‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 34 sur 78 · TOB. X · texte numérisé non relu

TOB. X

Les seigneurs que le duc Louis a^ait chargés en mourant d'aller annoncer sa mort en Thuringe, avaient un long et difficile voyage à accomplir; et la funèbre nouvelle qu'ils avaient à rapporter dans leur patrie n'était pas de nature a leur faire accélérer leur marche. Ils n'arrivèrent en Thuringe que l'hiver déjà commencé. La jeune duchesse avait pendant cet intervalle donné le jour à son quatrième enfant, Gertrude, et ne put voir les messagers lorsqu'ils arrivèrent. Ce fut donc à la duchesse mère et aux jeunes princes Conrad et Henri qu'ils apprirent la perte si cruelle et si inattendue qui les avait frappés. Au milieu de la consternation générale que cette nouvelle répandit dans la famille et le peuple de l'illusti^e défunt, des hommes pieux et prudents s'occupèrent

de l'effet qu'elle pourrait produire sur la jeune mère, veuve sans le savoir *. Sophie elle-même retrouva un cœur de mère pour celle cpie son fils avait tant aimée : elle donna les ordres les plus sévères pour que personne ne laissât soupçonner à sa belle-fille le malheur qui l'avait frappée, et prit toutes les précautions nécessaires pour que ces ordres fussent fidèlement exécutés ^. Cependant le temps nécessaire s'étant écoulé depuis ses couches, il fallut bien apprendre à cette tendre et fidèle épouse le malheur dont Dieu l'avait frappée; et ce fut la duchesse Sophie qui se chargea de cette douloureuse mission ^. Accompagnée de plusieurs nobles et discrètes dames, elle alla trouver sa belle-fille dans son appartement. Elisabeth les reçut avec respect et affection, et les fit asseoir autour du lit de repos sur lequel elle était couchée, sans se douter le moins du monde de l'objet de leur visite ^. Quand elles eurent toutes pris place, la duchesse Sophie lui dit : « Prenez courage, ma fille bîen-aimée, et ne vous laissez pas a troubler par ce qui est arrivé à votre mari, mon fils, par la c( volonté de Dieu, à qui, comme vous le savez, il s'était en-

> Providebat autem providentia piorum et discretorum... Theod. IV, 6. « ViU Rhyl. $ xxvi.

* Selon une autre version, appuyée sur plusieurs chroniques, ce fût la pierre de la bague que le duc lui avait laissée qui , en sautant liors de l'anneau à rheure même où Louis expirait, flt concevoir à Élisabetli la première notion de son maliieur. — On montre encore, chez le prince de Solms, au château de Braunfels, près Wetziar, un anneau ayant appartenu à notre sainte, et qui renrerme un grenat rompu par le milieu. C'est cette pierre qui, d'après la tradition locale, se'' serait brisée au moment de la mort de son mari.

* Assumtis quibusdam nobilibus et discretis matronis... Reverenter ab ipsa et bénigne suscepta est. Theod. 1. c.

Uud hette keine achtong uf den ding Sv satzeo zick zu ir unib ir bette...

Vita Rhyt. I. c

(( tièrement abandonné \ )> Elisabeth, voyant le calme de sa belle-mère qui lui disait ces mots sans pleurer, ne soupçonna pas toute rétendue de son malheur; et, s'imaginant que son mari avait été fait prisonnier, elle répondit : a Si mon frère « est captif, avec Taide de Dieu et de nos amis, il sera bientôt (( racheté. Mon père, j*en suis sûre, viendra à notre secours, « et je serai bientôt consolée ^. » Mais la duchesse Sophie reprit aussitôt : « 0 ma bien chère fille, soyez patiente, et « prenez cette bague qu'il vous a envoyée; car, pour notre « malheur, il est mort '. — Ah ! Madame, » s'écria la jeune duchesse, « que dites-vous? — Il est mort, » répéta la mère *. A ces mots Elisabeth devint pâle, puis toute rouge; laissant tomber ses bras sur ses genoux et joignant ses mains avec violence % elle dit d'une voix étouffée : a Ah ! Seigneur « mon Dieu ! Seigneur mon Dieu ! voilà que le monde en- (( tier est mort pour moi, le monde et tout ce qu'il renferme (( de doux ^. » Puis, se levant éperdue, elle se mit à courir

1 Forti aniiuo câlo, filia uica dilecta... Theod. — RotliCf 1718.

' Umb das ire swiger. . .

