CHAPITRE X
Suite de la dynastie des Beny-Hafs ; — Moulay- Mohammed; — Moulay-Hassan ; — Reschyd; — expédition de Kltayr-éd-dy* ( Barberousse ) contre Tunis; — détrôneront de Moulay-Hassan; — il se réfugie auprès de Charles-Quint; — première expédition de cet empereur contre Tunis ; — débarquement des Espagnols à Carlhage; — prise de la Goulette et de Tunis; — traité des Espagnols avec Moulay-Hassan; — révolte de.Tunis ; — nouvelle fuite de Moulay-Hassan ; — il est rétabli une seconde fois par les Espagnols; — troisième fuite de ce même prince ; — son fils Hamidah se fait proclamer roi de Tunis. — Prise de Tunis par les Algériens; — troisième expédition des Espagnols contre Tunis.
Malgré les catastrophes diverses, la dynastie des Bêny-Hafs avait su maintenir son système héréditaire; et malgré les tentatives diverses de plusieurs compétiteurs, dont elle avait rendu vaines les velléités ambitieuses, elle régnait ainsi depuis plus de trois siècles a Tunis, lorsque, l'an 940 de l'hégire (1633 de notre ère), le roi Moiday-Mohammedf prince d'un caractère faible , parvenu à un âge avancé, désigna pour son successeur son fils Moulay-Hassan, quoiqu'il ne fût pas l'aîné de ses enfants.
Mais ce prince, affaibli par l'âge, s'était déterminé à cette préférence parce que la mère de ce fils était particulièrement sa favorite.
Cette décision ne fut pas accueillie sans murmure par les grandsdu royaume.
Cependant, Moulay - Mohammed étant mort, Moulay-Hassan monta sur le trône en vertu de la volonté paternelle.
Le premier acte du nouveau roi fut de faire étrangler ses frères , dont il craignait la révolte; mais le plus jeune d'entre eux, Reschyd, parvint à s'échapper, et se réfugia à Alger auprès de Khayr-éd-dyn, le célèbre Barberousse, dont il implora la protection.
Le souverain d'Alger était en effet alors le célèbre Barberousse. Deux frères, fameux pirates, ont été désignés par nos historiens européens sous ce surnom commun, à cause de la couleur de leur barbe; l'aîné portait le nom de Arotvdj et le second celui de Khayr-éddyn, qui signifie l'élu de la religion, et que
nos écrivains ont altéré tour à tour en ceux de Hariadan, Airadin, Cheredin , etc.
Ce dernier, qui fut le plus célèbre, était né vers l'an 881 de l'hégire ( 1476 de notre ère, ) dans llle de Metelin ( l'ancienne Lesbos), d'une Andalouse et d'un renégat sicilien, qui quitta son métier de potier de terre pour celui de pirate; les deux frères suivirent les traces de leur père, et firent la course ensemble avec un tel succès qu'ils remplirent du bruit de leurs exploits la dernière moitié du quinzième siècle et la
Sremière du seizième. Devenus la terreur e tous les navigateurs de la Méditerranée , ils réussirent à se rendre maîtres d'Alger, dont ils firent hommage au sultan de Constantinople, afin de se faire de cette suzeraineté une sauve garde contre les vengeances de ceux que leurs déprédations ne cessaient de dépouiller : nonseulement le sultan accepta le vasselage offert, mais encore, appréciant toute l'importance qu'il y avait à attacher à son service un homme aussi redoutable que l'ancien pirate devenu roi d'Alger, il conféra à Khayréd-dyn la dignité de Qapitan-pacha ou de généralissime des flottes ottomanes (1).
Khayr-éd-dyn accueillit le prince fugitif, l'emmena avec lui à Constantinople, et proposa au sultan Soliman (2) de
(i) L'histoire de la vie de Rhayr-êJ-dyn ne fut qu'un tissu de victoires mémorables , mais la plupart étrangères à celle de Tunis.
Je joindrai ici l'empreinte de son sceau , tiré de pièees qu'il signa à Tunis même pendant sa conquête.
(a) Soulrymàn-Khân, fds deSelym I er , était le douzième prince de la dynastie ottomane; il succéda à son père Tan 926 de l'hégire (1 5ao de l'ère chrétienne). Il régna quarante-huit ans, et mourut à l'âge de soixante-quatorze ans, dans le mois de saffar de l'an 974 de l'hégire (x566 de notre ère) : nos hisioriens le désignent sous le nom de Soliman V v du
tu
L'UNIVERS
se servir du nom de ce malheureuxpriuce pour faire la conquête de Tunis : le sultan adopta ce projet : une flotte formidable, aux ordres de Khayr-éd-dyn, fut dirigée sur Tunis, et Ton eut soin de répandre d'avance le bruit que le but de cet armement était de placer Reschyd sur le trône de Tunis; mais au moment du départ le prince tunisien, au lieu d'être reçu sur la flotte armée en son nom, avait été arrêté et jeté dans une prison, où il finit ses jours.
