‹ Histoire de Savoie d'après les documents originauxChapitre 9 sur 48 · HO · texte numérisé non relu

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Le duc s'efforça dès lors de détacher les Bernois de Genève, qu'il crut isoler par le traité de 1564; mais il comptait sans la ténacité des bourgeois et sans l'esprit de solidarité des Réformés.

Les vallées vaudoises, Genève et le Val d'Aoste étaient l'objet de l'inquiétude des catholiques; mais, avec les Vaudois et le Val d'Aoste, le duc, plus libre de ses volontés qu'avec Genève, que défendaient les Suisses et la France, fut aussi plus rigoureux dans la répression. En 1558, il avouait cependant à l'évêque d'Aoste, que les supplices n'ont jamais fait que des martyrs, qu'il est absurde de tuer en public des fanatiques, semence d'inspirés, qu'il faut se résoudre à s'en défaire en secret et que mieux vaut encore user de clémence1. Quant aux Vaudois, enclavés sur la frontière entre le royaume et le duché, servant de lien entre les religionn aires du Midi et Genève, visités à chaque instant par de fougueux apôtres, ils devinrent pour la Savoie, le Piémont et la France un foyer d'agitation, que la duchesse Marguerite ne réussit pas à défendre contre la raison d'Etat.

a On connaît l'origine des Vaudois ; réfugiés au pied du mont Viso dans les vallées de Pragelaz, de Luzerne et de Saint-Martin, ils n'eurent longtemps d'autres prétentions que de vivre oubliés et de conserver parmi eux la doctrine de la primitive église. Les princes d'Achaïe résidant à Pignerol, leurs voisins les marquis de Saluées, et surtout les comtes délia Luzerna, leurs

raconte le plan de surprise combiné avec l'italien Félix de Noie et qu'on n'osa mettre à exécution par suite du refus du roi de France de répondre aux instances do la cour de Madrid.

» Lettre inédite des Archives de cour. PREUVES n° XXXVII .

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seigneurs directs, les avaient laissés en repos, à la condition qu'ils se tiendraient enfermés dam leur territoire, et ne tenteraient pas de propagande autour d'eux. L'esprit de prosélytisme naturel aux sectaires, n'ayant pas d'issue en Piémont, se répandit à l'étranger ; leurs apôtres émigrèrent en Languedoc, en Calabre, et jusqu'en Bohême, pour pmvigner la vigne du seigneur, disaient-ils dans leur langage mystique ; ceux

3ui restèrent vécurent en paix, malgré les sollicitations e la cour de Rome 1 et les ordres de l'empereur Frédéric II. Les succès de la Réformation du XVIe siècle et les sollicitations des prédicants du Dauphiné et de Genève les arrachèrent à leurs paisibles solitudes pour en faire des martyrs. En 1530, la marquise de Saluées, cette Marguerite de Foix dont on redoutait la colère; donna alliera e terribile. dit Cambiano, les persécuta ; le 12 septembre 1532, après une hésitation dont Farel triomphe, ils adhèrent à la Réforme ; le 7 février 1535, ils s'adressent aux Eglises de France en faisant pour la première fois traduire leur Bible ; en 1545, le sac de Mérindol et de Gabrières par les galériens du président d'Oppède fit remonter jusque dans les vallées piémontaises cette terreur dont Diane de Poitiers et son associé Montmorency couvraient la France. Sous Henri II, on continua à user de rigueur contre les hérétiques ; le parlement de Turin reçut l'ordre de forcer les Vaudois à entendre la messe ou à quitter le pays, car, pendant le règne de Charles III, ils s'étaient répandus en Piémont et avaient nombre d'adhérents à Turin, à Chieri, etàVigon. » (Extrait de mon Histoire du Dauphiné.)

