‹ Histoire de trois générations, 1815-1918Chapitre 11 sur 17 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

« Non, ce n est pas une vieille politique, c'est une politique éternelle que celle qui conseille de ne pas créer autour de soi de grandes puissances. »

Thibrs, Discours du 13 avril 1865.

Le 6 juillet 1866, en ouvrant le Journal officiel, M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, eut un haut-le-corps. La veille, en conseil des ministres, il avait été entendu que la France ne permettrait pas à la Prusse, qui venait de battre l'Autriche à Sadowa, de disposer de TAUemagne à son gré et de détruire l'équilibre européen. L'empereur avait reconnu, d'accord avec Drouyn de Lhuys, qu'il était impossible de laisser faire Rismarck et d'accepter une politique qui renversait le statut de la Con-

fédération germanique au profit de l'Etat prussien. Une démonstration militaire sur le Rhin avait été décidée en principe et le Corps législatif serait convoqué pour voter les crédits nécessaires. C'est ce décret de convocation que le ministre des Affaires étrangères n'avait pas trouvé au Journal officieL Pour la seconde fois, l'occasion de détruire le militarisme prussien allait être perdue.

Elle le serait volontairement. Napoléon 111 avait manqué de parole à son ministre pour rester conséquent avec lui-même. En 1855, il avait repoussé l'alliance que lui offrait le jeune François-Joseph. En 1866, il répugnait, pour les mêmes motifs, à prendre le parti dej.' Autriche contre la Prusse. Le préjugé hostile à l'Autriche remportait et ruinait de nouveau la politiquede Drouyn de Lhuys. Plus tard, celui-ci s'est rendu compte des causes qui avaient condamné ses efforts à rester inutiles. Ses arguments appartenaient à une catégorie dans laquelle il n'arrivait pas à fixer l'esprit de l'empereur. Entre eux, le malentendu devait être perpétuel. Quelle était la nature des suggestions qui, dans la soirée décisive du 5 juillet 1866,

avaient ramené Tempereur aux principes de sa vie et de son règne et 1 avaient fait renoncer à ridée d'une intervention en Allemagne? Drouyn de Lhuys Ta compris après avoir quitté pour la quatrième fois les affaires, et un confident de sa pensée a résumé ainsi la conversation des Tuileries qui avait déterminé Napoléon III à annuler ce décret qui eût changé le cours de rhistoire. « En forçant les Prussiens à borner leurs exigences, disait-on à Tempereur, vous travaillez au relèvement de TAutricbe, vous tendez la main à un gouvernement qui représentele yieux monde, l'esprit de routine, la résistance aux nationalités qui demandent leur place, les préjugés surannés, les théories du droit divin, tous les principes^^njin mot^dont vous êtes l'adversaire naturel ».

Déjà, deux années plus tôt, les mêmes raisons tirées du principe des nationalités et du progrès avaient été assez puissantes^urj'esprit de Napoléon IH pour le détourner d'intervenir en faveur ^u Danemark. Parfaitement : c'est au nom de la justice et du droit des races que l'empereur avait permis à la Prusse de se ruer sur un petit peuple, très ancien ami de la

! France, et de lui arracher deux provinces. Les duchés n'étaient-ils pas réclamés par le patriotisme allemand au nom deTunité ^ermanjgue ? Déjà, en 1848, Tes libéraux du Parlement de Francfort, ceux qui voulaient une grande Allemagne unie, demandaient, entre autres anrnexions, celle du Sleswig-Holstein,et ils l'eussent obtenue si l'Europe d'alors ne s'était interposée, obligeant, à Malmœ, la Prusse à lâcher prise. En 1864, TAngleterre avait en vain proposé d'agir de la même manière. Napoléon III n'avait pas voulu la suivre. « L'empereur pqu- * vait-il combattre sur les bords de l'Elbe les principes qu'il soutenait sur les bords de l'Adige ?» a dit plus tard un apologiste qui écrivait sous sa dictée. Or, pour que des Allemands ne fussent pas sujets du Danemark, des Danois sont devenus sujets de la Prusse : voilà l'iniquité que la justice des nationalités a produite. Et puis, Kiel et son port tombaient entre les mains prussiennes pour devenir un jour la porte d'entrée du fameux canal, la base de la puissance maritime que se constituerait l'empire allemand. De plus, la guerre des Duchés apportait à la Prusse le prétexte d'une querelle