La flotte ottomane arriva devant Tunis. Les Tunisiens, dont Moulay -Hassan n'avait pas su se faire aimer, persuadés que la flotte turke leur amenait le prince Reschyd, prirent les armes, chassèrent leur roi, et ouvrirent leurs portes à Khayr-éd-dyn.
L'amiral ottoman se mit en possession des forts, prit toutes ses mesures défensives , et déclara alors aux Maures qu'il ne s'agissait plus de Reschyd, qu'ils avaient cessé d'être les sujets des Jiényffafs, et qu'ils avaient désormais pour maître le sultan Soliman. Les Tunisiens, indignésd'une telle mauvaisefoi, se soulevèrent ; mais la force acheva ce que la ruse avait commencé.
C'est à l'époque de la conquête de Tunis par Khayr-éd-dyn que l'on doit rapporter la médaille suivante, qui se trouve dans les cabinets de quelques curieux.
On ne sait si cette médaille, d'un tra- , vail fort grossier, et dont la légende arabe est très-incorrecte (1), a été frappée alors par les ordres de Khayr-éd dyn lui-même, pour éterniser le souvenir de
nom : il eut pour successeur son fils , Sultan- Sélim-Châh (Sehm IT).
(i) On trouve quelques variantes à celte empreinte dans celle que doune O. G. Tychseu ( Introductio in rem nummariam Mu/tamedanorum), d'après la médaille qui se trouve au cabinet numismatique de Saxe Gotha,
sa victoire , ou si on la doit à l'adulation de quelques-uns des petits princes dont les États bordent la Méditerranée, qui aurait espéré par cette basse flatterie se mettre à l'abri des attaques du terrible corsaire (2).
Moulay - Hassan s'était vainement adressé aux tribus arabes pour les engager à s'armer en sa faveur contre les Turks : alors un de ses renégats lui donna le conseil de recourir plutôt à Charles- Quint. Cet empereur accueillit d'autant plus favorablement la demande de Moulay-Hassan que d'ailleurs il n'avait pas vu sans mécontentement l'entreprise des Turks sur Tunis; et il se décida facilement à tenter une expédition contre eux.
Toutefois, dans cette circonstance, son intention était non de faire une conquête, mais seulement de nuire aux ennemis de la chrétienté; il chercha à obtenir pour cette entreprise la participation des autres puissances européennes. Le pape, le roi de Portugal et l'ordre de Malte unirent leurs forces aux siennes, et les flottes réunies se préparèrent à l'attaque de Tunis.
I^e général des Turks fit aussitôt demander du secours à la Porte-Ottomane ; mais Soliman, engagé alors dans une guerre d'Asie, lui répondit qu'il ne devait rien attendre de Constantinople dans ce moment , et qu'il eût à se défendre avec ses propres ressources. C'est ce que fit Khayr-éd-dyn.
L'empereur avait voulu prendre en personne le commandement de cette expédition (3). Il partit de Barcelone le SI
(a) Cette seconde hypothèse paraîtra préférable, d'après le nom italien IUrba.rossa, inscrit du côté de la face, et surtout d'après le texte de la légende inscrite au revers. On y lit en effet :
Khayr-£d-dix Pachah Djkzayr Soulta»
Touhks :
« K/tayr-td-djn , Pdchâ d'Alger, Sultan « de Tunis; »
et il est peu vraisemblable que Barberoussr , malgré tout l'orgueil que lui inspirait sa victoire, ait pu alors prendre lui-même, sur une médaille frappée par. son ordre, le titre de Sultan d'un royaume qu'il ne venait de conquérir qu'au nom du Sultan de Constantinople, et comme grand amiral des flottes ottomanes.
