‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 75 sur 78 · II · texte numérisé non relu

II

Tandis qu'un moine ' occupait si dignement le siège de saint Pierre , tandis qu*un autre moine ^ devançait en Orient l'élite de la chevalerie européenne ébranlée par sa voix , il y en avait un troisième qui, luttant en Angleterre contre tous les abus et toutes les ruses du pouvoir temporel, se préparait une gloire encore plus consolante et plus pure : tant étaient ricbes alors en hommes de cœur et de génie le monde chrétien, rÉglise, et Tordre monastique en particulier.

Né, en 1033, d*une famille patricienne et riche ', à AûstCi «o Piémont, Anselme avait passé de bonne heure par ces épreuves domestiques , où se forment si souvent les grandes âmes. Il vit fort jeune mourir sa mère, et, comme nous le dit Tarai ^ qui a écrit sa vie dans le plus grand détail , le

« Urbain H.

< Pierre rErmite.

* JuiU seculi di^tMem aoèiliter sati, nobUilcr suiit in Augnata ecmyerlati... ambo divitiis son ignobilea. Eadm., Vila S. Anaelmi, p. 2 ; ad. Gerbaron, I.

^ Sadmar, moim» de Gastarbéry et plus tard archerlque de Saint-André , iOn tcoaie, Ait le compagnon de voyage et d'exil de saint Anselme , qui s'aatreignlt envers lui à un yœu d'obéissance spéciale , d'après l'autorisaUon dn pape Urbain. 11 a raconlé « inconcussa yeritate, » dil-il, la vie de son ami dans les deux ouvrages intitulés : De Vita S. Àmelmi et Historia novorum ;

vaisseau de son cœur perdit alors son ancre : il demei presque abîmé dans les flots du siècle ' . Son père le prit aversion. Il dut fuir sa patrie, et se rérugia en Frana renommée de Lanfranc l'attira à l'abbaye du Bec : il s'y ii à l'étude avec un zcle infatigable. L*amour de letodi conduisit peu à peu à l'amour de la solitude et de la péaitc monastique. Après quelques efforts, il vint à bout de dom| la passion de la gloire littéraire qui l'éloignait des lieui la réputation de Lanfranc semblait rendre toute rivj impossible ^. Il triompha plus facilement des tentations i grande fortune dont la mort de son père le laissa maitr il se fit moine au Bec même, à l'âge de vingt-sept ans. remplaça bientôt' Lanfranc comme prieur; et, quinze plus tard^, à la mort du vénérable Herluin, fondateui monastère, il fut élu abbé, malgré sa vive résbtance, pa cent trente-six moines de la communauté. Il se jeta tou

dau8 l'un se trouvent les détails de la vie monastique et inUme du saint, l'autre les événements de sa lutte avec les rois d'Angleterre. D. Gerben a publiés, avec des notes du savant Selden, à la suite de ton éditioi Œuvres de saint Anselme, 1721, in-fol. Eadmer raconte qu'Anselme découvert un jour le travail dont il s'occupait , et , après l'avoir d'abord miné et corrigé, il lui avait prescrit de détruire ce qu'il en avait déjà trai d ^ ses tablettes de cire sur parchemin ; mais Eadmer n'obéit qu'après en ; fait secrètement une autre copie. Suppl,^ c. lxviu, p. 215. M est, du r parraitement d'accord avec Guillaume de Malmesbury, litstorien si fkvoi à la dynastie normande. Parmi les modernes, nul n*a mieux raconté h d'Anselme que l'auteur anonyme de deux articles insérés dans les n** 64 < du British Critic, recueil de la nouvelle secte anglo-catholique.

' Defùncta vero iUa, illico navis cordis cjus, quasi anchorm perdlta fluctussœcnli pêne tota dilapsa est. De Vita S. Ans., p. 2.

' Ecce monachus fiam, sed ubi?... Becci supereminens prudeatla I ft*anci, qui illic monachus est, me aut nulli prodease, sut nihll valere eoBj babit... Necdum eram edomitus, necdom in me vlgelNit mundi eonlempti Eadm., p. 3.

* En 1063.

^ En 1078.

SAINT ANSKLME. 349

larmes à leurs genoux pour les supplier de lui faire grâce de cette charge; mais eux aussitôt se prosternèrent tous devant lui, et le supplièrent d'avoir pitié d'eux et de leur maison ^ Il vécut ainsi trente ans au Bec, tant comme religieux que comme supérieur, partageant ses jours entre la pratique exacte des austérités monastiques ^ et la continuation de ses chères études. Il s'appliquait surtout à approfondir les problèmes les plus délicats et les plus difficiles de la métaphysique; et, guidé par les lumières de la foi et de l'humilité, il ne craignit pas d'aborder des questions regardées jusque-là comme insolubles '. c< Je crois, mais je désire comprendre*, » disait-il quelque part; et ces efforts pour arriver à cette intelligence des vérités imposées par la religion nous ont valu ces traités magnifiques, où , se constituant le disciple et le successeur de saint Augustin \ il a donné, sur l'essence divine, sur l'existence de Dieu, sur la Trinité, sur l'Incarnation, la création, l'accord du libre arbitre et de la grâce, des solutions et des démonstrations qui ont conservé jusqu'à nos jours une si haute valeur aux yeux de la raison et de la foi ^. II a mérité d'être regardé par plusieurs comme

' Ât illi omnes, e contra in terram prostrali, orant ut ipse potiuslocl illius et eorum misereatur. £adm., p. 9. L'archevêque de Rouen lui avait imposé Tobligation d'obéir au choix dont il serait l'objet.

* Quid de illius jejunio dicerem , cura ab initio prioratus sui tanta corpus suum iuedia maceravit... Imo de vigiliis... Eadm., p. 4.

3 Soli Deo cœlestibusque disciplinis jugitcr occupatus, in tantum speculationis Divinœ culmen asccnderet, ut obscurissimas et ante suum tempus insolitas de Divinitate Dei et nostra Hde qui&stioned, Deo reserante, perspiceret, ac perspectas enodaret, apcrtisquc rationibus qus dicebat rata et catholica esse probaret. Eadm., p. 3.

^ Credo , sed intelligere desidcro. — Et il donna pour second titre à son Proilogion : Fides quxrcns intelleclum. Proœm,

> Proœm. Monologii.

* Ses traités les plus fameux, le Monologium, où se trouve la démonjstration

3ft0 SAINT ANSELME.

le père et le fondateur de la philosophie chrétienne du m âge, et Tardente sincérité avec laquelle il soumettait tous résultats de la pensée et de la science aux règles de la 6 l'autorité de TÉglise \ creuse un abîme entre sa tenda» celle des métaphysiciens modernes. Il semble aToir d d'avance cette infranchissable distance lorsque, parlant rationalistes de son temps , il dit : «c Ils cherchent la n parce qu'ils ne croient pas, et nous la cherchons parce nous croyons ^. » Écoutons encore ce docteur de la téi

de Dieu par l'idée que nous avons de la pcrfccUoD infinie ; le Protlo^i Liber apologeticns, les dialogues de Veritate^ de Libero Arbitrio^ de Cm bolif etc., ont été composés pendant les quinze années de son priorat, D. Gerberon. Pour se faire une idée juste de la véritable nature des tp» pliiIosophi(iues de saint Anselme, il faut lire l'essai de sa théologie scoli qui se trouve dans les Gesammelle schrifien und Aufsaeize de i'adio Mœiiler , auteur de la Symbolique , publiés depuis sa mort par le prof Dœllin^'er. En dehors du point de vue orthodoxe, on peut consulter aret la préface de la traduction du Monologium et du Prosiogium , publié en par M. Boucliitté, professeur à Versailles, sous le titre, du reste fort im de nationalisme chrétien. En 1842, un protestant, M. Franck, a pu Tnbingcn un essai sur saint Anselme, où il expose, pour les réfuter di sens rationaliste, la plupart des démonstrations du saint, tout en rendan tice à sa vie morale et publique. Il reconnaît en lui un moine parfait , toute la vie a eu pour base une vraie et profonde piété , un OU fidè ri^gline. Mais, ajoute ce philosophe, Anselme partageait beaucoup de» blesses do sa mère, et il lui manquait notaounent la liberté subjective de prit : die subjective GeittesfreiheU ! Avec cela tout est dit, et on a déiiM sans beaucoup de peine Tinfériorité du moine, llls de TËglise, comparé docteurs du XIX* siècle. L'Église, du reste, s*est prononcée sur la valeur écrits d'Anselme en ces ternies : « Famam non solum miraculorum et m tatis assccutus, sed ctiam doctrinœ quam ad defensionem Chrtstians religio aniniarum profectum, et omnium theologonim^ qui sacras litteras scliolai mctiiodo tradiderunt, normam cœlitus hausisse ex ejas libris omnino appan Breviar. Roman., office de saint Anselme, au 21 avril, leç. Vf.

^ Voyez, entre autres, les humbles lettres par lesquelles il soumet ses tn au jugement de Lanfranc, déjà archevêque. Ep. I, 63, 68 ; lY, 103.

* llli ideo rationem quffrunt quia non credunt, nos vero quia credin Car Deiu Homo, I. I , c. Ji.

a Je ne cherche pas à comprendre afin de croire , mais je crois afin de comprendre '...Si l'autorité de TÉcriture sainte répugne à notre sens, quelque inexpugnable que nous semble notre raison , il faut la croire en cela ^pouillée de toute vérité ^. Nul chrétien ne doit disputer sur le fait même de Texistence des choses que TÉglise cathcdique croit et confessi); mais seulement, en conserrant cette foi sans atteinte, en Tai-^ mant et en y conformant sa vie , chercher humblement le mode de cette existence. S'il peut la comprendre, qu'il en rende grâce à Dieu ; sinon , qu'il ne dresse pas la tète pour s'escrimer contre la vérité, mais qu'il la courbe pour adorer '. • * Il y a des faux savants qui, avant de s'être munis des aile» de

la foi, dirigent leur vol vers les questions souveraines Ne

pouvant comprendre ce qu'ils croient , ils disputent contre la vérité de la foi que les Pères ont confirmée, pareils aux hiboux et aux chauves-souris, qui, ne voyant le ciel que de nuit, iraient argumenter sur la lumière du jour contre les aigles, qui contemplent d'un œil intrépide le soleil lui-même ^. » Il ne se bornait pas à ces travaux métaphysiques, il écrivait en outre des méditations et des oraisons où brillent tous les tré-

* Neque enim quœro intelligere ut credam, sed credo ut inlelligam. Proêiog,, c. i.

* At si ipsa nostro sensui indubitanter répugnât, quamyis nobia nostra ratio videatur inexpugnabilis , nulla tameu veritale Ailciri credenda est. De Concord, grat, etlib, arb,, qusst. III, c. vi.

* Nullus quippe chrisUanus débet disputare quomodo quod catholica Eceleaia certe crédit... uon sit, sed... quaerere rationem quomodo sit. Si poteat intelligere, Deo grattas agat ; si non potest, non immiltal cornua ad Tentilandym, sed submittat caput ad yenerandum. De fide Trinitatis^ c. ii.

* Velut si vespertiliones et noctuœ , non nisi in nocte cœlum yidentes , de meridianis solis radiis disceptent contra aquilas , solem ipsum irreverberato visu intuentes. Ibid. Conçoit-on qu'on ait osé représenter l'homme qui aéerit ces magnifiques paroles comme un rationaliste chrétien P

35t SAINT ANSELH

sors de la piété ascétique ' , du plus U et ses saints, surtout enyers Marie ' ne craignail pas d'appeler le Frère a!

la nuit qu'il consacrait principaletnc à la transcription et à la correction di nées étaient absorbées par la direclio qui avaient recours à lui *, par i'int jeunesse", par le soin assidu des ma comme leur père, les autres comme gagner la confiance et consoler la do paralysé par l'flge et les souffrances . c'était Anselme qui lui mettait les m Il eût voulu ensevelir toute sa vie dt ne se croyant encore moine que par hortait à faire connaître ses ouvragi

> [d ralionibut aulem quai IpM juita deti (uoruDi urlplu edldll, qua tolllcJludlDe , qii Dsuro Bl uDcloa ejua Inlerpellaveril... salla e p. 4.

■ V. us Oraitom 45 %. CO, el sa leltre k Gi

* Hagne Domino, lu aoiter major tnXer ; i mftter. Oral. àJ.

' Prsierea librot, qui ante Id lemporiB cruit, nocle «orrigebal. Eadm., page T.

' Tolui dEeB In dandis «iDBllils uepUilme

' Eadin., p. à et S. Voir la leçon qu'il d •évérilé eiagérée einera se» élève».

^ SIcque sanla paler et InOnDli mater e quirli llloruui liabebal non lecui quam duh gfbal. Ib.

' Quod tu , révérende décrépite lenei , ii fallu... lia ul dIIiII tui corporii pneter llngiii manus llllui patris. et tIdo de riceiuli per preMO, de eju* ipia manu bilHU el rehKltlal

* 11 a'inUtulalt : Patw Aiuelmui, Tila peo

tenir la lumière cachée sous le boisseau, en lui citant la gloire de Lanfranc et de Guitmond , moines comme lui , et dans la même province , il répondait : « Il y a bien des fleurs qui nous trompent en étalant les mêmes couleurs que la rose, mais qui n*ont pas son parfum ^ » Peu à peu cependant sa renommée se fit jour : ses Traités et ses Méditations passèrent de main en main et excitèrent une admiration universelle en France et en Angleterre. Du fond de l'Auvergne, les moines de la Chaise-Dieu lui écrivaient qu'à la seule lecture de ses écrits ils croyaient voir couler les larmes de sa contrition et de sa piété , et sentaient leurs âmes comme inondées par la douce rosée de vivantes et silencieuses bénédictions qui débordait de son cœur ^.

Il eut bientôt autant d'amis dans le siècle que dans les cloîtres. Il y avait en lui un charme qui maîtrisait les âmes. Les chevaliers normands l'entouraient de la plus vive aflPection, l'accablaient de leurs donations, le recevaient avec bonheur dans leurs châteaux, lui confiaient leurs enfants, l'adoptaient comme le premier-né d'entre eux'. En Angleterre, où le conduisaient souvent les affaires de son monastère, sa popularité était aussi grande qu'en Normandie : le pays tout entier lui était dévoué, et il n'y avait pas de comte, ni de comtesse, qui ne crût avoir perdu tous ses mérites devant Dieu si l'abbé du Bec n'avait pas reçu de sa part quelque

^ Quid vero quœritis cur fama LanAranci atque Guitmondi plus mea per orbem volet ? Utiquo quia non quilibel flos pari ross fragral odore , etiamsi non dispari fallat rubore. £p. I, IC.

