CHAPITRE III
Tunis sous les Empereurs Byzantins ; — Massezel; — Dissensions religieuses; — Gildon; — établissement des Vandales; — Genséric; — ses successeurs , — Béltsaire;
— expulsion des Vandales; — Héraelius;
— invasion des Perses ; — prise et pillage de Carthage par Khosroès • — invasion mu-
Lorsque l'Empire romain fut, l'an 337 de l'ère chrétienne, pour la première fois partagé et divisé par un triple droit d'hérédité entre les trois flls de Constantin le Grand, Constantin le jeune, Constance et Constant , l'Afrique, la Sicile, l'Italie, lTllyrie, la Macédoine et la Grèce formèrent la part du troisième de ces princes ; mais Constance, ayant survécu à ses deux frères, recueillit par héritage les deux portions que ceux-ci avaient possédées.
Ainsi Carthage et Tunis, comprises d'abord dans le troisième lot de ce premier partage, cessèrent d'être isolées des autres parties du grand Empire romain , et rentrèrent avec les autres provinces sous l'autorité d'un seul et même maître ; mais cette réunion ne fut pas d'une longue durée.
TUNIS
Constant avait voulu pacifier l'Église d'Afrique, et y avait envoyé dans ce Dut, Tan 349, Paul et Macaire ; mais les donatistes prirent les armes contre eux à Cartilage et à Tunis, et la rébellion ne put être éteinte que dans le sang d'un grand nombre de révoltés que leur parti honora du nom de martyrs; enfin l'an 355 Donat) chef des schématiques, fut définitivement chassé de Carthage et de Tunis, et mourut peu après.
Le second partage du grand Empire romain, entre les deux fils de Théodose, Arcadius etHonorius, formant par cette scission deux empires, l'un d'Occident, l'autre d'Orient, mit, l'an 395 de l'ère chrétienne, Carthage et Tunis dans le lot qui échut à l'empereur d'Occident.
Mais les stipulations de ce partage ne furent pas longtemps respectées, et deux ans après, l'an 397, Gildon, fiis d'un roi maure, à qui Théodose avait confié le gouvernement de l'Afrique, séduit par les intrigues d'Eutrope, abandonnait le parti d'Honorius, et livrait ses provinces a Arcadius , qu'il trouva empressé de dépouiller son frère d'un de ses plus beaux domaines.
GUdon ne tarda pas à recevoir le prix de sa trahison : aussitôt après sa défection, il s'opposa à l'envoi des blés que chaque année Rome tirait de l'Afrique, et particulièrement de la Byzacène, si renommée par sa fertilité ; les Romains, qui étaient restés tranquilles quand il ne s'était agi que d'une spoliation des domaines de leur empereur, s'émurent quand ils virent leur subsistance compromise : l'an 398 de notre ère la guerre fut déclarée. Massezel (1), frère
(i) Le mot mas , mes, mis, qui commence ud grand nombre de noms d'hommes et de peuples africains cités par les historiens, tels que ceux de Mas-sinissa , de Mis-sipsa ou Micipsa, de Mas-tanabal , de Mas-sezel, de Mas-sjrli, de Mas-sassyli, de Malices ou Mas-syces, etc. , parait n'être autre chose que le mot mis ou mis, signifiant fils dans l'an* cienne langue numide, et qui existe encore dans la langue berbère.
Ce root, équivalant ainsi aux mots ben des Hébreux, ebn des Arabes, mac des Irlandais, etc., parait jouer dans la composition des noms propres africains le même rôle que les formes des noms patronimiques chez les Grecs, tels que ceux de HéraclitUs, â'Inachides, d'A-
de Gildon , et gui , ayant encouru sa colère, s'était réfugié en Italie , fut choisi pour satisfaire à la fois à sa propre vengeance (2) et à celle des Romains ; Stilico/i, beau-père d'Honorius, envoya en Afrique Massezel avec une petite armée, qui remporta une grande victoire sous les murs de Tunis, et Gildon , désespéré de sa défaite , s'étrangla lui-même (3).
Arcadius et Honorius se disputèrent quelque temps le domaine africain ; mais il fut bientôt enlevé à leurs prétentions réciproques par l'invasion de Genséric à la tête de ses "hordes Scandinaves (4).
