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CHAPITRE XVIII (t). aux travaux pénibles de la culture de

~ . ^ . T , npnn . m , Tlin . rnr leurs terres ou au service particulier de

De 1 esclavage des Européens à Tunis;— cor- mn j sons

saires;— armements en course; — descentes icu a muiauiis. . ^ wr ,.

sur les côtes; - prises ; - traitement des .« est véritablement incomprehen-

esclaves 8,,)le 4 ue les Puissances Européennes,

qui avaient toutes éprouvé les vexa-

Ce n'était pas assez que l'arrêt du { ioDS j es p i us révoltantes de la part des destin eût rendu maîtres d'une des plus pirates barbaresques, n'aient jamais, belles contrées de l'Afrique un peuple dans ^ siècles passés, formé le dessein barbare et ennemi de la civilisation eu- de | tt détruire, ou tout au moins de ropéenne, il avait encore fallu que le sort j es con tenir assez sévèrement pour infligeât à l'Europe l'affront le plus hu- mettre i es na vires et les côtes de TEumiliant, en permettant quece peupleosât rope a p aDr j de leurs ravages ; car on ne s'arroger avec insolence une espèce de peut présumer qu'aucune de ces Puissuprématie maritime, et un droit de pil- sances a j t eu quelque intérêt à tolérer lage et d'extorsion, qui entravait d'une de parei | s brigandages, manière intolérable la navigation des q u0 \ qu 'j] en 0 n ne peut penser sujets, dont les princes avaient refusé ou qu ^ UCU n cabinet politique ait Jamais

. , . . . pu être à cet égard influencé par l'opi-

(i) Une des parties les plus intéressantes , de re ce fléau dont

qui concernaient les Européens r ,

que les pirates de la Régence avaient plongés * a marine et ,e commerce de SOQ

dans un cruel esclavage. Quoique mainte- Demi.

nant cet état de choses, alors si honteux pourles On doit toutefois convenir que ces

„ . n ' . i n!ri»Qc auraient mnntrp mftins fi'niwlnfti

pour

la France a écrasé, sous les pieds de ses guer- ne m'occuper que du soin de tracer

riers victorieux, le nid le plus dangereux de exactement un tableau historique de ce

ces odieux reptiles, et anéanti le principal foyer que j' a i vu à Tunis, de mes propres yeux,

de ce fléau trop longtemps toléré, j'ai cru cepen- J up cet esc | a vage, qui n'était pas encore

dant ne pas devoir retrancher ce chapitre de abo)i à répoque de mon sé j our en Bar-

la description du docteur Frank, et il ma b { tab|eau fe , a du moins CQn .

paru utile de le conserver, au moins comme . , jè rf e „ . .

document historique d une époque qui n existe i„

ph», mais dont il a pu retracer £ «ù« l'af- avec ,e « infortunés qui avaient eu le

fligeant tableau. Je me permettrai seulement malheur de tomber entre les mains des

dans ma transcription de changer du présent Corsaires.

au passé le temps grammatical qu'il em- Si chaque Puissance trouve généra-

plo/ait lement dans la paix un bien inappréciable

( J. J. M.) pour la prospérité de ses États , de son

TUNIS

commerce et de sa navigation, il n'en était pas de même à l'égard du Bey de Tunis.

Il lui était assez indifféreut d'être en paix ou en guerre avec les Puissances chrétiennes, à l'exception toutefois de la France et l'Angleterre : il trouvait même un avantage réel à avoir des voisins qui se refusassent aux conditions qu'il leur imposait pour leur accorder une sauvegarde contre les hostilités de ses corsaires ; car l'espèce de guerre (ju'il leur faisait alors lui rapportait infiniment plus que les conditions de paix auxquelles se soumettaient ces Princes.

Les rois de Sardaigne et de Naples, la Toscane, Gênes, Raguse, Venise, et le Pape, étaient les Puissances qui n'avaient pas de traité permanent avec le Bey de Tunis, et qui par conséquent étaient le plus souvent avec lui sur le pied de guerre, et ce n'est qu'en s'obligeant comme plusieurs autres États à devenir les tributaires de ce prince, que la paix se rétablissait entre leurs sujets et lui.