Là GRANDE DUCHESSE DE GEROLSTEIN 150

avec l'Autriche et l'occasion de s'emparer de l'Allemagne. L'abstention en 1864 a été payée cher par la France et par l'Europe. L'abstention de 1866, « Tannée décisive », erreurençpre plus fimeste^ a découlé de la même cause.

En 1866 comme en 1864, Napoléon III était le prisonnier de ses principes. Il était aussi le prisonnier de son œuvre italienne : Bismarck avait su lier, pour la circonstance^ la cause de i la Prusse à la cause de la jeune Italie. Par là, il désarmait et il enchaînait le vainqueur de Magenta, le libérateur delà nation italienne. D'ailleurs, Bismarck devait refuser cyniquement, après Sadowa, de compromettre ses succès et de combattre une minute de plus pour les Italiens, désireux d'achever leur unité encore imparfaite en conquérant la Vénétie. L'Italie n'était qu'une carte dans le jeu de Bismarck. 11 s'en était servi avec adresse contre FAutriche et pour neutraliser la France. Mais, à Paris, on s'y trompait. Estnce que la Prusse ne^ représentait pas Funité alleniande^ l'^vfiniry le progrès, Fidée de nationalité ? Selon la doctrine démocratique et napoléoniennenia natio- , nalité allemande avait le même droit que les

autres à la vie et au libre développement. Quant à ses ennemis, c'était cette Autriche absolutiste, ces vieillcs__petites Cours allemandes, images de l'obscurantisme et de la faction. En vain, dans ses avertissements prophétiques au Corps Législatif, Thiers avait-il montré « ce qui se préparait dans le centre de l'Europe ». En vain avait-il pris la défense de l'équilibre européen qu'il appelait si justement « l'indépendance de l'Europe », elle-même inséparable de l'indépendance des Etats allemands. En vain faisaitil entrevoir le danger d'une Allemagne formant à l'avenir « un tout unique » , lorsque la Prusse aurait absorbé les Etats de la Confédération germanique après les avoir battus, de même qu'elle admettrait l'Autriche « comme protégée dans le nouvel ordre de choses », après l'avoir humiliée...

Thiers n'avait pas toujours 'pensé ainsi. Il avait même autrefois, contre Louis-Philippe et contre Guizot, soutenu des idées exactement contraires. L'expérience, et aussi l'esprit d'opposition l'avaient amené à reprendre ces vieilles maximes de la politique française et du bon sens qu'il appliquait à la situation avec un rare

bonheur. En attendant que le désastre de 1870 lui donnât raison et lui conférât dans le pays un prestige immense, sa parole, pourtant lumineuse, restait sans action sur l'opinion publique. Ces vues de haute politique passaient par-dessus les têtes, et Thiers ne pouvait se flatter de dissiper en quelques discours les illusions qu'avait contribué à répandre son Histoire du Consulat et de l'Empire, livre cher à la bourgeoisie. Quant à Drouyn de Lhuys, à la nouvelle de Sadov^a, il avait vu comme Thiers le péril de l'unité allemande. Gomme à l'orateur du Corps Législatif, les intérêts de la France lui parurent « indignement compromis » si cette puissance germanique, que les Français avaient dû combattre jadis pendant un siècle et demi quand elle appartenait à la maison d'Autriche, devait se reconstituer parla maison de Prusse. Drouyn de Lhuys aperçut alors ce qu'il y avait à faire pour conjurer le péril, et révidence était telle qu'il ne pensa même pas que son maître dût y résister.