* Pias praestant nobis lacryroas tuaa légère, nostras edere ; ita ut utrumque miremur et in corde tuo redundare tantœ rorem benedictionis, et sine susurre descendere inde vivum in cordibus nostris. Ep. 1,61.

> Eadm., p. 8 et 33. Dominus isie... de Normanorum nobilissimis... cum maire et patribus suis et sorore primogeniti mihi dignitatem concesserunt. Epist. 1 , 18. V. aussi G 7 cl passioi.

Œu«rKff, vin. — Saiute r.llsal>«ih. II. 23

preuve de déyouement ^ . U usait de cet ascendant poi cher aui riches et aux nobles des deux sexes la morti et rhumilité : sa Yolummeuse correspondance ^ porte Fempreinte de cette préoccupation ; et lorsque la posi ceux à qui il s'adressait le permettait, il redoublait d pour les exhorter à embrasser la vie monastique. U fil eux de nombreuses et précieuses conquêtes ^ : il y em Tabondante charité qui Tanimait, et qui rendait s( quence invincible ^ a Ames bien-^mées de mon j écrivait-il à deux de ses très-proches parents qu'il attirer au Bec, « mes yeux désirent ardemment vous c pler ; mes bras s'étendent pour vous embrasser ; mes soupirent après vos baisers; tout ce qu'il me reste de consume à vous attendre... J'espère en priant, et je i espérant... Venez goûter combien le Seigneur est vous ne pouvez le savoir tant que vous trouverez de h ceur dans Je monde... Je ne saurais vous tromper d parce que je vous aime, ensuite parce que j'ai lexpé de ce que je dis. Soyons donc moines ensemble, afin qi à présent, et pour toujours, nous ne fassions plus q

> Non Hiit cornes in Anglia seu comiliasa, vel alla persona poten», qi Judicaret se sua coram Deo mérita perdidisse ac... familiaris ei debinc facta est... Ëadm., p. 2.

* Il nous re^te de lui 450 épîtres où il faut chercher la véritable < son caractère et de son histoire. Nous dirons pour cette corresponc comme pour celle dcsaint Grégoire Vit , qu'en la republiant sous une portative, et en y ajoutant la biographie du saint par Eadmer, on rend l'histoire et à la vérité religieuse un service essentiel.

* Tels que le trésorier de Beauvais, adolescens deUcatut et ptilcbor valde , dives et nobilissimus , dont il parle £p. U , 1 9 ; puis les trois i dames, Basile de Goumay, Eurrède, sa mère, et Èwt de Creipin. Chr. MS. cité par Selden ap. Gerberon , p. 559.

* Entre autres : Ep. II, 25, 29, 39, Lamberto Dobili ?iro; 40, àEr garde , dont le mari vouUit se faire moine , mais qui ne voulait pM à côté se faire religieuse.

chair, qu'un sang et qu'une âme... Mon âme est soudée aux deux TÔtres; vous pouvez la déchirer, mais non la séparer de vous; TOUS ne pouvez pas non plus l'entraîner dans le siècle. Il vous faut donc ou vivre ici avec elle , ou la briser ; mais Dieu vous préserve de faire tatit de mal à une pauvre âme qui ne vous en a jamais fait, et qui vous aime. Oh ! comme mon amour me consume ! comme il s'efforce de faire éruption dans mes paroles ! mais aucune parole ne le satisfait. Que de choses il voudrait écrire! mais ni le papier ni le temps ne lui suffisent. Parie-leur, ô bon Jésus ! parle à leur cœur, toi qui peux seul les faire comprendre. Dis-leur de tout quitter et de te suivre. Ne sépare pas de moi ceux à qui tu m'as enchaîné par tous les liens du sang et du cœur. Sois mon témoin, Seigneur, toi et ces larmes qui coulent pendant que j'écris *. » Comme on l'a toujours vu dans la vie monastique, le cœur d'Anselme, loin d'être desséché par l'étude ou les macérations de la pénitence , débordait de tendresse. Parmi les moines du Bec, il y en avait plusieurs qu'il aimait de l'affection la plus passionnée : d'abord le jeune Maurice, dont la santé lui inspirait une infatigable anxiété*, et puis Lanfranc, neveu de l'archevêque*, à qui

> Animœ dilectissimœ animœ mes... concupiscunt oculi roei vultus vestrosy extendunt se brachia mea ad amplexus vestros ; anhelal ad oscula yestra 06 meum... utique non fallo quia amicus sum, certe nec fallo quia cxpertus sum... consoUdatis animam meam animabus veslris. Scindi potest, secerni Jam non potest... 0 quomodo inier praecordia mea fervet amor meu8 ! Quomodo laborat toiies erumpere simul alTecius meus ! ... Die tu, o bone Jesu, cordibus eorum... promitte illis... nec sépares me quibus me tanto carnis et spiritus aCTectu Junxistis... Domine, tu testis es interius et lacrymœ quœ me hoc scribente, fluunt, testes sunt exterius, etc. Ep. U, 28.

* Voir les cinq lettres 24 à 28 du Ht. I , sur le mal de tète qu'avait Maurice, et les lettres 32 et 34 sur son rétablissement.

' Celui-ci aussi souffrait d'une maladie analogue à celle de Maurice, et dont saint Anselme donne une description détaillée et curieuse. Ep. 1,31.

Bec, il disait : « Tu savais combien je t'aimais, mais moi je ne le savais pas. Celui qui nous a séparés m*a seul appris combien tu m'étais cher... Non, je ne savais pas, avant d'avoir l'expérience de ton absence, combien il m'était doux de t'avoir, combien il m'est amer de ne t'avoir pas. Tu as pour te consoler un autre ami, que tu aimes autant et plus que moi; mais moi je ne t'ai plus, toi, toi! entends-tu ? et nul ne te remplace. Tu as tes consolateurs ; moi je n*ai que ma blessure. Us s'offenseront peut-être de ce que je dis là, ceux qui se réjouissent de te posséder. Eh ! qu'ils se contentent donc de leur joie, et qu'ils me laissent pleurer celui que j'aime toujours'. » La mort, pas plus que l'absence, ne pouvait éteindre dans le cœur du moine ces flammes d'un saint amour. Quand Anselme avait été élu prieur, un jeune religieux, nommé Osbem, jaloux, comme plusieurs autres, de cette promotion , se prit à le haïr comme un chien ^, et à lui témoigner cette haine avec rage. Anselme s'attacha à lui, le gagna peu à peu par son indulgence ', lui traça le chemin des austérités, en fit un saint, le soigna nuit et jour pendant sa dernière maladie, et reçut son dernier soupir. Puis il se mit à aimer l'âme de celui qui avait été son ennemi, et, non content de dire la messe pour elle tous les jours pendant un an, il courait partout pour en solliciter d'autres à cette intention, a Je vous demande, » disait-il à Gondulfe, ce à vous et à tous mes amis, de toutes les forces de mon affection , de

gesses monastiques; après avoir été moine au Bec, il fut fait abbé de Westminster en 1084.

* Et quidem tu sciebas erga te dilecUonem meam ; sed utique ego ipse nesciebam eam. Qui nos scidit ab invicem, ille me docuit quantum te diligerem... Tu habes... priesentem alterum quem non minus aut certe plus amas : mihi vero tu, tu, inquam, es ablatus, et nullus pro (e oblatus, etc. Ep. I, 75.

* More canino. Eadm., p. 4.

> Cœpit quadam sancta calliditate, plis blandimtjntis delinire. Ib.

prier pour Osbern : son âme est mon âme. J 'acceptera ce que vous ferez pour lui pendant ma vie conmie ¥o feriez pour moi après ma mort, et quand je mourrai me laisserez là... Je vous en conjure par trois fois, sou^ vous de moi, et n'oubliez pas Tâme de mon bien-airaé Os Et si je vous suis trop à charge, alors oubliez*moi, et si nes-vous de lui ^.. Tous ceux qui m'entourent et qui ta comme moi veulent entrer dans cette chanibre secrète mémoire, où je suis toujours; place-les là autour de m le veux bien ; mais Tâmc de mon Osbern , ah ! je t'en plie, ne lui donne pas d'autre place que dans mou seii Tel était le moine qui, après avoir vécu trente-troi de cette sorte, à soixante ans, à l'âge du déclin et de 1 traite, fut arraché par la main de Dieu aux profondeu doitre, pour livrer aux abus de la force temporelle un batailles les plus inégales et les plus glorieuses de l'hi catholique.

* Anima ejus aiûma mea est. Accipiam igitur in illo viTut quieq umicitia poteram sperarc defunctus, ut sint otiosi, me defùncto... Prt precor et precor, mémento mei et ne obliviscaris anims Oabemi dUecI Quod 8i te nimia vidcar onerare , mei obliviscere et illiiu^ memonre. £p

* Eos interiori cubiculo memoris tuœ ibi, ubi ego aiiiduaa aaaideo. loca mecum in circuitu meo : sed animam Oaberni mei rogo, chare mi, non nisi in sinu meo. Ep. 1,7.

Peu de temps après le Pape Grégoire VII , Guillaume le Conquérant était mort\ en professant un humble repentir des violences de sa conquête, en rappelant, à titre d'expiation, ses nombreuses fondations monastiques, et en se recommandant à sa dame, Marie, la sainte mère de Dieu^. La couronne d'Angleterre échut en partage à son fils puîné, Guillaume le Roux, au détriment de Tainé, Robert, qui n*eut que le duché de Normandie. Pour se laire reconnailre roi, Guillaume jura, entre les mains de l'archevêque Lanfranc, de garder la justice et la miséricorde, et de défendre la paix et la liberté de l'Église envers et ccuoitre tous '. Mais Lanfranc lui-même mourut bientôt ^, et le second Guillaume, affranchi de tout frein, se livra à tous les mauvais penchants de sa nature dépravée. L'Église et le peuple d'Angleterre eurent également à gémir sous son joug. Le zèle du Conque-

^ 9 septembre 1087.

* Orderic Vital, 1. VIII, p. 659-661, éd. Duchesne. Domin» meœ S. Del genitricis Maris me commendo.

* Eadm., Hist. nov., 1, p. 33.

^ Le 27 mai 1089. L'un des derniers actes de cet Hlustre moine, qui s'intitulait « Lanfranc, péclieur et indigne ardievèque de la sainte Église de Cantorbéry, n fût d'écrire à deux rois d'Irlande , pour leur recommander de ▼eiller à l'inviolabiiilé des mariages dans leur pays. Il leur renvoyait l'éfèquo Patrice, monasticis institutionibus a puéritia enutritum, qui était Tenu se faire sacrer par lui. Baron. Ann., an. 1089.

rant pour la régularité ecclésiastique et sa haine poa simonie ne l'ayaient pas empêché d'introduire dans son i veau royaume des innovations abusives * et profondén incompatibles avec la liberté de l'Église comme ave mission sociale. Il avait prétendu faire dépendre de approbation la reconnaissance du Pontife romain, exain préalablement toutes les lettres pontificales adressées Angleterre, soumettre à sa censure les décrets des cod nationaux, enfin interdire aux évoques de fulminer sai permission des peines ecclésiastiques contre les barons oi officiers royaux, coupables même des plus grands crim Il avait en outre rigoureusement maintenu Tusage in\( en Angleterre de forcer les évêques et abbés à recevoir vestiture, par la crosse, de la main du roi, et à lui re hommage '. Le roi Roux ^ alla plus loin encore ; non-si ment il empêcha TÉglise anglaise de se prononcer enL Pape légitime et Tantipape, pendant que toute TEui excepté les partisans de l'empereur, reconnaissait Urba mais, à la différence de son père, il scandalisa tout le par ses débauches, remit en honneur la simonie, que le i quérant, sur son lit de mort, s'était vanté d'avoir aboli fit de l'Église la victime de sa rapacité. Un fils de pri Renouf, dit Flambard, qui avait été valet de pied à la <

' Quœdam de eis quœ nova per Ângliam aenrari oonsUtuit, ponani. Ea p. 29.

> Ibid.

* Per dationem virgœ pastoralis. Id. in pnef. Hisi, noT. Emdmer aoa que 1 invesUture par la crosse ne datait que de la conquête ; maia Sddei Eadm. net., p. 104, cite plusieurs autorités qui prouTent qu'elle était ancienne.

* In curia Rufl régis. Order. Vit., VUI, p. 682.

' Simeon Dunelmensis, an. 1091 ; Pagi crit. ad 1089.

normande *; et qui devait son suraom à la brutale ardeur de ses extorsions^, avait toute la confiance du jeune roi, et le guidait dans ses rapines. Dès cpi'il mourait un prélat, les agents du fisc royal se précipitaient sur le diocèse ou sur Tabbaye qui vaquait, s'en constituaient les administrateurs souverains , bouleversaient Tordre et la discipline , réduisaient les moines à la condition de salariés, et entassaient dans les cofifres de leur maître tous les revenus des biens que la piété des anciens rois avait assurés à FÉglise ^. Tous les domaines étaient mis successivement à Tenchère, et le dernier enchérisseur n'était jamais sûr de ne pas voir ses offres dépassées par quelque nouveau venu à qui le roi passait aussitôt le marché ^ On se figure la honte de l'Église et la misère du pauvre peuple *, lorsque cette cupide et ignoble oppression vint tout à coup se substituer au poids léger de la crosse. Le roi maintenait cet état indéfiniment, et quand enfin il lui prenait fantaisie de poxuroir aux vacances, il vendait abbayes

< CuJusdam plebeii presbyteri de pago Baiocensi fllius... Inler pedissequos curiales cum yilibus parasitis educatus. Order., 1. c. Il fut fait évêque de Durham par Guillaume.

* Flamma quippe ardens... intulit genti novos ritus, quibus crudeliter oppressit populorum ccetus, et Ecclesise cantus temporales mutavit in planctus... Supplices regiœ fidelitati plèbes indecenter oppressit. Ibid. Saint Anselme dit de lui : Publicanorum princeps infamissimus... propter crudelitatem similem flammée comburenti pronomine Flambardus. Ep. IV, 2.

' Videres insuper quotidie, spreta servorum Dci religione, quosque nefandissimos hominum regias pecunias exigentes, per claustra monasterii torvo et minaci vultu procedere, bine inde prsecipere, minas inlentare, etc. Eadm.^ 1. c. Ecclesias... cuilibet satellitum suonim subegit... Suo infert œrario largas opes quas Ecclesiœ Dei gratanter et dévote dedenint antiqui Anglorum reges. Order., p. 679. Monachis victnm ac vestitum cum parcitate erogabant, cetera vero regiis thesauris ingerebant. Id., p. 763.

^ Eadm., I. c.

* Quid de hominibus Ecclesiœ dicam , qui tam vasta mlseria... sunt BttriU. Ib.

