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CHAPITRE XII

Sinân-Pachâ organise le nouveau gouvernement de Tunis; — Pachâ-Bey, Divan, janissaires ; — ôddâ-bâchys ; — leurs excès ; — massacre des membres du Divan par les milices ; — élection d’un nouveau Divan et d’un Dey ; — continuation des troubles ; — mutineries de la soldatesque ; — expulsion et massacre de plusieurs Pachâs; — création de Beys indépendants du Pachâ; — leur ambition ; — leurs tentatives pour établir l’hérédité dans leurs familles ; — Mohammed ; — Tcbeleby.

Avant de quitter Tunis, Sinân-Pachâ voulut en organiser le gouvernement, et assurer pour l’avenir à la Porte-Ottomane la possession de sa nouvelle conquête par des institutions conservatrices de l’autorité que ses armes venaient d’y établir (3). Jugeant bien que l’esprit re-

(1) Le nombre des pièces de canon que la victoire de Sinan-Pachd mit en son pouvoir fut de deux cent vingt-cinq; il en envoya cent quatre-vingt-dix à Constantinople; les trente-cinq autres furent laissées pour la défense de la forteresse de Tunis contre les nouvelles attaques que l’Espagne aurait pu tenter.

(2) Les historiens orientaux ont gardé le silence sur le sort ultérieur de ces deux prisonniers; mais il est vraisemblable qu’ils terminèrent leur misérable vie à Constantinople dans une longue captivité, aux cachots des Sept-Tours.

(3) Je crois que le lecteur ne verra pas sans intérêt l’empreinte suivante, qui offre le sceau de Sinan-Pachd apposé par lui aux différents actes qu’il souscrivit à Tunis, et sur

muant de ces peuples , qui lui avaient fourni l’occasion d’enrichir l’empire ottoman de cette belle province, ne tarderait pas à essayer de secouer le joug imposé par la force militaire, si cette même force ne continuait son action compressive, il avait voulu ne remonter sur ses vaisseaux qu’après avoir créé à Tunis une forme gouvernementale qu’il crut capable d’y défendre les droits du Sultan contre toute velléité de désobéissance et toute tentative de rébellion.

Il laissa donc à Tunis, en partant pour Constantinople, un Pachâ, auquel, avec le titre deBey, il délégua son autorité, et qui fut chargé par lui delà haute administration de ce royaume.

Il lui adjoignit un Divan, presque entièrement composé de gens de guerre ayant pris part à la conquête, et mit sous leurs ordres un corps de cinq mille janissaires, qui devaient assurer leur autorité et contenir les nouveaux sujets du Sultan.

Le pouvoir était partagé entre le Divan et le Pachâ ; celui-ci avait dans ses attributions spéciales la police, les finances et l’administration civile, tandis que le Divan réglait les affaires militaires et tout ce qui concernait les corps de troupes.

Ces milices , comprises sous l’appellation commune de Yoldach, étaient divisées en deux cents Ortas ou Oddâs , c’est-à-diçe en compagnies de vingtcinq hommes (4) ; chacune d’elles était commandée par un capitaine ( Oddâ - Bâchy ).

lequel on lit avec son nom la date de l’année 981 de l'hégire.

(4) On donnait aussi à ces compagnies le nom de Beyrâk (drapeau), parce que chacune d’elles était distinguée par son étendard particulier. *

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Ces Ôddâ-Bâchys , choisis parmi les plus anciens des Yoldach , parvenaient ensuite au titre de Bach-Oddaler , et remplissaient alors les fonctions de conseillers du Divan; enfin, après six mois d’exercice dans ce nouveau grade, ils pouvaient être promus à la dignité de Boulouk-Bâchy (colonel).

Après avoir rempli leurs fonctions comme membres du Divan , les plus anciens Boulouk- Bâchys en sortaient pour aller commander dans quelques villes les garnisons ; et alors ils recevaient le titre d 'Aghâs.

Tous les six mois aussi on choisissait le plus ancien des Boulouk- Bâchys pour lui conférer le titre de Tchâouch-Bâchy ou de Bach-Tchâouch ; la solde de ces divers officiers était proportionnée au rang auquel ils étaient parvenus dans la hiérarchie militaire.

.Dans la première création, le Divan n’était composé que d’un Kiahyâ (lieutenant général), de huït Tchâouch, de deux Khodjâs (secrétaires), d’un interprète ( terdjmân ) et de vingt-cinq autres membres conseillers soit Oddâs-Bâchys (capitaines), soit Boulouk-Bâchys (colonels). Cette réunion de fonctionnaires décidait en dernier ressort de toutes les affaires importantes qui lui étaient soumises, de éoncert avecl’^M, président de ce conseil.

