CHAPITRE XY
Des Maures. — Étymologie du nom de Maures; — physionomie et caractère des Maures; — leur taille; — leur industrie; — leur haine pour les Chrétiens ; — renégats chrétiens; — renégats juifs; — manière de vivre des Tunisiens; — ivrognerie; — usage de l’opium; — Turks de Tunis; — écriture des Maures.
On désigne par le nom de Maures, ou de Mores , non-seulement les indigènes delà Régence de Tunis, mais encore tous ceux de la côte de Barbarie. Ce nom dérive de celui de Mauri , sous lequel on comprenait toutes les nations occidentales de l’Afrique septentrionale.
S’il fallait s’en rapporter à l’opinion la plus généralement accréditée chez les écrivains qui se sont occupés de la recherche étymologique de ce nom, il serait dérivé lui-même du grec Maupoç, qui signifie sombre, basané , quia la peau brune , à cause, disent ces étymologistes, de la couleur du teint des peuples qui ont été ainsi appelés; et on donne, par
la même raison , la même étymologie au nom de Mauritania , attribué au pays qu’ils habitent.
Cependant cette étymologie ne ferait remonter que jusqu’aux Grecs l’origine de ce nom, et on doit d’ailleurs avouer que la plupart des Maures tunisiens qui habitent les villes sont à peu près blancs comme les Européens ; ceux qui habitent la campagne, et particulièrement les cultivateurs , ont le teint plus brun , et sont presque basanés; mais ils ne le sont pas plus que beaucoup de laboureurs de nos provinces méridionales, et beaucoup moins peut-être que la plupart des gens du peuple parmi les espagnols.
Ne paraîtrait-il pas plus probable que le nom donné aux Maures remonte plus haut que les Grecs, et qu’il peut rapporter son origine à l’époque plus ancienne, où les Phéniciens explorèrent les premiers les côtes septentrionales de l’Afrique, et où les Carthaginois y établirent leur puissant empire.
Or, en langue phénicienne, et sans doute aussi en dialecte punique , Mouê rym, ou Mouêryn , est le nom attribué aux Occidentaux , aux nations les plus reculées , les plus éloignées de F Orient (1); quelle dénomination peut mieux convenir aux peuples qui habitent les parties occidentales des côtes septentrionales de l’Afrique , et quelles autres expressions ont pu mieux adopter les navigateurs phéniciens pour les désigner, lorsqu’ils en firent la découverte dans leurs excursions maritimes?
Au reste, la Mauritanie et les côtes barbaresques, en général, portent en langue arabe le nom de êl-Moghreb , c’est-à-dire l’Occident (2), et le peuple qui les habite est dit Moghreby ( Occidental ).
(1) Ultima ad Herculeas Maurorum terra Columnas , Jmperat Occidui fluctibus Oceani.
Littoribus mauris duplex simul incubât Atlas ; Basque ultrà metas longius ire vêtant ,
Hinc mare fine carens, nulli navigabile , et illinc Æquora arenarum , torrida , fœta feris.
Sistere limitibus sic te natura , viator,
HisjubeÛ , atque tibiclaudit utrimque viam.
Cl. Rütiliüs.
(2) C’est de la racine arabe gharb, dont est formé le mot Moghreb, qu’est dérivé le nom d ' Âlgarves, donné à la province la plus occidentale du Portugal, dont les Arabes Maures ont été longtemps les maîtres. (J. J. M. )
L’UNIVERS
La taille moyenne est la plus commune parmi les Maures, pour les hommes; cependant on yen rencontre un assez grand nombre qui sont d’une haute stature , tandis que la taille inférieure à la moyenne est très rare. Ils ont généralement le maintien sérieux, leur physionomie est mâle ; et si, malgré ses variétés, je ne la trouvai pas aussi agréable et aussi belle que celle des Européens, il faut peut-être en attribuer la cause au turban qui l’écrase, et à la longue barbe qui la couvre et la déforme.
