DISCOURS DE ROUSSELIN
d'autre titre que la violence de leurs opinions. Il était dans les attributions de Rousselin d'accomplir cette tâche à Troyes.
Le 25 novembre, il se rendit dans la salle des séances du conseil général de l'Aube, qui depuis deux mois était ornée des bustes en plâtre de Brutus, de Rousseau, de Voltaire, de Franklin, de Lepelletier et de Marat (1). Quoique les administrateurs, notamment en cette circonstance, eussent souvent adhéré aux opinions dominantes, Rousselin leur adressa de violents reproches, qui, à nos yeux, font leur éloge. « Je ne sais, dit-il avec une sorte de dédain, si Ton doit attribuer à la nature ou au climat la marche lente et tardive du département de l'Aube; toujours est-il vrai et universellement constaté que ce pays n'a encore rien enfanté de grand ni de républicain... Il n'est point Brissotin, disent les Champenois... Mais j'affirme qu'il y eiiste bien peu de révolutionnaires, et que peut-être longtemps encore on y chercherait un Maratiste... Le sommeil de l'administration de l'Aube a toujours été une profonde léthargie; le modérantisme, la stagnation ont été tellement leurs habitudes, qu'elle les a regardées comme des éléments administratifs. » Le procureur-général-syndic Gobin s'excusait, en disant que ses collègues et lui avaient toujours suivi la loi. « Ce langage, continua Rousselin, est celui de la poltronnerie, et celui qui doit être l'âme du département qu'il préside, doit être toujours, non pas au pas craintif de la loi, mais
(1) Dél. dép. du 20 septembre. Ils furent payés 1*20 liv. au sculpteur Vécho.
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à celui de la Révolution... Le règne de la modération est fini; celui de la rigueur est enfin arrivé. » Et pour le faire triompher, le commissaire national veut des fonctionnaires sans-culottes indemnisés ; il décide qu'il n'y aura plus de président gratuit, et qu'ainsi les volontés du peuple ne risqueront plus d'être compromises par « des riches vendus, et qui voudraient vendre ses droits (1). »
Ce qui excite surtout la colère de Rousselin, c'est la modération. Il traite les modérés « d'animaux fangeux, semblables aux hiboux, qui ne peuvent voir la lumière. » En revanche, il qualifie la dénonciation de vertu franche et lovale. « Cette vertu, jusqu'alors ignorée, mais ennoblie par Marat, dit-il, est inconnue dans les provinces; rien ne se dit en face; tout se chuchotte; le fonctionnaire, tremblant devant ses créatures, ne pense qu'à se préparer des voix pour les réélections; il câline, il est toujours dans une attitude humiliante ; jamais il ne porte fièrement sa tête comme l'homme du peuple; il est toujours en état de génuflexion; il prend toujours la main dans le forum à ses créatures... » Et Rousselin reproche à certains d'entre eux de porter le pantalon, la carmagnole et les cheveux gras. « Le bon républicain, dit-il, peut aussi bien avoir une queue que le mauvais n'en avoir pas. Robespierre et Marat ne changèrent pas leur costume pour plaire au peuple (2). » Il est
(1) Discours d'Alexandre Romselirif commissaire civil national dans le département de l'Aube, au moment du renouvellement du Département, séant à Troyes. A Troyes, chez Sainton, in-8° de 11 p.
(2) Rapport de Rousselin, p. 22 et 23. Les mots en italique sont imprimés ainsi dans le texte.
probable que Rousselin, qui appartenait à la même école, avait agi de même, et qu'en faisant leur apologie, il faisait en même temps la sienne.
Après avoir dénoncé dans un discours déclamatoire et emporté, qu'il développa plus tard dans un rapport au comité de salut public, les griefs du parti révolutionnaire contre les administrateurs du département, il destitua Gobin des fonctions de procureur-syndic, Pavée et Prongey de celles de membres du directoire. Le tort de Pavée était à ses yeux d'être né « près de cette caste infâme qui a fait le malheur de la terre. » Pavée et Prongey continuèrent cependant à faire partie du conseil général du département. Les autres membres du directoire, Mouchette, Guerrapain, Tripier et Gonthier furent expulsés de l'administration. Deux d'entre eux, Gonthier et Mouchette furent mis en arrestation comme contre-révolutionnaires. « Les autres, dit sévèrement Rousselin, tâcheront, par un patriotisme plus attentif et plus énergique, de réparer le mal qu'ils ont fait en ne faisant pas tout le bien dont ils étaient capables (1). » Il s'agissait de Raverat et de Truelle-Rambourgt: Le premier avait donné des gages à la Révolution, en abjurant publiquement sa foi religieuse ; le second était un homme sans convictions fermes, que le désir de la popularité entraînait à se faire le complice d'hommes dont il ne pouvait estimer ni le caractère, ni les doctrines.
Lalobe avait prévenu sa destitution, en faisant accepter sa démission quelque temps auparavant
(1) Discours de Rousselin, Dél. du 5 frimaire,
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parle représentant Garnier ; il la motiva sur la faiblesse de sa vue. « Si vos motifs n'étaient pas aussi décisifs, lui dit le représentant, je n'aurais pu vous envisager en ce moment que comme un administrateur pusillanime qui tremble à son poste, ou comme un malveillant qui redoute les justes effets de la vengeance nationale, et dans ce cas la loi vous frappait de l'incarcération (1). » Aiûsi se retirait des affaires publiques un homme qui avait eu une grande popularité en 1791 , qui l'avait conservée au commencement de la République, et qui comme Perrin, commeTruelle-Chambouzon, comme Brocard, était victime de l'exagération des principes politiques qu'il avait soutenus (2).
Lorsque, sous le prétexte de l'épurer, Rousselin eût expulsé de l'administration les membres les plus sages et les plus modérés, il les remplaça par des hommes dont le seul titre était de se dire sans-culottes et d'aflScher les opinions les plus extrêmes. La plupart des fonctionnaires révoqués avaient été désignés à la Société populaire, au mois d'octobre, par les comités de surveillance ; les membres les plus ardents du comité révolutionnaire indiquèrent à Rousselin ceux qui devaient les remplacer. Les administrateurs, nommés par lui, ne se distinguaient, ni par les aptitudes administratives, ni par la science, ou l'expérience. Selon le
(1) Séance du 22 brumaire. Ârch. de l'Aube, L. 13.
(2) Lalobe mourut en 1824, et son enterrement donna lieu à des manifestations causées par le refus du clergé de procéder à ses funérailles , par suite de ses croyances jansénistes. Il a publié, sous TEmpire, une pastorale en 5 actes, en vers mêlés de cbants, intitulée : Le Berger philosophe, ou le retour d'un père au sein de sa famille, Paris, 1812.