Lorsque l'escadre du Bey allait en course, les corsaires cherchaient , aussi souvent qu'il leur était possible, à aborder clandestinement les territoires considérés comme ennemis , et à y enlever ce qu'ils trouvaient sur leur passage : denrées , marchandises, objets , précieux , hommes, femmes, filles, et enfants même en bas âge, hors d'état de se passer de leurs mères, tout semblait à ces forbans de bonne prise.

S'ils rencontraient dans leurs courses des bâtiments avec pavillon des nations qui n'avaient pas souscrit à des conditions de paix, ils les attaquaient avec l'ardeur qu'inspire l'amour du pillage , car les marchandises, le bâtiment, les passa* gers et les hommes de l'équipage, tout, sans exception, était pour eux un bénéfice assure, qu'ils se partageaient , d'après des proportions établies d'avance.

Le capitaine avait droit à tous les objets qui se trouvaient dans la chambre du navire capturé ; mais aussi, s'il n'amenait pas de temps en temps quelque prise, il risquait de ne plus être employé par la suite à aucun commandement, événement qui blessait à la fois son honneur et ses intérêts. C'est pour obvier à cet inconvénient que les capi-

taines-corsalres cnerchaient souvent à opérer des descentes aux endroits de la cote les plus mal gardés, et ils en enlevaient tout ce qu'ils pouvaient rencontrer ; c'est ainsi que le pillage de la terre les dédommageait du désappointement de la mer.

Dans l'an sixième de la République (1798), les corsaires tunisiens firent pendant la nuit une descenteà i'ile de San- Pietro (1), et s'emparèrent d'environ neuf cents personnes , hommes , femmes , filles, enfants , vieillards même. Ces malheureux captifs languissaient à Tunis depuis quatre ans et demi, dans le plus cruel esclavage, lorsque j'arrivai pour la première fois dans cette ville ; plusieurs d'entre eux m'ont alors raconte leur funeste aventure, et c'est leur propre récit que je vais répéter ici.

La veille du jour où ils tombèrent si misérablement entre les mains de leurs ravisseurs, ils avaient aperçu les bâtiments corsaires devant l'île; mais ils n'avaient eu aucun soupçon de la descente préméditée qui s'exécuta vers minuit, pendant que les habitants et les gardes-marines eux-mêmes étaient livrés au sommeil le plus profond.

Arrachés de leurs lits a l'improviste, sans qu'on leur laissât le temps de se vêtir, plus morts que vifs d'épouvante, on les embarquait par troupeaux, de manière qu'à l'approche du jour toute la ville entière était non-seulement dévastée, mais encore entièrement dépeuplée.

Heureux ceux qui purent s'évader de leurs demeures par un neureux hasa rd , et échapper à cette chasse de chair humaine!

Mais qu'on se peigne, d'un côté la poignante douleur d un père qui, revenant

(i) Il y a deux îles de ce nom dans la Méditerranée, l'une sur les côtes de Sardaigne , l'autre dans les États du roi de Naples , à l'entrée du golfe de Saverne : cette dernière porte particulièrement le nom de San- Pietro da'frati; celle à laquelle se rapporte le cruel désastre dont le docteur Frank donne le récit est plus connue sous le nom de l'ile de Saint-Pierre : c'est l'ancienne Accipitrum Insula , qui a environ neuf lieues de tour et qui est située au sud-ouest de la Sardaigne, dont elle dépend ; elle est bien cultivée , et a des salines qui procurent aux habitants un commerce avantageux.