Forces l'an 432 de l'ère chrétienne de quitter l'Andalousie, où ils s'étaient a abord établis , les Vandales allèrent jeter en Afrique les fondements d'une nouvelle monarchie : leur roi Genséric profita de la trahison de lioniface, gou-
trides,de Pélop'des, dtLagides , de Séleucides, etc.
(a) Gildon s'était vengé de la fuite de Massezelen massacrant les enfants que celui-ci avait laisses en Afrique.
(3) Lorsqu'il revint en Italie, Massezel fut à son tour, par Tordre de Stilicon, précipité du haut d'un pont et noyé dans une rivière.
(4) Les Vandales étaient originaires des bords de la mer Baltique, où ils habitaient, entre l'Elbe et la Vîstule, dans les contrées appelées aujourd'hui le Holstein , la Poméranie et le Mecklembourg : ils formaient une des tribus de cette grande famille de peuples septentrionaux qui comprenait les Bourguignons , les Ostrogot hs, les Visigoths, les Gépides.
Pline l'Ancien est le premier écrivain qui fasse mention des Vandales ; ce fut vers le milieu du premier siècle de noire ère que ces peuples commencèrent à se faire connaître ; vers la moitié du second siècle , ils s'étaient établis dans les montagnes des Géants, et ils avaient, en l'an 170, envahi la Pannonie, dont ils furent bientôt chassés par Marc- Aurèle : battus par Aurélien en 270, par Probus en 277, ils réussiront néanmoins à s'établir dans la Dacie, sur les bords du Danube et de la Theiss : l'an 406 de l'ère chrétienne , une partie qui s'était alors jetée en Allemagne y fut vaincue par les Francs ; mais les autres, s'etant joints aux Alain» et aux Suèves, passèrent le Rhin, entrèrent dans les Gaules , qu'ils ravagèrent jusques en l'année 4 16 de notre ère, et de la pénétrèrent en Espagne, qui dès lors prit, d'après leur nom, celui d'Andalousie, conservé encore de nos jours par uue des provinces espagnoles.
L'UNIVERS
verneur d'Afrique, pour se jeter sur cette nouvelle conquête, qui devait le dédommager de la perte de ses possessions espagnoles.
Mécontent de la cour de Rome, Boniface avait levé, en 427, l'étendard de la révolte ; pour se soutenir dans sa rébellion il avait appelé à son secours les Vandales, leur promettant la moitié des provinces qu'il gouvernait. Le roi Honaéric, qui régnait alors sur les Vandales, s'apprêtait à profiter de ses ouvertures; mais il mourut sur ces entrefaites , et Genséric, son (ils naturel , qui s'empara alors du pouvoir, mit à exécution le projet dont son père avait fait les pré* paratifs.
Le nouveau roi de ces Vandales, qui allaient jouer un si grand rôle dans l'histoire de la ruine de l'Empire romain, avait compris de quelle importance était dans cette grande lutte l'établissement de ses hordes tant sur le littoral africain que dans les fies de la Méditerranée; la position de Carthage, de Bizerte, d'Ulique et de Tunis fournissait au prince qui en serait devenu maître les moyens d'établir une puissance maritime d'autant plus redoutable, uue depuis longtemps les Romains n avaient plus de flotte à opposer aux invasions de leurs côtes. De ces ports si favorables , les armements pouvaient impunément porter le ravage sur tous les points de l'Empire sans rencontrer d'obstacle; de plus, en enlevant ainsi l'Afrique à Rome on affamait l'Italie, qui tirait de ces provinces ses subsistances et les regardait comme ses véritables greniers.
Dès l'année 429 de notre ère quatre-vingt mille Vandales et Alains avaient déjà traversé le détroit de Cadix et débarqué en Mauritanie : effrayés de ce déluge d'envahisseurs , les habitants s'étaient enfuis et réfugiés dans les montagnes : pour les empêcher de se réunir de nouveau et de venir inuiéter ses derrières, Genséric fit tout étruire sur son passage. Les trois provinces mauritaniques étaient bientôt tombées en son pouvoir ; mais quaud les Vandales voulurentpasserplusavant, /toni/ace s'aperçut qtfau lieu d'auxiliaires il s'était donné de nouveaux maîtres, et il essaya de refouler les hordes conquérantes loin de Carthage et de Tunis, où
était établi le siège de son gouvernement.
Cette résistance tardive fut impuissante : l'an 430 il fut complètement battu, et bientôt chassé de toute l'Afrique, où la domination romaine fut dès lors entièrement détruite.
