssent en foule, et avec une infatigable tendresse, apporter toutes les fleurs de leur âme et de leur imagination à ces témoins de l'éternelle vérité. Ils avaient déjà reçu la palme de la victoire; ceux qui combattaient encore ne se lassaient pas de les féliciter, d'apprendre d'eux la science du vainqueur. D'ineffables affections, de salutaires patronages se formaient ainsi entre les saints de TÉglise triomphante et les humbles combattants de l'Église militante. On choisissait à son gré dans ce peuple glorifié un père, un ami, une amie ; et sous son aile on marchait avec plus de confiance et de sécurité vers l'éternelle lumière. Depuis le roi et le pontife jusqu'au plus pauvre artisan , chacun avait une pensée spéciale dans le ciel : au sein des combats, dans les dangers et les douleurs de la vie , ces saintes amitiés exerçaient
toute leur influence consolatrice et fortifiante. Saint Louis, mourant au delà des mers pour la Croix, invoquait avec ferveur l'humble bergère qui était la protectrice de sa capitale. Les preux Espagnols, accablés par les Maures, voyaient saint Jacques se mêler à leurs rangs, et, retournant à la charge, changeaient aussitôt leur défaite en victoire. Les chevaliers et les nobles seigneurs avaient pour modèles et pour patrons saint Michel et saint Geoi^es , pour dames de leur pieuse pensée, sainte Catherine et sainte Marguerite; et s'il leur arrivait de mourir prisonniers et martyrs pour la foi, ils songeaient à sainte Agnès, à la jeune fille qui avait aussi ployé sa tête sous le fer du bourreau ^ Le laboureur voyait dans les églises l'image de saint Isidore avec sa charrue, et de sainte Nothburge, la pauvre servante tyrolienne, avec sa faucille. Le pauvre artisan, l'homme livré aux durs travaux, rencontrait à chaque pas ce colossal saint Christophe succombant sous le poids de l'enfant Jésus, et retrouvait en lui le symbole de ces rudes labeurs de la vie, dont le ciel est la moisson. L'Allemagne surtout était fertile en ce genre de croyances ; et on le conçoit sans peine encore aujourd'hui, en étudiant son vieil esprit si naïf et si pur, en y trouvant cette ignorance du sarcasme,
^ Et lors me seignai, et m'agenoillai au pié de Tun d*eulz, qui tenoit une hache danoise à charpentier, et dis : « Ainsi mourut sainte Agnès. » Joinville.
du rire moqueur qui flétrit toute poésie, en sondant sa langue si riche, si eipressive. Nous ne finirions jamais SI nous essayions de spécifier les innombrables liens qui attachaient ainsi ie ciel à la terre, si nous pénétrions dans cette Yaste sphère où toutes les affections et tous les devoirs de la vie mortelle se trouvaient mêlés et entrelacés à d'immortelles protections, où les âmes mâme les plus délaissées et les plus solitaires trouvaient tout un monde de consolations et d'intérêts, à Tabri de tous les mécomptes d'ici-bas. On s'exerçait ainsi à aimer dès ce monde ceux qu'on devait aimer dans Tautre : on comptait retrouver au delà de la tombe les saints protecteurs du berceau, les douces amies de l'enfance, les fidèles patrons de l'existence tout entière; on n'avait qu'un vaste amour qui réunissait les deux vies de l'homme, et qui, commencé au sein des orages du temps, se prolongeait à travers les gloires de l'éternité.
