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CHAPITRE XVII

Commerce des Nègres ; — leur affranchissement; — syndic des Nègres; — marché des esclaves ; — Gellâbys , marchands d’esclaves ; — examen minutieux avant l’achat ; — manière dont se font les achats; — courtiers, sensals; — criée à l’encan; — chasses aux Nègres; — caravanes; — traversée du Désert; — relations avec l’Afrique centrale ; • — chasse des autruches.

Le nombre des Nègres est considérable à Tunis ; les maisons et les rues en sont, pour ainsi dire, remplies, et à mon

(i) Je répéterai ici que cette description de la Régence de Tunis a été écrite par le docteur Frank longtemps avant qu’on songeât à la conquête de l’Algérie, et même qu’on pût en prévoir la possibilité. Cependant on voit que dès lors il semblait prophétiser cette expédition si glorieuse pour la France, et qu’il l’appelait de tous ses vœux.

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arrivée dans cette ville je ne pouvais d’abord conjecturer la cause d’où provenait cette surabondance d’individus, que leur couleur me prouvait évidemment ne pas faire partiedesindigènes : cequi motivait mon étonnement, c’est qu’il n’y a le plus souvent qu’une seule caravane, qui en amène à peu près mille ou tout au plus douze cents chaque année ; tandis que je les avais vus beaucoup moins nombreux au Kaire, où cependant chaque année plusieurs caravanes en amènent un bien plus grand nombre des différentes contrées de l’Afrique centrale.

Mais bientôt mes recherches m apprirent que cette multiplicité des Noirs, dont je cherchais la cause, résultait de deux circonstances particulières.

La première, et cette considération est la plus essentielle, consiste en ce que la peste étant beaucoup plus rare en ce pays qu’en Égypte, il y périt par conséquent une moins grande quantité de Nègres , tandis que la peste semble les attaquer de préférence aux Blancs sur les bords du Nil (1).

La seconde provient de la coutume, plus répandue parmi les Tunisiens, d’affranchir de temps en temps quelques-uns de leurs esclaves, qui, une fois libres, sont bien loin d’avoir la moindre envie de retourner dans leur pays natal , où sans doute les attendrait un nouvel esclavage, et préfèrent rester à Tunis, devenue pour eux une seconde patrie : ils se répandent ainsi dans la ville, soit pour y débiter en détails quelques marchandises qu’ils colportent, soit pour s’y procurer du travail.

Le commerce des Nègres n’est pas limité à l’arrivée de la caravane, comme elle l’est au Kaire : on désigne ceux qui sont amenés à Tunis par le nom de khodâmsy ; mais une grande partie des esclaves qui s’y achètent journellement proviennent des reventes.

Le Marché destiné à ce genre de commerce est en effet garni toute l’année de cette marchandise humaine, parce que les particuliers mécontents d’un Nègre ou d’une Négresse se décident assez facilement à les revendre.

(i) Voyez ci-après le chapitre XIX, sur les maladies auxquelles les Nègres sont particulièrement sujets.

Une seconde cause qui alimente journellement le Marché des Nègres, c’est qu’ils ont eux-mêmes le droit de demander d’être revendus, lorsqu’ils croient avoir des motifs pour désirer de courir la chance d’un changement de maître :

toutefois il est vrai de dire que le plus souvent cette demande ne leur vaut qu’une rude bastonnade. Le besoin d’argent est encore un motif qui force quelquefois les propriétaires d’esclaves à cette vente. x

Les Chrétiens et les Juifs ne peuvent acheter des Nègres, cette prérogative n’étant accordée qu’aux Musulmans. Celui qui veut en acheter examine , avant tout, avec le soin le plus minutieux, leurs qualités et leurs défauts physiques; cet examen se fait avec la même exactitude et les mêmes détails que pour l’achat d’un cheval ou de tout autre animal domestique.

On fait marcher, courir, sauter, se courber, se plier, se tordre en divers sens l’esclave, mâle ou femelle, qu’on examine. On palpe ses chairs; on fait jouer ses articulations , craquer ses jointures, on explore minutieusement les parties les plus secrètes de son corps; enfin, ce qu’on aura peine à croire, on voit les dames , même de la plus haute classe, déguster sur leur langue la sueur de la jeune esclave qu’elles veulent acheter, persuadées qu’elles reconnaîtront dans l’appréciation de cette saveur les bonnes ou mauvaises qualités de leur acquisition future.

