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gociants européens vont, les uns par de* voir, les autres par convenance, visiter et féliciter le Bey : ils obtiennent alors de ce prince la faveur insigne de lui baiser la main , cérémonial auquel j'ai voulu assister deux fois, afin de pouvoir en bien connaître toutes les particularités.

Je me suis donc rendu à l'endroit désigné à cet effet, et la je trouvai groupés dans un coin du pateo tous les consuls, en grand uniforme, entourés de plusieurs Européens, qui attendaient patiemment l'heureux instant du baisement de main.

Lés consuls défilèrent l'un après l'autre devant le souverain , avec les négociants de leur nation, et baisant la main présentée, à peu près comme les dévots qui à la messe vont baiser la patène, en se présentant à l'offrande, et les surpassant encore par leur air d'humilité et de componction.

Je ne pus assez m'étonner d'un acte qui me paraissait très inconvenant, nonseulement pour les consuls eux-mêmes, mais encore plus pour les gouvernements qu'ils représentent, et qui sans doute

êl-Kebyr, est aussi appelée Iid-él-Fettr t c'està-dire la Fête de la rupture du jeûne. En effet cette solennité se célèbre le i pr du mois de chaouâly dixième mois de l'année lunaire musulmane, et sert de clôture au jeûne imposé pendant tout le mois de Ramaddân; c'est par cette raison que le mois de chaouâl a pris cbez les barbaresques le nom de chaharafiour, mot à mot le mois de la cessation du jeûne.

Il est à remarquer que les deux fêtes qui portent également le nom de Béyrâm ne sont pas désignées chez les diverses sectes orthodoxes de l'islamisme d'une manière uniforme, par l'appellation de Grande ( en arabe Kebyr, en turk Bouyouk ) et de Petite ( Soglieyr en arabe, Koutchouk en turk) : la première épilhète n'est donnée que par les Cliaféytes et les Hanefites à la fêle qui , au i er du mois de chaouâl, termine le jeûne du Ramaddân; taudis que ce titre est réservé spécialement par les Malékites et les Hambalites, et particulièrement par les peuplades barbaresques, ainsi qu'à la Mekke, au Béyrâm solennisé le io du mois de dou-l-haoeh ; et par cette raisou lé dernier mois de 1 année musulmane a reçu en Afrique le nom de Iid-él-Kebyr f c'est-à-dire la Grande-Fête. Il en résidte que pour eux le Petit Béyrâm est la fête qui tait la clôture du j* ûne du Ramaddân.

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ignorent cet avilissant- cérémonial. On peut facilement s'imaginer combien de pareils usages doivent enorgueillir un prince naturellement fier, et diminuer aux yeux des Tunisiens l'importance et la considération des consuls européens.

Il existe dans la chancellerie du consulat de France un acte qui constate qu'en l'année 1 757 le Bey, s'étant aperçu que le consul français n'était pas venu lui rendre, avec les* autres consuls, à l'occasion de la fête, l'hommage du baisement de main, lui envoya Tordre de venir s'acquitter de ce devoir^ sous neine d'avoir la tête tranchée. Le consul communiqua cet insolent message au corps des négociants français, et leur demanda leur avis; ils déclarèrent à l'unanimité qu'attendu le caractère violent et despotique du Bey alors régnant, il convenait de se soumettre à ses volontés, intimées d'une manière si acerbe; mais aussitôt après la cérémonie le consul quitta Tunis , et se rendit par terre à Tripoli, d'où il donna avis à son gouvernement de ce qui s'était passé; l'acte déposé à la chancellerie du consulat constate à la fois l'ordre émané du Bey et la protes- • tation solennelle du consul.

Les consuls prétendent que leur conduite habituelle avec le Bey est constamment basée sur les instructions qu'ils reçoivent de leurs gouvernements; mais des motifs, dont je parlerai plus bas, me portent, au contraire, à croire qu'ils ne sont pas fâchés de maintenir ce cérémonial, a l'insude leurs gouvernements, auxquels d'ailleurs ils ne communiquent que ce qu'ils croient convenable à leurs propres intérêts.

Lorsque la cérémonie du baisement de main est terminée , une musique turque très-bruyante se fait entendre; et pendant sa barbare exécution la fête se termine par un singulier spectacle : deux hommes , qui n'ont d'autres vêtements qu'uneculottede peau, souvent fort sale, et dont la partie supérieure du corps est entièrement nue et frottée d'hui le , se présentent devant le Bey, et, après une profonde salutation, luttentensemble en sa présence, jusau'à ce que la supériorité de la force ou de l'adresse de l'un des deux soit évidemment constatée. Après ces premiers lutteurs, huit autres athlètes, dans le même costume, se présentent

successivement deux à deux, et se livrent tour à tour à ce combat gymnastique.

Ce spectacle étrange m'a paru d'autant plus intéressant que ces lutteurs tunisiens me rappelaient absolument les athlètes combattant aux jeux olympiques de l'ancienne Grèce et les gladiateurs dont les amphithéâtres dé Rome faisaient leurs délices. Après s'être exercés pendant quelque temps devant l'assemblée, ils traversent la ville dans le même costume en continuant leurs combats , et tâchent de mettre à contribution les Chrétiens ou les Juifs qu'ils rencontrent.