126 L'UNIVERS

sur ses pas après le départ des corsaires, côtes qui avaient été saisis par hasard, voyait sa maison dévastée, et n'y retrou- épars dans la campagne, c'était une ville vait plus ni son épouse ni sa famille ché- entière que cette fois les pirates amenaient rie ; d'un autre côté, le sombre désespoir prisonnière dans leurs bagnes, d'une mère pleurant la perte de ses en- Dans ce débarquement opéré par les fants , d'un fils que les brigands avaient forbans de leur gibier humain, les malrendu orphelin en lui enlevant les au- heureux habitants de San-Pletro étaient teurs de ses jours ; on ne pourra se for- jetés pêle-mêle sur le rivage, épuisés, démer qu'une bien faible idée du tableau ngurés par l'effroi et par les souffrances déchirant que présentaient ces malheu- de toute espèce, couverts à peine de quel» reux insulaires miraculeusement échnp- ques misérables haillons, ou seulement pés au désastre général de leur patrie, des lambeaux d'une mauvaise chemise, Les hommes furent enchaînés, entas- insuffisants pour couvrir leur nudité;ia sés les uns sur les autres, dans la cale du plupart la tête nue , les pieds nus ; les bâtiment. Les mères, les filles, les en- infirmes et les vieillards hors d'état de fants se pressaient, hurlaient, et se cher* marcher avaient seuls obtenu la faveur chaient réciproquement dans cette foule de monter sur des ânes : voilà la triste confuse: il est facile de présumer que scène qu'offrit l'arrivée de ces inforles corsaires, enivrés des désirs les plus li- tunés (fue la violence avait arrachés à cencieux, ne tardèrent pas à chercher et leur patrie.

choisir les plus belles aes jeunes filles, Leur sort funeste les fit accueillir

et à les séparer de teurs mères: ces vie- avec une vive compassion par tous les

times de leur lubricité furent les seules Européens qui se trouvaient à cette épo-

qui furent traitées avec quelques égards, que à Tunis. Ces pauvres victimes fii-

On leur présenta du vin et des liqueurs rent conduites immédiatement devant le

pour les égayer, les induire a une Bey, qui en préleva un certain nombre

sorte d'ivresse, afin d'en venir plus pour sa part, comme souverain. Les plus

aisément à bout et d'amollir leur resis- belles des jeunes filles furent d'abord

tance (1). choisies pour le service particulier de sa

A tant de maux en succédèrent bien- femme et celui de son harem ; les plus

tôt de non moins affreux. Contrarié par beaux parmi les jeunes garçons furent

les vents, le bâtiment des corsaires n'ar- attaches au service personnel du Prince;

riva qu'après le dixième jour à la rade de la majeure partie des hommes les plus

Tunis; les forbans annoncèrent leur ar- valides furent destinés à cultiver ses ter

rivée avec une prise par une canonnade res ; le restant des hommes et des fein-

réitérée ; et bientôt débarqués dans le mes fut distribué parmi ceux qui avaient

port les malheureux capturés, qui par- pris part à la course , et vendu à diffé-

tout ailleurs auraient été considérés rents Maures; les vieillards, les infirmes,

comme prisonniers de euerre, devinrent, les malades, furent abandonnés à leur

comme c'était l'usage dans tous les ports sort, à la charge de pourvoir comme ils

barbaresques, des esclaves, c'est-à-dire la pourraient à leur subsistance,

propriété de l'armateur qui avaitpréparé A mon arrivée à Tunis, je vis les rues,

l'expédition et de l'équipage qui l'avait les places publiques et quelques misé-

exécutée. rables cabanes encombrées de ces der-

Jamais un spectacle plus lamentable nieresvictimes,qui,plongéesdanslaplus

n'avait paru à Tunis; car jamais nulle déplorable misère , excitaient la pitié gé-

prise, nulle descente n'y avait amené nérale : quelques-uns, des plus valides,

un aussi grand nombre de victimes : avaient pu se mettre volontairement au

ce n'était pas l'équipage d'un navire; service de quelques maisons maures;

ce n'étaient pas quelques habitants des mais la plupart de ces serviteurs sans

gages , ou plutôt de ces esclaves volon-

(r) Si cependant l'on voulait ajouter foi taires, avaient eu peu à se louer du trai-

aux assenions unanimes des jeunes elles, tement qu'ils reçurent de leurs maîtres;

elles auraient résisté victorieusement toutes, et tandis que ceux de leurs compatriotes

triomphé des pièges dans lesquels tentaient que le manque de force, l'infirmité ou

de les Taire tomber leurs nouveaux maîtres, la maladie privaient de la faculté de

tunis. ni

trouver un pareil asile , éprouvaient de sur le point d'être rendus à la liberté et la part de la populace toute sorte de sé- à leur pays natal, vices et de vexations. Bientôt , pourtant , une circonstance, Le roi de Sardaigne avait songé à aussi soudai ne qu'imprévue retarda l'exéracheter ses infortunés sujets; il avait cution du nouvel arrangement, et remême chargé ses agents de stipuler un plongea momentanément les malheueontrat par lequel le Bey devait recevoir reux captifs dans rabattement et le dé- 100 piastres d'Espagne pour chaque in- sespoir.