Cet Aghâ ne conservait que six mois ces hautes fonctions de présidence; mais, à chaque nouvelle élection, son successeur était toujours choisi parmi les Boulouk-Bâchys qui faisaient partie du Divan. ,

Cette prérogative fit bientôt naître parmi les membres de cette classe privilégiée un tel orgueil , qu’ils osèrent se permettre habituellement les plus grands excès d’injustice et de violence, non-seulement contre la population tunisienne, mais encore contre le corps de la milice ( Tayfêh ).

Celle-ci, qui avait partagé et servi les excès de ses officiers supérieurs tant qu’ils n’avaient pesé que sur la population inoffensive, n’eut pas la même tolérance quand cette tyrannie s’exerça sur les corps armés. A peine deux années s’étaient écoulées depuis le départ de Sinân-Pachâ , les milices se rassemblèrent tumultueusement, fondirent sur

le château, ou se tenait l’assemblée du Divan, et en massacrèrent presque tous les membres.

Cependant, après cette exécution sanglante, les janissaires, voulant montrer qu’ils n’avaient été poussés à cette insurrection par aucun esprit de révolte contre la Porte-Ottomane, déclarèrent hautement qu’ils n’avaient prétendu que venger leurs injures particulières , et qu’ils restaient les fidèles sujets du Sultan, qui sans doute ignorait les abus intolérables dont ils s’étaient vus forcés de faire justice eux-mêmes : puis ils choisirent parmi eux les membres d’un nouveau Divan , à la tête duquel ils placèrentun Président, également pris parmi eux et amovible à leur volonté.

Ce nouveau fonctionnaire, auquel ils donnèrent le titre de Dây ou de Dey , était ainsi dans une dépendance absolue des corps militaires qui l’avaient élu, qui pouvaient le révoquer au moindre caprice : il était spécialement chargé d’employer l’autorité qui lui était confiée à contre-balancer celles du Bey et du Divan lui-même, envers lesquels il exerçait une opposition permanente.

Dans cette nouvelle organisation l’autorité du Pachâ-Bey représentant le Sultan avait été respectée; il était resté en dehors des excès des Boulouk-Bâchys et du mécontentement des milices; mais cet état de choses ne dura que dix années, et bientôt la forme du gouvernement de Tunis reçut une modification nouvelle.

Un Pachâ chargé de dettes ne se fit pas scrupule d’y subvenir par la soustraction de cent mille sequins du trésor public : exaspérés par ses avanies et ses violences, les habitants de Tunis furent poussés à bout par ce dernier acte de brigandage ; se réunissant aux janissaires, également mécontents, ils chassèrent le Pachâ spoliateur, et toutes les tentatives de la Porte-Ottomane ne purent parvenir à sa réintégration : enfin, après de longues négociations avec le Divan de Constantinople, un nouveau Pachâ fut reçu dans la ville aux conditions suivantes :

1° Les charges de Pachâ et de Bey devaient dorénavant être séparées et distinctes, sans pouvoir être exercées par le même fonctionnaire.

LTOïIVERS.

2° Le Pacha , envoyé de Constantinople, devait être renouvelé tous les trois ans, sans pouvoir être prorogé dans ses fonctions.

3° Les Pachâs ne devaient plus avoir aucune part à l’administration, et se contenter du rôle inactif de représentant du Sultan, en conservant d'ailleurs les honneurs et les émoluments attachés à' sa place.

4° Un Bey, indépendant du Pachâ, était créé pour remplir les fonctions de grand trésorier du royaume ou d’administrateur général des finances; c’était lui qui deux fois chaque année, en été et en hiver, devait, sous les ordres du Dey , parcourir le territoire avec un corps de troupes pour exiger l'impôt nommé Kharadj.

Mais les Beys ne restèrent pas longtemps dans cet état de dépendance et d’infériorité; peu à peu leur influence s’accrut , soit par le moyen des sommes considérables qui passaient entre leurs mains, soit par leurs relations habituelles avec les corps de troupes qui les suivaient dans leurs expéditions fiscales, soit enfin par les liaisons que ces mêmes expéditions leur donnaient occasion de nouer avec les plus puissants des chefs de tribus arabes desfrontières : bientôt tout le pouvoir passa entre leurs mains, et ils ne laissèrent que peu d’autorité au Divan et au Dey, qui n'apparaissait plus dans les affaires publiques que pour être la victime des démêlés qui s’élevaient entre le Bey et le Divan.

Le premier Dey que les milices avaient établi avait pris le titre de Khalxjfah (vice-roi, ou lieutenant du souverain); il fut massacré par la soldatesque même qui l’avait élu, et Ibrahim /erdu nom lui avait succédé l’an 993 de l’hégire (1585 de l’ère chrétienne) ; mais, craignant un sort pareil à celui de son prédécesseur, il se retira à la Mekke , et préféra une vie tranquille à un pouvoir flottant et périlleux.