SÂIMT ANSELME. 363

■ sa vie à guerroyer contre les Gallois, qui n'avaient pas enk oore subi le joug normand : c'était un homme très-riche et H très-prodigue, aimant le luxe et la bonne chère, traînant i partout avec lui une armée de serviteurs, de chiens et de bouffons, adonné aux femmes et à toutes sortes d'excès '. Mais le bien reprenait quelquefois le dessus dans son cœur. 11 avait pour chapelain un saint prêtre d'Avranches qui le prêchait et le grondait sans cesse ^, qui lui racontait les histoires des saints de l'Ancien et du Nouveau Testament , lesquels avaient été de preux chevaliers tout en sauvant leurs âmes, tels que saint Georges, saint Démétrius, Maurice, Sébastien, et surtout Guillaume le fameux duc qui avait fini par se faire moine. Il était en outre depuis longtemps lié d'amitié avec Anselme ^, et il est probable qu'au milieu de la douleur que faisait ressentir à toute l'Angleterre la vacance prolongée du siège de Cantorbéry , il crut que l'abbé du Bec était un candidat convenable au rang de primat, que Lanfranc, également moine du Bec, avait si noblement occupé. Déjà en Normandie on commençait à dire que, si Anselme passait la mer, il serait à coup sûr nommé archevêque ^, et cependant rien n'était moins probable. Comment le roi, qui maintenait les investitures et refusait de reconnaître Urbain II, pouvait-il songer à Anselme? L'abbé du Bec avait non-seulement comme toute la France reconnu Urbain , mais il avait encore obtenu de lui

^ In mililia promptus, in dando nimis prodigua, gaudens ludis et luxibus ; nimiB equisetcanibus... Non familiam secum, 8ed exercitum semper ducebat... Ventris ingluviei serviebai... E pellicibus plurimam fto]K>lem genuii. Order. Vit., IV, 522, et VI, 598.

• Order., 1. c.

' Gerte amicus meus familiaris ab aniiquo cornes Cesirensis Hugo fecit. Eadm., p. 34.

* Jam eum quodam quasi prsesagio mentes quorumdam tangebantur. Ibid.

Cependant, à Noël 1092, les barons du royaume, réunis pour la fête autour du roi, se plaignirent yiyement entre eux de Toppression inouïe et du veuvage sans fin où gémissait la mère commune du royaume, ainsi qu'ils appelaient TÉglise de Cantorbéry ^ Pour mieux exprimer leur mécontentement, ils demandèrent au roi Tautorisation de faire prier dans toutes les églises d'Angleterre pour que le Seigneur lui inspirât le choix d'un digne évéque ^. Guillaume, fort irrité, leur dit : « Faites prier tant que vous voudrez; « mais soyez sûrs d'une chose : c^est que toutes vos prières « ne m'empêcheront pas d'en agicà ma guise '. » On le prit au mot, et les évêques, que la chose regardait plus spécialement, chargèrent l'abbé Anselme, bien malgré lui, de disposer et de rédiger les prières voulues. Il le fit de manière à exciter les applaudissements de toute la noblesse^, et toutes les églises retentirent bientôt de ces supplications solennelles. A ce propos il arriva un jour qu'un haut baron,

> Omnes regni primores.. . optiini quique uno cooBensu de commun! matre regni quererentur. Ibid.

* Quod poeteris mini m dictu fortasse videbitur, ajoute EadmCT.

* Dicens quod quicquid Eccleeia peteret , ipse sine dubio pro nullo dimitteret quin faceret omne quod vellet. Ibid.

^ Modum orandi cuuctis audienlibus edidit, et laudato sensu et perspicacia animi ejus, tota quœ convenerat nobilitas regni... in suadiscessit. Ibid.

366 SAINT ANSEL

causant familièrement avec le roi K jamais codou d'homme aussi sa a du Bec. Il n'aime que Dieu; il m a — Vraiment!» répondit le roi tt l'archevêché de Cantorbéry? — a vèché de Cantorbéry, » répliqu H moins mon opinion et celle de o moi, » dit le roi, « je vous répoi a pieds et des mains s'il voyait « tenir; mais par le saint Voult d u ne le sera, et il n'y aura de mon H vèque que moi *. » A peine eutmalade, et malade à mort^. Dieu a Les évëques, les abbés, les barons du moribond à Glocester pour rece On envoie chercher Anselme; cm l et on lui demande ce qu'il y a à âme *. Anselme exige d'abord du plèle de ses péchés, puis la prome de se corriger, et l'exécution imm

■ Uou* de prlndpibu* l«rne cum rege fa subsatiDUi» 1 • ^un, iaqull, nec archiepiscop quidem nuiime, sicut oiea inullarumque Tert mmibu» et pedibui pUudent lu ampleium i per «anclum Vullum de Luca, née Ipie nec hi pisfopui erll, me excepta, t Eadm., p. 3S. un crucillx trèB-anclen, attribué an pinwaa leuaemciil de Palestine ï Lucquei, où on I Folio lanio.

* Htec lllum dicenlem e vesUgIo valida In nilt... rerme uaque ad eibaUUanem splriliu

' Mhil (irn'Ipr niorlfiii rjii* jir^estolnnla

• Inpredilur ad rcgeni , rogatur JudlMl.

trices que les évoques lui avaient déjà suggérées. Guillaume consent à tout et fait déposer sa promesse sur Tautel. Un édit est aussitôt dressé et revêtu du sceau royal, qui prescrit la délivrance de tous les prisonniers du roi, la remise de toutes ses créances, Tannulation de toutes les poursuites, et qui promet à tout le peuple anglais de bonnes et saintes lois, une exacte administration de la justice ^

On ne s'arrête pas là. Tout ce qu'il y avait là d'honnêtes gens rappellent au roi le veuvage de l'Église primatiale. 11 déclare qu'il veut y mettre fin. On lui demande sur qui se porte son choix. Lui-même, lui qui venait de jurer qu'Anselme ne serait jamais archevêque, désigne Anselme, et d'unanimes acclamations répondent qu'Anselme en effet est le plus digne ^. A ce bruit l'abbé du Bec pâlit et refuse absolument'. Les évêques, le prenant à part : « Que fais-tu? » lui disent-ils ; a ne vois-tu pas qu*il n'y a presque plus de chréc< tiens en Angleterre? que la confusion et l'abomination sont « partout? que nos églises et nous-mêmes sommes en danger « de mort étemelle par la tyrannie de cet homme? Et toi, « qui peux nous sauver, tu ne daignes pas le faire ! A quoi (c penses-tu donc, ô homme étrange? L'Église de Cantorbéry a t'appelle , t'attend , te demande la liberté , et toi , rejetant a le fardeau des épreuves de tes frères * , tu ne veux pour a toi qu'un oisif repos ! » A tout cela Anselme répond :

* Scribitur edictam, regioque sigillo flrmatur quatenus qnicumqne capti?! in omni dominatione sua rdaxentur. . . promittuntur insuper toto populo bon» ettaoet» logea...

* PnenuntiaTit Ipse, et concordi Toce subsequitur acdamatio omnium, ab» ▲sMlmam tali honore dignissimum.

^ Eipavit Anaelmusad banc vocem, et expalluit... toto conamlne restiUt.

* Qidd agis, quid intendis?... Vides... Ecdesias Dei in pericnlmn mortia per tyrannidem istius bominls decidisse... Quid, o mirabilis homo,

<i Mais voyez, je vous en prie, comme je suis déjàvieu a incapable de tout travail... D^ailleurs je suis moioe; tt toujours détesté les affaires séculières. — Nous f aidenu dirent les évêques ; ce occupe-toi de nous auprès de Die « nous nous occuperons de toutes les affaires séculières « toi ' . — Non , non , c'est impossible ! » reprit-il ; « je <c abbé d'un monastère étranger ; je dois obéissance à « archevêque, soumission à mon prince ^, secours et cw c( à mes moines. Je ne puis rompre tous ces liens. — tt cela n'est rien, » répliquent les évêques ; et ils l'entra au lit du roi, à qui ils racontent son refus obstiné*. « ttselme, » lui dit le malade, <c pourquoi voulez-vou a livrer aux peines éternelles? Mon père et ma mère <( ont toujours beaucoup aimé, et vous voulez laisser « rame et le corps de leur fils; car je sais que je suis i <( si je meurs avec Tarchevêché entre mes mains *. » Les i tants s'indignaient contre Anselme, et lui criaient que les crimes , toutes les oppressions qui pèseraient désoi sur l'Angleterre seraient imputés à son obstination. son angoisse ^ il se retourna vers les deux moines qui compagnaient en leur disant : « Ah ! mes frères , poui a ne m'aidez- vous pas ? » L'un d'eux répondit en sanglota

^ Tu Deo pro nobis intende, et nos siecularia tua disponemiu pro te.

* Archiepiscopum cui obedlentiam... principem cui lubjectiooem... H lait de l'arclievêque de Rouen et du duc de Normandie.

* Rapiunt igitur hominem ad regem et penricaciam ejus exponunt.

^ 0 AnBelme, quid agis? cur me poenis sternis cniciandom traditr R dare, quœso, iMeiis amiciliœ, etc.. Gertus sum enim quod peribo ai ut in meo dominio tenens vitam finiero. Succurre igitur mlht, domine pal

* Il dit plus tard, en rappelant cette scène, que dans ce moment la lui eût semblé mille fois plus douce que 1 épiscopat. Eadm., p. 36.

* Quœ verba lacrymœ , et lacrjrmas sanguls ubertim mox e naiibiu profluens seculus...

a Si telle est la volonté de Dieu , qui sommes-nous pour lui a résister? — Hélas ! ') dit Anselme , ce tu es bientôt rendu * . » Les évêques, voyant que tout était inutile, se reprochèrent leur propre mollesse; ils s'écrièrent : « Une crosse! une <( crosse * ! » et, lui saisissant le bras droit, ils l'approchèrent du lit, d'où le roi voulut lui mettre en main la crosse; mais, comme il tenait ses doigts serrés de toute sa force, les évêques s'efforcèrent de les lui ouvrir avec lant de violence qu'ils le firent crier de douleur, et enfin ils lui tinrent la crosse contre la main fermée pendant que tout le monde criait : a Vive a révêquel » et que le Te Deum fut entonné'. On le porta ensuite dans une église voisine pour y faire les cérémonies accoutumées. Il protestait toujours que tout ce qu'ils faisaient était nul ^ Sa douleur le rendait comme insensé. Ses pleurs, ses cris, ses hurlements même finirent par inquiéter les assistants. Pour le calmer ils lui jetèrent de l'eau bénite et lui en firent même boire ^. De retour auprès du roi, il lui annonça qu'il ne mourrait pas de cette maladie, et qu'en revanche il aurait à revenir sur ce qui venait d'être fait contre le gré de lui , Anselme, et en dépit de ses protestations ^. Comme il se

^ Va; ! quam cito baculud tuus confractue est. Nous avons traduit comme Fleury.

* Virgam huic pastoralem, virgam, clamitant, pastoralem.

' Episcopi vero digitos ejus slrictim valde infixos erigere conati suiil... ipse pro sua laesione yerba dolenlis ederet ; tandem... clausœ manui ejus baculus appositus est, et episcoporum manibus cum eadem manu compressas atque retentus, acclamante aulem mullitudine : Yivai epùcopus, vivat! Tous ces détails, donnés par Eadmer, p. 35, 36, sont confirmés par la lettre d'Osbern, moine de Cantorbéry, à Anselme. Ep. 111, 2.

* Nihil est quod facitis, uihil est quod facilis. Eadm.

' Instantur lacrymœ meae et voces, et rugitus a gemitu cordis mei, quales nunquam de ore ullo doloro memini exiisse... Aqua benedicta mo aspergenles, eam mihi polandam porrexerunt. Ans. Ep. 111, 1.

^ Pro hoc volo novcris quam bene corrigere poteris quod de me nunc actum est, quia nec concessi, nec concedo ut ratum sit. Eadm., 1. c.

Œuvres, viil. — Saiote Elisabeth. S4

beaucoup plus de peine à consentir au sacrifice qui leur était demandé. C'était eux surtout que regrettait Anselme. Il n'aimait rien au monde comme son abbaye ' ; il pleurait ces jeunes moines, ces nourrissons qui allaient être trop tôt sevrés du lait de son amour ^. Eux, de leur côté, qui presque tous avaient été attirés au Bec par la pensée d'y vivre avec lui *, ne lui rendirent sa liberté qu'après de très-vives discussions et à une très-faible majorité^. Pour rendre son épreuve plus complète, et parce qu'il n'est rien de si pur dans un cœur chrétien que la bassesse jalouse ne puisse calomnier^ on commença à répandre en France que sa résistance n'avait été que feinte, et qu'au fond il avait désiré, tout comme un autre , l'épiscopat. Anselme retrouva des forces pour combattre avec énergie cette imputation % regardant comme un devoir envers les faibles de sauver l'honneur d'un homme appelé à servir d'exemple au prochain ^. Il conservait, du reste, encore l'espoir d'être délivré du fardeau. Le roi s'était rétabli; violant aussitôt toutes ses promesses, il avait fait ressaisir tous les captifs et accusés qui étaient restés à sa portée, et recommencer tous les procès, toutes les oppressions antérieures avec un redoublement de cruauté ^. En

^ Quia nihil in hoc mundo purius dilexi nec diligo. Ep. IH , 9.

* Dulcissimos fllios ante tempus ablactatos (meos adolescentes dtco}... Ep. ni, 21. Voyez encore Ep. UI, 22, et la charmante lettre adressée à ces jeunes gens. Ep. III, 17.

* Molti propter me et fere omnes Beccum Tenistis. Ep. III , 7.

^ D'après leur lettre, Ep. III , 6, il n'est pas même sûr que cette majorité ait été acquise.

* Ep. ni, 1, 7,9, 10 et 11.

* Multum enim nocet inflrmis in Ecclesia Dei opinio alicujus vitii, slve ▼m, tiTe falsa sit, de aliquo homine, et maxime de eo qui sic est in Ecclesia eatholica consUtutus , ut et Terbo et exemple vilae aliis debeat et posslt pro-

ïmf p» 37*

vain Gondulfe, moine du Bec, l'ami d'Anselme, évéque de Bochesler, l'exhortait-il à être plus 6dèle IMeu. « Par le saint Voult de Lucques ! » lui répondi laume, « Dieu m'a fait trop de mal pour que jamaj (I lieu d'être content de mol ' ! »

Anselme alla le trouver à Douvres et exigea de lui, cODdîUons indispensables de son acceptation, la res immédiate de tous les biens du siège de Cantorbéry p par Lanfranc ou même réclamés par lui; l'interveutic \eraine de son autorité archiépiscopale dans toutes les religieuses^; eoQn, la liberté de ses relations avec I Urbain, qu'il avait reconnu, et à qui il Toulaït téni en tout son obéissance'. Le roi ne lui ayant fait i réponse înromplète et équivoque, Anselme crut qu'il être délivré du fardeau qu'il redoutait, et, comme i déjà renvoyé sa crosse abbatiale au Bec, en demandant lui donnât aussitôt un successeur *, il se flatta de p passer le reste de ses jours dans la pauvreté et l'obéi monastique, sans aucune charge d'âmes et à l'abri de! gers spirituels contre lesquels il ne se croyait pas la foi lutter '. Mais , après six mois de ces luttes et de ces in

' Seis, 0 eplacope, quod, per «anctum Vultum de Luc», imnquao, m bonum hatrabll pro malo quoil mlhl iDiulerit. Ibid.