Bainvillb. Générations 11

De toutes les hypothèses que les esprits raisonnables pouvaient former, celle où la France, si forte encore, assisterait impassible à l'accomplissement des plans prussiens semblait en effet la plus absurde et la moins acceptable. Seul, Bismarck, qui, depuis la guerre de Grimée, .avait pénétré le secret de la politique napoléo-

<nienne, osa compter sur le cas^gui__semblait ^ id'avance exclu par le sens conimun. En provoquant la rupture du pacte fédéral, Bismarck jouait gros jeu. C'était la guerre avec l'Autriche et les États allemands. C'était un conflit avec les puissances garantes de la Confédération germanique. Représentons-nous cette situation, si extraordinaire quand on l'évoque aujourd'hui, et d'où une Europe nouvelle allait sortir. Au printemps de 1866, le militarisme prussien avait contre lui, avec l'Autriche, les royaumes, principautés et villes libres d'Allemagne. En Prusse même, l'audacieux ministre était loin d'avoir fait l'unanimité. Les libéraux prussiens

/étaient nationalistes. Ils voulaient Tunité et la

grande patrie allemande. Mais ils les voulaient par les moyens du libéralisme, selon les traditions du Parlement de Francfort, et ils étaient résolument hostiles à cette guerre. Bismarck en était réduit à gouverner contre la Chambre et par la dictature. Car la Prusse, malgré son système des trois classes, malgré ce vieux régime électoral censitaire qui a subsisté jusqu'à nos jours, et auquel Guillaume II dans son message de Pâques de 1917, a promis de substituer le suffrage égal, nommait alors une naajorité de libéraux. La Prusse de 1866 était libérale et antibismarckienne. Sans la victoire, Bismarck s*exposait à une révolution qui Teùt lapidé. Il le savait si bien qu'il était prêt à se brûler la cervelle si la journée de Sadowa n'avait pas tourné favorablement.

Ainsi, dans cette année décisive, toutes les conditions requises pour l'écrasement du militarisme prussien se trouvaient réunies comme déjà ellesl'avaient été en 1850. Aucune des circonstances rêvées par les alliés depuis 1914 ne manquait. Le particularisme conseryateur^était ligué avec le libéralisme allemajad contre la Prusse. Autrichiens, Bavarois, Hanovriens,

Saxons partaient en guerre contre elle. Au dehors, l'Angleterre et la Russie, au nom du droit de garantie que leur donnaient, comme à nous, les traités de 1815, étaient disposées à faire respecter le statu quo. Mais la France ne bougeait pas. Et son immobilité perdit tout ;

Pourtant, si, avant le « coup de tonnerre » ,de Sadowa, la situation était unique, après Sa- |dowa elle était encore excellente. L'action militaire, que Drouyn de Lhuys voulut seulement alors, pouvait se faire sentir avec efficacité.

(L'Autriche, dont Té norme faute avait été de s'entêter sur la Vénétie, venait enfin de çédçr cette province aux Ualiens. L'excellente armée autrichienne qui avait été victorieuse à Custozza était libérée. Avec notre^concourSjJj^face^des choses militaires pouvait ^encore êtrc^hangée. Les États du Sud se tournaient anxieusement vers nous. Le hessois Dalwigk et le bavarois von der Pfordten sollicitaient un appui et nous (faisaient des ouvertures qui furent étrangement traitées d' « excitations », et auxquelles un de nos agents diplomatiques, Lefèvre de Behaine, se félicitait, dans un rapport, d'avoir « constamment évité de répondre », conformément à

ses instructions. Ces Allemands nous suppliaient pourtant d' « entrer sans délai dans le Palatinat et la Hesse rhénane », assurant que « nous n'y trouverions ni haines ni préjugés nationaux très difficiles à surmonter », et se portant garants de r a immense efiPet que produirait une démonstration hardie de la France ». Leurs propositions ne furent même pas écoutées.