La religion musulmane et le dogme de la prédestination les tiennent dans la superstition la plus déraisonnable, et dans la plus profonde ignorance; ils leur doivent néanmoins cette admirable résignation qui les accompagne toujours dans les plus grandes épreuves de l’adversité. Cette superstition et cette ignorance ne sont cependant pas générales ; car on rencontre de loin en loin quelques Maures intelligents, qui se sont dépouillés des vieilles routines et des préjugés populaires , et dont la croyance est moins vive pour leurs maximes superstitieuses; ils doivent ce progrès surtout aux communications qu’ils peuvent avoir, soit avec les peuples d’Europe, soit avec les esclaves de ces dernières contrées qui sont à leur service.
Le Tunisien en général ne manque pas d’aptitude pour différentes branches d’industrie, et on trouve dans la ville de nombreux ateliers où ils fabriquent des toiles, des gazes, des soieries et surtout beaucoup de bonneterie.
Les affaires d’intérêt sont les seules qui les rendent susceptibles d’émotion : aussi se fâchent-ils ét crient-ils autant pour une lésion de la valeur d’un sou, que les gens les plus intéressés pourraient le faire parmi nous pour une somme beaucoup plus forte et pour la perte d’une fortune entière.
Ils croient fermement que leur religion les rend supérieurs à tous les autres hommes, et ils n’estiment par conséquent les Chrétiens qu’à une bien faible valeur, quoique cependant ils les mettent bien au-dessus des Juifs.
La haine qu’ils vouent aux premiers paraît, selon toute probabilité , être le
résultat du souvenir de ces guerres in jus* tes qui, sous de vains prétextes, et notamment sous celui d’un zèle mal en-' tendu , leur furent faites autrefois par les Croisés, qui s’acharnèrent si longtemps à vouloir délivrer la Terre-Sainte des maîtres que la victoire lui avait donnés, et d’en expulser ses pacifiques habitants, ainsi que tous ceux qui , n’adorant pas le Christ, suivaient innocemment la religion de leurs pères.
Que le lecteur veuille bien se rappeler les horreurs , les meurtres , et les exactions, que les Croisés commirent à cette époque de fanatisme , tant en Asie qu’en Afrique; qu’il se retrace le souvenir des flots de sang qu’ils firent couler, au nom et sous la bannière d’un Dieu qui est venu apporter la paix aux hommes ,
( pax hominibus bonæ voluntatis ) , et il concevra facilement comment, d’une génération à l’autre, s’est propagée et perpétuée une haine nationale , dont la cause paraît juste et naturelle à ces peuples , quoique oubliée peut-être du vulgaire, chez lequel l’instinct de l’habitude a remplacé le souvenir : ainsi la* postérité paye souvent les fautes de ses ancêtres , et la peine du talion tombe , après bien des "générations , sur les têtes innocentes des descendants des coupables.
Il y a cependant quelques occasions; où la haine et le mépris pour un Chrétien semblent disparaître totalement; mais ces circonstances ne naissent que de l’égoïsme, et lorsqu’un besoin pressant tourmentant le Maure le force de recourir au Chrétien. Il s’établit alors une égalité parfaite entre lui et le Chrétien : celui-ci même jouit quelquefois de la prééminence ; mais dès que le besoin, ce puissant moteur, vient à cesser, dès que l’urgence qui réclamait un concours est satisfaite , il est plus fréquent de voir le Maure revenir à sa fierté et au dédain, habituel , que de voir succéder sa gratitude à sa détresse et au service reçu.
Je ne puis nier cependant que j’ai rencontré à Tunis plusieurs Maures dont le cœur m’a semblé accessible à quelques sentiments de reconnaissance ; ces Maures, qui avaient été eselavesà Malte, et: qui avaient été mis en liberté par Bonaparte , lorsqu’il fit la conquête de cette' île , n’avaient pas oublié ce bienfait div
TUJNIS.
général français : tous me demandaient avec empressement de ses nouvelles, en priant AUah de le combler des faveurs célestes, et de lui accorder tout le bonheur qu’il pourrait désirer.