* Volo ut iD lis qua ad Peum et chdalluiilalem perlioenl le me ceterii concillu credai, et licut ego le voie lerrenum habert: domfnum feniorem, lia el lu me eplrilualem habeai palrem et aoliuK tua proTb

* De llrbano PoalJQce, quem liucutque non recepisti , el ego Jam atque recipio, elque ilebJtam obedienllim el lubjeclionem exhibent toIo lum te nicio ne quod icandalum inde arlatur In futuro. Eadm. , 1. e. auial la lettre d'Anulme au l^gal Huguei. Ep. IIl , 34.

* Ce luecetteur hit Gaillaume, de la maiioti de* leigiwun ds Hooi ■nr-Bllle, et atyta du eonile Roger de BeautnoDi.

* Llbeiillui ellgerem ■ obedlre.., guam reguare iiculariler..

tudes, le roi, poussé à bout par les clameurs de tous les bons catholiques ^ lui fit enfin les promesses nécessaires. Anselme céda de son côté, fit hommage au roi, à l'exemple de son prédécesseur, et prit possession de son siège ^. Sa douleur n*en persévérait pas moins : longtemps encore il intitulait ses lettres : « Frère Anselme, moine du Bec par le cœur, archevêque de Cantorbéry par la force '. » « Quand vous m'écrirez pour moi seul, » mandait-il à ses anciens confrères, c( que votre écriture soit aussi grosse que possible, car j'ai tant pleuré le jour et la nuit que mes yeux peuvent à peine lire^, »

aut hominibus quibuslibet prœesse ad animarani gubernationem... Quod ego ipse non imputo mihi lantum ad virtulem, quantum ad hoc, quia talem me 8cio tam parum fortem, parum strenuum... ut polius mihi congruat... servire quam dominari. Ep. III, 1 1.

1 Cum... clamorem omnium, de ecclesiarum destructione conqnerentium, rex amplius ferre nequiret. Eadm., I. c.

* Le 25 septembre 1093. li fut sacré le 4 décembre de la même année.

' Ep. 111, 26, 39. Professione et corde Beccensis... voluntate Becrensls monachus, necessitate Yocatus Canluariensis archiepiscopus.

* Non nimis gracilis sit scriptura... Mults diumae et noctumsB lacryms. Ep. III, 15.

« sonne ni mes biens à titre d'esclave *. — (îarde ton argent <i et tes leçons, et va-t'en ^, » lui répondit le roi. Anselme se <( retira en disant : « Béni soit Dieu qui a sauvé ma réputt tation. Si le roi avait pris nion argent, on aurait dit que <c je lui payais ainsi le.prix de Tépiscopat. » Et il distribua aussitôt les 500 livres aux pauvres, à Fintention de Tâme du roi ^.

Le vieux moine Wulstan, le dernier des évéques saxons, vivait encore ^ : ce saint prélat, que nous avons vu si noblement tenir tète à Guillaume le Conquérant, devait comprendre et apprécier Anselme : a Votre Sainteté, » lui écrivait-il, « est placée au sommet de la citadelle pour défendre la sainte Église contre l'oppression de ceux dont le devoir serait de la protéger. Ne craignez donc rien : qu'aucune puissance séculière ne vous humilie par la crainte, ni no vous gagne par la faveur; commencez vigoureusement et achevez avec Taide de Dieu ce que vous aurez commencé, en réprimant les oppresseurs et en sauvant notre sainte Mère de leurs mains ^. »

Peu de temps après, le roi devant s'embarquer à ilastings, tous les évêques s'y rendirent pour bénir son voyage. Le vent était contraire, et le roi y fut retenu pendant un mois. Anselme profita de l'occasion pour lui remontrer qu'avant d'aller conquérir la Normandie il ferait bien de

* Arnica nempe libertate me et omnia mea ad uUlitatem tuam habere poteris, servili aulem condilione nec me nec mea habebis. Eadm., p. 38.

' Sinl cum jurgio (ua tibi ; sufllcient mea mihi. Vade.

* Prssiguatum munus pro redemplione aiiimœ sua; paupeTibus Cliridti dabo, nou illi.

* 11 mourut peu après, le 19 janvier 1095.

* Ne igiiur dubited ; non eam axcularis potentiœ timor humillet, non favor inclinul, sed... opprimeutes réprimai, S. Malrem noslram contra laies defendas. Eadui., Le.

Anselme se retira; puis, par amour de la paix, fil demander au roi par les cvêques de lui rendre son amitié, ou au moins de lui dire pourquoi il la lui avait ôtée. Guillaume répondit : « Je ne lui reproche rien , mais je n'ai pas de « raison pour lui accorder ma faveur '. » Les évéques conseillèrent alors à Anselme de Tapaiser en lui donnant surle-champ les 500 livres qu'il avait déjà offertes, et de lui en promettre autant à prélever sur les vassaux du siège archiépiscopal. c( A Dieu ne plaise! » répondit Anselme; « mes a hommes ont déjà été assez dépouillés depuis la mort de (( Lanfranc; ils n'ont plus que la peau, je ne veux pas la « leur arracher. Eh quoi! je dois foi et honneur à mon sei- « gneur, et je lui ferais la honte d'acheter sa faveur comme « j'achèterais un cheval ou un âne^! D'ailleurs, quant aux « 500 livres, je ne les ai plus; je les ai déjà données aux t( pauvres. » On rapporta cette réponse au roi, qui ordonna qu'on allât lui répéter ces paroles : « Hier je le haïssais c< beaucoup , aujourd'hui je le hais plus encore, demain et tt ensuite je le haïrai de plus en plus ^. »

Au retour du roi de son expédition, Anselme alla de nouveau le trouver, et lui annonça son intention d'aller demander le pallium au Pape ^ a A quel Pape *? » lui demanda

^ De nulla re illum iDculpo, nec tamen ei ^atiam meam, quia non audio quare, indulgere volo.

* Absit... homines inei... deprœdati sunt et spoliaU, et ego... Jam eos nudos spoUarem, imo spoliatos eicoriarcm... Fidem ei debeo et honorem, et ego ilii hoc dedecus facerem , Bcilicet gratiam suam quasi equum vel asinum vilibuB nummulis emerem.

* Heri magno, et liodie iilum mi^ori odio liabeo, et sdat rêvera quod eras et deiuceps acriori et acerblori odio semper habebo.

^ 11 expose les motifs de cette résolution et de toute sa conduite dans sa lettre au légat, Hugues, archevêque de Lyon. Ep. 111, 24. ' A quo Papa illud requirere cupis? Eadm., p. 40.

g7B SAINT ANSEJ.

l£ TOI, faisant ainsi allusioD à l'ai jpelùt Clément III. Et comme An:

jl Urbain, le roi dit aussitôt qu'il jaain, et que vouloir reconnaître dans son royaume , sans sa pen décision, c'était vouloir lui enlev eut beau rappeler les conditions :

l'archevêché, le roi, de plus en p pouvait à ta fois être son lidéle l'obédience du Saint-Siège '. Ansi cette question aux évêques, aux :

du royaume, réunis en Parlement L'assemblée Tut convoquée au < Anselme ex|)osa l'état des choses laïques , hors de la présence du n nombreux de moines et de laïqiii qui s'était passé entre le roi et lui aux évêques de lui indiquer le [ pour ne manquer à son devoir n te roi. Après quelques hésitation à deux reprises qu'il serait mie|ix et simplement à la volonté royale, en aucune façon sur eux s'il vou dit , ils baissèrent honteusement coûter. A la vue d'une telle lâc

' ProlcBlalui ett illiun Dti|uaquaiu Odem lollce Sedis obedIenUini, conlra luwu voli

* Le dimanche de la mi-careme, 1 1 ma

* Ë<M el auijtCDlam looiiacbaruiii, cfcrio ludiuem alloquilur.

* SI aulaai incuDdum Dcudi, quod ullaU conallium a nobii eipeclu, Irmltt, DilerM, DM admlriivularl videbla.

iiétincelèrent ; il les leva vers le ciel, et dit d'une voix solen- ■lieUe ' : « Puisque tous, les pasteurs de la chrétienté, et p « TOUS , les princes de ce peuple , vous ne voulez pas me X « conseiller, moi, votre chef, si ce n'est au gré d'un seul I «c homme, j'aurai recours à l'Ange du grand conseil, au

I a Pasteur et au Prince de tous les hommes, et je suivrai le

II « conseil qu'il me donnera, dans une affaire qui est la sienne j a et celle de son Église. Il a dit au bienheureux Pierre : Tu j a es Pierre, etc., tout ce que tu lieras sur la terre sera lié ' « dans le ciel, etc., et à tous les apôtres en commun : Qui

« vous écoute m'écoute, et qui vous méprise me méprise, a Nous croyons tous qu'il a dit cela en même temps au « vicaire de Pierre, et aux évéques, vicaires des apôtres; et <K il ne Ta dit à aucun empereur, roi, duc, ni comte. Il nous « a enseigné nos devoirs envers les puissances terrestres en « disant : RendtiZ à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce a qui est à César. Ce sont les paroles et les conseils^ de « Dieu, dont je ne veux pas me départir. Sachez donc tous a qu'en tout ce qui est de Dieu je rendrai obéissance au « vicaire de saint Pierre , et en tout ce qui est temporel je « servirai fidèlement et de mon mieux le roi mon seigneur^. » Ces paroles soulevèrent une grande confusion dans l'assemblée : personne n'osait aller les redire au roi. Anselme y alla lui-même, et les lui répéta. Le roi, furieux, passa la journée à délibérer avec ses partisans sur les moyens de le confondre; d'autres, divisés par petits groupes^ cherchaient des moyens de transiger à la fois avec la colère du roi et la

* Gonticuerunt , et capita sua quasi ad ea quse ipse illalurus erat dimiserunt... Anselmus, erectid in altum luminibus, vivido vultu...

* Gum vos qui cbrislianae plebis pastores... ego ad summum Pastorem, et Priiieli»em omnium, ego ad magni consilii Angelum curram, et in meo, scilisel in sac et Ecclesiœ Buœ negocio, consilium quod sequar |d) eo accipiam...

'/iSques se regardèrent et se turent, car ils savaient bien que

H'archevêque ne pouvait être jugé que par le Pape.

È Cependant, à la vue de tant d'injures, les nombreux assis-

àr tants commencèrent à murmurer et à se plaindre. Un che-

i^ Talier sortit de la foule, se mit à genoux devant Anselme, et

a lui dit : a Monseigneur et mon père, vos enfants vous sup-

0 a pi ient, par ma bouche, de ne pas vous laisser troubler par ce

B a qui vient de vous être dit, mais de vous souvenir du bien-

ij/ a heureux Job, qui, sur son fumier, a vaincu le diable, et a

Il a vengé Adam, que le diable avait vaincu dans le paradis ' . »

f Anselme sourit. Ce noble cri, sorti du cœur d'un soldat,

fut pour le saint confesseur une consolation inattendue et un

gage de la sympathie populaire ^. La nuit mit fin aux débats;

le lendemain ils recommencèrent. Le roi était aussi exaspéré

contre Timpuissance de ses évêques que contre Anselme.

Guillaume de Durham proposa de le déposer par la force et

de le chasser du royaume ; mais les barons repoussèrent cette

idée. Le roi dit alors : « Si cela ne vous plaît pas, qu'est-ce

« qui vous plaira donc? Tant que je vivrai je ne souffrirai

(c pas d'égal dans mon royaume. Maintenant délibérez entre

a vous comme vous l'entendrez ; mais, par la face de Dieu,

c< si vous ne le condamnez pas à mon gré, moi je vous con-

« damnerai '. » Un de ses favoris, nommé Robert, répliqua :

« Que voulez- vous que nous fassions avec un homme qui

« s'endort tranquillement pendant que nous discutons toute

^ Miles unus de niultitudine prodiens... Memor esto beati Job, viDcentis Diabolum in stcrquilinio , et vindicantis Adam quem vicera\ in Paradiso.

* Quœ verba dum pater coini vultu accepisset, intellexit animum populi in sua secum sententia esse. Gavisi ergo exinde sumus et animœquiores facti. On voit que Eadmer, le narrateur de toutes ces scènes, en élait témoin oculaire.

* Ite, ite, consiliamini, quia, per vultum Dei , si vos illum ad meam voluntatem non damnaveritis, ego daronabo vos.

noblesse avec la leur : tout le monde les regardait a\ec indignation; on les désignait chacun par quelque surnom injurieux : on appelait l'un Judas le traître, l'autre Pilate, un autre Hérode*. Toutes ces discussions n'ayant abouti à rien, on convint de part et d'autre de remettre jusqu'à la Pentecôte la décision finale, toutes choses restant en état.

' Audires nunc ab isto , nunc ab illo , istum vel illuni episcoporum aliquo cognominc cum interjectione indignantis designari , videlicet Judœ proditoris, etc. Eadmer ajoute que, le roi ayant interrogé ud à un ses évèques sur leur renonciation à l'autorité d'Anselme, il y en eut quelques-uns qui répondirent qu'ils n*y renonçaient pas absolument et sans réserve, mais en tant qu'il prétendait exercer cette autorité sur eux en vertu de sa soumission au Pape. Ceux-ci f\irent disgraciés et obligés de racheter la faveur du roi à prix d'argent.

s'enfermer dans le doître des moines de Cantorbérv et présider à leurs exercices, (c Je suis comme le hibou, » leur disait-il; « quand il est dans son trou avec ses petits, (( il est heureux ; mais quand il sort au milieu des corce beaux et des autres oiseaux, on lui donne des coups de bec (( et on le poursuit, et il se trouve très-maP.» Puis il pleurait en songeant au danger que courait son âme dans ces luttes continuelles, et s'écriait: «Ah! que j'aimerais mieux être « maître d'école dans un monastère que primat de la Grande- « Bretagne! » Aussi ses ennemis, et même ses meilleurs amis, lui reprochaient cet amour excessif de la retraite, et trouvaient qu'en effet il était mieux fait pour rester enfermé dans un monastère que pour être primat d'une grande nation^. Anselme ne disait pas autre chose'; il se jugeait absolument comme ses propres critiques. Mais Dieu le jugeait autrement, et il s'était réservé ce moine amoureux de la solitude et de l'obscurité, pour en faire l'éclatant modèle des évêques, des docteurs et des champions de l'Église.