Après cet examen si scrupuleux, et accompagné de recherches si étranges, l’acheteur fait d’abord une offre préliminaire approximative, suivant le taux du prix ordinaire. Un courtier ( déliai ou sensâl ) prend alors l’esclave en vente par la main, et le promène dans le Marché, proclamant à diverses reprises et à haute voix l’offre qui en a été faite, reçoit les enchères comme dans une vente à î’encan , et finit enfin par l’adjuger au plus offrant des enchérisseurs , ou bien le ramène à son maître , pour le représenter un autre jour aux enchères , si l’offre qui avait été faite par le premier est au-dessous de la valeur que le vendeur y attache.

Si, aucun enchérisseur n’ayant dépassé le prix offert par l’acheteur, celui-ci et

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le vendeur n’ont pu se mettre d’accord, le déliai se place entre eux et prend chacun d’eux par la main et prie l’acheteur d’augmenter son prix, comme le vendeur de diminuer le sien : celui-ci ne répond jamais que yftah-Allah, c’est-à-dire Dieu m’ en préserve , aux instances du déliai , auquel l’acheteur joint les siennes : ce trio de propositions et de refus se fait avec de tels cris et de telles contorsions dans les gestes que le spectateur croirait assister à une rixe- violente , et non à la discussion pacifique d’une convention d’achat et de vente ; enfin le débat semble se terminer par la léssitude des parties contractantes; et soit que l’acheteur ait ajouté quelque chose à son prix, soit que le vendeur ait fait quelque concession , le marché se conclut par la formule bism-illah ( au nom de Dieu ) que le courtier semble arracher de force au vendeur.

L’achat est ordinairement conditionnel, c’est-à-dire qu’on paye la somme convenue seulement après trois jours ; mais le marché devient virtuellement nul dans le cas où l’on découvre quelque défaut essentiel.

La vente une fois consommée et ratifiée par le vendeur et l’acheteur, il y a, sur le Marché même, des écrivains (, kâ tebs ) qui délivrent un contrat d’achat C heddjéh ), pour éviter toute espèce de litige entre les deux parties.

On expose aussi à ce Marché un nombre assez considérable de Négresses destinées à être expédiées au Levant, et on assure que les spéculateurs font un gain considérable à ce négoce.

Les prix des Nègres et des Négresses varient beaucoup, suivant leur âge et la valeur intrinsèque que leur donnent leurs qualités particulières; une des plus belles Négresses, dans tout l’éclat de la jeunesse, peut ordinairement coûter 600 piastres (1); les jeunes filles sont d’un prix plus bas , et leur valeur est susceptible d’être plus ou moins élevée, suivant qu’elles approchent plus ou moins de l’âge de puberté. Les jeunes garçons, ainsi que les hommes faits, sont beaucoup moins chers, parce qu’ils sont moins recherchés.

(i) V oyez ci-après la Notice sur les monnaies de Tunis.

La plupart des Nègres qui se vendent à Tunis sont du royaume de Bournou , de Hawnia et du Fezzân : j’en ai vu quelques-uns de Houfféh , qui sont surtout reconnaissables à la manière dont ils ont coutume de se faire aiguiser les dents incisives de la mâchoire supérieure, dans la persuasion que c’est un ornement. Une autre race de Nègres a les lèvres supérieure et inférieure entourées de cicatrices en forme de petits boutons ronds.

Les habitants de Tunis ont l’habitude de juger de la bonté du caractère d’un Nègre ou d’une Négresse , d’après différents indices : le jugement est favorable lorsque l’esclave a un bel œil, bien ouvert et bien clair, avec l’albumine bien nette et bien blanche , les gencives et la langue vermeilles, sans aucune tache brune ou noirâtre, la paume des mains et la plante des pieds de couleur de chair, les ongles beaux et réguliers : ils prétendent que les Nègres qui ont le blanc de l’œil d’une couleur brunâtre ou rougeâtre, et sillonné de ramifications de petites veines apparentes , les gencives et la langue tachées de noir ou debrun, sont infailliblement d’un mauvais caractère et d’un naturel absolument incorrigible.

Je n’ai pas été à portée d’acquérir l'expérience nécessaire pour confirmer ou réfuter cette assertion; mais je puis assurer que j’ai rencontré plusieurs Nègres et plusieurs Négresses portant tous les mauvais signes indiqués, et qui cependant n’avaient aucune des mauvaises qualités dont on prétendait que ces signes étaient les symptômes; j’en ai vu d’autres qui étaient du caractère le plus pervers, quoiqu’ils réunissent tous les signes qui pouvaient motiver à leur égard une présomption favorable.