Mais tojutes ces croyances et toutes ces tendres affections, qui s'élançaient du cœur de l'homme de ces temps-là vers le ciel, se rencontraient et se fixaient toutes sur une image suprême. Toutes ces pieuses traditions, les unes locales^ les autres personnelles, s'éclipsaient et se confondaient dans celles que le monde entier répétait sur Marie. Reine de la terre autant que reine du cfel, pendant que tous les fronts et tous les cœurs étaient inclinés devant elle, tous les esprits étaient inspirés par
INTRODIICnOBI. 435
sa gloire ; tandis que le monde se couvrait de sanctuaires, de cathédrales élevées en son honneur, l'imagination de ces générations poétiques ne tarissait pas dans la découverte de nouvelles perfections , de nouvelles beautés , au sein de cette beauté suprême. Chaque jour voyait éclore quelque légende plus merveilleuse, quelque nouvelle parure que la reconnaissance du monde offrait à Celle qui lui avait rouvert les portes du ciel, qui avait repeuplé les rangs des Anges, qui avait ôté aux hommes le droit de se plaindre du péché d*Ève ; à Thumble ancèle couronnée par Dieu de la couronne que Michel avait arrachée à Lucifer en le jetant dans les enfers*. « 11 faut bien,» lui disait* on avec une délicieuse simplicité, <( il faut bien que tu nous exauces ; nous avons tant de bonheur à t'honorer * ! » « Ah ! s'écrie Walter, chantons toujours cette douce Vierge à qui son Fils ne sait rien refuser. Voilà notre consolation suprême ; c'est que dans le ciel on fait tout ce qu'elle veut'! » Et, pleine d'une inébranlable confiance en l'objet de tant d'amour, convaincue de sa vigilance maternelle, la Chrétienté s'en remettait à elle de toutes ses peines et de tous ses dan-
* Expressions du poCme de la Guerre de Warthourq, du temps de la Daitfance de »ainte Elisabeth, et d'autres des douzième et treizième siècles.
* Cantique en Thonneur de Marie , dans HofTman , Histoire des Chants de V Église eii Allemagne, p. 402.
' Walt. V. d. Vogelweide, i, 126.
gers, et se reposait dans celle confiance, selon la belle image d'un poêle contemporain de sainte Elisabeth :
Endormie est la périllée, Mais nostre Dame est éveillée...
Oncques ne fut la glorieuse Ne someillanz ne pareceuse...
Et nuit et jor la Virge monde En esveille est por tôt le monde.
S'ele dormait une seule hore, Toz 11 monz ce desous de sore Trébucherait, por les melFelz Que nous fesons et avons fez '.
Dans l'esprit de ces siècles, où il y avait une si grande surabondance de foi et d'amour, deux fleuves avaient inondé le monde ; il n'avait pas seulement été racheté par le sang de Jésus, il avait aussi été purifié par le lait de Marie, par ce lait qui avait été la première nourriture de Dieu sur la terre, et qui lui avait rappelé le ciel '^; il avait sans cesse besoin de l'un et de l'autre; et, comme le dit un pieux religieux qui a écrit avant nous la vie d'Elisabeth : w Tous ont le droit d'entrer dans la famille de Jésus-Christ, quand ils font un excellent usage
^ Miracles de la Vierge, par le prieur Gautier de Goinsy, fifss. de la Bib. roy., u? 20.
* Salvatorem sœculorum , ipsum Regem angelorum , scia Virgo lactabat ubere de cœlo pleno. Office de VÈglise pow les matines de la Circoncision, kct, vin.
du sang de leur Rédempteur et de leur père , et du laict de la sacrée Viei^e, leur mère; oui, de ce sang adorable qui encourage les martyrs, qui enchante leurs douleurs. . . et de ce laict virginal qui adoucit nos amertumes en apaisant la colère de Dieu ^» Et encore, il faut le dire, Tenthousiasme de cette filiale tendresse ne suffisait pas à ces âmes si pieuses envers la Vierge-Mère : il fallait un sentiment plus tendre, s'il était possible, plus intime, plus encourageant, le plus doux et le plus pur que riiomme puisse concevoir. Après tout, Marie n avait-elle pas été une simple mortelle, une faible femme qui avait connu toutes les misères de la vie, qui avait passé par la calomnie, et Texil, et le froid, et la faim? Ah! c'était plus qu'une mère, c'était une sœur que chérissait en elle le peuple chrétien ! Aussi la conjurait-on sans cesse de se rappeler cette fraternité si glorieuse pour la race exilée; aussi un grand saint, le plus passionné de ses serviteurs, n'hésitait pas à l'invoquer ainsi : «0 Marie,
> Vie de sainte Elisabeth , par le R. P. Apollinaire ; Paris , \ 660 , p. 4k Un délicieux tableau d'un des peintres les plus accomplis qu*ait inspirés Tart chrétien, Francesco Francia de Bologne, a consacré cette pensée deux siècles avant la pieuse exclamation que nous citons. Il a représenté saint Augustin debout, ayant à sa droite Marie qui offre le sein à son divin enfant, et à gauche Jésus sur la croix : d'une main il tient cette inscription : Hic ah ubere lactor; et de Tautre : Hic a vulnere pascor; et au-dessus de sa tôle : Positus in mediOy quo me vertar nescio : Dicam eigo : Jésus Maria, miserei'e. Ce tableau est à la pinacothèque de Bologne.