Au reste, il est facile de témoigner verbalement sa reconnaissance, et je n’ai jamais eu occasion de vérifier par des faits l’influence de ces souvenirs en ma faveur. J’ajouterai même qu’un de ces Maures me demandait l’aumône en langue franque, et formulait sa supplique en ces termes, bien étranges dans la bouche d’un musulman. « Donar mi « meschino la carità d'una carrouba, « per l'amor délia santissima Trinità « e dello gran Bonaparte. »
La classe des Maures admet dans ses rangs un assez grand nombre de Renégats , dont les descendants sont estimés Maures pur sang , aussi bien que si leurs ancêtres avaient fait partie des premiers Musulmans conquérants de l’Afrique.
La prééminence dont jouissent les Musulmans dans presque toutes les occasions sur les sectateurs d’une autre religion , le désir d’améliorer son sort, <et l’espoir d’amasser quelque fortune, en obtenantla protection du gouvernement, et en parvenant à quelque poste éminent et lucratif, soit civil, soit militaire, mais surtout, peut-être, la liberté d’avoir légitimement et légalement plusieurs femmes ou concubines, ainsi que le droit de les répudier à sa volonté ; tels sont généralement les motifs qui paraissent déterminer les Européens à renier leur religion , pour embrasser la croyance musulmane.
11 est vrai que le nombre des Renégats dépend en grande partie encore de l’arrivée plus ou moins nombreuse des aventuriers que la navigation jette sur les côtes barbaresques , et qui y sont poussés par des motifs divers.
En effet, cette abjuration est aussi quelquefois la suite du désespoir, après des malheurs irréparables ; mais le plus souvent c’est un moyen de se soustraire à quelque fâcheuse poursuite, en cas de démêlés trop compromettants avec la justice européenne; aussi la caste’ des Renégats se recrute-t-elle, en grande partie, de meurtriers, de faussaires, de banqueroutiers , condamnés par les tribunaux de leurs pays respectifs , et dont l’unique
ressource est la fuite à Tunis et l’abjuration.
Il n’est pas absolument rare de voir des Juifs, de l’un et de l’autre sexe, embrasser la religion de l’islamisme; mais ce qu’il y a de singulier, c’est que les renégats ae cette nation sont beaucoup moins considérés que les renégats chrétiens, à tel point que lorsqu’un renégat juif vient à mourir, il n’est pas inhumé dans le cimetièredes musulmans, et il lui est désigné une place particulière et isolée, tandis que les cadavres des renégats chrétiens se mêlent sans aucune difficulté à ceux des Maures musulmans de race et d’origine.
La manière de vivre des Tunisiens est assez simple, et n’admet guère aucun excès de prodigalité ; on trouve la plupart du temps sur leur table un grand plat de kouskousou , avec quelques herbages ou quelques légumes, auxquels ils ajoutent ordinairement de la viande de bœuf ou de mouton.
Le kouskousou est une espèce de semoule, pétrie avec une très-petite quantité d’eau; on fait sécher ensuite cette pâte pour la diviser en très-petits segments , et alors on procède à l’assaisonnement, dans lequel ils n’éparnent ni l’oignon , ni le poivre , ni le eurre. Les gourmets se plaisent à mêler à ce mets ainsi apprêté toutes sortes d’épices et de parfums , qui en rehaussent encore le goût.