Beaucoup d’habitants de Tunis, et même quelques Nègres, m’avaient assuré qu’on rencontrait quelquefois, parmi les esclaves exposés en vente au Marché, des Noirs d’une caste vraiment anthropophage , et qu’on les reconnaissait à ce qu’ils avaient une petite queue, ou une prolongation de l’os du coccyx ; ils m’assuraient que les Gellâbys, lorsqu’ils s’en apercevaient, en faisaient faire l’extirpation, et que par cette raison il était essentiel d’examiner soigneusement si l’on ne découvrait aucune cicatrice à l’en-

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droit auquel cette excision devait avoir eu lieu.

Ce fait m’avait aussi été assuré précédemment en Égypte, et je me suis donné beaucoup de peine, tant au Kaire qu’à Tunis, pour en acquérir la certitude oculaire ; je dois néanmoins avouer que nonseulement je n'ai pu l’obtenir personnellement , mais encore que je n’ai pu recueillir de tous ceux que j’ai consultés à cet effet, que des réponses insuffisantes. Parmi les personnes considérables et dignes de foi que j'ai questionnées pour apprendre d’elles si elles avaient vu de leurs propres yeux des Nègres de cette espèce, il ne s’en est trouvé aucune qui pût répondre affirmativement à ma demande.

Les Nègres que l’on amène du royaume de Dâr-Four sont d’un beau noir, et ont généralement au plus haut degré les traits qui caractérisent la race nègre : le nez large et écrasé, les lèvres grosses, renversées, et en totalité une physionomie qui déplaît sensiblement aux Européens; leurs qualités morales m’ontparu être dans un parfait rapport avec leur physionomie.

Quant aux Nègres originaires du Fez zân , ils sont moins noirs , et se distinguent surtout par leur docilité et leur intelligence ; ils sont fréquemment marqués à la ligure par des cicatrices nombreuses et assez régulières, qu’ils ont coutume de considérer comme des ornements.

Les Négresses, en général, quoique plongées misérablement dans une condition si abjecte, sont bien loin d’avoir entièrement renoncé à la coquetterie et au désir de plaire. Dès leur arrivée à Tunis elles se frottent le corps tout entier d’huile ou de graisse, pour mieux faire ressortir le coloris de leur peau noire ; quoique ces femmes n’aient, au lieu de cheveux , qu’une espèce de laine, cependant elles conservent pour cette partie de leur toilette la coutume de leur pays, et se couvrent la tête d’une centaine de petites tresses trempées, pour ainsi dire, dans le beurre ou la graisse de mouton, qui leur servent de pommade; toutes ont les oreilles, et souvent même les deux ailes des narines , percées , pour y suspendre des ornements. J’ai même vu quelques-unes de ces coquettes sauvages dont le ventre était artistement sillonné

de cicatrices régulièrement tracées, dans le seul but d’éviter, par la ciselure de ce tatouage en relief, d’avoir le ventre trop uni , ce qui paraît n’être pas de mode chez elles.

Lorsqu’un Européen voit pour la première fois ce marché de créatures humaines, ces Nègres entassés, dont la plupart sont nus, ces jeunes garçons, ces filles de tout âge, ces jeunes coquettes si ridiculement vaines de leurs toilettes bizarres et dégoûtantes, ces mères portant leurs nourrissons collés sur leur sein , il ne peut guère se défendre d’éprouver un sentiment pénible, qu’un tel spectacle lui inspire.

Mais si l’on y retourne plusieurs fois, en voyant la gaieté qui règne parmi ces misérables captifs , leur insouciance , semblable à celle des enfants incapables de réflexion, et qui est bien éloignée de la grave et sérieuse résignation au malheur, on est amené à songer que ces infortunés savent maintenant que la plus grande partie de leur misère est passée, que les souffrances de la route du Désert ne doivent jamais recommencer pour eux, et qu’ils sont prêts à entrer dans une situation plus douce, qui effacera bientôt jusqu’au souvenir des maux qu’ils ont endurés : alors on les voit, non pas sans pitié, mais sans la peine poignante qui avait serré le cœur à leur première vue.

Tous les Nègres se plaignent du voyage qu’on leur a fait faire à travers le Désert, et de la cruauté inouïe des marchands d’esclaves qui les ont conduits à Tunis, dont les traitements impitoyables n’ont fait qu’aggraver leurs douleurs et leur misère , tandis que ces marchands auraient dû , po ur leu r pro pre intérêt même, chercher à alléger, autant que possible, les fatigues et les souffrances de ces malheureux esclaves.