Avant d'abandonner les provinces qu'il perdait ainsi par sa faute, Boniface s'était d'abord réfugié dans la ville d'Hippooe (maintenant Bône) : Genséric vint I y assiéger, au mois de juin 430; mais, peu versé dans l'art poliorcétique, il ne trouva d'autre moyen de forcer la ville à se rendre, que celui de faire jeter dans ses fossés un nombre immense de cadavres qui empestèrent l'air et portèrent la mort chez les assiégés.
Cependant après quatorze mois de siège les Vandales n'avaient encore pu se rendre maîtres d'Hippone ; mais pendant cet intervalle leurs détachements avaient poussé plus loin leurs incurvons sur le littoral, où ils s'étaient emparés des places principales, entre autres, de Carthage, de Tunis, de Bizerte et d'iltique.
Devenu ainsi maître de presque toute l'Afrique septentrionale , Genséric voulut s'assurer la possession de ses conquêtes, et, craignant d'y être attaqué par l'empereur ralenfinien ///, il parvint à obtenir de ce prince un traité qui lui cédait les trois Mauritanies, la Numidie et les autres provinces africaines, que la force des armes avait déjà livrées entre ses mains en tout ou en partie.
L'empereur s'était pourtant réservé la possession des villes de Carthage, de Tunis et de tout le territoire qui en dépendait, bornant ainsi aux provinces occidentales le territoire dont il faisait cession aux Vandales ; mais ceux-ci, peu scrupuleux sur la stricte exécution des traités , voyant aussi l'impossibilité où se trouvait de les y forcer l'empereur, trop occupé à se détendre ailleurs contre d'autres barbares , les Vandales refusèrent de restituer les conquêtes dont le traité leur interdisait la possession , et s'établirent au contraire plus solidement encore à Caithage et à Tunis.
Avec ces villes le reste des provinces romaines en Afrique tomba bientôt eo leur pouvoir.
La possession des ports de Carthage,
TUMS.
de Tunis et de Bizerte donna à Genséric les moyens de se créer une marine tellement puissante, que, comme la république romaine au moment de sa plus grande splendeur, il pouvait dire en parlant de la Méditerranée « mare nostrum. » C'est de ces ports, et surtout de celui de Tunis, que sortaient alors ces flottes formidables qui allaient librement ravager les côtes italiennes, prendre et piller Rome , dévaster le Péloponèse, TÉpire, la Dalmatie, ristrie, et qui revenaient amonceler dans Carthage et dans Tunis les richesses du monde entier.
Il serait beaucoup trop long d'entrer ici dans quelques détails sur les interminables guerres de Genséric et des empereurs romains : elles furent terribles :
l'Empire épuisa ses dernières ressources pour équiper des flottes destinées à repousser les excursions de l'ennemi, ou même à reporter la guerre en Afrique ; ces flottes furent battues par celles de Genséric, et le prince vandale fitalliance avec les Huns d 1 Attila , les Oslrogoths, les Gépides, les Francs-Saliens, qui par leurs attaques continuelles contre les empereurs d'Occident opéraient une diversion favorable à la sécurité de ses États.
Genséric avait fait de Tunis et de Carthage le double siège de son nouvel empire, dont l'éclat cependant commença à décheoir à la mort de son redoutable fondateur. Il avait fait de ses Vandales un peuple belliqueux et de mœurs sévères; les jouissances de la conquête et l'adoption de la civilisation romaine en firent un peuple amolli et de mœurs dissolues. Cependant, malgré cette dégénérescence progressive sous les règnes des successeurs de Genséric en Afrique, les Vandales ne purent en être expulsés que sous le règne de Justinien, par les armes de Belisaire (l), après une possession de plus d'un siècle.
Genséric était mort l'an 477 de l'ère chrétienne; il eut pour successeur Hunérie, puis Gunthamund, qui monta sur le trône en 4H4; puis Thrasamund, en 496, puis HUdérich en 523. Hildérich avait été élevé à la cour de Constantinople, et il y avait obtenu l'amitié
(i) L'an 533 de noire ère.
de Justinien , mais cette éducation catholique le rendit odieux aux Vandales, que l'on sait a voir adopté les dogmes de l'arianisme, à l'imitation de tous les barbares qui à cette époque fondirent de toutes parts sur l'Empire romain. Lorsque les Vandales virent HUdérich permettre aux catholiques de rouvrir leurs églises , aux évéques exilés de rentrer dans leur diocèse et de se réunir en un concile à Carthage (2), le mécontentement public devint extrême ; on résolut de renverser un ennemi de la religion arienne, et que ses relations avec Justinien faisaient soupçonner du projet caché de livrer à l'empereur grec les provinces africaines.