diviuu remis en liberté, par conséquent Un colonel sarde envoyé comme cornune somme de 500,000 francs environ missaire à Tunis par le vice-roi de Sarde notre monnaie pour la totalité; mais daigne, touché du sort de quelques esles événements de la guerre dans laquelle claves, ses compatriotes, pris dans une la Sardaigne se trouvait malheureuse- autre occasion, et non compris dans le ment alors compromise, firent retarder, traité qui venait d'être conclu , insinua puis avorter entièrement ce projet d'un au Consul français de profiter de I occuracte de bienfaisance ou plutôt de jus- rence pour délivrer ces malheureux en tlce. payant au même taux leur rançon : le

Enfin, après de longues hésitations, il Consul, empressé d'être utile à ces autres

se forma a Cagliari une société qui , victimes de l'infortune, et ignorant que

sous des conditions de remboursement depuis longtemps le marché de leur ra-

parannuités, offrait la somme nécessaire chat avait été conclu à 12,000 piastres

pour racheter la population captive de (prèsde 70,000 francs-de notre monnaie),

San-Piélro. fit au Bey la proposition de les compren-

Cette société s'adressa pour reprendre dre dans les clauses du nouveau marché, une nouvelle négociation à M. De- Suivant ce qu'on peut présumer, la comvoize , Consul de France à Tunis, qui paraison entre les prix relatifs des deux fut assez heureux pour faire sentir transactions ouvrit les yeux du Bey, et le au Bey que dans les circonstances ac- fit repentir d'avoir conclu la seconde, qui tuelles le roi de Sardaigne était hors lui offrait un profit si inférieur à celui d'état de fournir la somme d'abord cou- qu'il apercevait dans l'autre : il annula venue; que d'ailleurs ces esclaves, en donc d'une manière fort dure le dernier grande partie incapables de tout service, traité auquel il avait souscrit, et se rêne pourraient jamais lui être d'une pandit en invectives contre le Consul grande utilité; qu'enfin différentes Puis- français, l'accusant d'avoir abusé de sa sûnees européennes pourraient en récla- bonne foi et de l'avoir indignement mer un certain nomore , puisqu'il avait trompé dans cette négociation, lui-même reçu de son gouvernement Des médiateurs désintéressés réussil'ordre de faire cette réclamation en fa- rent cependant à faire sentir au Bey l'inveur décent vingt individus, qui avaient conséquence et l'injustice de ses procévoulu en vai n se réfugiera San-Piélro sous dés, injustice d'autant plus évidente , le pavillon de la France, au moment de qu'il avait déjà touché une partie de la la descente des corsaires, et dont l'asile somme convenue, et ils vinrent à bout de avait été indignement violé. le décider à ne pas rompre ainsi un con-

On dressa en conséquence un nou- trat auquel il avait apposé sa signature, veau contrat, dans lequel il fut convenu et qui était pleinement ratifié par un à l'amiable, entre le Bey et le Consul commencement d'exécution. 11 se rendit français, que le rachat de chaque esclave à ces remontrances, et renvoya les habiserait réduit à la moitié du prix antérieu- tants de San-tietro, comme il avait rement stipulé, c'est-à-dire à 60 pias- été convenu ; mais il çarda les autres très par téte d'esclave libéré : cette captifs , pour ne les libérer que lorsque convention signée de part et d'autre, on les 12,000 piastres de leur rançon aune s'occupa plus que de faire les prépa- raient été soldées, ratifs d'embarquement et de départ, au Revenons maintenant à ce qui concermilieu des cris joyeux et des transports nait en général l'esclavage des Eurotumulteux qu'occasionnait l'allégresse péens. J'ai parlé ailleurs de la préémiparmi ces hommes, qui se voyaient enfin nence dont jouissent à Tunis, comme

dans tout le Levant, les Musulmans sur les Chrétiens et sur les Juifs; malgré ce préjugé de leur orgueil , si un Maure était pris daus ses courses oar un bâtiment ennemi, ou s'il tombait par quelque accident entre les mains des Européens, le Bey s'empressait de proposer un échange, et n'appréciait, dans cette transaction, ses sujets, d'après un usage établi, que bien au-dessous de lu valeur d'un Chrétien, puisqu'il fallait deux Maures et demi pour équivaloir à un Chrétien, c'est-à-dire cinq Musulmans pour deux Européens.