Quoique les Nègres ne soient à Tunis que des domestiques, quoique leur état de servitude leur soit plus avantageux souvent que la liberté, les Maures croient cependant que c’est une œuvre pieuse que de les affranchir après un certain nombre d’années de service. Mais lorsqu’ils se déterminent à cet acte de bienfaisance il faut ordinairement qu’ils y soient poussés par quelque puissant motif. La plus fréquente occasion de l’affranchissement arrive , pour un Nègre,

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lorsque son maître ou sa maîtresse vient à mourir; cette sorte de sacrifice expiatoire se fait en témoignage de l’affection que son maître avait pour lui, et en réparation du tort qu’il a fait à l’esclave, en le retenant forcément à son service.

Lorsqu’une épouse du Bey vient à mourir, toutes les personnes qui sont de quelque considération s’empressent d’acheter plus ou moins de Nègres, auxquels ils accordent immédiatement la liberté. Leur nombre s’élève quelquefois à près de deux cents. Ils doivent suivre le cortège funèbre, ayant chacun à' la main un long bâton, au bout duquel est attachée une pancarte sur laquelle est inscrit le certificat de leur liberté.

J’ai connu un riche particulier qui, ayant fait une chute de cheval si violente, qu’il faillit être tué sur le coup , fit vœu que s’il en guérissait il donnerait la liberté à dix de ses esclaves. Il guérit heureusement, et non-seulement il tint sa parole , mais il fournit de plus à chacun des affranchis quelques moyens d’établissement.

Souvent aussi des personnes qui attendent une succession, promettent, en cas de réussite, la liberté à quelquesuns de leurs esclaves, et si leurs vœux sont exaucés, la promesse est tenue religieusement.

Tant qu’une Négresse est esclave, elle peut aller dans les rues à visage découvert; mais dès qu’elle est devenue libre la décence exige qu’elle se couvre d’un voile, comme les femmes mauresques.

Les enfants des Nègres ne vivent et ne s’élèvent que très -difficilement à Tunis; ils périssent presque tous dans la première enfance, et il est infiniment rare de les voir parvenir à l’âge d’homme.

Les mulâtres ne sont pas sujets à cette mortalité, et leur santé ne prospère pas moins que celle des blancs.

VJghâ, premier Eunuque du Bey, est le chef ou plutôt le Syndic et le Juge né des Nègres, et cette juridiction est d’autant plus nécessaire que beaucoup d’entre eux ne connaissent que trèsimparfaitement la langue du pays. C’est lui seul qui a le droit de décider les différends qui s’élèvent entre eux et recevoir leurs réclamations.

Une autre prérogative attachée aux fonctions de ce chef, c’est que si un

esclave trouve le moyen de se réfugier chez lui , le propriétaire ne peut obtenir la réintégration de cet esclave entre ses mains, que moyennant un payement de six piastres au profit du Premier Eunuque , qui se charge alors de terminer le différend entre l’esclave et son maître.

Comme le Premier Eunuque est obligé, par son service auprès du Prince, de résider habituellement au Bardo , il y a à Tunis, même un sous-chef des Nègres, qui a reçu les pouvoirs du Premier Eunuque, et qui, comme lui, est chargé d’arranger toute affaire contentieuse qui s’élève, soit de Nègre à Nègre, soit entre l’esclave et son maître.

Les Négresses ont également une supérieure qui les régit, les protège contre toute vexation, et donne ses décisions dans les querelles qui peuvent naître entre elles.

Les voyageurs ont avancé plus d’une assertion souventrévoltante, sur les causes qui forcent les Nègres dans leur pays natal à subir ainsi l’esclavage :

j’ai , à mon tour, profité de mon séjour à Tunis pour y faire des recherches exactes et consciencieuses sur ce sujet , et c’est des Nègres eux-mêmes que j’ai tiré mes renseignements.

Quatre principales causes paraissent concourir le plus fréquemment à réduire les Nègres à l’état d’esclavage.

La première est, sans contredit, la guerre presque continuelle qui ravage le pays des Noirs, et qui provient des fréquentes dissensions élevées entre leurs Rois, ou leurs Sultans; ces guerres ne se terminent jamais par un accommodement ; et les deux partis belligérants ont toujours recours au sortdes armes. Tout alors appartient au vainqueur, et les sujets du vaincu deviennent les esclavés de ce nouveau maître. Celui-ci tantôt les retient à son service particulier, tantôt les vend ou les échange contre des articles de marchandises, tels que des pièces de toile bleue, des serviettes blanches, de la quincaillerie, des armes, de la poudre, de la verroterie , des habillements , des vaches, des chameaux, des chevaux, etc.