(3) Une des places de Tunis porte encore
TUNIS. ' m
niai 1535, avec les Hottes combinées d'Es- ves avaient été laî«é«: nar a*™ i»
ÎLnihln ?h. iJ g ^ Sardaigne,pu«e gne présenter le combat aux Espasno s:
de MaTte Vers bln S? 1 ?-?, 6 î" 16 et 2 é,ivrés de leurs 8 ardie » s P* r la rlunion de Malte. Vers la fin de juillet l'armée de toutes les troupes maures en un seul
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arrivé d2van t clr^ ïïh' ^ tolen î emparés de Tums ' donl i,s nlZ ïJî *. Cart,}a £ e i ,ft débarque- rent les portes à Charles Quint.
ment s effectua sans peine, et le quartier L'armée esna^nole «» r « , nria
général occupa le heu même câpres de avoir fiSïn?lS~ « MaatoîaSa?
tro s siècles auparavant saint Louis avait laissant dans le fort de la GoiZte unL
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formaient une armée d'environ vingt- mandernentde Hemardin de Mendo-a •
sept mille hommes, dont les différents cette garnison devait être s^ée par
SE™ V?? COmmandc8 P ar six bons "oulay-Hassan ; et on laissa égalem^nï
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Ces forces étaient plus que suffisantes Né nmoins , les Tunisiens ne vivant
pourbattreles Maures qui n'opposèrent dans Ma*ta ¥ -H^ ^ % J%^ï
au débarquement des Espagnols qu'une chrétiens, se révoltèrent bientôt et
La boulette et Tunis étaient tombés maritimes ne tardèrent pas à suivre au pouvoir de Charles- Quint, après l'exemple de la capitale : le nouveaS ïoî
Tif'ïï** » a J a,,,e , ! ' Vr Ti *T l eS murs de Tu » i8 se vit d ^ ec "ef obligé de pw™'
fuf ^ZiS et dan8 J aq , Ue i ,e - Barbp "> us so dre la fuite, et réduit à implorer encore
fut oblige de prendre la fuite ; ce fut en l'appui de l'Espagne. Cet appui lui fut
vainqu il crut alors trouver une retraite promis, mais ne put lui être accorde'
dans Tunis. Ses excursions sur les cotes immédiatement paf l'empereur, trop oc-
de la Méditerranée avaient mis entre ses cupé alors sur le continent européen par
qu il avait reunis a Tunis et qu il avait ne se passèrent pas sans que Charlesemployés a creuser le canal delà Goulette Quint nesongeât à rétablir son protégé afin de procurer aux bâtiments une en- sur le trône dont il venait d'être rentrée plus facile dans le port. Ces escla- versé pour la seconde fois.
En l'année 1537 le marquis de Terrede nos jours le nom de place de Charles- Neuve, envoyé par le vice-roi de Sicile, d'a- Quint ou de place de t Empereur, parce que P res Ordres de Charles-Quint, lit renia tradition rapporte que ce prince y avait trer dans la soumission la ville de <Soi«fait camper ses Iroupes, et y avait même éta- sah, et en 1539 André Doria réduisit à bh sa tente impériale. . l'obéissance celles de S/ax, de Klybeah
(i) i» La division espagnole ( vieilles trou- ( l'ancienne Clypœa ), de Monaslyr, etc
pes), formant quatre mille hommes, ayant pour Cette seconde restauration ne fut
génial le marquis Duguast; pas plus heureuseque la première; et la
••U d.vi.iou espagnole (nouvelles levées), soumission imposée par la forcé aux
huit nulle hommes gênerai le due àAlbe; Tunisiens ne lut pas de longue dure"
3° La division allemande, sept mi e hom- ir„ i> \ V » ,u ,"6 Uf!
mes, général Maximilien Piedrabuena; „ h ? n . 1 f" 164 /* d f f ,10tre ere ( 949 d *
4° U divuion italienne, quatre mille hom- ' h W re )>Moulay-Hassan passa en Sicile mes, général le prince de Salerne; P our implorer une troisième fois rassisse U division portugaise, deux mille hom- du roi d'Espagne contre les dismes, général l'infant Louis de Portugal. positions séditieuses que continuait à
Ces cinq corps, tous d'infanterie, présen- montrer la population; mais, profitant
Uient un effectif de vingt-cinq mille corn- de >on absence, son fils Hamidah se ré-
battants. volta lui-même, et se fit proclamer roi de
U cavalerie ne compta que quinze cents Tunis, malgré la garnison espagnole de
nommes, dont mille volontaires nobles de la GouleHe, trop faible pour s^ opposer,
toute nation et cinq ceuts cavaliers audalous , En apprenantcet événement, Moulay
commandes par le marquis de Mondecltar. Hassan aCCQWCUl fa Sicile aveccinq cents
IV Livraison, (Tunis.) 12
L'UNIVERS
Musulmans, auxquels se joignirent deux mille Chrétiens, mauvaises recrues, que le vice-roi lui avait permis de prendre à sa solde, et dont il donna le commandement à un gentilhomme napolitain, nommé Lqfredo.