Cependant Guillaume avait envoyé secrètement deux clercs de sa chapelle à Rome pour voir quel était le Pape qu'il fallait reconnaître, et pour l'engager à envoyer le pallium, non pas à Anselme directement, mais au roi, pour le remettre à un archevêque quelconque. Ces envoyés virent bien qu'Urbain était le vrai Pape, et ils revinrent avec un légat, Gauthier, évêque d'Albano, qui apportait le pallium. La

* Sicut bubo , dum in caverna cum pullis suis est , lœUlar, et suo sibi modo bene est ; dum vero inter corvos... omnino quoque sibi maie est ; ita et mihi. Eadm., 14.

* Pro ipsanim indiscreta , ceu nonnullis et mihi aliquando visum est , virtatum custodia sspe reprehensus, et quod monachus claastralls quam primas tant» genlis esse deberet. Ib., 15.

> In loco humili aliquid agere Yidebar; in sublimi positus, nec mibl fructum facio, nec ulilis alicui existo. Lettre au Pape. Ep. III , 37.

Œufref . Tiii. — Sainte ÉUsabelb. II. 95

tait bien, et ce sentiment domine dans la lettre qu'il écriyit au Pape pour le remercier du pallium et s'excuser de n'être pas encore allé à Rome. « Saint Père, d lui dit-il, « je regrette « d'être ce que je suis et de n'être plus ce que j'ai été; je « regrette d'être évêque, parce que mes péchés ne me laissent <c pas en remplir tous les devoirs... Je succombe à mon far* « deau, car je manque de force, de science, d'habileté, de « tout. Je Toudrais fuir ce poids insupportable; la crainte de <c Dieu seule me retient... Nourrissez ma misère par l'au- « mône de vos prières. Je vous en conjure, si mon naufrage c( s'accomplit et si l'orage me force à me réfugier au sein de «la Mère-Église, pour l'amour de Celui qui a donné son ce sang pour nous, faites que je trouve en vous un asile et une c( consolation'. )>

> Sancte Pater, doleo me esse quod 8uni, doleo me non esse quod fui... Oneri quidem succumbo, errabundus suspiro... In naufragio positos, si quando procellis irruentibus.... ad sinum matris Ecclesiœ confiigero.... Ep. ni, 37.

refusa en disant : « Il n'a rien fait pour avoir besoin de l'ab- « solution du Pape, et il est bien plus capable de donner des « conseils au Pape que d'en recevoir de lui '. » Anselme s'en retournait, après avoir essuyé ce refus, de Windsor à un de ses domaines, lorsqu'un lièvre, poursuivi par des chasseurs, vint se réfugier entre les jambes de son cheval. L'archevè(|ue arrêta les chiens, et, comme tout le monde riait, il se mita pleurer en disant: « Cette pauvre béte ne rit point; Cl c'est l'image de l'âme chrétienne que les démons poursui- 0 vent sans cesse pour la précipiter dans la mort étemelle. .. « Pauvre âme tourmentée qui cherche partout avec un inef- « fable désir la main qui la sauvera ! n Et aussitôt il fît lâcher et sauver la béte ^!

Il renouvela deux fois sa demande de partir, la dernière fois dans une assemblée qui se tint à Winchester le IS octobre 1097. Le roi, impatienté, déclara que, si Anselme allait à Rome, il réunirait tout l'archevêché à son domaine et ne le reconnaitrdit plus pour archevêque. Anselme répondit qu'il aimait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Il fit sortir du conseil du roi les quatre évèques qui s'y trouvaient*, et il

' Uagls tilutn Btlaniu» apnslolico quam apoiloliium albi In dando contilto

* Solului In lui^mfa ait : • Ridell»? Et ulique inrdici hulc nulltu rinu... Hoc plane eal et anlinic hoDiinia... Nimis anula hue lllurque circunuplcll, ri qua luealur manum «Ibl porHgl Ini^rFablll dmiderio concupliclt. Eadm., 17, C«tl« ouMdole reproduit deux Iralls dUlInclirt du uraclère d'Anietme : aon eueaalTB bonl£, et ion goût pour llrcr dea analogies iplrltuellei de» Eoddenla ordinaires de la lii. Eadnier raconte d'uulrei traita de ta mtme nature, celai d« l'oiieau attaché par un Qi el releau par un enfant, et celui de la ■olildtnde de l'arcliettque pour tea conrivea qui maiigealent k leur iJae pendant qua loi lea alteodall paliemmenl. AffabllI vultu» Jucundltate super eoi a^tlciatMt, adgaudena terata modlcum dettra benedicebal els dleeoa TObll. P. 15.

* OcenrrJt «dIdw epfaeopM cqnliM etae in ina quod enl I

avec quelques moines, parmi lesquels Eadmer, qui nous a raconté tous ces détails. Il était écrit que, dans cette mémorable histoire, Timmortelle dignité de Tépiscopat serait à la fois élevée à sa plus haute puissance par Anselme et prostituée à la peur par ses confrères.

Les évèques revinrent bientôt et lui dirent : « Le roi vous fait savoir que vous avez manqué au serment que vous avez prêté de garder les lois et usages du royaume, en menaçant d*allcr à Rome sans sa permission ; il exige que vous juriez de ne jamais en appeler, pour quelque cause que ce soit, au Saint-Siège, ou bien que vous sortiez à l'instant de sa terre. » Anselme alla lui-même porter sa réponse au roi *. « Je l'avoue, » dit-il, « j'ai juré de garder vos us et coutumes , mais ceux-là seulement qui sont selon Dieu et la justice. » Le roi et les barons lui objectèrent en blasphémant |u'il n'avait pas été question de Dieu ni de justice. « Comment, » reprit l'archevêque, « et de quoi donc aurait-il été question, sinon de Dieu et de justice^? A Dieu ne plaise qu'aucun chrétien garde des lois ou des coutumes contraires à Dieu et à la justice. Vous dites qu'il est contre votre coutume que j'aille consulter le vicaire de saint Pierre pour le salut de mon âme et le gouvernement de mon Église; et moi je déclare que cette coutume répugne à Dieu et à la justice, et que tout serviteur de Dieu doit la mépriser'... Toute foi humaine n'a pour garantie que la foi due à Dieu *.

' Ad regem nobiscum sequentibus ingressus, dextram illius more assedit. Eadm., p. 48.

* Papae ! si nec Dei necrectitudSnismenlio, ut dicitis, facla Tuit, cujus lune? ' Et ideo ab omni servo Dei spernendam proûteor ac refutandam.

♦ Omnis fides quœ cuivis homini legaliler promitlitur et Me Del roboratur. Sic enim spondet homo homini. Per fldem quam debeo Deo , ûdcUi tibi ero... Ergo... liquet quod eadem fldes si quando contraria ildei Del admitlit, enervetur.

BA1NT ANSEIJCE. 393

pèlerin sur l'autel, et alla s'embarquer à Douvres. Là une nouvelle injure l'ailemlait. Un clerc nommé Guillaume Warclwast l'arrêta sur le rivage, et, au nom du roi, lit étaler et fouiller devant lui toutes les malles de l'archevêque pourvoir s'il n'emportait pas d'argent. On eut beau tout retourner, on ne trouva rien, et le fisc royal ne recueillit que les malédictions de la foule indignée '. Le roi s'en dédommagea en saisissant aussitôt tous les domaines de l'archevêché et en tes exploitant à son gré^.

' In llllorc Jellnult... Allais aille illuiii bulgiie cl iiianlicte reseraiff. cl lola aupelli'x illius «ubvcrju cl cxquisila, ingenti pk'bia mulliludinc ci rcu mil a nie ac nefarluin opua pro sua novilalc... execranle.

■ Veul-oii savoir coiumenl les pliilosoplies de nos ]ourg Jugent cet luIleaP Qu'on écoule H. Franck, qui, dans l'ouvrage cl-dcssua cilé, se croil obligé d'txvuaer Aiiiieline Je sa rtiolte tonire le roi ; car c'esl 11 ce que les proleltanls et les rai ici ml la lea nouiuienl recolle. Il dil que celle révolle élail beauiMup moins la Taule personnelle d'Anselme que celle lie son époque, et que, connue loulcs les colliiioiu iragiquti de ce genre, elle ne doit pas Elre Jugée d'tpriÏB lea loii dt la morale ordinaire. Die geu'oehnlielie maraliacAe Kaaitlab reicht hier nickl aui. P. 7 3. C'eil toujours la même prélenlion chei ces docleurs do liberlé el d'égallU, celle de créer pour lei grandi liommea et le* grands événcmenlt une morale exceptionnelle, prétention que couTondenl également el la doclrinei et U conduite des grands hommes du Calhollclsme.

les plus envahis par la cupidité et l'orgueil, une porte toujours ouverte aux lumières de la foi. Le duc, ayant atteint les voyageurs, arrive au galop en criant : » Lequel de vous « est l'archevâque? » Mais à peine a-t-il regardé Anselme qu'il rougit, baisse les yeux, balbutie quelques mots et se tait. L'archevêque lui offre le baiser de paix. Le duc l'accepte, se recommande à ses prières, lui donne une escorte, et se retire en disant : « Ce n'est pas le visage d'un homme, c'est « celui d'un ange de Dieu qui brille en lui'. » Cette âme égarée avait été traversée comme d'un trait enflammé de la grâce. Il se fit croisé, périt glorieusement en défendant le tombeau du Lhrist, et son corps, rapporté aux moines de Clteaux, fut enterré sous le porche de leur église, et foulé longtemps sous les pas de saint Bernard et de ses frères '.

Anselme, poursuivant sa route, arriva à Cluny, où le saint abbé Ilugues et son armée de moines ' le reçurent avec bonheur : il y passa les fêtes de Noël 1097, et alla ensuite attendre à Lyon, cbcz son ami le cardinal-archevêque Hugues, la réponse de. la lettre qu'il avait écrite au Pape , afin de lui exposer l'incompatibilité de l'état de l'Angleterre avec l'exercice de la liberté épiscopale, et afin de lui demander le droit de s'affranchir de cette servitude jiour sauver son âme *.

' In equU ocior idvolal, cl rlamore villdo quii vel ubi esiel srchlqilieopui Intsrrogat. Quem... Inluilua, «ubllo pudorc perruisus, erubuil demisao vullu. et quld dkerel non invtinit. Cui E^ler : Domine dux, ai |ilavel,o«jlabor te... Nm enim hominU, eed vultus iingeli Dei Ailgel in co. Eadm., 4V.

■ Ce duc #lnlt Eudes, dit Borel , qjl rjgn* de iOIS k l'annfe IIOI, el eoirtrlbu* i. la TondaLlon de CIleaux, en i098, lannéaaprii le patMge d'An- Mlme par aei Ëlata.

* Tolo illlui monaiterii monachorum agmlne,

* Vldebam enlm muila maia lu lerra 111a qus Dec lolerare debebam, nec qilMOptli Ijberlale corrigere poleram... Ut animam meam de vlneulo Innlr ■aniluU* abwlvatli, elque Uttorlalem aarriendi Deo la Ir

^.111, lee.

SAINT AKSELHE. 397

« autre pajs. — Je l'ai su, » reprit l'abbé ^ « mais comment « va-l-il maintenant? — On dit qu'il va bien , » répondit Baudouin. — a. Dieu le garde, » dit l'abbé; «je prie pour « lui. » Pendant ces dires, Anselme rabattait le capuchon de son froc sur sa tête et gardait le silence '. Mais ce regard doux et fort qui avait vaincu et converti le duc de Boui^ogne trahissait aux étrangers l'homme de vie, et, dans les hôtelleries italiennes, les gens du pays et leurs femmes, après avoir examiné ce moine, voyageur inconnu, se mettaient à genoux devant lui el lui demandaient sa bénédiction '.

' Fralre», obaecro tos, vivlt ille adhuc, llle Dei el omnium bODOnim amlcuii AaMlmusP... El ul valesl oro. Birc de se Aaielnius did audieni , conrestim, leclo cuïulx luff eapltio capife, deniiiuo vultu Bedebal. Eadm, , 10.

* Ecce lolu» Anselmi aspectua In admiralionem sui populoa eicllabal , eumque esae rirum vils deslgnabal... Viri cum mulieribui hosplllum intrare, Il ul honiinem vldere, etc.

aussitôt ses anciennes habitudes monastiques et ses anciens travaux, et acheva un traité profond sur les niotifs de Tlncarnation divine ^ ]\lais les Normands, dont il avait été si long* temps le compatriote au Bec, ne le laissèrent pas longtemps tranquille. Le duc Roger, qui faisait alors le siège de Capoue, le fit conjurer de venir le trouver, pour l'aider à travailler au salut de son âme. Il alla au-devant du prélat exilé avec tous ses chevaliers et Tembrassa tendrement; puis fit planter pour lui des tentes à l'écart du reste de l'armée, auprès d'une petite église, où il venait chaque jour s'entretenir avec lui ^. Le pape Urbain vint bientôt rejoindre l'armée normande, et campa auprès d'Anselme. Tous ceux qui venaient rendre hommage à Urbain allaient en même temps trouver Anselme ; et ceux mêmes que leur humble condition tenait éloignés de la majesté pontificale se sentaient attirés par la douceur et Thumilité de Tarchevêque ^. Les Sarrasins, qui servaient en grand nombre sous le comte Roger en Sicile, oncle du duc, n'échappaient pas à la séduction de ses vertus : quand il passait dans leur camp, ils lui baisaient les mains à genoux, et appelaient les bénédictions d'en haut sur sa tête.

Cependant le roi Guillaume, loin de céder aux injonctions du Pape, cherchait, par ses lettres et ses présents, à indisposer contre Anselme le pontife, et surtout le duc

> C'est le traité iutitulé Cur Deut homo^ qu'il avait commencé ea Angleterre.

* Cupiens... per eum his quac saluti suœ adminiculari poterant informari... Adhuc longe erauius : ecce du\ ipiie, copiosa mllitum multitudine septus, patri o<rcurril ac in osculo mens... Dueem ip«um cum suis nobiscum singulis diebus in promplu tiabentcs. Eadm., 5i et 21.

s Nec facile quivis declinarct ad Papam qui non diverieret ad Anselmum... Mira et quœ cunctos demulcebat pura cum simplidtate humililas. Multi ergo quos timor prohibebat ad Papam accedere fesUnabant ad Aotelmum venire , amore ducti, qui nescit timere.