Ils aiment beaucoup les fruits , et ils ne manquent pas d’en couvrir abondamment leur table pendant la saison qui les produit. Ils sont moins partisans du café que les autres peuples orientaux ; mais, en revanche, ils sont tous adonnés au vin et à l’eau-de-vie ; et malgré la défense formelle dont la loi musulmane frappe ces liqueurs , un grand nombre d’entre eux a de la peine à se persuader qu’il y ait péché à en boire. Au surplus, voilà comment ils raisonnent pour tranquilliser leur conscience : « Ce n’est pas, « disent-ils, ce qui entre dans la bouche « qui fait du mal à autrui , mais ce qui « en sort : donc, le péché peut être dans « le second cas , mais non pas dans le « premier. »
Quoi qu’il en soit de leur raisonnement, ils conviennent de la nécessité de boire avec modération , pour ne pas scanda liser
L’UNIVERS
le prochain, et croient, en ne s’enivrant pas , avoir pleinement satisfait à la loi d’interdiction , qui ne spécifie ni l’eaude-vie ni le vin, et ne prohibe que les liqueurs enivrantes.
Ceux qui se sont livrés à l’ivrognerie se corrigent quelquefois de ce vice ; mais le plus souvent, en renonçant à un excès, ils retombent dans un autre, qui consiste dans l’usage ou plutôt l’abus de l’opium (■ âfyoun ).
Les opiophages ^(que le lecteur me permette de créer ce mot) sont assez répandus dans la Régence, et surtout à Tunis ; l’excès auquel ils parviennent progressivement, dans l’abus de cette substance délétère, est réellement effrayant, et j’en ai connu qui en consommaient depuis un quart d’once jusqu’à une demi-once par jour.
Us soutiennent assez généralement que les sensations agréables que ce narcotique enivrant leur procure sont de beaucoup supérieures à celles qu’occasionne l’ivresse du vin et des autres liqueurs spiritueuses ; mais ils sont trop peu instruits pour comprendre que l’opium altère bien plus vite et plus puissamment leur constitution que le vin et même l’eau-de-vie : il en est de cette jouissance factice comme de tant d’autres ; on n’aperçoit que le plaisir du moment, sans s’inquiéter sur l’avenir.
D’après les recherches que j’ai faites sur la quantité approximative d’opium que l’on consomme annuellement à Tunis , je regarde comme très- probable que cette consommation peut monter à près de vingt quintaux par an ; mais il serait bien difficile de pouvoir évaluer la quantité que les Bédouins et les autres habitants des provinces de la Régence absorbent journellement.
Les Tunisiens sont singulièrement portés aux plaisirs de l’amour, et s’y livrent généralement avec ardeur; mais, soit qu’ils abusent habituellement avec trop d’excès des jouissances voluptueuses, soit qu’ils commencent à s’y adonner dès un âge trop tendre , il en résulte que beaucoup d’entre eux se plaignent de bonne heure d’un épuisement et d’une impuissance plus ou moins complets : aussi c’est particulièrement dans ce cas qu’ils aiment à consulter les médecins européens, dans la persuasion
que leur science médicale doit être , plus que celle de tout autre médecin et surtout de leurs docteurs ignorants, capable de leur indiquer des moyens efficaces pour rétablir leur vigueur primitive; toutefois, comme la plupart des médecins qu’ils consultent, charlatans ou autres , ne cherchent à remédier à cette débilitation fatale que par des médicaments échauffants et des aphrodisiaques actifs, ils ne produisent sur des organes usés, au lieu d’une cure réelle, qu’un effet momentané; et même cette lutte avec la nature épuisée n’est pas sans danger pour la santé et pour la vie du patient qui s’estsoumis àleur expérience.
Un vice honteux, dont ma plume se refuse à écrire le nom , paroxisme de la débauche la plus effrénée, et qui outrage à la fois la nature et les lois morales , est malheureusement trop répandu parmi les Maures, ainsi que parmi une grande partie des peuples de l’Orient.
On doit peut-être chercher la cause d’une pareille dépravation, qui pervertit et dégrade l’instinct naturel du sexe masculin , dans le mépris qu’inspire aux Maures et aux autres peuples orientaux la faiblesse d’un sexe qui , leur accordant ses faveurs sans leur opposer assez de résistance, doit nécessairement, par'cette soumission passive à leurs moindres velléités, loin d’exciter et d’aiguillonner leurs désirs , leur inspifer bientôt la satiété et le dégoût.