Après 1559, l'Espagne, l'Autriche, la France elle-même, coalisées par Rome contre ce nid de sectaires incorrigibles, exigent d'Emmanuel- Philibert Tordre aux Vaudois de rentrer dans l'Eglise romaine, sans dispute ni examen. Le prince, saisi de pitié, pardonne, tolère, puis,

1 Marquis Costa. Mém. hist. Tome II, 237, note 22.

excité de nouveau, menacé, tente essais sur essais. Le jésuite Possevino, chargé de les convaincre, se piqua de les désespérer; les conférences d'Angrogne aboutirent à une rupture formelle. En octobre 1560, Philippe ae Savoie refuse de massacrer ce peuple d'enthousiastes ; le comte Costa incendie les villages et provoque, par son acharnement, le serment du Val de Pellice (21 janvier 1561), qui rappelle celui du Grûtli :

« Au nom des églises vaudoises des Alpes, du Dauphiné et du Piémont, s'écrient les ministres italiens et français, réunis dans une fraternelle étreinte, nous promettons ici, la main sur la Bible et devant Dieu, aue toutes nos vallées se soutiendront courageusement les unes les autres pour fait de religion, sans préjudice de l'obéissance due à leurs légitimes supérieurs, persévérant en notre sainte religion, fût-ce au péril de notre vie, afin de pouvoir la laisser à nos enfants intacte et pure comme nous l'avons reçue de nos pères. »

Costa se fait battre à l'assaut de la gorge du Prà-del-Tor. Le duc, à Fossano puis à Verceil, reçoit les députés avec douceur :

« C'est en vain, dit-il, que le pape, les princes d'Italie et mon conseil me pressent d'exterminer ce peuple ; j'en ai pris conseil de Dieu dans mon cœur, il me presse plus fort encore de ne le pas détruire. — Et la bonne duchesse : Vous ne sauriez croire tous les mauvais rapports qu'on nous fait chaque jour contre vous ; mais ne vous troublez point. Soyez gens de bien, soumis à Dieu et à votre prince, paisibles envers vos voisins, et tout ce qu'on vous a promis sera tenu fidèlement 1 . »

1 Non seulement Marguerite sollicitait le dur. , mais elle correspondait avec M. de Raconis et la cour de France dans Vm\ém des Vaudois. - Voir PREUVES n°» XMV et XLV.

Cédant aux sollicitations de la duchesse et des Bernois, le duc consentit à un accommodement ; il sauve la question d'amour-propre par cette allusion railleuse : Je ne fais, après tout, qu'imiter V empereur Charles, traitant avec les rebelles d'Allemagne. Philippe de Savoie, rappelé de sa retraite , règle les termes de l'amnistie. Le traité de Cavour (5 juin 1561), tolère la liberté du culte dans les trois vallées et dans quatre villages de la plaine, avec défense d'habiter hors du territoire et de dogmatiser. Cet acte resta, jusqu'en 1655 , la grande charte des Vaudois. Trois châteaux sont bâtis aux issues des vallées ; à la guerre officielle et aux arrêts de justice, succèdent l'ardente propagande des affiliés de l'association fondée à Turin sous ce titre : De propagandâ fide et eocterminandis hœreticis, et les coups de main tentés à chaque saison par les condottieri que soudoyait l'abbaye de Pignerol1.

Tandis que le duc sollicitait adroitement Genève et brusquait les Vaudois, il essayait aussi de résoudre les difficultés laissées en suspens par le traité de 1559. Les commissaires chargés de concilier les droits en litige2 se réunirent à Lyon (décembre 1560). Trois savoyens, Loys Oddinet, Cassian Dupuy, Pierre Bel, trouvèrent de si solides arguments à opposer aux réclamations du président Seguier,

1 AH. TURIN. Lettres des Barbes et des officiers, d'octobre 1561 à avril 15(58. — Jean Léger. Hist. des Eglises évang. des vallées vaudoises. Leyde. 1569. — Hudry-Menos. L'Israël des Alpes. 1868. Revue des Deux-Mondes.

1 Un article stipulait l'occupation de Turin et de six places fortes en Piémont jusqu'au règlement définitif des droits du roi de France, du chef de Louise de Savoie.

qu'il fallut se séparer après treize mois de conférences, de notes et de protocoles. L'évacuation du Piémont restait, dès lors, subordonnée à la naissance d'un fils de Marguerite de France. Cette princesse avait trente-neuf ans ; les collatéraux et les alliés calculaient déjà qu'elle n'aurait pas d'enfants. A-ussi, le désappointement fut extrême quand la naissance de Charles-Emmanuel (12 janvier 1562), V enfant du miracle, vint affermir la dynastie1. En mars, l'empereur Ferdinand, n'ayant plus à redouter l'avènement du duc de Nemours, confirme au duc de Savoie le vicariat d'Italie et renouvelle, en sa faveur, les anciennes prérogatives attachées à ce titre; en août, la régente Catherine de Médicis ordonne la restitution des villes de Turin, Chivasso, Chieri et Villeneuve d'Asti (la haute vallée du Pô}, retenant, à titre provisoire, Pignerol, Savillan et Carmagnole (la roule d'Italie).