One weyneu ir das nicht konde gesage...

Vita Rhyl. l. c.

Si capUviiR dctinetur frater meus, Dci et aiuicorum noslrorum adjutorio polerit libcrari. Theod.

' Bis geduldig, du allcrlibistc tochlir, und nim zu dir dis Ongirlln, den lier dir {pesant liad, wan lier ist leidir gestorben... Rothe, 1718.

* Ey, Trowe mein was saget ir. C. Darmst. Cui socrus « niortuus est. • Tlieod. 1. e.

^ Dae wurdc sie bleich und darnach rodt

Dy arm fylea ir indeu schos...

ViU Rhyt. l. c.

Connodatos digilos super genua niillens. Theod. 1. c.

• Ach hcrre Gotlc, herre Gott , sic spracli... Vila Rhyt. — Nortuiu est luilii rouudus, et omne quod In luundo blanditur. Theod. 1. c.

DK SAINTb: ÉliSABËTH DE HONGRIE. 369

de toutes ses forces à travers les salles et les corridors du château, en criant : «Il est mort, mort, mort! » Elle ne s'arrêta que dans le réfectoire, où elle trouva devant elle un mur, contre lequel elle resta collée et baignée de larmes. Elle était comme folle '. La duchesse Sophie et les autres dames la suivirent, la détachèrent de la muraille qu'elle tenait embrassée, la firent asseoir, et essayèrent de la consoler. Mais aussitôt elle commença à pleurer et à sangloter avec violence, en prononçant des paroles entrecoupées: a Maince tenant, » répétait-elle sans cesse, ce maintenant j'ai tout a perdu : ô mon bien-aimé frère, ô l'ami de mon cœur, c( ô mon bon et pieux mari, tu es donc mort, et tu m'as laisic sée dans la misère! Comment vivrai-je sans toi? Ah! pauc( vre veuve abandonnée, malheureuse femme que je suis ! c( Que celui-là qui n'abandonne pas les veuves et les orpheii lins me console ! 0 mon Dieu, consolez-moi ! ô mon Jésus, c( fortiliez-moi dans ma faiblesse ^ ! »

Cependant ses femmes vinrent la prendre, et voulurent la conduire dans son appartement; elle se laissa entraîner en chancelant; mais arrivée dans sa chambre, elle tomba la face contre terre sur le parquet ^. Quand on l'eut relevée, elle recommença ses pleurs et ses lamentations. A son tour la duchesse Sophie s'abandonna à sa douleur de mère, et mêla

* Kppenle surgens cum fletu céleri gressu longiludinem palatii cum impelu pertransiit. Extra se namque posita mente usquequaque percurrisset , nisi paries obstitisset, cui adhœserat. Theod... Unde ging snellis geliins obir dai muez huez hene, und led also ab sy nicht mer redelichkeit hetle undspradi : Gatorbiu, ye^torbin, gestorbin, Rotlie» p. 1718.

' Acli mir armen Iroslelo^^in wetwen, acii mir enelindin fiowin, nu trutile midi der, der wetwen und weisin mit synen gnactin niclit vorleiisit. Rotbe, 1. c. O mein bertzallerliebster Brader, ach mein lieber frommer mann, bisl du dann gestorben... ach >vie wille ich ka>nnen leben ohne dcin gegenwart... O mein Jésus, staerke mich iu meiner schwachheit 1 Kochem, p. 818.

> Ibid.