SAINT ANSELME. i04

Ce concile s'assembla le 1*' octobre 1098 : cent quatrevingt-cinq évèques y assistèrent en chape, sous la présidence du Pape, seul revêtu de la chasuble et du pallium. Anselme, à qui le Pape n'avait pas songé en prenant séance, se plaça, avec son humilité accoutumée, au hasard parmi les autres *. On commença par discuter avec les évéqucs grecs la question de la procession du Saint-Esprit. Conmie la dispute s'échauffait et que la question devenait de plus en plus confuse, le Pape, qui s'était déjà servi de quelques arguments du traité qu'Anselme lui avait envoyé sur Uncarnation, fît faire silence et s'écria d'une voix retentissante : « Notre pèVe et noire maître Anselme , archevêque des (( Anglais, où es-tu?» Anselme se leva et dit : « Me voici! » Et le Pape reprit : « C'est maintenant qu'il nous faut ta a science et ton éloquence : viens et monte ici, viens défen- « dre ta mère et la nôtre contre les Grecs; c'est Dieu qui t'a a envoyé à son secours^. » Et, au milieu d'un grand bouleversement de places et de Tétonnement du concile, où tous demandaient qui il était et d'où il venait, le Pape le fit asseoir aux pieds de son trône, et fit connaître à l'assemblée les

es, et Jam, clc... Et Anselmus, Anselmus, inquam, ille sanclus, ille talis ae tantus vir, solummodo quiescere Tolens... Quod si propler lyrannidem principis, qui nunc ibi dominatur... jure tamen christianitalis scmper iUius archiepiscopusesto... Ego quoque, ne de his... videar non curare, eaque gladio sancti Pétri nolle vindicare, moneo... ut quod de ipso rege Anglico suisque ac fui similibus , qui contra libertatem Ecclesis Dei se erexenint , medianle nqoitatis censura, me faclururo disposui... percipias.

1 Omnibus ergo suum locum ex antiquo vindicantibus, Anselrous, humilitate ffummus, quo poterat, assedit. Exciderat animo summi PontiGcis, ingniento tmnuUu, ut ei locum delegaret. Guiil. Malmesb., de Gest. Pontif., 1 , 229.

* Pater et magisler Anselme , Anglorum archiepiscope , ubi es P SedelMt pitar tu ordine ceterorum... et ego ad pedes ejus... Surrexit continue et iwpoadit: Domine pater, quid pnecipis? Ecce me. Eadm. , 53. Cf. Guill. i»y !• a.

Ofaivrvt. Tili. — Sainte iliiabetli. il. 26

Anselme retourna avec le Pape de Barî à Rome, où arriva peu après, comme envoyé du roi d'Angleterre, ce même Guillaume qui avait fouillé les bagages du primat sur la plage de Douvres. Il annonça que son maître refusait la restitution prescrite par le Pape, parce qu*il croyait Tarchevêque coupable d'être sorti du royaume malgré lui. Urbain se montra d abord irrité de cette prétention inouïe jusqu'alors, qui transformait en crime le voyage d'un primat à la 'mère Église \ et répondit à l'envoyé que le roi serait irrévocablement excommunié dans le concile qui allait être tenu à Rome , après Pâques. Mais Guillaume réussit à fléchir le Pape dans ses audiences secrètes, et en distribuant force présents et promesses à divers personnages qui pouvaient servir la cause de son maître ^. Le Pape lui accorda un nouveau délai jusqu'à la Saint-Michel de l'année prochaine. On était alors à Noël 1098. Anselme fut retenu à Rome, malgré lui, par Urbain, qui lui rendait toujours les plus grands honneurs \ Tout le monde le traitait comme la seconde personne de l'Église, et plutôt en saint qu'en prélat * : les Anglais qui venaient à Rome lui baisaient les pieds comme au Pape. Les impérialistes, qui formaient la majorité du peuple romain, voulurent un jour l'enlever à main armée,- comme il allait du Latran à Saint-Pierre; mais la

quod ostensione verœ sanctitatis vicisset famœ susb gloriam. Guiil. Malni.,

1 Non papœ! ait, quis unquam audivit talia?...Vere et sincomni ambiguitate diccrc possuinuâ e gœculo taie quid non esse auditum. Et pro tali responso mirabilis homo hue te fatigasti? Eadm., 54.

' Munera quibus ea cordi esse animadvertebat dispertiendo et pollicendo.

* Ipse Papa ft*equenter ad Anselmum venfebat, soppe eu m eo «eu agendo et i-uriam faclendo ei.

* Semper et ubique a Papa secundus erat... Quasi proprio nomine sanctut

Yocabaiur. Eadm., 21.

les lèvres et les dents ^ Le Pape, qui se rappelait que le délai accordé à Guillaume avait encore six mois à courir, l'arrêta en disant : « Assez, frère Reinger, assez : il y sera « mis bon ordre ^ — Il le faut bien, » reprit Reinger, « sans « quoi la cause passera au tribunal de ce Juge qui est tou- « jours juste '. » Anselme, qui n'avait pas dit un mot de ses malheurs à Tévêque de Lucques , fut étonné de celte intervention, mais continua à se taire.

A la fin du concile, le Pape, de l'avis unanime des prélats, fulmina l'excommunication contre tous ceux qui donneraient ou recevraient l'investiture laïque des biens ecclésiastiques, et en mémo temps contre tous ceux qui feraient hommage aux laïques pour les dignités de l'Église ; « car, disait-il, il est abominable que des mains élevées à cet honneur suprême, et refusé aux anges mêmes, de créer le Créateur et de l'offrir à son Père pour le salut du monde, soient réduites à l'ignominie de devenir les servantes de ces autres mains qui, jour et nuit, sont souillées d'attouchements impurs , de rapines et de sang. » Toute l'assemblée s'écria : « Ainsi soit-il ^. »

Le lendemain de la clôture de l'assemblée, Anselme, convaincu qu'il n'obtiendrait pas justice de sitôt *, s'en retourna

* Virgaïu... Icrlio pavimeiito illisit) indignationcm... comprenais explo«o murmure labiis, el dentibus palam cunclis ostendens.

* Sufllcit, frater Reinger, suflieit... Procurabitur huic rei correctio. Eadm. Guill. Malm.

' Et equidem expedit, nain aliter Eum qui juste judicat non transibit.

* Execrabile videri manus qusc in tantam eminentiam excreverint ut... Deum cuncta creantem créent... ut ancillœ fient earum manuum qus die ac nocte obseœnis conlagiis inquinautur.,. His ab universis : Fiat, Fiat, acelamari audivimus. Eadm. Cf. Roger Hoved., ad 1099.

' Vane noi» ibi consilium nihil auxilium operiri intelleiimus... nihil judidi vel subventionis , prœterquam quod diiimus , per Romanum pnesulem nacti. Eadm., 55. Guill. de Malmesbury accuse directement le Pape de s'être laissé gagner par les présents du roi ; mais Eadmer, qui écrivait sur les lieux mémei,

(On a cru devoir retrancher ici quelques chapitres renrermant la mort (l'Urbain II , rélcclion de Pascal II et d^autres événements qui n'avaient pas trait directement à l'Iiistoire de saint Anselme.)

Lorsque Guillaume apprit la mort d'Urbain II, qu'on accusait d'avoir été gagné par lui , il fit à la fois Téloge et la justification du Pontife en s'écriant : « Que la haine de a Dieu tienne celui qui s*en afflige. » « Mais, » ajoutait-il aussitôt, « le nouveau Pape, comment est-il? » Et comme on lui dit qu'il était sous plusieurs rapports semblable à Anselme : « Par la voult-Dieu, » dit-il , a s'il est comme a cela, il ne vaut rien; peu importe du reste, car je jure a bien que celte fois-ci sa papauté ne me dominera plus, a Me voilà libre, et je ferai tout ce qu'il me plhira^ y> En efiet, il ne reconnut pas le nouveau Pape, et continua à opprimer l'Église et ses peuples comme devant. Dans une expédition inique contre son vassal, Hélie de La Flèche, comte du Mans , prince aussi pieux et charitable que brave, et aussi aimé de ses sujets que le roi Roux en était redouté

^ Et Dei odium habeat qui inde curât. Ille vero qui modo est Papa, cujuamodi est?... Per ^oïlium Dei, si lalis est, non valet... Ego intérim libertate potitus agam quod libet. Eadmer, Hist. novorum, 1. I , p. 66.

Ce dernier forfait combla la mesure; la justice de Dieu allait frapper; et déjà les peuples, consolés et éclairés par les mystérieuses lueurs de la foi, sentaient comme un frémissement prophétique, avant-coureur de leur délivrance. Un saint moine * de Tabbave de Glocester vit en songe le Seigneur assis sur son trône de gloire, au milieu de la milice céleste; à ses pieds, prosternée devant lui, une vierge d*une éclatante beauté lui disait : a 0 toi qui es mort sur w la croix pour le salut du genre humain, regarde avec w clémence ton peuple qui gémit sous le joug de Guillaume. <( 0 vengeur de tous les crimes, venge-moi de Guillaume, « et arrache-moi de ces mains qui m'ont indignement tour- « menlée et souillée. » Le Seigneur lui répondit : a Pa- <* tience : encore un peu, et tu en auras une ample ven- « geance ^. » A celte vision, le moine trembla : il comprit que cette vierge était la sainte Église, et que bientôt Dieu, exauçimt sa prière, allait punir le roi de ses excès. Il confia ce qu'il avait vu à son abbé Serlon, qui écrivit aussitôt au roi pour l'avertir de ce présage sinistre'.

Le mercredi 1" août liOO, fête de saint Pierre-aux-Liens, un autre moine, Foucher, abbé de Shrewsbury, monte en chaire, et, après avoir dépeint l'état désespéré de l'Angleterre, il prophétise un changement en ces termes : a Voici « une révolution subite qui approche. Ces mignons ne rétt gneronl pas toujours. Le Seigneur Dieu viendra juger <i les ennemis de son épouse. Voici que l'arc de la fureur tt divine est tendu contre les réprouvés; voici la flèche ra-

^ Bons ramœ, sed melioris vitœ. Order. VU., 1. X, 781.

• SplendidfBsima virgo... Scelerum vindex omniumque judex Juitidsime, de Guilielmo, prccor, vindica me... PaUcDter toléra, paultoper eiipecta. Ib.

* Commonlluros apices. Ib.

bonnier, d'où le sang dégouttait sur la route , fut transporté à Winchester; mais les cloches des églises qui saluaient les obsèques du dernier de ses sujets, du plus infime des chrétiens, ne sonnèrent point pour lui : et de tous les trésors qu'il avait amoncelés aux dépens de son pauvre peuple, nul ne tira une aumône pour son âme ^

' Cruore unduliin per totam viam stillante. Wiil. Malm., p. 126, ap. Thierry. «-> Regem veluti reroccin aprum venabulis confossuni detulerunt. Signa etiaoi pro illo in quihusdani ecclei^iis non sonuerunt, qus pro inflmiB , pauperibu» et niuliereulis crebro diulissiuic pulsata sunt. Order., 1. c.

œsseur; il ayait fait publier et répandre dans tout le royaume une charte à cet effet.

Anselme crut devoir se rendre au vœu de son peuple. Il retourna donc en Angleterre, mais non pour y trouver la paix : ce fut, au contraire, pour y continuer le combat sur un terrain plus difficile encore. Après avoir triomphé de la violence, il lui fallait lutter contre la ruse et remporter ainsi une double victoire. Au lieu des brutales colères d*un bandit couronné, il allait trouver, entre lui et le devoir, la politique artiGcieuse d'un roi modéré et habile, à qui sa Gnesse et sa science avaient valu le surnom de Clerc ou Beau-Clerc; mais il revenait de ses trois années d'exil plus résolu que jamais, toujours armé de cette inaltérable douceur, grâce à laquelle il ne s'était jamais trouvé en colère qu'une seule fois dans sa vie depuis qu'il était moine \ mais armé aussi de cette héroïque fermeté que donnent à un grand cœur l'humilité et la certitude du devoir *.

Il avait prévenu le nouveau Pape ' et ses amis de ses intentions. «Je suis sorti d'Angleterre, » disait-il, « pour (( l'amour et l'honneur de Dieu, et pour celui de l'Église; <c je n'y rentrerai jamais que pour cette même cause *. » Dès son arrivée en Angleterre ^ et dès sa première entrevue

> Guill. Malmesb., op. cit. H fit cette confidence sur son caractère à un de «es plus intimes amis.

* Forlezza ed umiliale e largo core. Voy. Tadmirable article du recueil anglican the British Critic, tome XXXIV, p. 101.

' Precor et obsecro, quanlo possum affectu, ut nullo modo me in AngUam redire Jubealis, nisi ita ut legem et voluntatem Dei et décréta aposiolica voluntali hominls llceat mlhi prœferre, etc. Ep. IV, 40.

* Sicut propter iimorem et amorem Dei, et honorem ejus et Ecclesiae ejus* agretsus sum de Anglia , ita nunquam egrediar in illam nisi propler et secundam eamdem causam. Suppl. Ep. II. Cette lettre est intitulée: Anselmus, Dei gralia arehiepiacopus Cantuariensis, exul.

* II dâNurqn» à DonTres le 23 leptembre 1100.

la^ V Jl^r^^'j.'

Puis, comme le duc Robert allait débarquer en Angleterre ^ Anselme, comme représentant de la noblesse et du peuple d'Angleterre, reçut les serments de Henri ^, qui jura de nouTeau de gouverner toujours selon de justes et saintes lois, et qui promit en particulier à rarcheveque de lui laisser pleine liberlc d'exercer tous les droits de TÉglise et d'obéir au Pape. Anselme non-seulement se joignit à l'armée royale de sa personne avec ses vassaux, mais il fit tant par son influence et ses exhortations aux principaux seigneurs que Robert, se voyant sans appui, dut renoncer à ses prétentions'.

Le danger passé, Henri oublia ses serments, et recommença la lutte contre TÉglise : Anselme dut repasser par toute la fatigante série d'épreuves qu'il semblait avoir déjà épuisée sous Guillaume, sans trouver plus de courage et de fidélité (|u*alors parmi ses collègues dans Téfnscopat. Le roi, qui avait restitué au siège de Cantorbéry les biens usurpés par Guillaume, se plaignait amèrement de l'innovation qu'il trouvait dans la prohibition des inyestitures et de l'hommage. C'en était une, en eflet^, ou plutôt c'était un retour indispensable à la dignité primitive de l'Église, trop longtemps méconnue, surtout en Angleterre, où la prépondérance abu-

1 On voit par la leUre du pape Pascal 11 à Anselme, Ep. HI, 42 , que le pontife faYorisait assez Robert, en sa qualité de croisé.