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lui dit-il, nous te supplions comme Abraham suppliait Sara dans la terre d*Êgypte... 0 Marie, 6 notre Sara, dis que tu es notre sœur, afin qu*à cause de toi Dieu nous veuille du bien , afin que par ta grâce nos âmes vivent en Dieu. Dis-le donc, 6 notre très^hère Sara, disque tu ^s notre sœur; et à cause d'une telle sœur, les Ëgyptiens, c'est-à-dire les démons, auront peur de nous; à cause d*une telle sœur, les anges viendront se ranger en bataille à nos côtés ; et le Père, et le Fils, et le Saint- Esprit, nous feront miséricorde à cause d*une sœur telle que toi '. »
C'est ainsi qu'ils aimaient Marie, ces chrétiens d'autrefois. Mais quand leur amour avait embrassé le ciel et sa mère, et tous ses bienheureux habitants, il redescendait sur la terre pour la peupler et l'aimer à son tour. La terre qui leur avait été assignée pour séjour, cette belle créature de Dieu, devenait aussi l'objet de leur féconde sollicitude, de leur affection ingénue. Des hommes
^ Obsecrare possemus Mariam sicut Abraham obseeravit Saram , dicens : Die, obsecro, quod soror mea sis, ut bcae mibi sit propter te, et vivet aoiina mea ob gratiam tui. 0 ergo Maria, o Sara ooelrg, die quod sis soror nostra, ut propter te bene nobis sk a Deo, et ob gratiam tui, vivant animœ nostrœ in Deo. Die, inquam, cbarissima Sara aostra, quod sis soror nostra, ut propter taJem sororem iËgypUi, id est dsBmones, nos revereaniur, ut etiani propter falem sororem angeli nobis in acie conjuogantur, ut iDsuper pi'opter talem tororem Pater et Filius el Spiritus sauelus nostri misereaiiiur. S. fkmaventurGy Spéculum Mariœt l£cU ix.
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qu'on nommait alors, et peut-être à bon droit, savants, étudiaient la nature avec le soin scrupuleux que des Cbrétiens devaient mettre à l'étude des œuvres de Dieu ; mais ils ne pouvaient se résoudre à en faire un corps sans vie supérieure ; ils y cherchaient toujours des relations mystérieuses avec les devoirs et les croyances de rhomaie racheté par son Dieu; ils voyaient dans les mœurs des animaux, dans les phénomènes des plantes, dans le chmt des oiseaux , dans les vertus des pierres précieuses, autant de symboles des vérités consacrées par ia foi*. De pédantes nomenclatures n'avaient pas encore envahi et profané le monde reconquis au vrai Dieu par le Christianisme. Quand, dans la nuit, le pauvre levait les yeux au ciel, il y voyait, au lieu de la voie lactée de Junon, le chemin qui guidait ses frères au pèlerinage de Compostelle, ou celui que suivaient les Bienheureux pour aller au ciel. Les fleurs surtout offraient un monde peuplé des plus charmantes images, un langage muet qui exprimait les sentiments les plus tendres et les plus vifs. Le peuple se rencontrait avec les docteurs pour donner à ces doux objets de son attention journalière les noms de ceux qu'il aimait le plus, les
* L'étude de la nature, sous ce point de vue , était très-répandue ao treisième mècle, comme on peut voir dans le Spéculum naUtrale de Vincent de Beauvais, et par la foule de Bestiaires, de Volucraires, de LapidmreSj qui parurent en vers et en prose vers ce (emps. Elle est d'aiUeon empreiiite dans toute la poésie de c«tte époque.