Œutrcf. vu. — Saiole EiUabeth. l. 21

ses larinos à celles de sa belle-fille) comme firent aussi les nobles dames et demoiselles qui assistaient à ce triste spectacle. A leur exemple, toute la maison ducale, toute la population de ce château de Wartbourg où Louis avait passé presque toute sa courte vie, se livra sans réserve à la douleur qu'avaient retenue jusqu'alors les ménagements dus à Tétai de la }wiuvre veuve. Le spectacle de la profonde angoisse de celle-ci ajoutait encore à l'impression produite par l'irréparable perte du souverain bien-aimé *. Pendant huit jours, ce ne furent, dans cette résidence, que larmes, gémissements et hurlements de douleur ^. Mais ni cette abondante sympathie, ni aucun autre adoucissement, ne pouvaient calmer l'affliclion d'Elisabeth : en vain cherchait-elle un remède à son désespoir. Et cependant il y avait auprès d'elle, dit son pieux historien, un consolateur tout-puissant ', l'Esprit-Saint, le père des veuves, des orphelins, des cœurs brisés, qui mesurait ses épreuves à sa force, et qui songeait à la combler de ses grâces, en mettant le sceau à sa douleur.

En effet, voilà cette chère Sainte, que nous avons vue dotée, dans une union vraiment chrétienne, du plus riche bonheur de cette vie, la voilà veuve à vingt ans : voilà l'épouse aimante et tant aimée, condamnée désormais à l'épreuve souveraine de la solitude du cœur. Ce n'était point assez pour le di\in Seigneur de son âme, de l'avoir initiée dès l'enfance aux traverses de la vie, à la calomnie et aux persécutions des

* Fluebaiit oculi omuiuni el madebaiit lacr^mis Buper interilu Tiri tam auiabilis, el coiiipai»iunc rclicto: uioris (aiu miticrabilU. Theod. I. c.

' Aile gegcnwerlige muMteo ^cinen und heulen. Kocheiu, 1. c.

Bcy den gaalien acht Ugen Gebori oy auf de« grosM cligen.

Vita Hhyt. I. c.

* Aderal taïueu qui pupillum Buscipit et viduarum coiMulator iotcrnuB, Spiritus tanclUB... Tbeod. 1. c.

méchants ; elle y avait conservé intacte sa tendre confiance en lui. Ce n'était pas assez de l'avoir tentée par l'éclat des grandeurs royales, par les hommages flatteurs d'une brillante chevalerie, par les joies intimes et la pure félicité de sa vie conjugale : au milieu de tout ce bonheur, elle avait toujours placé au premier rang, dans son cœur, la pensée du ciel ; dans sa vie, le soulagement des misères de ses frères délaissés et souffrants. Tout cela ne suffit point encore aux exigences de l'amour divin : il faut, de plus, qu'avant d'entrer en partage des joies célestes, celle qui a soulagé tant de misères devienne à son tour la plus misérable, la plus délaissée des créatures : avant de voir s'ouvrir le trésor de la vie éternelle, il faut qu'elle meure chaque jour mille fois au monde et à tous les biens de la vie mondaine. Désormais jusqu'au dernier jour de son existence, des orages sans fin vont assaillir celte frêle plante ; et, par une faveur merveilleuse, mais facilement intelligible aux amis de Dieu, au lieu de se briser ou de se ployer affaissée contre terre, la voilà qui se redresse, s'épanouit de toutes parts, pour recevoir la rosée du ciel, et refleurir avec un éclat sans pareil. Si la perte d'un si tendre époux, si la ruine subite d'une union si sainte, a pu plonger pour un jour dans l'abîme du désespoir ce cœur prédestiné, bientôt de nouvelles et plus cruelles épreuves vont lui rendre toute sa force, tout son calme, et son invincible ardeur. Si elle a succombé un instant, percée d'outre en outre par la blessure d'un amour mortel, bientôt relevée, elle enveloppera tout son cœur d'une chaîne d'amour céleste, qu'elle attachera au trône du Très-Haut, et que rien ne pourra rompre ni relftcher. Â mesure qu'elle approchera de la fin de sa carrière, l'exaltation de la victoire remplacera en quelque sorte chez elle le tranquille courage de ses luttes précédentes; elle aura le pressentiment et l'instinct du triomphe.

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