Ainsi, des Allemands nouspuvraient les por- i tes de leur pays, nous suppliaient d'y montrer / ^ nos couleurs. A Tintérieur même de l'Allemagne, des alliances s'offraient à nous. La situation qui, pendant la guerre de Trente ans, avait permis à la France d'en finir avec la maison d*Autriche, se représentaiLçontre la maison de Prusse... Encore quelques mois et tout serait transformé. L'Allemagne entière, unie et réconciliée par le triomphe de Bismarck, ne songerait plus qu'à se ruer sur la France.

Dans la nuit du 5 au 6 juillet, Napoléon 111 avait donc renoncé à une chance suprême. Il avait écarté cette idée d'une intervention mili- / taire dont Drouyn de Lhuvs croyait ravoir ronV vaincu. De même, quelques jours plus tard, il devait rejeterjgjirojet dej[Wign^Às£ii££^ÀPp |^

mis en avant par une illumination aussijuste que passagère du chancelier russe Gortcbakof. Rien n'eût été plus désagréable ni plus inquiétant pour la Prusse que de voir l'Europe en > corps reviser ses conquêtes. Aussi Bismarck s'empressa-t-il de déclarer « séduisante » la médiation proposée par Napoléon III et qui laissait la France seule en face de lui. Dans le tête à tête, il reprendrait la conversation de Biarritz, bien décidé à ne tenir aucune de ses promesses. L'empereur avait eu l'imprudence de ne pas s'emparer d'un, gage au moment où l'armée prussienne était occupée en Bobême : il s'imaginait que la Prusse lui accorderait, de

(bon gré, un dédommagement, une prime à sa neutralité. Gomme l^inité itali£nûe J^^ valu la Savoie et Nice, il voyait Tunité allemande lui rapportant la rive gauche du Rhin, ou, à défaut, la Belgique, que Je^<^j)arti du mouvement », en 1830, demandait déjà. Car la Belgique ne représentait^i une nationalité ni une race : elle n'était qu'une nation, et, par conséquent, aux yeux de la doctrine, elle ne "^comptait pas. La nationalité allemande ^ au contraire, avait tous les titres à Texistence.

Impie qui eût voulu l'empêcher d'être. Et ce S crime contre le droit des peuples, Napoléon III X se félicitait publiquement de ne pas l'avoir ' • commis.

Dans le plus extraordinaire des documents politiques que l'on connaisse, il fît expliquer les raisons qu'il avait d'être satisfait des événements qui venaient de s'accomplir en Allemagne. Lavalette, successeur par intérim de Drouyn de Lhuys, a laissé son nom attaché à cette incroyable circulaire par laquelle l'Empire faisait savoir à l'Europe qu'il y avait lieu Ôde regarder les victoires de la Prusse comme un bienfait. Tout ce qui s'était passé, le gouvernement impérial l'approuvait. Même il l'avait voulu. Les peuples allemands avaient fait un large pas vers leur unité ; c'4iail— lô politique des « grandes agglomérations » qui se réalisait, celle que JNapoléon j" avait conçue, celle que Napoléon III s'était fixée pour but. La circulaire Lavalette disait encore qu'il eût été indigne de la France d'être jalouse de voisins qui jouiraient comme elle-même des avantages et des joies de la vie commune. Les traités de 1815, dont la France souhaitait l'aboli- j

tien, n'existaient plus. Les barrières artificielles élevées par les diplomates réactionnaires de Vienne étaient renversées. Les vœux des peu- Iples s'exauçaient. C'était un gage de progrès pacifique pour l'Europe...