Lorsque ces derniers font quelque résistance , les lutteurs se vengent en les embrassant étroitement, corps à corps, et en salissant ainsi leurs habits de 1 huile dont ils sont enduits.

Ceux des consuls qui aspirent à la bienveillance du Bey, ou qui la possèdent, ne manquent pas de lui faire une visite de cérémonie tous les vendredis (1).

Le consul danois jouissait particulièrement de la confiance du Bey : à l'époque où j'habitais Tunis c'était lui que ce prince consultait le plus volontiers, et dont il suivait le plus ordinairement les conseils : en plus d'une occasion ce prince a reconnu 1 utilité des avis de ce conseiller, dont les profondes connaissances en fait de commerce et de navigation ne pouvaient faire qu'un guide éclairé pour l'administration et (apolitique de la Régence. Aussi ce consul avait-il mérité auprès du Bey une faveur toute particulière, que les autres consuls s'efforçaient en vain d'obtenir.

Puisque l'ordre établi exige que les ccnsuls traitent directement avec le Bey sur les difficultés ou les différends gue le commerce et la navigation peuvent faire naître, ils doivent sans aucun doute tâcher de se concilier la bienveillance de ce prince; mais il serait à désirer qu'ils

(i) On sait que le vendredi est le jour férié des Musulmans , pour lesquels ce jour est ce qu'est le dimanche pour les Chrétiens et le samedi pour les Juifs : c'est le vendredi de chaque semaine qu'ils se rassemblent dans leurs mosquées ; et c'est par celte raison qu'ils ont donné à ce jour le nom de youm-êltljemaah, c'est-à-dire jour d'assemblée.

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n'oubliassent pas leur dignité , en cette Bardo futassailli par trois soldats turks,

occasion, surtout lorsqu'il s'agit des in- gui lui demandèrent sa bourse en plein

térëts ou de l'honneur des nations qu'ils jour, et il fut contraint de se laisser ainsi

sont chargés de représenter; mais aussi voler, sans qu'aucune recherche ait été

il conviendrait que lorsqu'il s'élève ensuitefaite pour reconnaître et punir les

quelque difficulté eutre le Bey et un con- voleurs.

sul celui-ci fût puissamment soutenu Le frère du consul danois, âgé d'envi*

Pendant mon séjour à Tunis lè Bey plus odieux outrages; et cet attentat ne a expulsé le consul des États-Unis, sans tut pas plus puni que le premier, lui manifester d'autres motifs que celui La nation française est dans ce mode sa volonté ; or, la place de consul étant ment la plus respectée à Tunis , cest-àà la fois honorable et lucrative, et peu dire qu'elle y essuie moins d'avanies pénible à remplir, tous ceux qui ont le mie les autres, et que si un Français vient bonheur d'y être parvenus songent sur- à être insulté , le Bey ou son lieutenant , tout à ne pas la perdre, c'est-à-dire à ne él-Deweletly, ne manquent pas de faire pas déplaire au Bey; il résulte de là paraître leur mécontentement et de que dans les discussions qui s'élèvent manifester la résolution de faire châtier entre lui et un gouvernement le consul les coupables ; mais rarement cette proagit trop souvent avec mollesse, ou même messe,, toute d'apparat , reçoit son exésacrifie les intérêts de sa nation pour cution.

ne pas tomber en défaveur auprès du Quoiqu'il en soit,* en avouant que de

prince. tous les Barbarcsques les Tunisiens sont,

Mais il ne s'agit pas seulement de faire en général, les plus doux et les plus husa cour au Bey , if faut nécessairement mains, on doit convenir néanmoins que la faire encore à son ministre et avoir les Européens sont souvent exposés à repour celui-ci des complaisances sans cevoir des insultes, lorsque par état ils cesse exigées. S'agit-il de raccommoder sont obligés de parcourir la ville; et la un fusil, une montre dérangée, ou de rencontre des nombreux individus de quelque autre objet aussi minime ap- différentes nations qui y habitent, ou partenant au ministre ou aux gens de sa d'une soldatesque insolente et indisci plimaison , c'est toujours au consul qu'on née, expose à chaque instant les étrangers s'adresse, et il ne serait pas convenable à en venir aux prises avec quelque agrèsà celui-ci de réclamer le montant de la seur imprévu , s'ils ne mettent en usage dépense. Si les consuls ne sont pas en dans ces occasions la modération que faveur chez le ministre , ils sont assurés dicte la prudence, de ne pas obtenir celle du Bey; d'où il Plusieurs faits qui sont arrivés penrésulte qu'il faut courtiser le premier dant mon séjour a Tunis viendront à pour être bien avec le second. l'appui de ce que j'annonce.