noms des Apôtres, de ses Saints favoris , ou des Saintes dont rinnocence et la pureté semblaient se réfléchir dans la pure beauté des fleurs. Notre Elisabeth eut aussi sa fleur, humble et cachée, comme elle voulut toujours être*. Mais Marie surtout, cette fleur des fleurs, cette rose sans épines, ce lis sans tache ^, avait une innombrable quantité de fleurs que son doux nom rendait d'autant plus belles et plus chères à son peuple. Chaque détail des vêtements qu'elle avait portés sur la terre était représenté par quelque fleur plus gracieuse que les autres : c'étaient comme des reliques partout éparses et sans cesse renouvelées. Les grands savants de nos jours ont cru mieux faire de substituer à son souvenir celui de Vénus ^ La sympathie était censée réciproque; la terre
^ On appelle en Allemagne Elisabethsblumchem , ou Fleurette d'Elisabeth, le Cystus Helianthemum.
* Lilium sine macula, rosa sine spinis, flos florunif expressions des anciennes liturgies de TÉglise, mille fois répétées par les poètes de tous les pays aux douzième et treizième siècles. 0 vaga mia rosa y dit encore saint Alphonse de Liguori dans ses Canzoncine in onore di Maria santissima,
• Par exemple, la fleur qui dans toutes les langues de l'Europe s'appelait le Soulier de la Vierge , a été nommée Cypripedium Cal'' ceolus. Citons encore un exemple notable du grossier matérialisme qui distingue ces nomenclatures brutales. Tout le monde connaît cette charmante fleur bleu de ciel « dont les lobes arrondis semblent « un feston d'azur autour d'une auréole d'or, » que les Allemands nomment Ne m'oubliez pas, et qui en France avait reçu le nom de Plu^ je vous vois, plus je vous aime^ et plus généralement encore celui de Yeux de la sainte Vierge, Le pédantisme moderne a rem'-
devait de la reconnaissance pour cette association à la religion de Thomme. On allait, dans la nuit de Noël, annoncer aux arbres des forêts que le Christ allait venir ' : Aperialur terra^ et germinet Salvatorem. Mais, en revanche, elle devait donner des roses et des anémones au lieu où Thomme versait son sang, et des lis là oii il laissait tomber des larmes '. Quand une sainte mourait, toutes les fleurs des environs devaient se faner en même temps, ou s'incliner sur le passage de son cercueil ^ On conçoit cette ardente fraternité qui unissait saint François à la nature entière animée et inanimée, et qui lui arrachait des cris si plaintifs et si admirables. Tous les chrétiens avaient alors plus ou moins le même sentiment; car la terre, aujourd'hui si dépeuplée, si stérilisée pour Tàme, était alors imprégnée d'une beauté immortelle. Les oiseaux, les plantes, tout ce que l'homme rencontrait sur son passage, tout ce qui avait vie, avait été marqué par lui de sa foi et de son espérance. C'était un vaste royaume d'amour et de science aussi ; car tout avait sa raison, et sa raison dans la foi. Comme ces
placé ces doux noms par celui de Myosotis scorpioide, c*est-à-dire, en propres termes. Oreille de souris à physionomie de scorpion! Et Toilà ce qu'on appelle le progrès des sciences! Voyez Texcellent essai de M. Charles Nodier sur les Langues de convention, dans ses Notions de Linguistique.
* Cela se fait encore dans le Holstein. Grimm, Mœhrchen.
* Grinun. Deutsche Sagen.
' Légende de sainte Jeanne de Portugal.
rayons brûlants qui, partis des plaies du Christ, avaient imprimé les sacrés stigmates sur les membres de François d'Assise, ainsi des rayons partis du cœur de la race chrétienne, de Thomme simple et fidèle, avaient été imprimer sur chaque particule de la nature le souvenir du ciel, Tempreinle du Christ, le sceau de Tamour.