Les Puissances chrétiennes avaient été contraintes de souscrire à cet étrange système d'échange, si fort à l'avantage des Maures, lorsqu'elles n'avaient pas la force de réprimer une injustice aussi manifeste; mais, en général, on doit avouer que ce sont les Européens qui se sont fait ce tort à eux-mêmes dans presque toutes leurs transactions avec les Maures.

Dans le temps que la Compagnie d'Afrique existait à la Calle, elle avait stipulé avec les Maures que si un d'eux tuait un Chrétien hors du cas de guerre, il pnyerait seulement 500 piastres, tandis que le Chrétien qui aurait tué un Maure devait en payer 800. On voit donc que des Français eux-mêmes étaient convenus d'évaluer le sang maure à un prix près du double du sang de leurs compatriotes.

Au reste, il y avait dans ce mode d'échange une autre observation à faire , c'est que, quelle que fût la condition du Maure libéré , le Bey ne donnait guère en échange que des esclaves de la plus basse classe, et toujours des esclaves maies ; si on désirait obtenir des captifs réputés avoir quelque fortune, ou des femmes tombées dans l'esclavage, il s'élevait alors des diflicultés graves, et le plus souvent un refus formel répondait à cette demande.

Il arrivait quelquefois que les Chrétiens devenus esclaves des Maures trouvaient des moyens de racheter leur liberté. Dansce'casle prix du rachat d'un homme était assez communément de 300 sequins de Venise eitèctifs (ce qui équivalait à environ 3,600 fr. de notre monnaie) ; celui d'une femme s'élevait le plus souvent jusqu'à 600 sequins

(7,200 francs de notre monnaie), que ie Bey avait toujours soin de faire peser avec un soin minutieux avant que de délivrer la déclaration de la libération accordée.

Si toutefois les captifs qui voulaient se racheter étaient connus pour avoir une grande fortune ou quelque considération dans leur pays , ce dont le Bey ne manquait pas de se faire instruire, le prix ordinairement établi ne suffisait plus, devenait absolument arbitraire, et était subordonné au bon plaisir du Bey, dont la rapacité ne connaissait plus alors de bornes.

Les Consuls étaient ordinairement chargés du rachat et du versement de la somme convenue. C'était particulièrement par leur entremise que les communications des esclaves avaient lieu avec leurs compatriotes d'outre-mer.

Lorsque les corsaires avaient fait quelque prise, ils la signalaient dès leur entrée à la Goulette, par une forte canonnade; tous les captifs étaient ensuite indistinctement débarqués, conduits devant le Bey> et obligés, en entrant à ta porte de la ville, de se découvrir (a tête, pour être présentés ainsi devant le Prince.

H traitait ordinairement avec un peu plus d'indulgence et d'égards les capitaines des navires capturés, les prêtres, les médecins et les autres passagers de marque, auxquels il permettait quelquefois de vivre en ville comme bon leur semblait; mais il envoyait ordinairement les marins, les laboureurs, les simples artisans et autres gens du commun , à la Manouba (1) ou aux travaux publics, on ils travaillaient sous l'inspection d'un gardien maure.

Le Bey accordait à chaque esclave, pour sa nourriture journalière, deux petits pains à peine cuits et faits d'une mauvaise farine gâtée, avec deux petites pièces de monnaie de cuivre équivalant à environ deux sous en argent

(i) La Manouba est un ancien palais maure, situé à peu de distance de Tunis, et qui, malgré l'élégance remarquable de son architecture, a été converti par les Beys en caserne : il sert maintenant de quartier à un corps de cavalerie.