Au reste, la considération dont jouis- Un capitaine français ayant été frappe

sent les consuls à Tunis est générale- par un officier de la garnison turke de

ment relative au rôle que joue la puis- laGoulette, le consul de France porta ses

sance qu'ils représentent : on y est per- plaintes au Bey, qui l'assura que le Turk

suadé que la France et l'Angleterre mé- serait puni sévèrement ; mais Je coupable

ritent des égards particuliers; mais ces en fut néanmoins quitte pour quelques

égards sont bien moindres envers les jours de prison,

autres puissances qui ont des consuls à Un autre officier de la marine fran-

Tunis. Cependant, quoique les consuls çaise ayant été assailli et volé par trois

soient les seuls Européens pour lesquels soldats turks, le consul adressa égale-

ses égards soient plus ou moins observés, ment ses plaintes aux autorités tunisien-

ils ne sont pas toujours à l'abri de nés. On l'assura que les voleurs avaient

toute insulte, et je puis en citer quelques reçu une forte bastonnade; mais la res-

exemples. titûtion du vol ne put être obtenue.

Dernièrement un consul venant du Peu de semaines avant mou départ de

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Tunis, un perruquier français et sa femme, enceinte de huit mois, furent insultés .et battus par trois iMaures, auxquels se joignit un groupe de la plus vile populace; et ils furent si indignement traités, qu'ils furent forcés de garder le lit pendant plus de dix jours : sur les représentations du consul , on répandit le bruit que les agresseurs avaient été condamnés à cinq cents coups de bastonnade et a sii ans de galères ; mais rien ne constata la réalité de ce châtiment , si justement mérité.

Moi-même , j'ai été également expose" plusieurs fois à de pareilles insultes; mais je m'en suis toujours tiré sain et sauf, en parlant aux agresseurs avec fermeté, et en faisant bonne contenance, surtout en faisant valoir le titre de mes fonctions auprès du Bey ; car les Maures et même les Turks rabattent beaucoup de leur insolence lorsqu'ils trouvent des hommes qui ont plus de courage qu'eux, surtout lorsqu'ils peuvent craindre que leur délit ne soit porté aux oreilles du prince, et ne leur attire une punition grave.

Pour obvier à de tels inconvénients, je pense que le gouvernement français devrait exiger que l'homme qui a insulté ou frappé un Français fût remis entre les mains de notre consul , pour être châtié par ses ordres, ou du moins qu'il subît, par jugement des autorités tunisiennes, une punition publique et exemplaire, qui nût prouverd une manière incontestable a chaque habitant la ferme volonté du prince de ne jamais laisser impunie toute infraction aux égards qui sont dus à une puissance voisine et alliée.

Mais tout me porte à croire que la mollesse avec laquelle agissent en général les consuls dans de semblables occasions vient de ce qu'ils aiment souvent mieux assurer 'leur tranquillité en employant les voies d'une faible représentation, que remplir dignement leurs devoirs.

Toutefois M. Devoize, qui a occupé la place importante de consul français à Tunis , et qui a été employé dans les mêmes fonctions depuis trente années en plusieurs Échelles du Levant, ne* mérite pas ce reproche, quoiqu'on lui adresse ordinairement celui dêtre devenu plus Oriental et plus Africain que français.

Je passerai sous silence d'autres observations; seulement je crois utile de remarquer, comme un fait particulier à Tunis, qu'aucune femme, de quelque nation qu'elle soit , ne peut y débarquer sans une permission expresse du Bey.

Cette mesure, qui influe puissamment sur le bon ordre et la moralité des habitants, soit indigènes, soit européens, n'est pas sans inconvénients, d'autant plus que le Bey ct>t très-rigoureux sur ce point, et refuse souvent l'autorisation demandée. Cependant, lorsque les consuls français et anglais demandent une permission d'entrée pour une femme de leur nation, ils l'obtiennent assez facilement ; mais il n'en est pas de même à l'égard des autres consuls.

Cependant il est arrivé que deux Françaises, dont l'une venait rejoindre son père , l'autre son mari, furent forcées de rester à bord par l'absence momentanée du consul , la première pendant une semaine, la seconde pendant trente-cinq jours.

La France est intéressée , plus que toute autre Puissance , à avoir des consuls qui possèdent des connaissances exactes sur ce qui concerne la Barbarie , et qui soient suffisamment instruits dans la science de la statistique pour fournir des renseignements utiles sur la géographie ancienne et moderne de ces contrées, sur l'histoire naturelle, le gouvernement et le commerce du pays, dont on n'a eu jusqu'à présent que des notions très-contust s; les facilités et les avantages que lui procurerait un emploi permanent, et la considération qui y est attachée, les mettraient en état d'envoyer tous les ans un mémoire détaillé et raisonné, relatif aux sciences ci-dessus mentionnées; et le gouvernement serait en droit d'exiger ce travail en sus de leurs fonctions officielles.

Il serait peut-être encore utile que le gouvernement envoyât de temps en temps incognito en Barbarie des agents d'une probité reconnue, dont la mission spéciale serait d'éclairer la conduite des consuls, pour lui en rendre compte :

je pense ou on obvierait par cette mesure à beaucoup d'inconvénients ou d'abus ; car l'expérience a prouvé que plus un homme a de pouvoir, plus il est tenté d'en abuser.

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