La prise d'armes des protestants fut le motif de cette brusque décision, si contraire aux opinions émises par les plénipotentiaires français aux conférences de Lyon. Condé brûle les églises dans les vallées de la Seine et de la Loire, pendant que Guise et Montmorency massacrent les Huguenots de Paris; l'agitation gagne la vallée du Rhône ; les marchands de Lyon émigrent en Savoie ; les catholiques sont

1 Le dépit des factions se répandit en propos injurieux, en bruits de supposition d'enfant; on rappela que Catherine do Médicis avait envoyé sa confidente aux couches de la duchesse ; des amis maladroits parlèrent de miracle (Voir les récits de Ludovico délia Chiesa et de Guichenon, dont le marquis Costa raille lo ridicule) ; et le pape lui-môme interpréta dans le sena d'une inspiration prophétique le souhait politique de Paul IV: Fiat masculut!

assassinés à Montbrison, Valence, Pierrelatte. L'attitude de certains hommes publics de Ghambéry donnait aussi de sérieuses inquiétudes à la régente ; si le duc se déclarait pour la Réforme, c en était fait de la dynastie des Valois. Le péril grandissait chaque jour ; Condé livre aux Anglais la ville du Havre; on redoute que Grenoble et Lyon n'ouvrent leurs portes à Emmanuel-Philibert ; on se hâte de satisfaire ce voisin dangereux, dans le dessein de traverser mieux et plus vite les secrètes espérances des huguenots.

Le 2 novembre 1562, la convention de Fossan rèele les conditions de la remise des quatre villes restituées et celles de l'occupation des places où la Fr ance continuait à tenir garnison'. La minutie de ces clauses et leur interprétation donnèrent lieu, pendant douze années, à un continuel échange de récriminations entre les chancelleries des deux Etats. L'impatierfee des Italiens n'avait d'égale que la douleur patriotique des Français ; peu de traits suffiront à marquer les embarras de cette position fausse. En 1563, le maréchal de Brissac, invité par la cour de France à se renfermer dans les limites des territoires restreints réservés pour le service des places de sûreté, répond au roi :

«c Qu'il obéira, mais jamais de bon cœur, aux ordres de S. M. sur la restriction aux Images et juridictions des V places retenues, mais que sa conscience le porte à remontrer que c'est une playe dangereuse. Que les gens de guerre et les liabitans des villes demeurant

1 Traités publics de la Maison de Savoie. Tome I. page 59 Edit. officielle de 1830. Turin).

comme oysons bridés, dans la cage, ne se pourroient tenir de marcher plus oultre ; que lesdits habitans qui voudront faire la cueillette de leurs bleds, vins et autres vivres qui se tirent des champs n'en auront assez

5our XV jours seulement ; qu'au recouvrement la paye es autres gens de guerre ne suffira pas et lors force leur sera de faire comme le loup que la faim chasse hors des bois, qui en prend où il en trouve. Quand bien S. M. augmenteront la solde et l'enverroit à point nommé, ils ne laisseront ains de demeurer enfermés et de courir la campagne pour respirer un peu au large. Les gentilshommes qui auront de la discrétion se contiendront pour un temps; et en fin la patience leur eschappera comme aux autres, et au duc de Savoye la colère dont il aura de luy mesme basti les escheflons pour avoir voulu plus qu'il ne devoit et qui peut être forcera un jour la France, si elle devient sage, à révoquer et casser tout 1 . t>

L'irritation était égale des deux parts ; les Piémontais accusaient les commissaires français d'avoir imprudemment autorisé l'exportation des blés, mesure qui affamait ce versant des Alpes, où la disette se perpétua de 1560 à 1564*. Les villes retenues par le roi étaient donc comme assiégées ; la convention semblait les mettre en interdit, n'autorisant le libre parcours des habitants et des soldats, même pour la promenade, par groupes isolés et sans armes, que dans un rayon d'un mille autour de chacune d'elles. 11 fallait dégoûter les Français de ce métier de sentinelles, disaient les mi-

1 F. de Boyvin du Villars. Mémoires sur les guerres de Piémont. Edition de 1619. Lyon, page 1013.

1 Lavriano. Storia di Torino. (II, lib.V, nota 123.) Le blé se vendit en Piémont 45 florins le sac ; le sac équivaut à quatre doubles décalitres, et le florin à environ 3 fr. 30 cent, de notre monnaie, valeur actuelle.

