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CHAPITRE XVII

La Renaissance à Sainte-Barbe. — Cordier. — Strébée. — Buchanan.

L'Université de Paris ressentit sous Louis XI les premières atteintes de la Renaissance ; elle ne la subit complètement qu'au milieu du règne de François l tr . Il lui fallut ainsi plus de soixante ans pour passer de l'esprit du moyen âge à l'esprit moderne, moins souple en cela que les écoles de l'Allemagne, qui dès le commencement du seizième siècle étaient déjà converties. Mais c'est chez elle qu'avaient pris naissance les habitudes auxquelles il s'agissait de renoncer : elle eut naturellement plus de peine à s'en défaire; n'a-t-on pas écrit d'ailleurs qu'en toutes choses les Français sont arrivés les derniers ?

Commençons par bien distinguer les procédés intellectuels des deux époques.

Le moyen âge eut la curiosité et une grande puissance de réflexion ; il manqua du génie observateur et du sentiment critique. La science, dont il ne comprit que le côté spéculatif, fut pour lui comme les choses créées, dont on se sert sans chercher à en faire de pareilles. 11 crut fermement que tout ce qu'on pouvait savoir avait été écrit ; les livres de l'école en contenaient le dépôt: il ne s'agissait plus que d'en tirer les conséquences par le raisonnement.

DE SAINTE-BAKBK

La Renaissance nous apparaît au contraire comme l'évolution des esprits ramenés par un instinct tout pratique dans la voie de la recherche et prenant leur course à la conquête du libre examen. Son application fut de voir et de comprendre avant de raisonner; et comme elle se prit d'abord aux œuvres littéraires de l'antiquité, pour premier résultat, elle déclara fausse la science qui avait prétendu jusque-là en donner la clef. Les exercices sur lesquels se fondait l'instruction première n'étaient que futilités et radotage. Pour parvenir à l'intelligence des auteurs, il ne suffisait pas d'avoir disputé sur la grammaire : il fallait reconstituer le monde au milieu duquel les auteurs avaient vécu.

Grande stupeur de nos lettrés lorsque les premiers travaux accomplis sur cette donnée leur furent apportés d'Italie. Eux, les savants en us, les dignitaires du peuple latin, on leur prouvait qu'ils n'entendaient rieu au latin. La plupart aimèrent mieux s'en rapporter à leurs diplômes, qui témoignaient du contraire. Quelques-uns seulement, par un effort de modestie et de bon sens , arrivèrent au sentiment de leur insuffisance, eurent le courage de désapprendre pour s'instruire de nouveau. C'est par ceux-là que le feu sacré fut allumé sur la docte montagne. En peu de temps il incendia la jeunesse ; mais il manquait de trop d'éléments pour être promptement efficace. On est mauvais apôtre de la doctrine qu'on n'a recueillie que de loin. Les professeurs n'avaient pas la connaissance approfondie de ce qu'ils voulaient enseigner; un mode d'exposition tout nouveau était à créer, et les livres qui les auraient aidés dans cette partie difficile n'étaient pas faits. Forcés de se servir des vieux in-

struments , ils n'aboutirent qu'à une ébauche de réforme. Les élèves qui sortirent de leurs mains , non plus que ceux des deux ou trois générations subséquentes, n'eurent le bonheur de s'abreuver à la source pure de l'antiquité.

Néanmoins le progrès était continuel ; chaque année voyait tomber quelque chose de la rouille accumulée sur les esprits. A l'avènement de François I er , pas un rhétoricien n'aurait trouvé dignes de lui pour l'érudition et pour le style les écrits des auteurs les plus recommandés du siècle précédent. Plusieurs parmi les maîtres étaient sur le point de rivaliser avec les bons littérateurs de l'Italie et de l'Allemagne. Relevés par l'opinion de l'infériorité où ils avaient été tenus jusqu'alors à l'égard des professeurs de philosophie, ceux de grammaire et d'humanités ne se recrutaient plus que parmi l'élite des collèges. Entre 1 525 et \ 530, le but auquel on aspirait depuis si longtemps fut atteint : le véritable enseignement classique prit possession de toutes les chaires.