ÎÛNIS.

de France ; mais souvent, s'ils ne parta- le peu d'heures qu'on accordait à leur

geaient pas leur modique paye avec leur repas.

surveillant , ils risquaient d'être mal- Les nouveaux arrivés étaient souvent

traités habituellement et même de re- saisis, d'après les causes citées ci-dessus,

cevoir maintes fois des bastonnades de quelque maladie aussi violente que

cruelles sous divers prétextes. dangereuse : ces malades étaient aban-

n x • * P° 8ition Pénible à la- donnés aux chances de leur malheureux

quelle étaient soumis , pendant toute sort et privés de tout secours. Ce fut à

leur vie, des hommes qui n'avaient com- un noble désintéressement et à l'huma-

mis d autre crime que celui d'apparte- nité vraiment héroïque d'un moine es pa-

mr a un Etat qui ne s'était pas rendu gnol de l'ordre de la Trinité, et très-ri-

tributaire du Dey. che, qu'on dut le changement qui s'était

Au reste, sur le nombre habituel des opéré dans les derniers temps,

esclaves qu'on employait aux travaux, Ce bon religieux, étant tombé dans un

une grande partie ne trouvait de terme de ses voyages entre les mains des pira-

a sa misère que quand la Providence tes, fut profondément ému du cruel aban-

celeste, prenant pitié des souffrances si don dans lequel languissaient les malades

cruelles gu'ils^enduraient, daignait les européens; et, loin d'employer l'argent

rappeler dans son sein. qu'il fit venir d'Europe à son propre

Cette mortalité annuelle était vrai- rachat, pour lequel on exigeait une forte ment excessive ; mais elle n'est pas dif- somme, il sacrifia généreusement sa ucile à concevoir, si on considère que propre liberté au soulagement de ses ces hommes, après avoir déjà beaucoup frères. Ayant calculé qu'à l'âge avancé soutfert dans leur traversée, étaient auquel il était déjà parvenu il était proobligés de s'épuiser par le plus dur Ira- bable qu'il n'avait plus longtemps à vivre, vail, sous le bâton de leurs gardiens, sans qu'il lui était à peu près égal de mourir aucun abri, presque sans vêtements, en à Tunis ou en Espagne, il fit une donaproie aux ardeurs délétères d'un soleil tion considérable à son ordre, à condidont les rayons embrasés tombaient à tion qu'il serait fondé pour le soulageplomb sur leurs têtes nues pendant toute ment des esclaves européens, à Tripol i, une longue journée, et ne recevant cha- à Tunis et à Alger, des hôpitaux dans que jour qu'une nourriture malsaine, lesquels on leur donnerait, erfcasde maqui certainement suffisait à peine pour ladie, tous les secours nécessaires, prolonger de quelques mois les restes de Le bienfaiteur mourut en esclavage, leur malheureuse vie. D'autres personnes, animées du véri-

II faut même s'étonner que cette mor- table esprit de charité chrétienne, avaient

talité n'ait pas été olus grande encore, ensuite imité un si bel exemple et voulu

dans ce véritable enfer, auquel l'Afrique concourir à augmenter les tonds de ce

condamnait ses captifs européens; s'il pieux établissement; et on ne saurait dire

en échappait à la mort par hasard quel- combien il en était résulté d'avantages

ques-uns, c'est que l'homme entouré de de toute espèce pour ceux qui avaient

besoins pressants apprend à déployer eu le malheur de tomber au pouvoir des

toute l'industrie imaginable pour s'y corsaires barbaresques (1). soustraire.

L'un arrachait au sol à moitié brûlé ( t ) Maintenant la fondation subsiste tou-

quelques racines, quelques herbes sau- jours, mais elle a changé d'objet, et l'établis-

vages, dont il parvenait à se faire une sèment charitable a pris uneautre destination :

Salade : l'autre trouvait un COmpa- ce n'est plus l'hôpital des esclaves, mais c'est

triQte, et en obtenait par se8 prières l'hospice des Européens, où les voyageurs qui

qu'il lui avançât quelque peu d'argent, en viennent à Tunis sont sûrs d'être fraternelle»

cotaient, fabriquaient des chapeaux de

paille tressée , des jouets, des coffrets, lexleneure - v des bourses, des cordons, etc. r pendant * ;

9 e Livraison. (Tunis . ) 9

L'UNIVERS

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