Oui, il y a eu dans le monde comme un immense volume, où cinquante générations ont écrit pendant douze siècles leurs croyances, leurs émotions, leurs rêves, avec une tendresse et une patieqce infinies : nonseulement chaque mystère de la foi , chaque triomphe de la Croix y avait sa page, mais encore chaque fleur, chaque fruit, chaque bête des champs y figurait à son tour. Comme dans les anciens missels^ comme dans les grands anliphonairesdes vieilles cathédrales \ à cdté des brillantes peintures où sont tracées avec une inspira-^ tion si chaleureuse et si profonde à la fois les grandes scènes de la vie du Christ et d^ Saints, on y voyait le texte des lois de Dieu et de sa divine parole, encadré par toutes les beautés de la nature ; tous leséftres animés s'y retrouvaient pour chanter les louanges du Seigneur, et des Anges sortaient à cette fin du calice de chaque fleur. C'était là la Légende, la lecture des pauvres et des simples, PËvangile paré à leur usage, Bibliapauperuml
1 Par exemple à la bibliothèque du Dôme de Sienne, à Saint-Laurent de Nuremberg, etc.
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Leurs yeux innocents y lisaient milte beautés dont le sens est aujourd'hui à jamais perdu ; le ciel et la terre leur y apparaissaient peuplés de la plus douce science ; ils pouvaient bien chanter d'une voix sincère : Pleni sunl cœli et terra yhria tua.
Qui pourrait calculer combien la vie sest appauvrie depuis lors? Qui songe aujourd'hui à l'imagination des pauvres, au cœur des ignorants ?
Oui, le monde était alors enteloppé par la foi comme d'un voile bienfaisant qui cachait les plaies de la terre, qui devenait transparent pour les splendeurs du ciel. Aujourd'hui , c'est autre chose : tout est à nu sur la terre, tout est voilé dans le ciel.
Il fallait,, pour vôtir le monde de cette parure consolante, Tunion complète et sans réserve des deux principes qui s'alliaient si merveilleusement dans Elisabeth et dans son siècle, la simplicité et la foi. Aujourd'hui, eotnroe chacun le sait et le dit, elles ont disparu de la société en masse : la première surtout a été extirpée complètement, non-seulement de la vie publique, mais aussi de la poésie, de la vie privée et domestique, des rares asiles oii l'autre est restée. Ce n'a pas été sans une profonde habileté que la science athée et la philosophie irréligieuse des siècles modernes ont prononcé leur divorce avant de les condamner à mourir. Lorsque leur sainte et délicieuse alliance eut été brisée, ces deux ce-
lestes sœurs n'ont pu que s'embrasser encore dans quelques âmes méconnues, dans quelques populations éparses et oubliées ; et puis elles ont marché séparément à la mort .
Cette mort, il n'est pas besoin de le dire , n'a été qu'apparente, n'a été qu'un exil. Elles ont gardé au sein de l'Église impérissable le berceau d'où elles étaient sorties pour peupler et décorer le monde : tout homme peut les y retrouver ; tout homme peut aussi ramasser sur leur route les immortels débris qu'elles y ont semés, et qu'on n'a pas encore pu anéantir. Le nombre en est si grand, la beauté si éclatante, qu'on serait tenté de croire que Dieu ait permis à dessein que tous les charmes extérieurs du Catholicisme tombassent un moment dans l'oubli, afin que ceux qui lui demeureraient fidèles au milieu des épreuves modernes eussent l'ineffable bonheur de les découvrir eux-mêmes , et de les révéler de nouveau.