Dans cette Europe, dès lors menacée du fléau de la guerre générale, vouée à la grande guerre des nations armées, ce qu'il y avait d'esprits perspicaces et d'amis de la France fut consterné de cette aberration. La reine d^Jlollande, s'autorisant d'une ancienne amitié, avait mon- ^ tré à Napoléonjll l'étendue de safaute^j< Vous ^ laissez détruire les faibles », lui disait-elle. Et elle lui annonçait les effets d'une politique qui mettait en danger les Etats secondaires, non seulement d'Allemagne, mais d'ailleurs. Les petits ont souvent plus de clairvoyance que les grands, et c'était la première fois que la France abandonnait les faibles et permettait aux plus voraces de s'arrondir. Le sort de la Belgique était déjà inscrit dans cette victoire prussienne remportée par l'abstention de la France. La dynastie guelfe renversée, le royaume de Hanovre annexé montraient aussi le cas que la Prusse faisait de la légitimité elle-même. Bis-

marck, d'ailleurs avec intention, accentuait ce caractère révolutionnaire de son entreprise. Il en appelait au suffrage universel contre la

I Diète des princes et les traités de 1815. 11 appliquait en somme à l'Allemagne la politique de Napoléon HI : ce qui ne valait rien pour une puissance ancienne comme la France, qui avait avant tout sa situation à conserver, était excellent, au contraire, pour la Prusse qui ne pouvait grandir sans faire sauter les vieilles barrières. Par là, Bismarck ne l'ignorait pas, il rallierait l'Allemagne libérale, le succès aidant. Et puis, il nous connaissait bien. Il savait que le fracas de trônes abattus qui accompagnait ces commencements de Tunité allemande serait agréable à j/opinion, .française .

Combien y avait-il alors de Français à penser que ces petites Cours, exilées ou vassalisées par les Prussiens, avaient longtemps formé un rem-J part qui serait amèrement regretté un jour ?î

' On ne voyait pas la sécurité qu'elles valaient à la France en tenant l'i^llemagne divisée. Mais le public français était surtout sensible au caractère archaïque de ces institutions, jadis protégées par notre paysjdans son intérêt le mieux

entendu. Au nom de l'évolution ^eLdu droit des peuples, le progrès condamnait ce passé. Et Bismarck, durant son ambassade à Paris, avait très bien su exploiter cette disposition. Nul ne faisait mieux rire aux dépens de la vieille Allemagne. « On se divertissait, a écrit un témoin, du tableau qu'il faisait des cours allemandes, raillant l'étroitesse des vues qui y régnait, et l'on ne protestait pas lorsqu'il démontrait la nécessité de les supprimer comme un rouage embarrassant pour le développement des idées modernes. »

I La France, en 1866, a crié : « bon débarras » \à ce vieux particularisme allemand rossé par àa Prusse : nous paierions cher pour le ressusciter aujourd'hui, et nous saluerons avec plaisir sa renaissance. Mais alors il avait paru plaisant que ces vestiges d'un autre âge eussent été balayés si énergiquement par le Prussien, champion des «idées modernes ». Deux hommes d'esprit saisirent ce comique, et la Grande Duchesse

de Gerolstein eut un immense succès de rire. Le général Boum, le baron Grog,réleteur de Steis- Stein-Steis, tout ce que Bismarck venait de mettre en déroute, chanta et dansa, pour le grand amusement de Paris et des provinces, sur la scène des Variétés. Sadowa devenait un opéra-bouffe, tandis que déjà Bismarck avait signé des conventions militaires secrètes avec les Etats du Sud, battus mais subjugués. La Grande Duchesse de Gerolstein^ c'était la circulaire Lavalette mise en musique par Offenbach. Elle eut beaucoup plus de succès que les nouvelles prophéties de Thiers...