A cette première cause sont probablement venues s’en joindre d’autres, soit une inconstance maladive des fantaisies voluptueuses, soit une bizarrerie insatiable qui pousse l’homme oisif à chercher des jouissances moins communes et plus étranges , soit enfin un raffinement illimité de volupté plus facile à caractériser qu’à comprendre et à expliquer.
Je pense cependant qu’on aurait tort de croire , comme le prétendent quelques-uns de ceux qui habitent ce pays depuis longtemps , que ce vice a ici une extension générale , tellement que , s’il fallait ajouter foi à leurs assertions, on pourrait pronostiquer la fortune dont un homme peut courir la chance , en la préjugeant d’après le plus ou moins de beauté dont il pourrait être pourvu; au reste , j’avouerai que cette assertion ne
TUNIS
semblera pas être destituée de toute probabilité , si on considère que ce qui est, à mon avis, au moins douteux en Barbarie , ne l’était pas en Égypte , lorsque les Mamelouks en étaient les maîtres.
Mais si, en quelques points des mœurs, des coutumes, et des habitudes delà vie intérieure, les Tunisiens m’ont paru avoir avec les populations que j’avais déjà observées en Égypte ces rapports généraux qui semblent ne faire qu’un seul peuple de tous les peuples de l’Orient, le caractère particulier des habitants de la Régence et l’aspect de Tunis en général m’ont offert des différences bien marquées entre ceux qui foulent le sol punique et ceux qui occupent maintenant l’ancien domaine des Pharaons.
Tunis, Tripoli, Alger et Maroc forment comme un peuple à part parmi les tribus nombreuses d’Arabes que l’islamisme a répandues d’Orient en Occident sur les vastes contrées de l’Asie méridionale et de l’Afrique septentrionale. Les diverses populations barbaresques sont, avec quelques nuances, des populations sœurs; qui a vu l’une d’elles a vu les autres :
. faciès non omnibus una,
Nec diversa tamen, qualis decet esse sororum.
La nuance qui paraît donner à la population tunisienne une teinte morale particulière, c’est l’esprit mercantile, qu’on pourrait croire lui avoir été légué par héritage , de génération en génération, depuis les anciens Carthaginois, héritiers eux-mêmes, sous ce rapport, des Phéniciens leurs ancêtres, auxquels les Hébreux avaient donné le nom caractéristique de Cananéens, attestant la propension que les peuples de la Phénicie avaient pour le commerce (1).
L’antique reine du commerce méditerranéen, Carthage, dont les ruines sont si rapprochées de la nouvelle capitale de X Afrique proprement dite, semble en effet présider encore du fond de ses débris à l’esprit dont sont animés les peuples qui ont remplacé ses anciens sujets, si Industrieux, si adonnés aux
(i) Canaan, en hébreu, signifie marchand, négociant, adonné au commerce ,
opérations commerciales : on pourra dire véritablement que les Carthaginois des siècles passés se retrouvent encore dans les Tunisiens de nos jours.
Mais s’il est permis de supposer que la portion de la population tunisienne qui peut réclamer sa descendance des anciens colons puniques, en ait conservé cette tendance commerciale, il est vrai de dire qu’elle a été fortifiée et généralisée dans ce pays par les populations juives qui se sont empressées d’y accourir, attirées soit par cette conformité des mœurs maures avec les leurs, soit par la situation éminemment favorable que leur offre Tunis pour leurs opérations commerciales , comme point intermédiaire entre i’Orient et l’Occident, entre l’ Afrique et le littoral de l’Europe méridionale.
Au reste, que les Maures aient donné aux juifs tunisiens ou qu’ils en aient reçu cet instinct commercial qui forme le caractère distinctif des peuples de la Régence, il n’en est pas moins vrai de remarquer que la ville de Tunis tout entière semble n’être qu’un vaste bazar, ou plutôt , si j’ose le dire , une immense juiverie.