Il y a là tout un monde à reconquérir, pour l'histoire et pour la poésie : la piété même y retrouvera des trésors. Qu'on ne nous reproche point de remuer des cendres à jamais éteintes, de fouiller d'irréparables ruines : ce qui serait vrai des institutions humaines ne saurait l'être des objets de notre étude , du moins selon la foi des catholiques ; car s'il est vrai que l'Église ne meurt pasy rien aussi de ce qu'elle a une fois touché de sa main, inspiré de son souffle, ne saurait mourir pour
IMUODUCTION. no
toujours. Il suftil qu'elle y ait déposé un germe de son propre principe, un rayon de Tinvariabie et immuable beauté qu'elle a reçue avec la vie ; s'il en a une fois été ainsi, c'est en vain que les temps s'obscurcissent, que la neige des hivers s'amoncelle : il est toujours temps de déterrer la racine, de secouer quelque poussière moderne, de briser quelques liens factices, de la replanter dans quelque bonne terre, pour rendre à la ileur le parfum et la fraîcheur des anciens jours.
11 nous serait pénible qu'on put croire, par suite des idées que nous venons d'exposer, que nous sommes d'aveugles enthousiastes du moyen âge; que tout nous y semble admirable , digne d'envie et sans reproche ; et que, dans le siècle où nous sommes destinés à vivre, les nations ne soient plus guérissables comme autrefois'. Loin de nous la pensée de nous consumer en de stériles regrets, et de perdre la vue à force de verser des larmes sur le sépulcre des générations dont nous avons hérité ! I^in de nous la pensée de ramener des temps à jamais passés ! Nous savons que le Fils de Dieu est mort sur la croix pour sauver l'humanité, non pas pendant cinq ou six siècles, mais pendant toute la durée du monde. Nous ne pensons pas que la parole de Dieu ait reculé, ni que son bras soit raccourci. La mission de l'homme pur est
* Sanahiica fecit uuliones tvrrœ, Sap. i , I i.
Œuvres, vu. -.- Saiiite KlÎMbcth. i. I»
restée la même ; le chrétien a toujours son salut à faire et son prochain à servir. Nous ne regrettons donc, tout en les admirant, aucune des institutions humaines qui ont péri selon la destinée des choses humaines , mais nous regrettons amèrement Tàme, le soufHe divin qui les animait, et qui s est retiré des institutions qui les ont remplacées. Ce n'est donc pas la stérile contemplation du passé, ce n'est pas le dédain ni le lâche abandon du présent que nous prêchons : encore une fois , loin de nous cette triste pensée ! Mais comme Texilé , banni de ses foyers pour être resté fidèle aux lois éternelles, envoie souvent une pensée d amour à ceux qui Tout aimé et qui Tattendent daûs la patrie ; comme le soldat, combattant sur des plages lointaines, s enflamme au récit des batailles que ses aïeux y ont gagnées ; ainsi ({u'il nous soit permis à nous, que notre foi rend comme exilés au milieu de la société moderne, d'élever nos cœurs et nos regards vers les bienheureux habitants de la céleste patrie, et, humbles soldats de la cause qui les a glorifiés, de nous enflammer aussi au récit de leui*s luttes et de leurs victoires !
Nous ne savons que trop tout ce qu'il y avait de souffrances, de crimes, de plaintes dans les siècles que nous avons étudiés; comme il y en a toujours eu, comme il y en aura toujours, tant que la terre sera peuplée d'hommes déchus et pécheurs. Mais nous croyons qu'il y a,
entre les maux de ces siècles et ceux du nôtre, deux incalculables différences. D'abord Ténergie du mal rencontrait partout une énergie du bien qu'elle semblait augmenter en la provoquant au combat^ et par qui elle était sans cesse vaincue avec éclat. Cette glorieuse résistance avait soii principe dans la force des convictions qu'on reconnaissait, dans leur influence sur la vie entière : dire que cette force n'a pas diminué à mesure que la foi et la pratique religieuse se sont retirées des âmes , ce serait assurément contredire l'expérience de l'histoire et les souvenirs du monde. Nous sommes loin de contester d'éclatants progrès sous certains rapports, mais nous dirons arec un éloquent écrivain de nos jours, dont les paroles montrent assez que sa partialité pour les temps anciens ne doit pas être suspecte : « Certainement la moralité est plus éclairée aujourd'hui ; est-elle plus forte?... Qui ne tressaille de joie en voyant la victoire de l'égalité?... Je crains seulement qu'en prenant un si juste sentiment de ses droits, l'homme n'ait perdu quelque chose du sentiment de ses devoirs. Le cœur se serre quand on voit que, dans ce progrès de toutes choses, la force morale n'a point augmenté ' . »
Puis, ces maux dont le monde souffrait et se plaignait alors avec raison étaient plutôt matériels que moraux. Le corps, la propriété, la liberté corporelle, étaient ex-
> Michelet, kisioire de France, t fl, p. e22.