* Tota regni nobiiitas cum populi numerositatc Anseluium inter se et regeni médium feccrunt, quatcuus ci vice sui manu in manum porrecta promitteret justis et sanctis legibus totum regnum, quoad viveret, in cunctis administraturum. Eadm.

' Si post gratiam Del fldelitas et indu«tria non intercessisset Anselmi, Henrieus rei ea tempeslate perdidisset jus Anglici regni. Ibid.

^ Divers passages d'Orderic Vital, surtout 1. HI, p. 126, éd. Le Prérott, et 1. Vin , p. 698, éd. Duchesne, prouvent que Tinvestiture par la crosse fut pratiquée en Normandie comme en Angleterre pendant tout le XK siècle.

Les éTêqucs applaudissaient à Tenvi aux intentioDs du roi^ Anselme déclara qu'il ne sortirait pas du royaume et qu'il attendrait dans son église qu'on lui fît violence.

Alors on convint d'envoyer une nouvelle ambassade, composée de personnages plus considérables, pour apprendre au Pape que, s'il persistait, Anselme serait exilé et l'Angleterre soustraite à l'obéissance pontificale. Anselme chargea deux de ses moines de le représenter, et le roi confia ses intérêts à trois évéques*. Un de ceux-ci put apprécier à ses dépens l'impression que le premier exil du primat avait laissée à l'étranger, même sur les moins dévots; car, en passant par le Lyonnais, il fut arrêté et dépouillé par un seigneur pillard, nommé Guy, qui ne le relâcha qu'après lui avoir fait jurer qu'il ne ferait rien à Rome contre l'honneur ou l'intérêt de son archevêque'. Le Pape repoussa avec indignation les conseils des évêques, et la pensée de sacrifier les décrets des saints Pères aux menaces d'un homme ^. II répondit en ce sens au roi ^ et à l'archevêque. II apprenait à celui-ci que, dans Te concile qu'il venait de tenir au Latran^ il avait renouvelé les anciens décrets contre l'investiture et les hommages, et il ajoutait : a Grâces à Dieu, l'autorité épiscopale n'a pas « failli en toi ; placé au milieu des barbares, ni les violences €< des tyrans, ni la faveur des puissants, ni le fer ni le feu a ii*ont pu t'empêcher de proclamer la vérité. Nous te cona jurons de continuer à agir et à parler conune tu le dois.

* EpiteopU... io singuHs regise TolunUti parère certantibus, immo ne Âoauuil ponUllei sabderetur summo opère insistentibus.

fl L'âfobevèqae d*York et les évêques de Norwich et de Chester.

• lkdIl.lltlmeib.,a.c.;Eadm., 61.

> Bamtâf ékeng indignando , et institutiones sanctorum Patrum, minis : aÉlMl «Bktt hmidnis diniparem. Eadm.

^' ' * T«9«iiftliUreMiroit ap. Eadm., 61.

mn* — Saisie ^^ttMbeth. H. 97

les uns disaient qu*i1 fallait se fier aux lettres scellées du Pape, d'accord avec la parole des moines; les autres soutenaient qu'il fallait bien plutôt en croire la parole de trois évêques que des parchemins noircis d'encre et scellés de plomb, et que le témoignage de ces moinillons était nul dans les affaires séculières, puisqu'ils avaient renoncé au siècle * .

tt Mais, » dit Baudouin, « il ne s'agit pas ici d'une afTaire « séculière. — Vous êtes un brave homme, » lui réponditon, « et un savant, mais la convenance exige que nous en t< croyions plutôt un archevêque et deux évêques que vous. « — Mais les lettres! » insistait Beaudouin. — ce Quoi! » répliquèrent les avocats de la royauté, « nous repoussons le « témoignage des moines contre les évêques, et nous nous <c rendrions à celui de ces parchemins, de ces peaux de mou- « ton? — Ilélas! hélas! » dirent les moines qui écoutaient, « l'Évangile aussi est écrit sur des peaux de mouton ^. »

Anselme, redoutant le scandale, ne voulut pas démentir publiquement la version des trois évê(iues. Il se borna à demander une troisième ambassade à Rome pour éclaircir l'équivo^iue. Il écrivit au Pape : « Je ne crains pas l'exil, ni la pauvreté, ni les tourments, ni la mort; mon cœur est prêt à endurer tout cela, avec le secours de Dieu, pour l'obéissance du siège apostolique et la liberté de ma Mère TÉglisc du Christ. Je ne cherche que la certitude de mon devoir et de votre autorité. J'ai entendu, dans le concile de Rome, le sei-

< Trium polius episcoponim asAertionlbus quam vervecuui pellibus afraniento denigratis plumbique massula oneratis fore credendum... abjecto monachellorum testimonio.

' Ast hoc negolium stculare non est... Et quidem te virom prudentem et ■trenuum scimus, sed fpse ordo exposlulat... \k\ vsl Nonne et Evançelin pellibus ovinis imcribuntur ?

L'archevêque avait promis, pendant la trêve qui résultait de sa nouvelle mission à Rome, de ne pas excommunier ceux que le roi investirait des évêchés, mais aussi de ne pas les sacrer. Henri s'empressa de conférer Tépiscopat à son chancelier et à son lardier ou garde-vivres *. Sur le refus d'Anselme, il voulut les faire sacrer par l'archevêque d'York, en même temps que Guillaume Giffard, précédemment nommé à Winchester, et accepté par le clergé et le métropolitain. La cérémonie commençait, lorsque Guillaume, touché par l'amour de la justice^, déclara qu'il aimait mieux être dépouillé de tout que de se prêter à une telle profanation. La multitude qui remplissait l'église s'écria d'une seule voix que Guillaume avait raison, que les autres évêques n'étaient pas des évêques, mais des prévaricateurs'. Les évêques changèrent de couleur, et, tout confus, allèrent le dénoncer au roi*. Guillaume fut cité à comparaître devant lui. Debout, au milieu des menaces et des injures, il resta inébranlable: alors il futdépouillé de toutson avoir etexpulsé du royaume^.

rusticorum in imo loco sedebat , » tira tout à coup des ciseaux de son manteau, et coupa les clieveux du roi et des seigneurs qui l'accompagnaient. Son sermon k ce sujet est cité par Orderic Vit., 1. XI , p. 81 G. Il en voulait encore plus à la barbe qu'aux cheveux. « In barba prolixa, » disait-il des élégants de son temps, m liircis assimilantur... in nutrimento aulem comarum mulierum sequaces œslimantur. Darbas suas radere devitant, ne pili suas in osculis amicas praecisi pungant. •

^ Larderarius, Ils s'appelaient tous deux Roger. Le lardier, nommé à Hère- ' ford , mourut incontinent après et fût remplacé par Reinelm , chancelier de la reine , qui , voyant qu'Anselme ne voulait pas le sacrer, renvoya sa crosse au roi, et mérita ainsi d'être chassé de la cour.

' Amore compunclus justitis mox inhorruit...

* Totius multitudinis... clamor insonuit, una voce Willelmum reeti amatorem, et episcopos non episcopos, sed Justitiœ prscipilatores esse, concrepantes.

^ Ai illl mentis suœ rancorem ex Toltus immutatlone pandentes...

* Ille stat, neo avelli poteat a recto, et ideo tuli omnibus expoliatut.

11 accepta, malgré sa faiblesse et son âge (il avait alors soixante-dix ans). « iMais, leur dit-il, sachez bien que si je « puis arriver jusqu'au Pape, je ne lui conseillerai rien de « contraire à mon honneur ni à la liberlé des Églises *. » Il s'embarqua le 27 avril 1103, et vint d'abord à sa chère abbaye du Bec, où il ouvrit les lettres du Pape, et y trouva, comme il s'y attendait, le désaveu foudroyant du mensonge des trois évoques et la sentence d'excommunication contre les parjures^. Les chaleurs de l'été passées, il s'achemina vers Rome, où il fut logé par Pascal, comme il l'avait été par Urbain, au palais du Latran, mais où il trouva, comme sous Urbain, ce même Guillaume Warelwast^, qui avait été l'agent de Guillaume le Roux, et qui venait maintenant, évêque nommé d'Exeter par Henri P', plaider la cause de celui-ci. Ce Warelwast savait mêler les menaces aux arguments*, et, comme autrefois, il gagna les suffrages de plusieurs dans la cour romaine, qui disaient tout haut, après avoir écouté son plaidoyer solennel, qu'il fallait se rendre aux vœux d'un aussi grand prince que le roi d'Angleterre.

Henri craignait Tinfluence croissante d* Anselme sur le resic de l'épiscopaf, et que celte crainte était justifiée par la noble conduite des deux évoques démisslonnaires, Reinelm et Guillaume. Il voulait donc le faire sortir du royaume, mais non le laisser arriver Jusqu'à Rome. Cr. Epist. l\\, 86.

^ Noverilis quod ipse nihil quod vel Ecclesiarum libertati, Tel me» potsit obviare honestati, meo Taciet... consilio.

* Episcopos qui veritatem in mendacio invocanint, ipsa veritate, qus Dens Mt, in médium inlroducta, a B. Pétri gratia et nostra socieiate exdudimm, donec Romane Ecclesis satisfadant, et reatus sui pondus agnowant.

* Notus Jam Romse. Guill. Malmesb.

* H était d'ailleurs chargé d'une lettre très-menaçante de Henri, où il disait au Pape que Jamais, de son vivant, la dignité de la couronne d'Angleterre ne ■erait amoindrie ; que, s'il y consentait lui-même, les barons et le peuple ne le touffrtraient pas ; qu'il ne fkllait donc pas le forcer malgré lui à sortir de l'obédience du Pape. Brompton, ap. Twysden. Hitt. Anglic. leript., I, p. 009-

accordé, ce Le roi , » lui dit-il , « verra très-volontiers votre « retour en Angleterre, si vous voulez vivre avec lui comme « vos prédécesseurs ont vécu avec les siens. — Est-ce là « tout? y> dit Anselme. — « Je parfe à un homme intelli- « gent, » reprit Guillaume. — « Je comprends, » dit Anselme *. Et aussitôt il prit le parti de rester à Lyon, où son ancien ami, Tarchevêque Ilugues, lui offrait de nouveau le plus honorable asile ^.

Il y resta seize mois^. Le roi saisit aussitôt et employa à son profit tous les revenus du siège de Cantorbéry, el renouvela par écrit à Anselme la défense de rentrer dans le royaume jusqu'à ce qu'il eût promis d'observer les anciennes coutumes. Ce nouvel exil du primat fut le signal d'un nouveau débordement de maux en Angleterre. Les rapines, les sacrilèges, l'oppression des pauvres par les barons, la violation des asiles, le rapt des vierges, les mariages incestueux, et surtout le concubinat des prêtres reprirent un libre cours et désolèrent ce malheureux pays^ Les bons catholiques s'en prenaient à Anselme ; des gens religieux et zélés lui écrivaient en foule pour lui reprocher d'avoir abandonné son troupeau, d'avoir lâché pied devant la parole de ce Guillaume ^, en laissant ses brebis sous la dent des loups. On essayait de lui faire peur et honte du jugement dernier; on lui rappelait avec ironie l'exemple d'Ambroise résistant à l'empereur Théodose •; on cherchait à le rendre responsable

^ Nec ampliuft dices? — Prudenli loquor... — Scio quid dicas et intelligo. ' Ibi ut palcr et domiuus loei ab omnibus habitua.

* Décembre 1103 — avril 1105.

^ Damna Ëcclesiarum, ita ut locus corporis et sanguinis Domiui liborlatem amittat... Quodque omnium primum malum est, ad dedecus honestatis uostrœ, aacerdoles uxores ducere. Eadm., Hist. nov., 1. IV, p. 70. Cf. p. 71.

* Pro une verbo cujusdam Willelmi.

* Tune fortaasis fùgisse pudebit, cum videres ante tribunal Ghri^ti ducentes

amitié du Bec. Il traçait en outre à ce fidèle ami, le seul des évéques anglais qui n'eût point failli, la ligne où il fallait persévérer. « Que nulle menace, nulle promesse, nulle ruse Devons arrache ni hommage, ni serment quelconque. Quand on vous y contraindra, répondez : Je suis chrétien, je suis moine, je suis évêque, et je ne veux garder ma foi que selon mon devoir. Rien de plus, rien de moins *. » Et sur lui-même il ajoutait : « Sachez- bien que j'espère et que je veux ne rien faire jamais contre mon honneur épiscopal pour rentrer en Angleterre; j'aime bien mieux rester brouillé avec les hommes que me brouiller avec Dieu en me raccommodant avec eux ^. »

D'un autre côté, on pressait aussi Henri de fléchir et de rétablir l'ordre en rappelant Anselme. La reine Mathilde, cette princesse pieuse et très-instruite^, que le peuple appelait la bonne reine *^ se monlra pleine de zèle pour amener un rapprochement. Elle aimait tendrement Anselme, qui l'avait mariée et couronnée ; elle admirait cet athlète de Dieu, ce vainqueur de la nature^. Naguère elle avait tremblé pour sa vie, en le voyant s'épuiser par des jeûnes quotidiens ^. a II vous faut manger et boire, » lui écrivait-elle à ce sujet, « parce

^ Hœc ait veslra responsio : Christianus sum, monachus sum, episcopus sum ; et ideo omnibus volo fldem servare secuDdum quod uiiicuique debeo... Ris Terbis nec addatis quidqnam, nec minuatis. Ep. UI , 92.

' Hoc autem scitote... contra episcopalem honestatem... Malo hominibus non concordare quam, ilHs concordando, a Deo discordare.

^ Guill. Gemmetic, VUI , 10 ; Guill. Malmesb., de Gest. reg., 1. 1 ; Selden, not. in Ans., 576.

^ Mold the god queen. Rob. of Glocester, Rob. of Brunne, ap. Thierry.

' Tanto patri cujut sum beneflciis obligata ; tam forti De! atliletse et humanse naturae yictori. Ep. UI , 55.

. * Ibid. Elle Toyait atec. peine sa Toii s'affaiblir : tox spirituallum anlifleatrix raucescat et qun canorum et dulce Del verbum, etc. On ne pouvait déjà plus Tentendre de loin quand il prêchait.