Elle fut encore bien gaie, cette exposition de 1867. La prospérité de la France y brillait et tous les monarques de l'Europe s'y étaient donné rendez-vous. Parfois, en rapprochant de ce luxe, de cette richesse étalée à tous les regards, les avertissements lancés à la tribune ou dans la presse, une inquiétude troublait le bon sens français. « L'étranger va être jaloux », disait-on. Les pensées de la foule n'allaient guère plus loin. La force du pays inspirait une telle confiance, et l'on était si loin de voir le danger allemand I Les vieux préjugés n'avaient

pas cédé encore, et tandis que Bismarck et le roi de Prusse étaient accueillis sans une manifestation, l'empereur de Russie recevait à bout portant le « vive la Pologne, Monsieur », de quelques jeunes avocats avant d'essuyer le coup de feu de Berezowski. Là encore, ramourjies nationalités nous coûta cher En 1870, Alexandre se souviendra flp ftnn vr>yf^,gp ^ Paris et de la Criblée. Et puis, pourquoi était-ce au tsar seul que s'en prenaient les défenseurs de la cause polonaise et non pas au roi de Prusse ? Est-ce que les Polonais de Posen n'étaient pas aussi persécutés, aussi intéressants que ceux de Varsovie ? De quelle singulière indulgence, legs ^\des anciennes erreurs, bénéficiaient encore les liohenzollern !

Déjà, pourtant, la menace de l'agression pesait sur la^France. Et c'est alors que les rêves de désarmement, de fraternité universelle^ommencèrent à se répandre avec la croyance que les guerres étaient finjes^et gue les Etats-Unis d'Europe, — c'était le nom qu'on donnait à la Société des Nations, — étaient la formule politique de l'avenir immédiat.

Les couples français qui, de fous les coins

de nos provinces, vinrent, par trains de plaisir, visiter l'exposition de 1867 eurent un étrange bréviaire. C'était un guide de Paris, rédigé et illustré par les principaux écrivains et artistes de la France. J'en ai un exemplaire entré les mains qu'un de mes amis a trouvé, l'an dernier, dans une maison du front, une maison bourgeoise bombardée. Le livre gisait au milieu des meubles brisés et des souvenirs de famille détruits. Mon ami l'ouvrit dans ce foyer dévasté, et voici ce qu'il lut :

« Au XX® siècle, il y aura une nation extraor- « dinaire. Cette nation sera grande,ce qui ne « l'empêchera pas d'être libre. Elle sera illustre, « riche, pensante, pacifique au reste de l'huma- « nité. Elle aura la gravite douce d'une aînée. « Elle s'étonnera de la gloire des projectiles « coniques et elle aura quelque peine à faire « la différence entre un général d'armée et un « boucher... Une bataille entre Italiens et Alle- « niands, entre Anglais et Russes, entre Prus- « siens et Français lui apparaîtra comme nous « apparaît une bataille entre Picards et Bour- « guignons. . . Le haussement d'épaules que nous « avons devant Finquisition, elle l'aura devant

« la guerre. Elle regardera le champ de ba- « taille de Sadowa de Tair dont nous regarde- « rions le quemadero de Se ville...

« La poudre à canon sera poudre à forage ; « le salpêtre, qui a pour utilité actuelle de « percer les poitrines, aura pour fonction de « percer les montagnes. Les avantages de la « balle cylindrique sur la balle ronde, du silex « sur la mèche, de la mèche sur le silex et de « la bascule sur la capsule seront méconnus. « On sera froid pour les merveilleuses couleu- « vrines, de treize pieds de long, en fonte fret- « tée, pouvant tirer, au gré des personnes, le « boulet creux et le boulet plein... Cette na- « tion poussera l'ignorance au point de ne pas « savoir qu'on fabriquait en 1866 un canon pe- « sant vingt-trois tonnes appelé Bigwill. « D'autres beautés et magnificences du temps « présent seront perdues : par exemple, chez « ces gens-là, on ne verra plus de ces budgets, « tels que celui de la France actuelle, lequel « fait tous les ans une pyramide d'or de dix « pieds carrés de base et de trente pieds de « haut.

« Cette nation aura pour capitale Paris et ne

« s'appellera point la France. Elle s'appellera « l'Europe.

« Elle s'appellera l'Europe au xx" siècle, et, « aux siècles suivants, plus transfigurée encore, « elle s'appellera l'Humanité.