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poscs^ blesses, foulés plus qu'ils ne le sont aujourd'hui en certains pays ; nous le voulons bien. Mais Tâme, mais la conscience, mais le cœur étaient sains, purs, hors d'atteinte, libres de cette affreuse maladie intérieure qui les ronge de nos jours. Chacun savait ce qu'il avait à croire, ce qu'il pouvait connaître, ce qu'il devait penser de tous ces problèmes de la vie et de la destinée humaine, qui sont aujourd'hui autant de supplices pour les âmes, qu'on a réussi à paganiser de nouveau. Le malheur, la pauvreté , l'oppression , qui ne sont pas plus extirpés aujourd'hui qu'ils ne l'étaient alors, ne se dressaient pas devant l'homme de ces temps-là comme une horrible fatalité dont il était l'innocente victime. Il en souffrait, mais il les comprenait : il en pouvait être écrasé, mais non pas désespéré; car il lui restait le ciel, et l'on n'avait encore intercepté aucune des voies qui conduisaient de la prison de son corps à la patrie de son âme. Il y avait une immense santé morale qui neutralisait toutes les maladies du corps social , qui leur opposait un antidote tout-puissant, une consolation positive, universelle, perpétuelle dans la foi. Cette foi, qui avait pénétré le monde, qui réclamait tous les hommes sans exception, qui s'était infiltrée dans tous les pores de la société comme une sève bienfaisante, offrait à toutes les infirmités un remède sûr, simple, le même pour tous, à la porloe de tous, compris par tous, accepté par tous.
Aujourd'hui, le mal est encore là ; il est non-seulement présent, mais connu, étudié, analysé avec un soin extrême : la dissection serait parfaite, Tautopsie exacte ; mais, avant que ce vaste corps devienne un cadavre, oii sont les remèdes? Ses nouveaux médecins ont usé quatre siècles à le dessécher, à en exprimer cette sève divine et salutaire qui faisait sa vie. Que va-t-on y substituer?
C'est qu'il est temps maintenant de juger le chemin qu'on a fait faire à l'humanité, et les voies par où on l'a menée. Les nations chrétiennes ont laissé détrôner leur mère; ces mains tendres et puissantes qui avaient un glaive pour venger toutes leurs injures, un baume pour guérir toutes leurs plaies, elles les ont vues chargées de chaînes : sa couronne de fleurs lui a été arrachée, et on Ta trempée dans l'acide du raisonnement jusqu'à ce que chaque feuille en soit tombée, flétrie et perdue. La philosophie, le despotisme et l'anarchie l'ont promenée captive devant les hommes, en l'abreuvant d'insultes et d'ignominie; puis ils l'ont enfermée dans un cachot qu'ils appellent son tombeau , et à la porte duquel ils veillent tous trois.
Et cependant elle a laissé dans le monde un vide que rien ne saurait combler ; ce ne sont pas seulement les âmes restées fidèles qui pleurent ses malheurs, ce sont toutes les âmes non encore souillées qui demandent à respirer un autre air que celui qui est devenu mortel
par son absence; ce sont toutes celles qui n'ont pas perdu le sentiment de leur dignité et de leur immortelle origine, qui demandent à y être ramenées ; ce sont surtout les âmes tristes qui cherchent partout en vain un remède à leur tristesse, une exph'cation de leur désenchantement , qui ne trouvent partout que la place vide et saignante des anciennes croyances, et qui ne veulent et ne peuvent pas être consolées, quia non .mnt I
Eh bien ! nous le croyons fermement, un jour viendra où Thumanité demandera à sortir du désert qu'on lui a fait; elle demandera qu'on lui répète les chants de son berceau ; elle voudra respirer les parfums de sa jeunesse, approcher ses lèvres altérées du sein de sa mère, afin de goûter encore, avant de mourir, ce lait si doux et si pur dont son enfance a été abreuvée. Et les portes de la prison de cette mère seront brisées par le choc de tant d'âmes souffrantes; elle en sortira plus belle, plus forte, plus clémente que jamais. Ce ne sera plus la naïve et fraîche beauté de ses jeunes années, après le sanglant enfantement des premiers siècles; ce sera la grave et sainte beauté de la femme forte, qui a relu Thistoire des martyrs et des confesseurs, et qui y a ajouté sa page. On verra dans ses yeux la trace des larmes , et sur son front la ride des souffrances; elle n*en paraîtra que plus digne d*hommages et d^adoration à c^ux qui auront souffert comme elle.