Lorsque les Nègres se mettent en campagne, tout ce qui forme leur famille suit son chef respectif : les femmes même, soit par dévouement, soit par devoir les accompagnent avec leurs en-

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fants, ce qui fait que le plus ordinairement la suite de l’armée excède de beaucoup le nombre des combattants.

Browne , dans sa relation sur le royaume de Dâr-Four , rapporte que lorsque le Sultan Terâoub partit pour faire la guerre dans le Kordofân, il avait cinquante femmes à sa suite, et qu’il en laissa autant dans le lieu de sa résidence : parmi celles qui suivent ainsi les camps, les unes sont chargées de moudre le blé, de puiser l’eau, de préparer les aliments: à l’exception des concubines du Sultan, toutes voyagent à pied, et portent sur leurs têtes une partie des bagages; si l’armée qu’elles suivent est vaincue , elles ne font guère que changer d’esclavage.

Aussi, après la mémorable bataille des Pyramides, nous avons vu les Nègres et les Négresses que les Mamlouks avaient, dans leur défaite et leur fuite précipitée, abandonnés, avec leurs familles, admirer et louer la bonté des Français , qui n’usaient pas envers eux du droit du vainqueur, et leur admiration était d’autant

Î>lus grande, qu’on leur avait représenté es Français comme le peuple le plus inhumain et le plus féroce.

Une seconde cause de l’esclavage des Nègres est l’enlèvement de quelques individus par les plus forts de leurs compatriotes , qui s’emparent violemment des plus faibles pour les vendre , e se procurer par là les denrées ou les marchandises dont ils ont besoin : cet enlèvement, qui se fait quelquefois entre voisins et d’une cabane à l’autre, contribue au moins autant que la guerre, à entraîner ces malheureux dans la servitude.

Cette coutume de voler la chair humaine est partout établie, et la hardiesse des voleurs est telle, qu’on les a vus quelquefois enlever ainsi, pendant la nuit, jusqu’à l’enfant couché auprès de sa mère.

Une Négresse m’a raconté que , dans son pays , un de ses voisins , qui était entré sous quelque prétexte dans sa pauvre cabane construite en joncs, y ayant remarqué la place où elle couchait avec sa fille âgée d’environ quatre ans, revint clandestinement la nuit suivante, s’approcha de la cabane, écarta peu à peu par dehorsles joncs qui composaient

la clôture, et par cette ouverture, pratiquée sans aucun bruit, enleva la petite Négresse endormie, sans que la malheureuse mère s’en aperçût. Dans la même nuit la pauvre petite avait été emportée au loin, livrée à des marchands ambulants par son ravisseur, qui l’avait échangée contre quelques provisions de bouche et quelques charges de poudre.

Troisièmement, une autre partie des Nègres esclaves est prise sur des hordes errantes et isolées, qui n’ont ni religion, ni lois, ni forme de gouvernement.

D’autres peuplades vivant sous l’autorité de quelque sultan sont conduites par lui à cette espèce de chasse humaine; les chasseurs, armés de fusils, épient la piste de ces hordes vagabondes, qu’il n’est pas rare de rencontrer, les cernent , les bloquent , et s’attachent surtout à leur couper l’eau : les malheureux bloqués cherchent en vain à se défendre à coups de pierres; les bloqueurs resserrent de plus en plus leur enceinte , et se contentent de tirer de temps en temps quelques coups de fusil, mais en l’air seulement et comme moyen d’intimidation , se gardant bien de faire la moindre blessure qui puisse gâter leur marchandise.

La faim, la soif surtout, forcent bientôt la troupe cernée à se rendre : les capteurs lient de chaînes et de cordes leur gibier, qu’ils se partagent entre eux, et qu’ils emmènent pour en faire l’échange contre d’autres articles de commerce.

Enfin la quatrième cause d’esclavage a au moins UDe forme à peu près légale; dans les peuplades de Nègres les moins éloignées de la civilisation , qui reconnaissent des lois et des magistrats, le moindre attentat à la propriété d’autrui est sévèrement puni; tout vol constaté y expose le voleur à voir, en réparation du crime commis par lechefde la famille, réduire à l’esclavage ses enfants ou ses plus jeunes parents.

Bien plus, si un Nègre aperçoit dans son champ l’empreinte du pied d’un de ses voisins, ii appelle des témoins, fait constater l’identité de l’empreinte, porte plainte contre le délinquant , auquel une condamnation enlève bientôt son fils, sa fille, son neveu, ou sa nièce, qui deviennent les esclaves du plaignant. Ces

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cas sont fréquents, et ne peuvent manquer de fournir un grand nombre d’esclaves ; la même punition s’inflige à celui qui, chargé d’aller faire un achat dans un marché désigné, n’aurait pas rempli avec fidélité et exactitude la commission qui lui avait été donnée.