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nistres italiens ; il n'est sorte d'ennuis et de méchancetés dont on ne les accablât, jusqu'à leur refuser les vivres et à détourner les eaux1 . Brissac perdit patience, et, sur les plaintes que le duc de Savoie faisait de lui au roi , hasarda cette verte réplique :

« Que tout cela ne procédoit que de la rigueur et de la malice de ses officiers qui prenoient plaisir à dresser nouvelles inventions pour tenir les cinq villes et Carmagnole mesme comme enfermées dans une cage et sans vivres, défendant d'une part et dessous main d'y en porter, et d'autre chargeant le peu qui y vient de tant de droits et péages qu'il n'y a ordre de pouvoir vivre en façon quelconque ; qu'il ne peut endurer telles bravades et nécessités2. »

Il est douteux, cependant, que le duc se prêtât à ces manœuvres ; sa politique inclinait plutôt vers les concessions, surtout en ce qui touchait les relations extérieures ; il n'avait

f)oint intérêt à se brouiller avec la France et 'avouait franchement3. Aussi essayait-il d'atténuer les torts de ses officiers, tout en calmant les excès patriotiques du maréchal de Bourdillon et en démasquant les intrigues de

1 Mémoires du duc de Nevers, 411. 33. — Instructions aux dépotés dn Roy pour la restitution de Pignerol, etc. au duc de Savoye, donnée à Lyon le 7 octobre 1574.

s Mémoires de Villars, page 1035.

3 Plus tard, l'ambassadeur de Savoie, René de Lucinge, conseillant à Charles-Emmanuel le maintien sincère de l'alliance française, malgré la situation perdue où les troubles de la Ligue semblaient jeter le royaume, lui rappelait le mot d'Emmanuel-Philibert : Qu'il n'y avoit promesses d'Espagne, alliance du pape, d'Empire ou de Suisses qui dût jamais inviter un duc de Savoye à suivre autre parti que celuy de France ; et que l'expérience du passé doit servir à garder l'avenir. (Manuscrits de Montpellier, dits de Guichenon.)

Charles de Birague, qui. délégué par la cour pour tout concilier , semblait avoir pour mission de tout envenimer. L'essentiel pourtant était d'obtenir la prompte évacuation de Turin. Le duc y sacrifia son amour-propre, et, grâce aux offrandes spontanées de toutes les classes de la population, disent les Italiens, put faire un pont d'or aux amis de Birague'.

Le 12 décembre 4562, Emmanuel-Philibert lit son entrée à Turin, à la tête de six cents gentilshommes à cheval, menant à sa droite Fambassadeur d'Espagne, à sa gauche l'envoyé de Venise. 11 avait répée nue a la main, et la remit au fourreau sur la place delà Citadelle4. Il annonce aux habitants, si querelleurs au moyen-Age, si français depuis les guerres d'Italie, <jue Turin sera désormais sa capitale et sa résidence; il pose la première pierre d'une citadelle destinée à tenir en bride les mécontents et à fermer, en arrière du Pas de Suze, la route d'Italie par le Mont-Genèvre ; il y installe les Cours de justice, y rétablit l'Université, puis, dès les premiers jours de 1563, passe en Savoie, où de sérieux intérêts réclamaient sa présence.

Le choix définitif de Turin pour capitale ne lit pas d'Emmanuel-Philibert un prince italien,

' Tonsi. Hist. lai. Emm.-Phil. (Aug. Taurinorum. 1596.) — Cessé de Brissac fit oublier les exigences de ses collègues par un trait antique. Quantité de négociants de Piémont et de Savoie, se liant ù sa parole, avaient fourni l'armée de grains et «le draps; le roi ne pouvait payer (son budget, en 1563, était «le 17 millions on dépense, de 2 1/2 en recette), et le duc en récusait la charge ; Brissac, d'accord avec sa femme, diffère îe mariage de sa tille et distribue sa dot aux créanciers de l'armée.

* AR. TURIN. Relaxione del ritomo di S. A. R. Emm.- Phil. nel 1562. (Manuscrit.)

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