Elle reprendra sa course glorieuse, course nouvelle, dont la route n'est connue que de Dieu ; mais, en attendant que le monde lui redemande de présider à ses destinées, ses enfants fidèles savent qu'ils peuvent recevoir d'elle chaque jour des secours et des consolations infinies. Aussi, fils de la lumière, ils ne trembleront pas devant ce qu'un monde sans foi appelle sa décadence ; au milieu des ténèbres qu'il accumule autour d'eux, ils ne se laisseront ni éblouir ni entraîner par aucun des météores trompeurs de la nuit orageuse. Calmes et confiants, ils resteront les regards fixés avec un inébranlable espoir sur cet éternel Orient, qui ne cesse jamais de briller pour eux, et où les générations, assises dans l'ombre de la mort, découvriront aussi un jour l'unique et sacré soleil prêt à inonder de ses victorieuses clartés l'ingratitude des hommes.
Du reste, loin de nous l'ambition de résoudre ce qu'on appelle le problème du siècle, de donner la clef de toutes les contradictions de l'intelligence moderne! Ces grandes pensées sont loin de notre faible cœur. Nous osons même croire que tous les projets qu'elles ont enfantés sont frappés d'une stérilité radicale. Les systèmes les plus vastes, les plus hardis que la sagesse humaine a mis au jour, et qu'elle a voulu substituer à la religion, n'ont jamais pu intéresser que les savants, ou les ambitieux, ou tout au plus les heureux du monde. Mais la
grande majorité du genre humain ne comptera jamais dans ces catégories, l^i grande majorité des hommes est souffrante, souffrante de douleurs morales autant que de maux physiques. Le premier pain de Thomme est la douleur, et son premier besoin est d'en être consolé. Or, lequel de ces systèmes a jamais consolé un cœur affligé, peuplé un cœur désert? lequel de ces docteurs a jamais enseigné à essuyer une larme? Seul, depuis l'origine des temps, le Christianisme a promis de consoler l'homme des inévitables afflictions de la vie, en purifiant les penchants de son cœur : et seul il a tenu sa promesse. Aussi pensons-nous qu'avant de songer à le remplacer, il faudrait commencer par pouvoir chasser la douleur de la terre.
Telles sont les pensées dont nous avons été animé en écrivant la vie d'Elisabeth de Hongrie, qui a beaucoup aime et beaucoup souiîert, mais dont la religion a épuré toutes les affections et consolé toutes les souffrances. Nous offrons à nos frères dans la foi ce livre, étranger autant par son sujet que par sa forme à l'esprit dn temps où nous vivons. Mais la simplicité, l'humilité, la charité, dont nous voulons raconter les merveilles, sont, comme le Dieu qui les inspire, au-dessus des temps et des lieux. Puisse seulement cette œuvre porter dans quelques âmes simples ou tristes un reflet des douces émotions que nous avons éprouvées en
récrivant! puissc-t-elle monter vers le trône éternel comme nne humble et tinnde étincelle de cette vieille flamme catholique, qui n'est pas morte dans tous les cœurs !
1"' inai 1830, annivprsaire de la Translation dp Miinlc f^lUabelh^
< KUp eul lion à paroil jour, il y a six sirclos. on \TM\.
QD*ON A CONSULTÉES