L’opinion assez généralement répandue en Europe que chez les Nègres les pères et les mères, et même les parents, vendent au marché leurs enfants au plus offrant, comme les autres animaux domestiques, est absolument fausse : les Nègres attachent autant de prix à leurs enfants que les nations les plus civilisées : « Si vous autres Blancs , me disait une « Négresse affranchie , pouvez croire à « de telles monstruosités, comment vous « étonnerez-vous de nous voir, nous « autres pauvres ignorants , adopter tant « d’erreur sur les mœurs et les coutumes « des Européens : il n’est pas d’animal « qui souffre volontiers qu’on lui enlève « ses petits; pouvez vous penser que « nous nous ravalions nous-mêmes au- « dessous des bêtes brutes ? »

Cependant il est une circonstance qui a pu donner cours à cette croyance.

Lorsqu’un Nègre meurt, s’il laisse une nombreuse famille que la veuve ou les parents n’aient pas le moyen de nourrir, souvent il arrive que le Sultan prend les enfants , sous prétexte d’en faire ses domestiques et d’assurer ainsi leur subsistance ; il donne alors quelque récompense à la mère ou aux parents qui les ont nourris jusque là; mais il fait ainsi réellement ses esclaves de ces enfants , et les vend bientôt aux marchands qui font la traite en grand , et qui , connus sous le nom de Gellâbys, amènent par caravanes les esclaves au Kaire, à Alger et à Tunis.

Ces marchands d’esclaves ne peuvent, en effet, se rendre aux lieux de leur destination qu’en caravanes plus ou moins nombreuses. Le Sultan du lieu de leur départ nomme un ou plusieurs chefs de la caravane : ces chefs prennent le titre de êl-Habiry , et sont chargés , non-seulement de maintenir l’ordre, mais encore de vendre des esclaves et d’autres productions du pays, pour le compte du Sultan : ils ont également pour mission d’acheter, au lieu d’arrivée de la caravane , sur le produit de ces

ventes , les articles d’habillements , les armes , et les autres marchandises dont le Sultan a besoin.

Les provisions de bouche pour la nourriture des Nègres pendant le voyage à travers le Désert ne consistent qu’en maïs ou blé de Turquie ( dourrâ ) et quelque peu de viandes. Comme les chameaux sont considérablement chargés, soit de provisions d’eau , soit de marchandises , telles que gomme arabique, dents d’eléphant, tamarin, etc., tous les Nègres, à l’exception des enfants au-dessous de d ix ans, sont, ainsi que les Négresses, obligés de marcher à pied.

Au moment du départ de la caravane, les Gellâbys déploient la plus grande surveillance sur le troupeau d’esclaves qu’ils emmènent; autrement ils risqueraient d’en perdre une grande partie, la plupart des Nègres cherchant a profiter de cette circonstance pour s’évader; ce qui surtout alors détermine leur désertion , c’est la certitude de ne plus revoir jamais leur pays natal , et la crainte d’être maltraités chez les Blancs, quoique les marchands emploient toute leur éloquence pour leur persuader qu’ils seront bien plus heureux chez les étrangers que chez eux.

Au reste, les Gellâbys sont, pour l’ordinaire, des gens entièrement dépourvus d’humanité, qui ont plus d’égards pour leurs chameaux que pour leurs Nègres ; car tandis qu’ils permettent à leurs chameaux de prendre le pas en marchant à leur volonté , sans jamais les presser pour accélérer leur allure, si quelque esclave, excédé de fatigue, a peine à les suivre de près, c’est au moyen du fouet,

( kourbadj ), qu’ils prétendent ranimer ses forces épuisées (1) .

(i) Le kourbadj, ou le fouet des Orientaux, est formé par une lanière étroite de la peau de l’élephaut , ou mieux encore par un nerf de cet animal. Suivant même quelques-uns, on n’emploie que le nerf génital à cet usage. Quoiqu’il en soit, ce nerf, à peu près de la grosseur du pouce , est taillé à la longueur d’environ quatre pieds, arrondi et proportionnellement aminci, de manière qu’à son extrémité, qui est un peu aplatie, il soit réduit à une grosseur moindre que celle du petit doigt.

Ces fouets ne se brisent jamais , et laissent dans les chairs de ceux qu’on en frappe des

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Quant aux Gellâbys , ils font plus commodément la traversée du Désert ui sépare le Soudan (pays des Noirs) e Tunis, montés sur des ânes, qui sont la meilleure des montures pour ce trajet, et garantis des ardeurs du soleil brûlant par un parasol de toile cirée.