; elle écrivait surtout à Anselme, avec toute rcffusion et la if nmplicité d'une tendre fille. «Mon bon seigneur, mon pieux père, laisse-toi donc fléchir; fais ployer ce cœur que j'ose appeler un cœur de fer; viens visiter ton peuple, et, entre tous, ta servante, qui soupire après toi. J*ai trouvé un moyen par lequel ni tes droits de pasteur suprême, ni ceux de la majesté royale ne seront sacrifiés. Quand même ils ne pourraient s'accorder, qu'il vienne du moins, ce père à sa fille, ce maître à sa servante, et qu'il lui apprenne ce qu'elle doit faire. Oui, viens avant que je meure! Ce que je vais dire est bien mal; mais vraiment si je meurs sans te voir, je sens que même dans le ciel je serai sans joie. C'est toi qui es ma joie, mon espérance, mon refuge. Mon âme, sans toi, est une terre sans eau; c'est pourquoi j'étends vers toi mes mains suppliantes, pour que tu daignes la ranimer par la douce rosée de Ion cœur ^ »

La réponse d'Anselme, quoique négative ^, procura la plus vive joie à la reine, a Vos paroles, » lui écrivit-elle, a ont chassé le nuage de tristesse qui m'entourait, comme les rayons du matin chassent la nuit. Je baise cette lettre de mon père, je la serre autant que je puis contre mon cœur ; je relis et je médite sans cesse cette chère écriture qui me parle en secret el qui promet le retour du père a la fille, du seigneur à la servante, du berger à la brebis \ » Le pontife septuagé-

^ Veni, domine, et visita senam tuam ; veni... lacrymasabsterge... Flecte, bone domine, pie pater... et ferreum pace tua diierim pectus emolli... loveui viam qua nec tu pastor... nec regiœ majestalis Jura solvantur... Veniat ad flliam ptter, ad andllam dominus... Improbe loquar : timeo ne mihi etiam io illa terra viventium et laelantium omnls exultandi preddatur occasio. Ep. ni, 93.

* Je pense que cette réponse est Tépître 107 du 1. III.

* TrUtitiœ nebulis expulsis... tanquam novœ lucls radius Chartulam... loco patris ampleetor, slnu foveo, cordi quoad possum propins adoioveo. Ea nam-

C'était la première fois que le patient Anselme pariait ainsi. On était en avril 1105. Le Pape n'avait encore rien fait que d'excommunier le comte de Meulan, principal ministre du roi^ Anselme vit bien qu'il n avait pas à espérer des mesures plus vigoureuses de ce côté ^. Les rois de France, Philippe et Louis, Tarchevèque de Reims, Manasses, Tinvitaient de la façon la plus affectueuse à venir en France^. Il partit de Lyon pour se rendre à Reims. Arrivé à la Charitésur-Loire, il apprit la maladie grave d'Adèle, comtesse de Blois^, sœur du roi Henri, qui l'avait toujours secouru pendant son exil. Il crut devoir se détourner pour la consoler, et la trouva presque guérie*, il ne lui dissinmla pas que son projet était d'excommunier le roi son frère. Le bruit de ce projet se répandit bientôt, et réjouit beaucoup les nombreux ennemis de Henri ^, qui était justement alors occupé à con-

haptismo, neque in aliqua ordinatione mea promis! me servaturuu iegein vel consuetudinem patris vestri vel Lanfranci, sed Icgi^m Dei et oainiuiu ordinum quos suscepi... Nulli lioiniiii iiiagls expedil quam régi se subdere legi Dei, et nuUus periculosius se sublrahit a lege ejus... Exiirge, Dcus, Judica causam tnam. Ep. lU, 95. Les lois de Lanfranc! c*caI ainsi qu'on dit de nos jours les doctrinei de Bossuei, Comme on le voit, les ennemis de l'Église ne changent guère de système : les conqui^raiits normands cherchaient , comme les légistes gallicans, à s'armer de l'autorité individuelle d'un docteur contre Tautorité générale et perpétuelle du cher de rÉgiise. Anselme ne s'y trompait pat, et lea vrais pontifes ne s'y tromperont Jamais.

> Au concile de Latran. Voy. sa lettre à Anselme du 20 mars.

* Eadm., 70.

* Ibid. Epist. IV, 50, 51.

^ Cette pieuse princesse, (lUe du Conquérant et tige de la célèbre race des comtes de Champagne, se flt plus tard religieuse à Marcigny, que 8aint Hugues de Cluny avait fondé pour y recevoir les femmes de la haute noblesse.

* Jam enim in multis loels per Angliam , Franciam et Normaunlam ftuna irulgaverat regem proiime excommunicandum, et Idcirco ei utpole potestaU non adeo amats multa mala struebaulur, quœ illi a tanto viro e&coiumunirato facllius inferenda putabautur. Eadm.. 71.

prêtres, en aube et en étole, allèrent pieds nus implorer la miséricorde du roi; mais il les fit chasser de sa présence.

Le mal en vint au point que les évoques eux-mêmes, eux qui avaient toujours livré la liberté de TÉglise au .roi, ne trouvèrent plus d'autre ressource que dans Anselme ^ Après avoir subi tous les genres d'épreuves, il lui était réservé de connaître tous les genres de réparations. Six évêques, parmi lesquels ces trois prévaricateurs qui avaient si odieusement fiilsifié le résultat de leur ambassade à Rome, lui écrivirent pour implorer son secours. « Il n'y a plus de paix pour nous. . . Lève-toi comme le vieux Matthathias... Tes enfants combattront avec toi. Nous sommes prêts, non-seulement à te suivre, mais à te précéder si tu le commandes... Maintenant, dans cette cause, nous ne consultons que les intérêts de Dieu, et non les nôtres^. » Anselme leur répondit : « Je vous plains de TDS souffrances, et je vous félicite de la constance épiscopale que vous me promettez. Vous voyez enfin à quoi vous a réduits votre patience, pour ne rien dire de plus'. Mais je ne puis encore vous rejoindre jusqu'au retour des envoyés à Rome, car le roi ne veut pas de moi en Angleterre, si ce u^est comme violateur des décrets apostoliques. » Il écrivit cependant à Henri pour lui représenter qu'il était inouï qu'un prince voulût prendre sur lui le droit des évêques, en punissant par des peines temporelles les crimes des prêtres contre les lois de l'Église; que la connaissance de cette cause lui

> Ipsi episcopi qui semper libertatem Ecclesiœ et Anselmum... cum principe deprimere nisi sunt... Eadm., 73.

* SoBUDuiinus pacem, et ipsa longe recessit... Exurge ut olim senex ille MatUiathlas... Nos enim jam in tiac causa non qus nostra, sed quœ Dei sunt, qtUBrlmus. 6p. IH , 121.

* Bonnm est et gratum mihi quia tandem cognoscitis ad quid tos perduiit, ut mltlus dicam, vestra patientia. Ep. UI , 122.

ŒuTret. VIII. » Sainte Elisabeth, ii. S8

alla le trouver au Bec : ils y rètèrent ensemble l'AssomptioD et y scellèrent leur rcconcîliatioo.

Le roi renonça à sa taxe arbitraire sur lesciirés, aux retenus des églises vacantes, an cens que Guillaume le Roux avait imposé ii toutes Its autres. Anselme retourna ensuite en Angleterre, après un second exil de plus de trois années.

Il fut reçu au milieu des transports de la joie générale : la reine Matliilde, qui voyait enfm ses vœux exaucés, allait au-devant de lui et lui préparait ses logements. Les agents du fisc disparurent aussitôt des églises et des monastères. Henri était resté en Normandie; il y gagna peu après la victoire éclatante de Tinchebray, qui le rendit maître du duché et de la personne de son frère. La voix publique attribua cette victoire à ta réconciliation avec le primat '. Au concile de Londres (1" août 1107), le traité fut solennellement débattu entre le roi, les évèqucs, les abbés et les barons. Il y avait encorebien des gens qui poussaient le roi à donner les investitures comme son père et son frère ravaient toujours lait; mais les dispoâtions de ses principaux ministres avaient subi un beureux changement. Waretwast lui-même était revenu de >0D dernier voyage à Rome tout dévoué à la liberté de l*ËgliK*; le comte de Meulan, utilement humilié par son excommanïcation , et éclairé par les remontrances vigoumuea d'Yves de Chartres', s'était rapproché du Pape et

* IiHdt ob pHtm qtiam m fecsnt eum Antelmo hae Ticloria cum politnm ■éU iHlitl aint. Eidni., T8. Robert ne valait gutre mieux que Henri en ce ipltHcfealtaaxdroltadarÊgUie, i en Juger pv Ie< plainte* d'Yrei deClur- IhM.

limita IniB Jm id llbartatem Eccletiie Del cor lubcnt. E«dai., T5. m IOmt qol pro le Mrrum u fecit, ul llberlu tua nlhll le dcbera ■Heul, qnl dlTtnuu oITtndal majeilitam et EccleilK mlmial Uberilai ad bM iuUtuuatur regei ul leget frioguil. S. Ivon.. Jurai.

Ainsi donc le vieux moine avait vaincu. La vieille brebis, comme il le disait de lui-même \ avait fini par remporter sur les taureaux indomptés qui étaient attelés avec lui à la charrue du gouvernement de TAngleterre. Le roi Roux et le roi Beau-Clerc avaient en vain dressé contre lui toutes les batteries de la violence et de la politique. Le vieux moioe, sans reculer d*un pas, avait survécu à Tun et amené Tautre à composition. Belliqueux barons, clercs rusés, plaideurs infatigables, évêques serviles et prévaricateurs, tous avaient échoué, comme les rois dont ils étaient les instruments. Il avait fallu finir par rendre les armes de Guillaume le Conquérant au moine étranger qui, jeune encore, imposait au Conquérant par sa seule présence ^.

Quatorze années de luttes, de persécutions, d*exil, de spoliations, d'intrigues, de mensonges, de bassesses et de cruautés ne Tavaient pas épuisé; peu soutenu à Rome, trahi par ses collègues dans Tépiscopat , et sans qu'une seule épée eût été tirée pour sa défense, il avait tout enduré et tout bravé pour une question de forme que la sagesse moderne a regardée comme une puérilité inintelligible. Au der-

> Voyez plus haut , ch. ii.

* Rex ipse... qiuunvis ctmetts fere videretur rigidut ac formidabiUs, Adselmo tamen ita erat incUnis et affabilia at ipto prsaenle omnlno quam eise solebat stupenUbos aliU fleret allus. Eadm., p. 11.

Sans doute, l'influence de la couronne sur les élections resta prépondérante, même après l'abandon des investitures; mais il était impossible que cet abandon même ne rendît à la fois aux chapitres et aux monastères le sentiment de leur droit, et aux rois la conscience de leur terrible responsabilité ^ .

Anselme ne survécut que peu de temps au concile de Londres. 11 consacra le reste de sa vie à guérir les plaies fidtes au pays pendant la lutte de TÉglise et de la couronne. Il s'associa aux mesures prises par le roi pour réprimer les faux monnayeurs ainsi que les odieuses oppressions dont les serviteurs royaux accablaient le peuple, et le roi l'appuya énergiquement dans ses résolutions pour la réforme de la discipline, le rétablissement du célibat et le maintien des droits de la primatie de Cantorbéry sur la métropole d'York ^. Pendant ses absences d'Angleterre, Henri confiait à Anselme le gouvernement du royaume et de sa famille '. Par une de ses dernières lettres, l'archevêque prévenait le pape Pascal que Henri se plaignait de ne pas le Toir excommunier le roi d'Allemagne au sujet des investitures encore maintenues dans l'Empire, et l'exhortait à ne pas détruire d'un côté ce

* a In peroonis eligendis nullatcnus propria ulitur voluotate , sed religio- 80rum se penitus committit consilio, » écrivait Anselme au Pape, en 1108. Ep. III, 181. Rex, antecessonim suorum usu relicto, nec personas que in regimen Ecclesiarum suinebantur per se elegit, nec, etc. Eadm., Vit. Ans., 25. Electiones prœlatorum omnibus collegiis libère concessit. Petr. Blesens. , in contln. Ingulphi, p. 126. — M. FranclL et même le docteur Lingard prétendent qn'ii n'y eut aucun changement essentiel ; le British Critic a Tictorieusemcnt réfuté cette assertion, t. XXXII, p. 122-126. Nous renvoyons une dernière Mb à ce recueil puseyUte comme à la meilleure appréciation que nous connaissions des résultats de cette lutte.

* Eadm., 78 à 84.

* Ep. IV, 98.

On ne voit pas dans Thisloire un autre exemple d*un homme mêlé à des luttes aussi terribles, et en même temps aussi fidèlement dévoué à des spéculations métaphysiques, qui semblent exiger le repos et l'uniformité de la vie extérieure *. Mais, au milieu de ses combats, il menait de front ses recherches de théologie et de philosophie avec des relations de correspondance immensément étendues. La droiture et la simplicité de son âme doublaient les forces de son intelligence. Son cœur était aussi vaste que son génie. Sa sollicitude pour le bien des âmes individuelles ne le cédait en rien à son zèle pour les grands intérêts de TÉglise entière. Au plus fort de ses tribulations, il dirigeait avec une attention scrupuleuse la conduite de sa sœur, de son beau-frère, de son neveu, qu'il eut le bonheur de gagner à la vie religieuse ^. Mais, avec cette fraternité véritable dont son époque possédait si bien le secret, il ne se renfermait ni dans la sphère de sa famille ni dans celle de son Église particulière. Il gouvernait la conscience de beaucoup de femmes pieuses, de moines, d'étrangers'. Il écrivait tantôt à l'archevêque de Lund, en Danemark , pour l'éclairer sur des points de discipline ^ ; tantôt à l'évêque de Saint- Jacques en Galice, pour lui promettre ses prières contre les Sarrasins * ; tantôt à l'évêque de Naumbourg en Allemagne, pour lui reprocher de suivre, contre le Saint-Siège, le parti du successeur de Néron et de

1 Depuis son retour d'exil, il avait composé son traité sur l'accord du libre arbitre avec la grâce, la prescience divine et la prédestination.

s Voir ses lettres touchantes à sa famille. Ep. III , G3, 66, 67, etc.

i Voyei Epist. paisim, surtout 1. HI, 133, 137, 138. Dans cette dernière on trouve cette belle pensée : Vita prssens via est. Nam quamdiu homo vivlt, non fadt nisi ire ; semper enim aut ascendit aut descendit : aut attendit In cœlam, aut descendit in infernum.

♦ Ep. IV, 90, cl suppl. Ep. X , éd. Gerberon.

• Ep. IV, 19.

SAINT ANSEXME. 443

a SE ' . » C'était là comme la devise de

Y*, pendant sa vie, comme la fleur des

héros de Dieu ^.

^ ^^me, archevêque de Canlorbéry au com-

^^ .ouzième siècle. Soixante ans après, œ fut

► al Thomas le Martyr.

.1 magifl diligil Deus in hoc mundo quaxii liliertatem Kecltêla- «u»,.. im Yolt esse Deus spoiuam cuam, non andllâoi. Ep. IV, 9. - Flos honorum... héros sacer. Ord. Vit., I. XI, $39.

M ESPOIR M PELH.

Page 1