On pourrait dire que le génie du négoce plane non-seulement sur Tunis, mais encore sur toutes les cités de la Régence; la capitale surtout semble n’être qu’une aggrégation d’hommes d'affaires; les places publiques, les rues, les cafés fourmillent de Maures et de Juifs, et même d’Européens empressés sillonnant la foule stationnaire, coudoyant ceux qui marchent, agents de change ambulants , courtiers , entremetteurs , flairant les opérations commerciales, s’informant du cours des espèces et des marchandises, des arrivées, des départs des navires, suivant à la piste des opérations commencées ou en proposant de nouvelles ; ils ne s’abordent qu’en parlant d 'agio , de banco, de doit et avoir Tunis entière est pour l’Afriqire ce que sont pour l’Europe les Bourses de Marseille , d’Amsterdam , de Londres et de Paris, mais avec une teinte plus prononcée de brocantage juif, de mesquin regrat et de tripotage illégitime.
Ces instincts commerciaux ont sans contredit concouru à adoucir la rudesse primitive de la population tunisienne ,
L’UNIVERS
et en font, pour ainsi dire, l’avantgarde de ia civilisation parmi les peuplades barbaresques; mais, en revanche, on peut reprocher à cet esprit mercantile d’avoir imprimé au caractère des habitants de la Régence une tendance vers la cupidité qu’on ne peut assez déplorer : l’avarice naturelle aux races arabes et juives se complique ici de rapacité, d’avidité, et de lésinerie.
Aussi , les exigences fiscales du gouvernement tunisien , en forçant les contribuables maures et les juifs à desserrer de temps en temps les cordons de leur bourse, ne réussissent qu’à leur faire dissimuler autant que possible leur richesse par les moyens les plus sordides : la thésaurisation secrète est la manie générale, et la fortune réelle d’un Tunisien est aussi inconnue au pouvoir lui-même qu’aux particuliers : il est admis parmi eux que les impôts , et même les dettes privées, ne doivent se payer qu’à la dernière extrémité , et comme forcé et contraint : les ruses les plus ingénieuses, les moyens de résistance les plus inconcevables sont inventés par la ladrerie des débiteurs; à toute demande d’argent le Tunisien répond invariablement « qu’il est trop « pauvre pour payer, qu’il est cntière- « ment ruiné, et qu’il ne possède abso- « Iumentrien. » Une bastonnadebien administrée est la seule réplique qui puisse triompher de ces allégations : les Tunisiens payent alors; mais quand on leur demande s’il n’aurait pas mieux valu payer avant cet acerbe argument : « A « Dieu ne plaise , répondent-ils , que je « paye jamais avant d’avoir été préala- « blement bâtonné. »
Les moeurs des familles turques établies à Tunis sont en général meilleures que celles des familles mauresques : les Turks sont communément capables de bons senti ments et d’actions estimables ; cependant on doit avouer que leur bon naturel s’est détérioré par leur contact habituel avec les Maures, et surtout avec les Renégats, classe d’hommes aussi dangereux à fréquenter que méprisables; mais cette contagion n’est pas tellement répandue qu’on ne trouve encore à Tunis plusieurs Turks qui s’y font remarquer par l’élévation de leurs
sentiments, la droiture dans leur conduite et la sûreté dans leur commerce.
Les Maures reprochent aux Turks de n’avoir qu’un esprit pesant, borné, et dépourvu d’instruction; mais les qualités plus brillantes dont se vantent les Maures ne sont employées par eux qu’à nuire par leurs fourberies et à imaginer des ruses ourdies avec tant d’adresse et une telle apparence de bonne foi , qu’il est bien difficile de s’en défendre.
Au reste l’avarice et la cupidité régnent à peu près au même degré chez les Turks et les Maures. J’ai vu un riche marchand Turk venir trois fois dans une journée chez un négociant italien, pour solliciter de lui le dégrèvement de quelques sequins sur un nolisement de plus de mille piastres, et en voyant ses vives instances et l’excès de son désespoir lorsqu’il dut renoncer à rien obtenir, j’aurais dû croire qu’au lieu de cette modique somme il s’agissait pour lui de toute sa fortune.