La caravane se met constamment en marche à la pointe du jour, et ne s’arrête que vers le soir : alors les uns allument du feu , les autres écrasent sur une pierre concave , qui fait partie de leurs ustensiles de cuisine , une portion de dourrâ , que l’on fait cuire ensuite en forme de bouillie , avec un très-petit morceau de viande de vache salée et séchée : le repas du matin consiste également en une bouchée de dourrâ > mais sans viande.

On économise singulièrement l’eau pendant tout le voyage; souvent les malheureux Nègres n’obtiennent qu’une seule fois à boire pendant toute la journée, d’où il résulte qu’il en périt encore plus de soif que de fatigue.

Quelque cruelle que soit cette économie de boisson, elle est cependant dictée par deux puissants motifs : le premier est que l’on ne rencontre de l’eau que trois ou quatre fois, dans le Désert, pendant une traversée de trente-six à quarante journées, c’est-à-dire à peu près tous les dix ou douze jours. Le second motif, c’est qu’il périt souvent un grand nombre des chameaux employés à porter les outres contenant la provision d’eau. Cependant, on doit avouer que , malgré ces fatigues et cette pénurie, le nombre des Nègres qui périssent dans cette traversée du Désert est infiniment moin-

sillons sanglants, profonds, de l’épaisseur d’un doigt et vivement coupés.

Le mot kourbadj , qui est turk d’origine, a été, comme beaucoup d’autres de cette langue, introduit dans la langue vulgaire des diverses contrées de l’Orient soumises à la domination ottomane : il se prononce en Égypte kourbag , et le plus vulgairement en Syrie krobatch ou karbatch : c’est l’origine de notre mot français cravache, que nous avons emprunté aux Allemands , qui l’avaieut adopté eux-mêmes des Turks , dans les communications fréquentes que le voisinage et les guerres continuelles ont établies entre eux.

dre que celui que moissonne la traite européenne des Nègres, à la côte de Guinée.

Il arrive à Tunis, dans le cours de l’année, diverses caravanes qui y apportent les différentes marchandises et denrées que produisent les contrées qui les expédient ; en temps de paix Constantine et quelques autres districts de l’Algérie en dirigent plusieurs assez nombreuses vers la capitale de la Régence. Les parties les plus éloignées du territoire tunisien envoient aussi à Tunis, à certaines époques, des caravanes, ordinairement peu nombreuses; mais ces dernières sont regardées comme peu importantes, et n’ont pas un intérêt majeur pour le commerce; les plus considérables sont celles qui viennent de l’intérieur de l’Afrique.

Les caravanes que Tunis reçoit annuellement de l’Afrique centrale sont au nombre de trois seulement : on les désigne par le nom commun de caravanes de Ghadamissyah , parce que c’est par la ville de Ghadâmess qu’elles entrent sur le territoire de la Régence (1). Elles apportent de la poudre d’or, du séné, des dents d’éléphant, de la gomme, des plumes d’autruche et des esclaves noirs. Lorsqu’elles n’amènent qu’environ deux cents Nègres elles sont considérées comme peu importantes, et leur entrée dans la ville ne fait pas une grande sensation sur le marché.

Les retraits de ces caravanes consistent en draps, toiles, mousselines, soieries, cuirs rouges propres à fabriquer des chaussures, épices , cochenille pour la teinture de la soie : on évalue à environ soixante quintaux la quantité de ce dernier article vendu chaque année à ces caravanes , et c’est le seul de leurs

(i) Ghadâmess, nommé aussi vulgairement Gdamess , eiÊgdâméss, est une grande ville de l’Afrique centrale, qui est le rendez-vous et l’entrepôt des marchands d’esclaves : c’est de cette ville que les caravanes se dirigent vers le Soudan (le pays des Noirs) par la route à'Amyah, qui est séparée de Ghadâmess par un désert de huit journées de marche. Les maisons de Ghadâmess sont bâties en terre, le vaste désert de sables qui l’entoure n’offrant pas la moindre pierre qu’on puisse employer aux constructions.

CJ. J. M.

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achats qui ait quelque importance, car le reste est de peu de valeur.