Ce fut sous le troisième Dey, Quârà- Othmân , que la puissance des Beys commença à s’accroître, et Mourâd-Bey Ier du nom fut celui qui le porta au plus haut degré, usant de l’influence que lui donnaient ses victoires sur les Algériens, auxquels il avait enlevé le pays de Keff et le Beled-êl-Djeryd. Il se rendit maî¬

tre de l’élection des Deys , auxquels il ne laissa qu’une ombre d’autorité , maîtrisa le Divan, et tenta de rendre le titre de héréditaire dans sa famille. Sous ce Dey et ses successeurs Tunis devint florissante par les prises innombrables que faisaient ses corsaires sur les côtes des États chrétiens, et par le commerce actif qu’elle entretenait avec les nations voisines.

Le Sultan avait fermé les yeux sur ces demi-rebellions, et, s’inquiétant peu de ces révolutionsintestines, il continuait de conférer comme auparavant le titre d’administrateur suprême du nouveau domaine que la Porte-Ottomane s’estimait heureuse de conserver par cette concession , à des Pachâs envoyés de Constantinople chaque année , gouverneurs fictifs et éphémères, dont l’histoire a enseveli dans l’oubli les noms et les actes obscurs; nommés, destitués et remplacés par les intrigues du sérail ou du Divan , ils auraient passé inaperçus sur la scène élevée du gouvernement de Tunis, s’ils n’y avaient laissé un souvenir fatalement vivace de violences, d’avanies et de spoliations.

Souvent plusieurs d’entre eux avaient voulu reconquérir par l’intrigue ou par la force la position active dont avaient joui leurs prédécesseurs dans le gouvernement de Tunis : ils avaient chaque fois échoué dans leurs prétentions, et se dédommageaient par une tyrannie spoliatrice exercée sourdement sur les populations et les particuliers.

Leur inhabileté, égalant leur cupidité et leur avarice, laissa peu à peu les milices turkes établies à Tunis par^Sfnân-Pachà prendre une influence de plus en plus croissante, et leur permit de saisir elles-mêmes le gouvernement; tantôt leur faiblesse avait encouragé ces milices à de nouveaux empiétements sur le peu d’autorité qu’on leur avait laissée ; tantôt leurs violences irréfléchies avaient provoqué les mécontents aux excès les plus subversifs; enfin, à peine vingt années s’étaient écotdées depuis la conuête de Sinân - Pacha , que l’an 1003 e l’hégire (1594 de l’ère chrétienne) les milices se mutinèrent de nouveau, et, s’étant déclarées en révolte ouverte contre le Pacha gouverneur, elles chassèrent de Tunis le fonctionnaire ottoman, etétabii-

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rentun nouveau gouvernement de forme à peu près républicaine.

Le même système fut également adopté à la même époque par Fes États voisins de Tripoli et d’Alger; et il s’est conservé dans cette dernière Régence jusqu’au moment où la conquête des Français vint y mettre fin, en remplaant la domination musulmane par une omination européenne.

On donna tantôt le titre de Bey de Tunis , tantôt celui de Dey au nouveau dépositaire du pouvoir; mais il n’en était réellement que le prête-nom , toute l’autorité et la puissance résidant uniquement dans un Divan, composé, soit des principaux chefs de la milice, soit même de quelques simples soldats, dont les seuls titres étaient l’intrigue ou l’audace.

C’était ce Divan qui réglait toutes les affaires, disposait de tout, nommait les Beys, ou les destituait à son gré, pour remplacer le fonctionnaire disgracié par un de ses compétiteurs plus redouté, ou plus adroit et plus libéral : car ce trône éphémère et précaire du Beylyk de Tunis s’achetait le plus souvent par des largesses et des prodigalités, quand il n’était pas le prix de la révolte et de la violence.

Aucune partie de l’histoire de Tunis n’est moins intéressante que cette période du gouvernement des Beys électifs ; aucune autre partie des annales de la Régence ne présente moins de faits mémorables, quoique nulle autre époque n’ait offert plus de petites révolutions intérieures , d’élections , de dépositions et même de catastrophes sanglantes ; car peu de ces Beys tirés du corps des milices sont morts de mort naturelle, et presque toujours c’était le cadavre d’un Bey assassiné qui servait de première marche au trône de celui qui, osant le remplacer, ne pouvait ignorer qu’il se dévouait au même sort.

Au milieu de tels désordres et de tels désastres cet état de choses dura à peu près un demi-siècle, jusqu’à l’époque où le Dey Mohammed-Tcheleby , le dernier des Beys ou Deys élus, suivant l’usage, par les milices, fut renversé du trône par deux frères , qui parvinrent à se soustraire eux-mêmes au joug de la soldatesque et à rendre leur pouvoir héréditaire dans leur famille.

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