Sur ces entrefaites, les Maures s'étant jetés sur la Tripolitaine et sur la Byzacène y avaient enlevé plusieurs villes et tenté une attaque sur Tunis ; envoyé par Hildérich pour les repousser, Gelimer les battit; mais après la victoire l'armée proclama roi des Vandales son général victorieux, et l'an 531 Hildérich, détrôné, fut jeté en prison après le massacre de ses partisans.
Gelimer se croyait assuré du trône, lorsque Justinien lui intima l'ordre de mettre en liberté et de rétablir HUdérich, le menaçant de la guerre en cas de refus.
Gelimer refusa, et l'an 535 Bélisaire débarqua avec une armée sur les contins de la Byzacène et de la Tripolitaine, puis il marcha rapidement sur Tunis et sur Carthage, battit les Vandales, et entra dans leur capitale, dont les portes lui fu« rent livrées; bientôt après une bataille en rase campagne décida du sort de l'empire vandale ; toutes les villes africaines turent occupées par l'armée de Bélisaire, et l'Afrique fut rendue à l'empire grec.
Gelimer fut emmené prisonnier à Constantinople, la nation vandale disparut; les uns furent tués, les autres réduits en esclavage ou incorporés dans l'armée byzantine, et envoyés contre les Perses. C'est à peine si dans les ré-
(a) Depuis le premier concile provincial tenu par l'ordre de l'empereur Constantin, dont il a été question ci-dessus, cette ville avait déjà vu se rassembler dans ses murs sept autres conciles , dans les années 390, 401»
4o3, 4<>5, 407,419 et 484 de l'ère chrétienne.
voltes des Maures qui suivirent la conquête de Bélisaire Ton trouva parmi eux quelques centaines de Vandales; les femmes vandales avaient elles-mêmes été expulsées de l'Afrique , et depuis cette époque il n'est plus question de ce peuple dans l'hi6toire.
Toutefois, cette réintégration de l'autorité impériale en Afrique n'eut pas une durée beaucoup plus longue que ne l'avait été l'occupation des barbares; bientôt la décadence de l'Empire de Byzance livra Carthage et Tunis a de nouveaux maîtres, et les Arabes, qui venaient d'enlever nu faible Hèraclius les belles provinces de la Syrie et de l'Egypte, ne tardèrent pas à s'élancer sur celles de l'Afrique septentrionale, dont ils s'assurèrent la possession, malgré la résistance que les Grecs tentèrent vainement de leur opposer.
Déjà, quelques années avant l'invasion musulmane, le malheureux Hèraclius, battu parles Perses en Syrie, n'avait pu arrêter le débordement des armées de Khosroés, qui se répandirent, comme un torrent dévastateur, sur les cotes égyptiennes et africaines. Carthage et Tunis avaient été saccagées par les Perses (1); mais l'inondation de ce fléau n'avait été qu'éphémère, le patrice qui gouvernait alors l'Afrique au nom de l'empereur d'Orient n'ayant fait que céder momentanément à cet orage passager, et ay.mt presque aussitôt repris possession des provinces dévastées.
Il n'en fut pas de même à l'égard de l'invasion des Arabes : bientôt , dépossédé de ses riches vallées du Nil , expulsé pour toujours de ses domaines africains par ces tribus si longtemps inconnues, organisées maintenant en phalanges conquérantes, l'empire Byzantin dut prévoir des lors que tôt ou tard ces sectaires fanatiques viendraient arborer l'étendard de leur prophète sur les remparts de la capitale que le grand
(i) « IlU ( Cosroas ) totam occupavit JEgyptum, Libyam, «(que Cartliaginem, ubi Hèraclius palricius fuerat antequam tumerct imperii diadema - Getta Dci per Franco* , page isa.
Voyez la noie au bas de la page 10 de mon Histoire de l'Égyple, faisant partit*, de celte Collection.
Constantin avait rendue héritière de la suprématie romaine et chrétienne.