Les caravanes de Constantine, au contraire, ainsi que celles des autres districts de l’ Algérie , lorsque la paix avec Alger en permettait l’expédition , étaient d’un grand intérêt pour le commerce de Tunis ; elles venaient ordinairement une fois par mois, et n’étaient pas moins considérables parles valeurs qu’elles importaient que par celles qu’elles exportaient à leur retour , et par les bénéfices que procurait aux marchands tunisiens cette double opération. En argent seulement, les sommes qui circulaient dans les divers marchés d’achat et de vente , montaient souvent à 100,000 piastres fortes d’Espagne (environ 535,000 francs de notre monnaie). Ces monnaies, qu’on recherche particulièrement à Tunis pour les retraits, étaient soumises de nouveau au balancier, pour l'usage du pays , et les Juifs s’étaient empressés de profiter de cette circonstance, dans laquelle ils trouvaient une occasion favorable, pour exercer leur talent si connu de rogner les espèces.

Les articles bruts qu’apportaient les caravanes de Constantine consistaient en cire vierge, en peaux sèches, tant de bœufs que d’autres espèces diverses d’animaux sauvages ou domestiques , mais surtout en d’immenses troupeaux de bœufs et de moutons.

Les retraits étaient à peu près les mêmes que ceux des trois caravanes dont j’ai parlé ci-dessus : toiles, draps , mousselines, soies, tant écrues qu’ouvrées, denrées coloniales, bonnets des fabriques de Tunis, drogues, essences | et épices de toute espèce.

Les principales caravanes que Tunis | reçoit des points de son territoire les i plus éloignés sont celles de Djerbah, qui l apporte à la capitale de la Régence des étoffes de laine fabriquées dans le pays, et dont l’usage est commun à toutes les classes des habitants. Les retours de cette caravane sont de peu de valeur, et ne consistent qu’en quelques articles im- ! portés à Tunis , tant en denrées coloniales qu’en objets manufacturés en Eu- 1 rope.

Le Beled-el-Djeryd envoie aussi à Tunis quelques caravanes ; mais le peu I qu’elles apportent se réduit à des dattes

et à des étoffes de laine de l’espèce la plus grossière. Les retraits se bornent également à fort peu de chose , et ne se composent que d’une petite quantité de sucre et de café , et de quelques marchandises fabriquées.

Après la vente des esclaves noirs , une partie importante du commerce de Tunis avec l’Afrique centrale consisteen plumes d’autruche. La principale chasse de ces animaux se fait dans le vaste désert qui s’étend depuis Ghadâmess jusqu’à la vallée nommée Ouady-Souf : le manque absolu d’eau de cette vaste étendue de sables, qui a plus de dix journées d’étendue , empêche les Arabes de la fréquenter, et ils n’y pénètrent que pour y faire la chasse des autruches ( naâm ) et des bœufs sauvages ( baqar êl-ouahech ) , les seuls animaux qui puissent subsister sous ce soleil ardent qui embrase l’air, et brûle le sol de ses rayons semblables aux émanations d’une fournaise: leschakals , les titres, les lions , les hyènes elles-mêmes fuient cette terre désolée, sur laquelle ils ne peuvent ni vivre, ni même respirer.

Voici la manière dont se fait cette chasse.

Les chasseurs montent à cheval, ayant soin de se pourvoir d’une petite provision d’eau ; ils entrent en chasse vers midi , époque de la journée à laquelle les autruches ont coutume de se rassembler par bandes d’une centaine, plus ou moins : aussitôt que les autruches les aperçoivent elles prennent la fuite, et les chasseurs se lancent à leur poursuite.

Cette poursuite dure quelquefois quatre heures sans interruption, jusqu’à ce que les autruches, épuisées de fatigue et paralysées par l’épouvante, cessent enfin d’accélérer autant leur course précipitée.

Le chasseur, pourvu d’eau, a pu boire dans sa longue course; mais l’autruche, épuisée, ne pouvant se procurer le même soulagement, finit par tomber à terre et y rester étendue sans pouvoir faire aucun mouvement : le chasseur descend alors de cheval , coupe la tête de l’autruche, incapablede faire la moindre résistance, et remet l’animal à un homme dont il s’est fait suivre pour porter ses vivres et sa provision d’eau , puis recommence à se mettre à la recherche d’une autre proie, tandis que son corn-

L’UNIVERS

pagnon va placer l’autruche sur un chameau qui les attend à un lieu indiqué.

Toutefois il est rare qu’un chasseur prenne plus d’une ou au plus deux autruches dans la même journée; mais le lendemain ces oiseaux, effarouchés d’abord et dispersés par la crainte dans les profondeurs du désert , semblent avoir perdu tout souvenir de la poursuite de la veille , de manière que le chasseur est assuré d’en retrouver les bandes aux lieux qu’elles ont coutume de fréquenter.

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