Duboulay, Hist. Univ., t. V, p
Jl y avait déjà dans l'Université des esprits indépendants, un certain nombre d'hommes qui faisaient profession de n'appartenir à aucun parti et de donner leur avis sur les disputes dont ils étaient témoins. L'enchaînement des livres fut pour eux une source intarissable de plaisanteries. Ils représentèrent les bibliothèques des collèges comme des ménageries pleines de bètes féroces qui allaient tirer sur leurs chaînes pour les rompre et mordre de plus belle l'innocente jeunesse; ils firent ressortir en prose et en vers le ridicule du triomphe qui tenait à un tour de clef donné dans une centaine de cadenas 1 .
Les vainqueurs ne soufflèrent mot, trop convaincus que les rieurs ne seraient pas de leur côté, sentant d'ailleurs percer par bien d'autres endroits les épines de leur situation. Quand bien même on eut détruit jusqu'au dernier les traités de la doctrine d'Ockham, la doctrine elle-même n'aurait pas été effacée des esprits^ Ils commençaient à s'apercevoir de cela, et aussi que les professeurs, en supprimant les noms propres, feraient passer dans leurs leçons les arguments de leurs auteurs favoris , sauf à munir leurs élèves de quelques précautions pour les examens. La présence des livres sur les pupitres allait être pour eux un encouragement à cetle sourde résistance. Si on les poussait à bout, ne provoquerait-on pas de leur part de nouvelles sollicitations , au bout desquelles ils trouveraient peut-être l'avantage de relever leur drapeau ? La majesté royale, qui s'était si promptement adoucie, ne serait-elle pas induite un jour à se dédire?
i Gaguin, dans Dttboulay, Hist. Univ., t. V, p 7H.
Ce sont ces considérations qui firent prendre aux réalistes le parti de la douceur. Ils s'estimèrent très-heureux s'ils parvenaient à obtenir de leurs adversaires l'observation pharisaique de l'édit.
Martin Lemaistre leur ôta cette consolation. 11 transporta dans son collège l'enseignement de la rue du Fouarre. Il fit lui-même des leçons de philosophie physique et morale, où il nomma tout haut Ockharn et Buridan, saint Thomas et Albert le Grand, réfutant ceux-ci, louant ceux-là avec une hardiesse contre laquelle ses adversaires n'eurent pas de prise, car d'après l'interprétation qu'eux-mêmes avaient donnée à l'ordonnance, l'enseignement de la logique et de la dialectique était seul en question ; et leur courte vue n'était pas allée jusqu'à saisir que les parties supérieures de la philosophie, presque tombées en oubli de leur temps, fourniraient, si l'étude en était reprise, de quoi prouver que leurs oracles avaient mal raisonné, sans qu'on les prît à partie sur la science même du raisonnement. Notre docteur usa de cette tactique avec une sorte d'éclectisme qui rendit ses coups d'autant plus redoutables. Au lieu de se faire une loi de prouver que les nominalistes avaient rencontré toujours juste et les réalistes toujours faux, il est tel argument de ses maîtres qu'il rejeta, tel de ses adversaires qu'il jugea digne d'approbation, de manière à se donner cet air d'indépendance et de supériorité qui impose toujours au public.
Son succès fut immense. Dans une prosopopêe écrite à sa louange trente ans après sa mort, voici ce qu'on disait de la première partie de son cours de morale, dont le sujet fut le Courage : c N'es-tu pas digne
de l'immortalité, ô moralissime Martin? Oui, elle t'est due pour le combat que tu n'as pas craint de livrer aux ennemis les plus redoutables, pour cette lutte héroïque où Ton vit tes arguments piquer comme des lances, trancher comme des épées, percer comme des poignards, où tu accablas tes adversaires en te servant de leurs propres armes, où tu les'abattis de telle sorte que nul de leurs amis les plus chers n'aurait essayé de les secourir, où enfin tu les laissas pour morts sur le terrain, recevant de la voix publique les hommages qui sont la récompense de la victoire 1 . »
Ces fameuses leçons sur le Courage, nous les possédons, rédigées en forme de traité par fauteur luimême'. 11 nous reste aussi de lui un autre traité sur la Tempérance*, auquel il n'eut pas le temps de mettre la dernière main, et une dissertation sur la Destinée, que ses élèves attachèrent à une édition des Phjsica d'Albert le Grand *. Tout cela est ce qu'il y a de plus
\ . David Cranston , Questiones ad dite in librum de Fortitudine magistri Martini de Magistri s. In-4. Paris, sans date.
2. Questiones morales magistri Martini Magistri perspieacissimi théologie professons féliciter incipiunt. Petit in-fol., en caractères italiques, ainsi marqué à la fin : Impressum est hoc opus in cclcbcrrima urbe Parisiensi in vico Sancti Jacobi ad intersignium Sancte Barbare, per Vuolfgangum Hopyl alman. , anno Dni. MCCCCLXXXIX, die prima decembris. Il y a une autre édition gothique, donnée par Cranston et imprimée par Antoine Bonnemère , sans date.
3. La première édition, donnée par yEgidius Delfus, est sans titre , imprimée en gothique par Wolfgang Hopyl , et datée à la fin du \ 0 octobre 1 490. Il y a une autre édition avec le titre : Eximii doctoris parisiensis magistri Martini Magistri liber, et datée du 22 septembre 4 54 1 . Elle est de la librairie de Jean Petit.
4. Launoy indique ainsi cet ouvrage : Quxstio de fato qux prit-
scolastique, par conséquent sans nul attrait pour nous. Nous ne goûtons plus la physique qui repose sur de pures hypothèses, ni la morale qui emprunte ses aperçus à la casuistique ; mais nous ne pouvons pas douter que les sciences exposées sous ces formes enfantines n'aient eu de quoi passionner les esprits et donner lieu à l'admiration la plus vive.
L'effet des nouveaux cours professés à Sainte-Barbe fut d'y attirer les théologiens, à l'instruction desquels ces matières convenaient mieux qu'à celle des aspirants aux autres carrières. Il paraît même qu'une classe de théologie y fut dès lors instituée et se conserva sous les premiers successeurs de Martin Lemaistre; du moins il est certain qu'en 1492 un religieux (on ne dit pas de quelle règle) passa son examen de licence en cette faculté, comme élève de Sainte- Barbe 1 . Rien ne manqua plus à la gloire du collège du moment qu'on y enseigna celle des sciences qu'en réputait alors la plus difficile, la plus sublime, et en quelque sorte le couronnement de toutes les f autres.
fixa est compendio Jlberti Magni in octo physicorum libros de cœlo et mundo et de. démentis. Parisiis, apud Dionysium Roccuni.
i . « Fr. Joannes Lnrdrelly, alias Lord, collegii Sanctœ Barbara?. » Registre des licences delà Faculté de théologie, Ms. de la Bibl. imp., fonds de Sorbonne, n° 1277.
(if, HISTOIRE