Arrivé à la Goulette , il marcha sur Tunis , malgré le sage avis de Tobar,
Gouverneur au fort de la Goulette, qui engageait à ne point se présenter devant Tunis avec une division de troupes chrétieunes.
En effet, la vue des Chrétiens exaspéra les Musulmans. La troupe de Lojredo fut taillée en pièces. Moulay-Hassan luimême fut blessé et fait prisonnier, et son fils Hamidah lui Ut crever les yeux; mais peu de temps après ce malheureux prince obtint de l'usurpateur la liberté, avec la permission de se retirer en Sicile.
Le prince usurpateur put jouir pendant vingt-huit années de la couronne qu'il avait acquise par son crime ; mais si la vengeance céleste fut tardive à le punir, elle n'en tomba pas avec moins de sévérité sur sa téte, et l'ennemie perpétuel de Tunis, Alger, fut choisie par les décrets divins pour exécuter ses arrêts contre le prince parricide.
En Tannée 1570 de notre ère (978 de l'hégire), Outch-Aly, nommé aussi Ulugh-Aly(\e grand Aly), Pachâ ou Bey d'Alger ( l), attaqua Tunis , en lit la conquête, et en chassa le roi Hamidah, qui se réfugia auprès des Espagnols de la Goulette.
Cette domination d'Alger sur Tunis avait été le rêve constant des Algériens, et le but continuel des entreprises des Beys ou des Deys qu'ils avaient eus à leur tête. La possession de cette ville rivale réalisée déjà pendant une courte période par Khayr-éd-dyn (Barberousse) était bientôt échappée de ses mains :
elle ne resta pas plus longtemps dans celles de Outch-Aty.
(i) Ce bey, le dix-septième de ceux qui ont régné à Alger, était un renégat calabrais, qui était à cette époque regardé comme le plus fameux corsaire; il ne conserva son pouvoir que trois ans à Alger, de l'an 975 de l'hégire ( i568 de l'ère chrétienne) jusqu'à la lin de l'an 978 ( 1571 de notre ère. ) Il fut remplacé par un renégat corse , qui avait été son lieutenant et qui portait le nom de Memnùny.
Alarmé de l'extension que prenait la
puissance des Algériens par la conquête de Tunis, le roi d'Espagne, Philippe II, ordonna en 1573 une nouvelle expédition contre cet État, et en donna le commandement à son frère naturel , Do» Juan (T Autriche, déjà célèbre par la bataille de Lepante.
Les ordres de Philippe II étaient de ne s'établir nulle part sur les côtes d'Afrique , et , fatigue des énormes dépenses que coûtaient à l'Espagne ses improductifs établissements sur les côtes barbaresques, il prescrivit à Don Juan de raser toutes les villes qui tomberaient en sa possession et d'abandonner même la forteresse de la Gouieti-e.
Don Juan arriva devant Tunis avec une flotte nombreuse et plus de vingt mille hommes de troupes : les Turks, effrayés, abandonnèrent la ville de Tunis, et Outch-Aly lui-même, se croyant peu en sûreté dans sa ville d'Alger contre les troupes espagnoles, se retira a Constanlinople, et Don Juan prit possession de Tunis sans combat. Mais, au lieu de suivre les ordres de Philippe II , rêvant, au contraire, la création d'un Etat européen en Barbarie, ambitionnant pour lui-même la couronne de ce royaume projeté, encouragé dans ses projets par la cour de Rome, le vainqueur de Tunis épargna la ville, dont il donna l'administration
f provisoire à un frère de Hamidah, en y aissant une garnison de quatre mille hommes, et pour mieux tenir en bride les habitants il ordonna de construire un nouveau fort entre la ville et le lac.
La ville de Bizerle fut occupée également par une garnison espagnole , et , au lieu de détruire le fort de ta Goulette, Don Juan en augmenta encore les défenses et en donna le commandement à Porto-CaiTero , l'une de ses créatures les plus dévouées.
Le prince , après avoir laissé des garnisons espagnoles dans les forts les plus importants de la côte , était retourné en Europe, avec Tespoir que Philippe II sanctionnerait ses actes ; mais avant que la question ne fût décidée, la scène changea complètement dans le royaume de Tunis, et une fatale catastrophe vint confirmer les préventions de Philippe II contre tous les systèmes d'établissement?
en Afrique.