« L'Humanité, nation définitive, est dès à « présent entrevue par les penseurs, ces con- « templateurs des pénombres ; mais à quoi « assiste le xix' siècle, c'est à la formation de « l'Europe... Au moment où nous sommes, « une gestation auguste est visible dans les « flancs de la civilisation. L'Europe, une, y « germe. Un peuple, qui sera la France subli- « mée, est en train d'éclore. L'ovaire profond « du progrès fécondé porte, sous cette forme « dès à présent distincte, l'avenir. Cette nation « qui sera palpite dans l'Europe actuelle comme « l'être ailé dans la larve reptile. Au prochain « siècle, elle déploiera ses deux ailes, faites « l'une de liberté, l'autre de volonté.

« Le continent fraternel, tel est l'avenir. « Qu'on en prenne son parti, cet immense « bonheur est inévitable. »

A ce style on a reconnu Victor Hugo. C'est lui qui avait écrit l'introduction du Paris-guide

de 1867. Les jeunes couples qui visitaient l'exposition, cette bible à la main, confiants dans la parole du poète qui s'appelait lui-même un voyant, ne se doutaient pas que trois ans plus tard la patrie en danger appellerait tous les Français à l'aide. Gomment auraient-ils pu croire que leurs enfants et les enfants de leurs enfants seraient chargés d'obligations militaires toujours croissantes, toujours plus lourdes, jusqu'au moment où une guerre, sans précédent par la violence et la durée, exigerait des sacrifices sans exemple?...

La prophétie de Victor Hugo allait au reijbours des événements. En aucun temps le militarisme n'aurait pris les proportions qu'il allait prendre. Le canon de vingt-trois tonnes de 1866 annonçait le canon monstrueux de 1918 qui tirerait sur Paris à cent kilomètres de distance. Hugo parlait des Etats-Unis d'Europe comme on parle aujourd'hui de la Société des Nations ? Manière de nier une réalité qui allait être opprimante. Et puis, il y avait le dogme ancien du progrès indéfini dont il était trop humiliant de s'avouer qu'il était démenti parles faits. Gomment convenir que cette noble Aile-

magne des philosophes et des penseurs ne serait devenue une nation que pour ramener le monde à la barbarie ?

En 1863, lorsque Renan avait publié sa Vie de Jésus, Sainte-Beuve avait remarqué ceci : l'auteur de ce livre impie avait pu passer agréablement son été aux bains de mer en famille. Cent et un ans plus tôt, Jean-Jacques Rousseau, après YÉmile, avait dû fuir la France, sous le coup d'un arrêt du Parlement. Sur la route ouverte par cette comparaison, l'esprit de Sainte-Beuve ne s'arrêtait pas. Son imagination s'élançait vers l'avenir et il écrivait avec une sorte de doute et de pressentiment inquiet. « Si l'on se transporte en idée à un autre siècle de distance, à l'année 1963, quel sera, quel pourra être en pareille matière le nouveau progrès acquis et gagné ? J'en espère un, mais bien vaguement, sans me hasarder à le deviner et à le prédire ». Sage précaution. Subtile réserve d'une intelligence qui savait que tous les progrès, toutes les civilisations sont fragiles. Nous non plus nous ne savons pas si, en 1963, nos successeurs vivront dans un âge d'or ou dans un siècle de fer, ni quelles libertés ou quelles

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obligations les attendent. Mais ce qui est sûr, c'est que, né cinquante ans plus tard, Renan aurait eu toutes les chances du monde, en 1914, d'être mobilisable, et au lieu de méditer un nouveau livre sur la grève de Perros-Guirec, il eût été un jeune territorial astreint à rejoindre son dépôt dès les premiers jours de la mobilisation.

« Qu'on en prenne son parti », comme disait l'ironie, si mal appliquée, de Victor Hugo. U a fallu que l'intellectuel lui-même en revînt au métier des armes pour qu'il y eût encore une France et une pensée française. Tel est le 1 progrès que le principe des nationalités et une ' grande Allemagne auront valu à notre temps.

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