Mathurin Cordier, Strébée et Buchanan achevèrent à Sainte-Barbe cette heureuse transformation.

Ubicumque docebit Maturinus Corderius , florebunt borne litterae. Cet exemple de la grammaire de Junius Rabirius montre que le mérite de Cordier fut de ceux qui passent en proverbe 1 . Le seizième siècle ne se trompa pas dans son appréciation, s'il est vrai que les bonnes études dépendent de la façon dont les éléments ont été enseignés. Cordier fut l'idéal du professeur

1. De octo orationis parti uni constructione , cap. e De constructione adverbiorum. » Paris, 1534.

élémentaire. 11 aimait l'enfance et savait se faire comprendre d'elle , parce que pendant de longues années il en avait étudié l'esprit avec la profondeur d'un philosophe. Son principal effort fut d'apprendre à penser dans la langue dont on avait à faire usage. Il ne trouvait pas bonne l'obligation de parler latin imposée à tout le monde dans les collèges, car, pour les commençants, le seul moyen de s'y conformer était de travestir en latin les locutions de la langue vulgaire, et par là ils contractaient des habitudes vicieuses, auxquelles il leur devenait plus tard impossible* de se soustraire. Il pensait aussi que, si les maîtres avaient pu faire leur exposition en français , ils auraient eu l'avantage de se faire mieux comprendre et de trouver soit des rapprochements , soit des contrastes plus propres à mettre en évidence le véritable génie du latin 1 . Quant à l'habitude de penser en latin , elle devait venir, suivant lui, par un commerce fréquent avec les auteurs et par la composition. Aussi donnat-il une grande importance à l'exercice du thème , appelant ainsi , non pas la traduction littérale d'une matière française en latin, mais le développement d'un sujet proposé. Il en dictait souvent, et après la dictée il lisait et commentait divers passages des bons auteurs ayant trait à la circonstance , afin que les enfants vissent dans quel cercle d'idées ils devaient se renfermer et par quels tours ils atteindraient la physionomie du style antique'.

1 . Maturini Corderii De corrupti sermonis cmendatione et latine loquendi ratio/te liber umts, Préface.

2. Avis du libraire en téte du livre intitulé, M. T. Ciceronis

Les préjugés qu'il avait à vaiucre l'empêchèrent longtemps de donner à ses idées toute l'extension qu'il aurait voulu; mais il acquit plus d'assurance avec l'âge , et à la fin , ayant rompu les liens qui rattachaient à l'Université , il fonda sa méthode d'enseignement sur l'étude simultanée du français et du latin. En 1 528, il passa de Sainte-Barbe dans la Société de Navarre 1 ; mais l'étude de la théologie ne lui plut pas. Il y renonça bientôt pour aller, probablement à la sollicitation des Fontenay, enseigner dans un collège qui avait été institué récemment à Nevers.

Les poésies d'un Barbiste rappellent à plusieurs reprises que Cordier redressait le caractère et la conduite de ses élèves avec autant d'attention que leur langage. Voici un distique sur ce sujet :

Cordatus linguae, morum vitaeque magister, Corderius censor crimina cuncta notât 2 .

Nous avons son oraison funèbre en une phrase de Théodore de Bèze, qui dit plus qu'un long discours : « Fort bon personnage, de grande simplicité et fort songneux de son estât ; lequel a usé sa vie en enseignant les enfans tant à Paris qu'à Nevers, Bordeaux, Genève, Neufchastel, Lausanne, et finalement de rechef à Genève, où il est mort en l'aage de quatrevingt-cinq ans, instruisant la jeunesse en la sixième classe*. »

cpistolaruni familiarium liber secundtts , cum latina et gallica interprétations In-12. Paris, Mathieu David, 1553.

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