D’après ce naturel cupide, on peut bien s’imaginer que les Turks, ainsi que les Maures, ne sont pas moins désireux de recevoir des présents : leur caractère à cet égard sera suffisamment indiqué par le proverbe populaire suivant , qu’ils se plaisent à répéter : « Vinaigre donné « est plus doux que miel acheté. » Aussi, il faut se garder de leur rien promettre, à moins qu’on ne soit en état de dégager sur-le-champ sa promesse , si l’on ne veut s’exposer à être tourmenté par les sollicitations les plus importunes.
Ne s’occupant qu’à jouir du présent, les Maures préfèrent toujours des avantages actuels, quelque modiques qu'ils soient, à desavantages plus considérables, mais dépendant encore de l’avenir.
Le refus ou même le délai d’un service qu’ils vous réclament, et que les circonstances ne vous permettent pas de leur rendre à l’instant même , efface en eux le souvenir de tous les bons offices qu’ils ont reçus de vous, et vous en fait aussitôt des ennemis irréconciliables.
Les présents trop fréquents et à époque fixe sont bientôt regardés par ces peuples comme des redevances exigibles, et les seules puissances qui aient su se soustraire à ces prétentions intéressées sont l’Angleterre et la France , dont
TUJSIS.
le Bey ne reçoit de présents que dans des occasions rares et importantes, et seulement lorsque ce complément de l’étiquette habituelle. est réellement indispensable; mais malgré les tentatives souvent répétées des souverains de la Régence , ces deux États se sont bien gardés de laisser convertir en règle leurs libéralités accidentelles, que, bien différents des autres princes de l’Orient, les Barbaresques demandent avec hardiesse, au lieu d’attendre qu’on les leur offre.
Une des principales différences qui existent entre les Tunisiens et les autres peuplades arabes de l’Orient, est celle qui a rapport à leur écriture.
Comme la conquête des Arabes a porté leur langue sur les côtes barbaresques, elle y a de même introduit leur écriture, et y a fait disparaître l’usage des caractères puniques, grecs et latins, qui y avaient successivement régné depuis les époques les plus reculées :
cependant cette écriture arabe-occidentale , quoique identique dans son système avec l’orientale, et se traçant également de droite à gauche , c’est-àdire dans un sens inverse de celui de nos écritures européennes , subit pourtant des variations de formes telles, qu’au premier aspect on pourrait croire le caractère arabe mauritanique et celui qui est usité en Syrie , en Égypte , en Arabie, etc., deux caractères entièrement différents.
Il n’en est pourtant pas ainsi ; les lettres de ces deux alphabets sont absolument les mêmes, à cela près de plus de roideur dans leur tracé, qui semble ainsi se rapprocher beaucoup de l’ancienne écriture arabe connue sous le nom de koufîque, de quelques changements dans la position des points diacritiques, de variantes dans la prononciation de quelques-uns , et en général de la calligraphie plus négligente et plus grossière qui se fait remarquer dans les manuscrits moghrebins.
Pour mieux faire comprendre aux lecteurs cette identité et cette dfiference des deux alphabets, j’ai cru devoir joindre ici un spécimen de l’écriture barbaresque , suivi du tableau présentant les valeurs alphabétiques et numériques des lettres qui composent l’écriture des
Maures de Tunis et de toute cette partie de l’Afrique septentrionale.
Cette ligne renferme la formule consacrée par la religion musulmane :
« B-ism Illah ér-rahmanér-rahym. »
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux. »
Cette formule se place généralement en tête des livres, des lettres missives, des actes et écrits de toute espèce , des inscriptions soit glyptiques, soit lapidaires, sur les monnaies , etc., et elle se prononce au commencement, non-seulement de toutes les prières , mais encore de toute entreprise et action importante.
Alphabet Mauresque.